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  • Photo du rédacteurRégis COUDRET

L'âne du Poitou, au centre d'une joute politique en 1884

Dernière mise à jour : 4 oct. 2023


Les déménagements ont ceci de bon qu'ils nous permettent parfois de retrouver des trésors oubliés. Il y a quelques jours, j'ai ainsi dépoussiéré chez moi des vieux albums de cartes postales illustrées. J'ai profité d'un moment de pause entre deux cartons, pour les consulter. Et je suis tombé sur une carte de 1904, dont le cliché et la légende m'ont rappelé que les ânes du Mirebalais avaient été une fois par an, pendant près de 40 ans, au centre de la vie de mon bisaïeul, Gilles Ernest Roblin.


Anes du Mirebalais (recto)

Comme on peut le voir, les ânes du Poitou rendaient encore service à l'homme au début du XXème siècle (1). L'équidé avait d'ailleurs une place de choix au Concours général et national de l'agriculture qui se déroulait à Paris chaque année depuis 1864 (2). A Mirebeau-en-Poitou, le Concours agricole se préparait dès la foire de l'Âne, qui avait lieu à la Saint Louis fin Août (3). On y élisait en effet le plus bel âne du Poitou. La distribution des récompenses au lauréat se faisait plus tard mi-Septembre au moment des Comices agricoles. Mais c'est le succès de la fête de l'Âne qui garantissait la bonne tenue des échanges commerciaux qui suivaient.

En 1881, Gilles Ernest Roblin reprit le flambeau de la politique que son père Léopold avait laissé de côté, à l'issue de son dernier mandat en 1880 au Conseil Général de la Vienne. « Catholique pieux, royaliste indéfectible », clairement conservateur, Ernest lança un mouvement politique au niveau de Mirebeau-en-Poitou et commença à participer à un certain nombre de Comices agricoles dans le canton. On était à l'été 1884 et bientôt la Présidence des Comices de Mirebeau serait vacante. Ce mandat pouvait constituer un excellent marchepied vers le Conseil Général. Ernest se porta candidat et, bien sûr, ligua contre lui les Républicains du Mirebalais (4).


Début 1885, Ernest fut élu à la tête du Comice. Son opposant principal, Camille Bazille (5), avocat lui aussi à Poitiers, contesta les conditions de son élection. Il réussit à convaincre le Préfet de la Vienne de dissoudre le prochain Comice agricole de Mirebeau de Septembre. L’affaire était grave car elle compromettait aussi le jury de la fête de l'Âne et donc son bon déroulement. Le cas fut suivi jusqu’au Conseil Général. Ernest dut batailler ferme pendant tout le premier semestre pour faire valoir ses droits. Grâce à ses bons appuis, et notamment celui de Monsieur de Soubeyran, député de la Vienne, il obtint satisfaction du Conseil Général peu de temps avant sa vacation de l’été et même, une subvention de 300 francs du Ministère de l’Agriculture. Un blâme fut infligé au Préfet qui avait, apparemment, un peu trop appuyé Monsieur Bazille.


En tant que Président, Ernest savait qu'il aurait à participer en Août au jury choisissant le plus beau des ânes. Comme chaque année, on s'attendait à une centaine de quadrupèdes postulants. Et à autant de propriétaires qu'il ne faudrait pas fâcher. Tous étaient des électeurs potentiels. Ernest avait le mois de Juillet pour s'imprégner des critères permettant d'éclairer son futur choix. En même temps, Ernest devait trouver une salle en vue de la première Assemblée générale de la Société Agricole qu’il avait créé à l’issue de son élection au Comice. Mais son adversaire politique n'avait pas déposé les armes. Peu de temps avant la mi-Août, il obtint du conseil municipal de Mirebeau qu’Ernest ne puisse pas utiliser les locaux annexes de la mairie pour son Assemblée prévue début Septembre. En vain : Ernest s’arrangea pour être accueilli avec ses adhérents au château de Billy près de Mirebeau.


