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  • Photo du rédacteurRégis COUDRET

L’incendie et le naufrage du « Ville d’Alger » : un des rescapés raconta l’accident

Un naufrage accidentel


Au mois de Juillet dernier, je publiais un premier article, intitulé l’incendie et le naufrage du « Ville d’Alger ». Je vous faisais part de l’émotion qui m’avait traversé en découvrant qu’à un peu plus de 60 années d’écart, j’avais parcouru le même itinéraire maritime qu’un de mes lointains parents, Henri Bouchard, dont je venais de découvrir la trace dans une vieille malle remplie de papiers de famille.

En 1920, Henri était mécanicien de 1ère classe à bord du « Ville d’Alger », inscrit maritime au Havre, sous le numéro de matricule 7236. A l'aide de ce matricule, j’ai trouvé une réponse aux questions que je me posais alors sur le destin de ce lointain cousin « à la mode de Bretagne ». Henri eut moins de chance qu’un certain Antoine Volnay, un des rescapés [1] de ce naufrage accidentel. Peu avant sa mort en 2006, Antoine, natif de la Réunion, raconta l'accident au journal « Témoignages ».



Henri Bouchard en 1919 (source : Archive familiale)
Henri Bouchard en 1919 (source : Archive familiale)

Numéro de matricule 7236


Henri Bouchard est né le 1er Décembre 1888 à Médan, aux Indes Néerlandaises [2]. Il quitta l'île de Sumatra à l’âge de 10 ans et fit ses études au collège de Combrée. De la classe 1908, dans le canton de Thouarcé (Maine-et-Loire), il obtint une dispense de service militaire, en tant que « fils aîné d’une femme actuellement veuve » [3]. Cette charge de famille ne l’empêche pas deux ans plus tard, d’être inscrit provisoire au quartier du Havre. Muni de son fascicule de mobilisation, il embarqua pour le « long cours » [4] à partir du 12 Avril 1910, comme apprenti électricien sur le « Bretagne » ou encore le « Montréal », des « Steamers » [5] armés au Havre.

Il se découvre une vocation, enchaînant les embarquements jusqu’au 14 Mars 1912. Pendant ses courtes périodes de repos, il demeure au 107, rue Victor Hugo au Havre. Au final, Henri est inscrit définitif le 2 Avril 1912, comme matelot de 3ème classe, sous le numéro matricule 7236 au quartier du Havre. Il y est décrit comme ayant une « taille d’un mètre 680 millimètres », ce qui est plutôt grand pour l’époque, « cheveux blonds et yeux bleus, sans marques particulières ».

 


Henri Bouchard, Numero de matricule 7236 (source : AD Seine Maritime)
Henri Bouchard, Numero de matricule 7236 (source : AD Seine Maritime)

Henri effectue alors un « service à l’Etat » au 1er Dépôt de torpilleurs de Cherbourg comme matelot. Il repart en Mai 1913 au long cours comme aide mécanicien, puis comme 4ème mécanicien sur le « Steamer Ango », armé au Havre. Mobilisé le 2 Août 1914 au bureau de recrutement du Havre, il est à nouveau affecté comme matelot au 1er Dépôt de torpilleurs de Cherbourg. Il va y passer deux ans avant de terminer la guerre à Dunkerque dans un autre dépôt. A-t ’il seulement pris la mer pendant ces quatre longues années ? [6].

Il semble avoir eu des démêlés avec la justice militaire, puisqu’il est placé « en sursis » en Avril 1918. Avant même la fin de la guerre, il retrouve le chemin des machines sur les Steamers de la Compagnie Havraise Péninsulaire, où il se spécialise comme mécanicien. Après avoir navigué sur le « Ville d’Oran », puis la « Havraise », il embarque le 22 Août 1919 à Marseille sur le « Ville d’Alger ». C’est sans doute sur ce dernier cargo, qu’il fête le 6 Octobre 1919, son brevet de mécanicien de 1ère classe.  Le 4 Décembre 1919, après une courte escale de 15 jours, où il prend le temps de voir sa famille [7], il reprend la mer à Marseille sur le « Ville d’Alger ». Direction le Canal de Suez, et l’Océan Indien.


