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  • Bernadette Coudret, entre « Etoiles et tempêtes » (1929-1954)

    L'alpinisme, ce sport à hauts risques Le thème choisi par le «  CLG formation -Recherches  » pour l'article du mois de Juin est le sport. Mais j'ai beau éplucher l’actualité sportive de ce début d’été, il n'y a pas grand chose qui m'inspire. Il faut dire que je suis plus adepte de randonnées en solitaire que fan de « olas » dans les stades de football. Et j'ai beau interroger mon arbre généalogique, je ne vois pas quel personnage aurait pu se distinguer de son vivant dans la pratique d'un sport en particulier, qu’il soit individuel ou collectif. C’est un petit reportage récent sur l’alpiniste Sophie Lavaud [1] , qui m’a rappelé qu'au moins deux sœurs de mon père, Marie Thérèse et Bernadette Coudret, avaient pratiqué l'alpinisme , ce sport à hauts risques, dans les Alpes Maritimes au début des années 1950.  Les jumelles de la fratrie Nées le 20 Novembre 1929, Marie Thérèse et sa sœur jumelle, Bernadette, étaient les numéros 7 et 8 de la fratrie Coudret. Elles arrivèrent un peu plus d’un an après le décès de leur soeur Colette, survenu quelques jours après sa naissance. Mes grands-parents étaient installés depuis deux ans à Versailles où mon grand-père Henri Coudret avait été affecté à l’Etat-Major de l’Armée. Toute la famille fut vite en extase devant ces deux bouts de « chou frisé » dans leur parc [2] . Un an et 7 mois après leur naissance, vint au monde la petite dernière, Annick, complétant la famille à dix. La fratrie se constitua très vite en trois tranches d'âge : Mon père, Bernard et sa sœur puinée, Marie, faisaient les « 400 coups » ensemble. Geneviève, Suzanne et Elisabeth formaient le trio des sœurs sages. Enfin les jumelles et Annick, le troisième clan observaient leurs aînés. Marie Thérèse et Bernadette n’avaient pas encore dix ans, lorsque les évènements internationaux vinrent bouleverser leur enfance. A la fin de la guerre, la découverte de la montagne   La guerre venait d’être déclarée contre l’Allemagne. Henri Coudret, avait été nommé Chef d’Etat-Major de la 7ème Région militaire dans l’Est de la France. Toute la famille, sauf Bernard, qui venait de s’engager volontaire, avait quitté Rouen [3] et emménagé à Besançon dans un nouvel appartement. Ma grand-mère, Jeanne, se retrouvant seule avec ses sept enfants, ne pouvait plus s’occuper elle-même d’apprendre aux plus jeunes à lire, écrire et compter. Les jumelles avaient jusque-là profité de sa conception d’une éducation basée sur le système anglais, c'est-à-dire : sport en plein air pour une partie de la journée et études pour l'autre moitié. En Normandie, elles avaient en plus joui des plages du côté de Granville où mon grand-père avait accès à une villégiature [4] . Le trio des plus jeunes se retrouva soudainement scolarisé en octobre 1939 dans un couvent d'Ursulines. Annick se souvenait que les murs de cet ancien asile étaient capitonnés en noir. Jeanne s'employa à rendre la vie de ses filles la plus agréable possible, bien que le ravitaillement ne soit déjà plus celui d'avant-guerre. Elle commença à se priver et même si elle essaya de ne pas le montrer aux plus jeunes, elle se fit de plus en plus de souci quand les Allemands attaquèrent en Belgique, ne serait-ce que pour son fils, engagé si jeune dans la guerre. Comme en 1914, Jeanne dut abandonner sa maison tout d'un coup lorsque les Allemands percèrent le front en Juin. Sur instruction paternelle, les filles n'emportèrent que le strict minimum dans la voiture familiale, une « Rosalie », de marque Citroën [5] . Jeanne demanda à ses filles de ne prendre qu'un jouet par tête. Marie-Thérèse et Bernadette prirent chacune une poupée et s'accommodèrent des genoux des plus grandes à l’arrière de la voiture... Le voyage dura une semaine. Elles furent recueillies par des Dominicaines [6]  à Montréjeau, à côté de Bagnères-de-Luchon dans les Pyrénées. Il y avait un grand jardin. Marie Thérèse et Bernadette, habituées aux sports de plein air, regrettèrent de ne pas avoir pris leurs patins à roulettes au lieu d’une poupée chacune. Dès septembre 1940, la famille se retrouva logée à Montauban [7] ,  dans un petit appartement meublé avec WC dans la cour et à quatre par chambre. Jeanne s'investit à fond pour organiser son intérieur, mais les meubles, le linge et la vaisselle n'avaient bien sûr pas suivi au départ de Besançon. Les jumelles et Annick entreprirent une rentrée scolaire chaotique dans une école primaire sur Montauban.. A Pâques 1941, il fallut encore déménager, cette fois à Vichy [8] , où Jeanne se réorganisa comme elle put avec les plus jeunes [9] dans une petite villa meublée. C’est là que les jumelles fêtèrent leur confirmation et communion solennelle. En ce printemps, les jumelles et Annick essayaient pour la cinquième fois et en à peine deux ans, de se refaire un petit monde dans le jardin qui jouxtait la maison. Pas pour longtemps : soudain, leur mère fut très fatiguée. Elle rentra à l'hôpital militaire de Vichy début juillet et décéda douze jours après, le 12 juillet 1941, d'une méningite tuberculeuse. Elle avait 51 ans. On peut imaginer que Marie Thérèse, Bernadette et Annick perdirent alors leurs derniers repères. Heureusement Geneviève, leur sœur aînée, alors âgée de 17 ans, était là pour les prendre en