Château de Billy près de Mirebeau


Ernest dut néanmoins interrompre les vacances qu'il passait avec son épouse et ses enfants sur les bords de Loire et rentrer à Mirebeau. Il fit le siège de la mairie pour s'assurer qu'aucun autre incident ne viendrait le déstabiliser. Les partis en présence durent finalement trouver un arrangement. On fit la trêve, le temps de savoir quel baudet serait promu pour représenter le département de la Vienne au prochain Concours agricole. Face à cet enjeu, l’entente cordiale avait été de rigueur. Invité à la tribune d'honneur, Ernest put suivre tranquillement les courses d'ânes qui devaient départager les concurrents. Des centaines de personnes se pressaient sur le champ de foire, transformé en véritable hippodrome. La Gendarmerie, installée juste à côté du champ, étaient aux premières loges pour assurer la bonne tenue des festivités jusqu'au banquet final.


Champ de foire de Mirebeau


Dès le lendemain, Ernest, soulagé, put s'atteler à la préparation de ses cartouchières. A l’ouverture de la chasse, il se défoula sur le gibier, exceptionnellement abondant cette année-là. Ernest et son père se vantèrent auprès de Marie Emilie d’avoir tué à eux deux, 27 cailles en une seule journée à Beauvais dans les Deux-Sèvres : « Elles nous aveuglaient littéralement ».


On peut supposer que sa première fête de l'Âne fut une réussite auprès des agriculteurs. En effet, le 6 Septembre, date de l’Assemblée générale de la Société Agricole, Ernest réunit plus de 400 propriétaires adhérents. Les doléances venaient notamment des agriculteurs qui réclamaient des surtaxes d’entrée sur les grains et les bestiaux originaires de pays étrangers. Ernest sut trouver les mots et toutes ses propositions furent adoptées. Il fut ovationné. On remonta le cahier des doléances au niveau du Conseil Général. Fin Septembre, son premier Comice fut un triomphe. Selon le Journal de l’Ouest du Mercredi 30 Septembre. Il réunit 458 agriculteurs alors que « le semblant de Comice, organisé par l’infatué B., n’a pu en réunir qu’une trentaine ». Etaient présents MM.de Soubeyran et Pain, députés, présidents d’honneur de la Société Agricole, M. le Général Arnaudeau, sénateur, M. Serph, député, M Creuzé, conseiller général, etc … Les fanfares de Vendeuvre et de Mirebeau étaient rangées sur le quai de la gare de Mirebeau pour accueillir les personnalités politiques. D’après le quotidien : « plus de deux mille personnes se pressaient aux alentours… ». Et pendant que les musiques jouent, la foule salue les élus aux cris de : « Vive la liste conservatrice ! ». Détail piquant : dans le même train qui avait amené les amis d’Ernest, se trouvaient les candidats républicains. Ils assistèrent malgré eux à cette nouvelle ovation. Puis un long cortège se forma vers le champ de foire de Mirebeau, où une tribune, « élégamment décorée », était préparée pour la distribution des récompenses aux lauréats du concours. Avant la distribution, « M. Ernest Roblin prononça un discours remarquable, interrompu, à plusieurs reprises, par les applaudissements de la foule, …, qu’on peut évaluer à six mille personnes au moins. » Ernest avait su reformuler dans son discours l’ensemble des doléances déjà exprimées plus haut (6).


Face à cette victoire des conservateurs, les Républicains mirebalais, têtus comme les bourriques qu’ils avaient applaudies peu de temps auparavant, et peut-être aussi moins heureux à la chasse, utilisèrent la liberté de la Presse fraîchement acquise (7), pour multiplier les tribunes incendiaires contre Ernest dans les journaux. Je ne sais pas si Ernest fit valoir un droit de réponse mais il était pugnace. L'année suivante, il avait pris une décision importante dès les premiers jours de Mai. Il annonça sa candidature aux prochaines élections du Conseil Général.