Sur le modèle du « Ville de Marseille »


Le « Ville d’Alger » avait été construit au Havre en 1912, sur le modèle du « Ville de Marseille » [8]. Pendant la Grande Guerre, ce dernier fut torpillée par les Allemands, Le « Ville d’Alger » fut moins exposé. Armé la plupart du temps à Marseille pendant le conflit, il se contenta de transporter son fret dans l’Océan Indien, où les « U-boote » de la Kaiserliche n’étaient pas présents [9]. Long d’un peu plus de 100 mètres, à la coque d’acier, le « Ville d’Alger » était conçu pour affronter les cyclones avec son moteur placé au milieu et un grément de goélette également en acier,



Le « Ville de Marseille », « sistership » du « Ville d’Alger »  (source : 110 ans de la NCHP de Limonier)
Le « Ville de Marseille », « sistership » du « Ville d’Alger » (source : 110 ans de la NCHP de Limonier)


Cap sur Tamatave


Nous sommes le 31 Janvier 1920. À 20 ans, le jeune Antoine Volnay [10], natif de Saint Pierre à la Réunion, quitte son île pour la première fois, en compagnie de son frère. Tous deux doivent gagner Madagascar pour y retrouver un de leurs cousins, officier de l’armée française, basé à Diego Suarez. Les deux frères prennent le train pour Le Port [11]. Puis, le Dimanche 1er Février, ils embarquent en tant que passagers à bord du cargo mixte [12] le « Ville d’Alger ». 

Ce matin-là, accoudé au bastingage, Henri Bouchard, finit de se réveiller en regardant les passagers grimper l’échelle de coupée. L’équipage, composé d'une quarantaine de personnes, est consigné à bord depuis la veille au soir. Le départ initialement prévu le lundi 2 Février a été avancé d’une journée par le Commandant Rebours, à cause d’un cyclone en formation au Nord des Mascareignes. Le « monstre de la nature » [13] est encore loin, mais, le Commandant, seul maître à bord, a préféré hâter les opérations commerciales. Le chargement des marchandises s’est terminé tard dans la nuit, causant pas mal de bruit. Du coup, Henri a mal dormi.

Les quatre cales du navire sont maintenant remplies avec 1200 fûts de rhum, du sucre et des fécules en grandes quantités. Depuis six heures du matin, c’est au tour des passagers de s’installer dans les trois ponts prévus pour eux, pour une traversée qui doit durer environ deux jours. Ils sont en tout 121. Les plus aisés prennent possession des 22 cabines de première classe.

  L’appareillage est prévu pour 8 heures. Le commandant Rebours espère ainsi devancer la route du cyclone. En voyant la voiture du pilote s’arrêter sur le quai, Henri, se redresse et gagne sans tarder son poste à la machine. Le signal « Aux postes de manœuvre ! » retentit bientôt. Le « Ville d’Alger » appareille du port de la Pointe-des-Galets à l’heure dite. Cap sur Tamatave.

  Antoine, lui, est resté sur le pont à l’arrière du cargo jusqu’à voir disparaître à l’horizon son île. Seul le Piton des Neiges est resté perceptible longtemps, avant de disparaître à son tour. Ensuite, Antoine rentre dans l’entrepont où l’attend son frère malade. Il faut dire que les embruns commencent à bien ourler les crêtes des vagues.


Vue de Port des Galets, telle qu’Antoine V. a pu l’observer  depuis l’arrière du « Ville d’Alger » (source : AD de la Réunion)
Vue de Port des Galets, telle qu’Antoine V. a pu l’observer depuis l’arrière du « Ville d’Alger » (source : AD de la Réunion)


Soudain, une terrible explosion survient


Avec son équipe, Henri a mené toute la journée des opérations d’arrimage de matériels dans la salle des machines, en prévision du coup de vent annoncé. La vitesse a été réduite mais le moteur tourne rond et rien ne vient perturber la marche du navire jusqu’au soir. A cinq heures du soir, le personnel qui n’est pas de quart, est remonté se préparer pour le dîner. Le maître d’hôtel a prévu d’installer sur les tables les « violons » [14] en prévision du roulis.

  « Soudain, à 7 heures du soir, une terrible explosion survient qui secoue tout le navire. » Antoine Volnay qui digérait son dîner sur le pont, raconte : « J’ai entendu une forte détonation dans la cale n°2 » [15].  « Puis j’ai vu une grosse flamme ». L’incendie fait rapidement rage. Avec une grosse pompe, l’équipage très vite mobilisé, essaye d’éteindre le feu. En vain. L’incendie s’étend rapidement. Le « Ville d’Alger » se trouve alors à 130 milles au large de la Réunion. L'officier radio lance un appel de détresse.

Bientôt, les barriques de rhum sont à leur tour exposées au feu. C’est la panique à bord. Le commandant Rebours donne l’ordre d’évacuation immédiate. L’équipage et les passagers se répartissent sur les canots et radeaux de sauvetage. « Les femmes et les hommes étaient séparés » se souvient Antoine Volnay.

  Antoine recommande à son frère de s’accrocher de toutes ses forces aux chaînes qui retiennent le canot qui descend vers la mer. Avant même qu’il ne touche l’eau, une terrible vague le rabat contre le navire. Ils se cramponnent. Mais, quand la vague est passée, il ne reste que lui et son frère accroché à la poulie. Ils ne savent pas nager. Les passagers d’un radeau finissent par entendre leurs appels au secours. Son frère peut monter à bord, mais pas lui… Il reste accroché à la poulie pendant au moins une heure. Finalement, d’un second canot, on l’aperçoit et il est hissé à bord. L’embarcation se trouve à une centaine de mètres du navire qui brûle toujours et que le commandant a fini par abandonner… La houle devient si forte qu’« elle montait haut comme le Piton des Neiges », témoigne Antoine. Bientôt, l’embarcation erre, seule sur l'Océan …

Au bout de huit jours de dérive, la terre est en vue ! Des vagues poussent le canot vers la terre ..., Enfin, les survivants de l'embarcation peuvent mettre pieds à terre. On est le mardi 10 février 1920. L’endroit se situe non loin de Foulpointe (ou Mahavelona), au Nord de Tamatave.


Mettre les canots à la mer par gros temps,  une opération incertaine (source : Cycloneoi)
Mettre les canots à la mer par gros temps, une opération incertaine (source : Cycloneoi)

 

Henri Bouchard, porté disparu dans le naufrage

 

L’appel de détresse du « Ville d’Alger » fut reçu par l'île Maurice qui le transmit le 2 février au « Ville du Havre » à quai dans le port de Tamatave. Ce navire prit la mer à 10h du matin. Il retrouva le « Ville d’Alger » le 5 février à midi. Le cargo dérivait par 18 degrés 44 minutes de latitude sud et 51 degrés 58 minutes de longitude Est. Le « Ville du Havre » constata que le navire brûlait encore. Il était complètement abandonné et semblait se diriger vers le Nord-Ouest à la vitesse d’un nœud [16]. Toutes les embarcations avaient été mises à la mer. D’autres navires prirent le relais du « Ville du Havre » pendant une semaine, mais les recherches furent vaines. Les autorités estimèrent alors qu'il était impossible que des naufragés aient pu tenir jusqu'à cette date. On décida d'abandonner les recherches. Le gouverneur général de Madagascar signala aux gouverneurs des îles de La Réunion, Maurice et Seychelles, la présence de l'épave du « Ville d'Alger » dérivant dans cette partie de l'Océan Indien. Au final, le « Ville d’Alger » vint s’échouer sur une des îles Leven, situées au Nord de Madagascar [17]. Aucun corps ne semble avoir été retrouvé à bord.


Le « Ville de Marseille », « sistership » du « Ville d’Alger » échoué (source : 110 ans de la NCHP de Limonier)
Le « Ville de Marseille », « sistership » du « Ville d’Alger » échoué (source : 110 ans de la NCHP de Limonier)

La plupart des rapports et témoignages concernent les 21 rescapés officiels de « Foulpointe ». Que sont devenus les autres canots et radeaux du « Ville d’Alger » ? Un internaute a signalé sur le site « wrecksite » dépendant des Lloyd’s of London, que le « Steamship Persée » aurait recueilli 31 (autres ?) passagers au Nord de Madagascar. J’ai cherché à en savoir plus et jeté une bouteille à la mer à l'intention de cet internaute, Je n’ai pas eu de réponse à ce jour. 

J’ai donc imaginé que le 1er Février 1920, Henri, après une rude journée dans la fournaise de la machine, était allé prendre la fraîche sur le pont au moment de l’explosion de la cale N°2. Est-il monté dans un des canots ou sur un radeau ? Je ne le saurai jamais. Le déroulé administratif de la carrière d'Henri Bouchard se termine par un laconique « Disparu dans le naufrage de la Ville d’Alger, le 1er Février 1920 ». Le décès fut déclaré constant par le Tribunal Civil de Marseille en date du 30 Août 1921. Enfin, la « famille fut prévenue » [18].