Les Conseillers généraux étaient élus pour six ans et les dernières élections avaient eu lieu en 1883. Mais un scrutin partiel était prévu pour le début du mois d’Août 1886. Ernest consacra tout son temps à entraîner le Comité conservateur du Mirebalais, congédiant même des clients. Il s’agissait de regagner du terrain sur les Républicains, déjà bien avancés dans la campagne. Avec les militants les plus actifs de son mouvement, il se montra tous les jours de foire et de marché. Ainsi, Le 2 Juin, profitant d’une foule énorme, Ernest, fatigué de serrer les mains, « y va au salut ». Il reçoit beaucoup et ne manque pas de visiteurs chez lui. A ses amis politiques, il fait goûter les premières cerises qu’un certain « père Turquois » lui a apporté de Chézelles : « Je te laisse à penser quelle brèche nous avons fait aux 8 ou 10 livres de cerises qui se trouvaient là devant nous ».


Son unique adversaire était un certain Nivert. Le Petit Mirebalais, journal local acquis à la cause des conservateurs, le présente à plusieurs reprises comme un aventurier opportuniste : « Monsieur Nivert, ayant fait fortune en Amérique dans les Assurances après avoir été tour à tour horloger, élève dentiste à San Francisco puis journaliste, …fila en Algérie, où nous le retrouvons marchand de dattes à Batna… En 1870, le capitaine Nivert eut un accès d’héroïsme, en s’engageant dans les mobilisés de la Vienne, … comme officier-payeur ». On peut supposer que, de son côté, la presse Républicaine ne fut pas tendre non plus avec Ernest.


Hélas, « menant une campagne à l’Américaine, à coup d’affiches et de réclames », Nivert sut convaincre les électeurs les plus influents du pays. Ernest perdit cette élection, malgré une campagne le présentant comme un enfant du pays : « un homme disposé à vous rendre des services, qui vous en a rendu, qui vous en rendra encore, qui ne veut rien pour lui et qui n’a d’autre ambition que celle d’être utile à ses concitoyens ». Il ne lui restait plus qu’à attendre trois longues années pour se représenter et surtout réitérer d'année en année une fête de l'Âne réussie.


Le petit Mirebalais du 31 Juillet 1886

(1) Dans les décennies qui suivirent, il y eut la mécanisation progressive de l'activité agricole. A partir de 1950, les ânes du Mirebalais étaient en voie de disparition. Fort heureusement, le développement des activités de loisirs sont en train de redonner vie à l'espèce.


(2) Le Concours agricole date du Second Empire mais avait trouvé un second souffle lors de la création d’un Ministère de l’Agriculture en 1881. Quant au salon du Tourisme, il vient seulement de fêter en 2023 sa 46ème bougie.


(3) Extrait d'un article du 28 Août 2020 du Mirebalais indépendant : "Cela fait maintenant plus de 30 ans que cette manifestation ( la grande foire de l'âne - ndla ) a été réactualisée à l’occasion de la Saint-Louis fixée à la date du 25 août sur le calendrier…" Cette concentration de l’espèce asine tient ses origines d’une ordonnance du roi Louis IX qui, en l’an 1270, met le pays Mirebalais en concurrence avec le pays Mellois pour en faire un lieu de commerce de Baudets et Mulets du Poitou."


(4) Depuis l'avènement de la IIIème République, les Comices étaient devenus le théâtre de joutes politiques acharnées entre partis conservateurs et républicains.


(5) Camille Bazille est un homme politique français né le 1er mai 1854 à Poitiers (Vienne) et décédé le 1er février 1900 à Paris. Docteur en droit, il est avocat à Poitiers, puis à Paris en 1878. Il est avocat au Conseil d’État et à la Cour de cassation en 1882. Conseiller général du canton de Monts-sur-Guesnes de 1883 à 1900, il est député de la Vienne de 1892 à 1900, se consacrant surtout aux questions militaires.


(6) Comme de nombreuses autres instances acquises aux conservateurs, au niveau régional puis national, réclamaient la même chose, les députés furent saisis et durent bientôt adopter des textes visant à augmenter les droits de douane sur les importations de céréales et de bétail des pays en voie d’industrialisation, notamment le Canada et les Etats-Unis,. Ce fut la fin de la politique du pain à bon marché.


(7) La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse définit les libertés et responsabilités de la presse française, imposant un cadre légal à toute publication, ainsi qu'à l'affichage public, au colportage et à la vente sur la voie publique.



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