Henri Bouchard, Numero de matricule 7236 (source : AD Seine Maritime)
Henri Bouchard, Numero de matricule 7236 (source : AD Seine Maritime)


Notes de fin


[1] 21 sur 162 passagers et membres d’équipage


[2] Aujourd’hui, Sumatra en Indonésie.

[3] Son père Joseph Bouchard est décédé le 1er Août 1909.

[4] Type de navigation en haute mer se distinguant de la « pêche » ou encore du « cabotage », etc…


[5] Le « Steamer » est le nom francisé des « Steamships » anglo-saxons, nom donné au navires à vapeur de l’époque. On utilise aussi l’abréviation « SS » devant le nom d’un navire.

[6] En tout cas, il ne fut pas exposé comme ses frères aux combats : Jacques, son petit frère mourut au champ d'honneur un mois avant l'armistice. Quant à Paul, il fut blessé en Janvier 1915 et finit la guerre dans un hôpital


[7] Notamment son frère Paul à qui Henri donna une procuration pour toucher à sa place la prime de son temps militaire

[8] Son « sistership ». C'est le nom donné à des navires de construction identique. Le « Ville d’Alger » est le dernier d’une série de quatre, commandée par la Compagnie havraise péninsulaire aux Forges et Chantiers de la Méditerranée de la Seyne sur Mer qui avait un chantier de construction à Graville..



[10] Antoine Volnay, né le 21 septembre 1901 à Saint-Pierre de la Réunion, vécut jusqu’en 2005. A 103 ans, il était sans doute le dernier des rescapés du naufrage du « Ville d’Alger ».


[11] Le Port est le nom donné à la commune sur laquelle est implanté le « Port de la Pointe des Galets », le grand port maritime de La Réunion, dans le Nord-Ouest de l'île.


[12] Un cargo mixte transporte à la fois du fret (marchandises) et des passagers.


[13] Extrait de « Comportements et organisation de la société réunionnaise face aux cyclones (XXème siècle). Approche méthodologique de la mémoire des tempêtes tropicales à l’Ile de La Réunion, mémoire de D.E.A. d’histoire, d’Isabelle Mayer, sous la direction de Yvan Combeau, Université de La Réunion, 2003 

[14] Dans l’argot des marins, nom donné à des cadres métalliques circulaires permettant d’arrimer les assiettes sur une table,  lorsque la mer est agitée .

[15] Où se trouvaient les sacs de fécule.


[16] Unité de mesure de vitesse en navigation maritime (équivaut à un mille marin/heure, soit 1852m/h)

[17] Les ïles Manambiby ou Ankao, à ne pas confondre avec le haut fond situé entre le NO de Madagascar et l’archipel des Comores.


[18] Sa mère Edmée, avait déjà perdu 3 de ses 6 enfants dont le plus jeune, Jacques, fauché en Octobre 1918 à quelques semaines de l’Armistice. Pour se consoler, il ne lui restait plus qu’une fille, Marie Edmée devenue infirmière, et mon oncle Paul, qui a su me captiver dans mon enfance par ses récits de voyage sur les mers du monde.

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5 commentaires


magetnono
09 avr.

C'est un passionnant, on voyage avec lui. Merci pour cette belle découverte. Magali Charpentier

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Noëline Visse
Noëline Visse
05 avr.

Terrible accident, rendu encore plus poignant avec le témoignage d'Antoine.

Bravo pour cet article !

J'espère que tu auras une réponse concernant les 31 autres rescapés.

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Régis Coudret
05 avr.
En réponse à

Qui sait ? Mais comme ma "bouteille à la mer" est partie apparemment vers le Brésil, çà peut prendre du temps... Merci pour ton petit mot. Bonne continuation !

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jf.fetis
05 avr.

Bonjour,

Ces navires au long cours font rêver, ainsi que les destinations lointaines qu'ils desservaient. Mais les risques encourus étaient réels. On frémit quand on voit des chaloupes perdues en pleine mer. Tout est très bien raconté avec un style d'écriture adapté. Bravo !

Jean-François Fétis

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Régis Coudret
05 avr.
En réponse à

Quand on voit sur les sites des Lloyd's, le nombre de naufrages toutes périodes confondues, la "fortune de mer" est toujours réelle. Même avec les canots de sauuvetage d'aujourd'hui, embarquer reste un risque. Merci pour ton commentaire Jean François. A bientôt !

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