charge et tenir la maison [10] . Dès le mois d’Août 41, mon grand-père dut se résoudre à inscrire les jumelles et Annick dans un pensionnat à Lyon., aussi sinistre que le couvent des Ursulines de Besançon. Henri Coudret, pour différentes raisons [11] , fut mis en congés d’activité en Janvier 1942. Il choisit de s’installer à Nice où habitait un de ses beaux-frères, Pierre Thibault. De là, il réussit à rapatrier et les meubles de sa maison de Besançon située en zone occupée, et bientôt, ses plus jeunes filles. Les jumelles et Annick quittèrent avec joie le pensionnat de Lyon où Henri lui-même vint les chercher en Juillet 42. Les trouvant toutes trois amaigries, il les invita dans un restaurant où l’unique plat de lentilles qui pouvait être servi, leur parut le meilleur mets du monde… Le trio s’installa bientôt à la « Roseraie », une villa confortable, rue des Acacias à Nice. Les jumelles y retrouvèrent leurs patins à roulettes, désormais trop petits pour elles. En 1949, les privations étaient toujours d’actualité [12]  pour bon nombre de français. Grâce à Geneviève, les jumelles et Annick avaient retrouvé un équilibre, qui avait été fortement perturbé par la disparition brutale de leur mère. A Nice, elles avaient repris une scolarité normale [13] . De plus Henri Coudret les inscrivit, dès 1943, aux Guides de France . Ce qui leur permit de renouer avec les sports en plein air et de découvrir les Alpes. Les camps de jeunes en montagne se succédèrent. De simples guides, Marie Thérèse et Bernadette devinrent « cheftaines » tout en tentant de mener leurs études [14] . Afin d’encadrer des plus jeunes, je pense qu’elles suivirent des formations. Elles y rencontrèrent des jeunes « chefs » qui pratiquaient l’alpinisme au sein du Club Alpin Français (C.A.F). Elles s’initièrent à l’escalade, en plus des marches en montagne auxquelles les Guides les avaient habituées. C’est ainsi qu’avec un groupe d’amis, elles organisèrent bientôt des courses en montagne. Un week-end pascal particulièrement beau Le week-end pascal 1954 s’annonçait particulièrement beau sur tout le pays. Les Français se préparaient, soit à fêter Pâques en famille, soit à prendre la route pour se rendre au bord de la mer. Le matin du Samedi 17 Avril, les premiers bouchons se formèrent sur l’Autoroute de l’Ouest au tunnel de Saint Cloud . Les rédactions des journaux s’attendaient déjà à commenter le Mardi suivant, un nombre de victimes de la route en forte augmentation depuis deux ans. Vu de Nice, la destination phare pour ce week-end de trois jours était plutôt la montagne de l’arrière-pays. Avec leurs amis, Marie Thérèse et Bernadette avaient planifié de rejoindre Saint Martin de Vésubie et de s’attaquer après une nuit de bivouac, à l’ascension de la cime du Gélas dans le Mercantour. Ils étaient sept à vouloir tenter l’aventure. Les jumelles étaient les seules filles du groupe. Parmi les garçons, il y avait Pierre, Bernard et Alain, frères jumeaux, Raymond et Jean. Tous étaient jeunes mais se connaissaient bien et avaient une certaine expérience de la montagne. Arrivés à Saint Martin le Samedi vers midi, les jumelles et les garçons avaient pris la route d’accès au refuge de la Madone de Fenestre . Au refuge, ils retrouvèrent deux autres alpinistes qui venaient tenter l’ascension du Mont Ponset , proche du Gélas. Ils passèrent la soirée à admirer les étoiles scintillant dans le ciel. A l’aube, leur groupe entama l’ascension du Gelas. Le temps s’annonçait un peu froid, Confiants dans l’arrivée du soleil, la plupart avait néanmoins laissé derrière eux au refuge une partie de leur équipement, s’allégeant de quelques kilos. Ils avaient l’intention d’attaquer de face le Gélas et de rentrer en fin d’après-midi. Une « première » pour eux. Grimpant d’un bon pas, ils arrivèrent à «  la terrasse  » où commençaient les véritables difficultés du massif. «  Partout, les neiges étincelaient sous le soleil du matin. Au-dessus d’eux, il y avait un ciel de paradis  » [15] . On forma deux cordées. Mais bientôt, il y eut deux abandons : Jean, pour avoir mis des chaussures inadaptées sur les névés, «  venait de faire une glissade… qui eut pu être interrompue par un arrêt brutal  » s’il n’avait pas été «  assuré  »; Alain, un des jumeaux, qui avait oublié ses gants, avait une main gourde. Après dix minutes de repos, Pierre qui était le plus expérimenté de tous, prit la tête d’une unique cordée à cinq. Derrière lui, Bernadette, Raymond, Marie Thérèse et fermant la marche, Bernard. Avant de redescendre avec Jean au refuge, Alain tendit joyeusement son piolet à Bernadette, deuxième de cordée.   Un peu plus haut, «  la cordée trouva, comme pour lui barrer la route, un petit glacier sournois et imprévu  ». Pour Pierre, ce ne fut pas un obstacle. Très courageusement, Bernadette le suivit. Derrière elle, Raymond hésita : «  N’eût été la présence de Bernadette, dont il assurait l’ascension, il fût retourné  ». A son tour, il entama la glace et y creusa ses marches… en route vers son destin Soudain, ce fut l’enfer blanc   En queue, Bernard qui assurait Marie Thérèse, comprit qu’il ne fallait pas franchir ce glacier… que son devoir était d’empêcher Marie Thérèse de suivre sa sœur. «  Nous ne devons pas passer  », lui dit-il. Marie Thérèse était indécise. Mais elle finit par céder aux prières pressantes de Bernard. Il la décrocha. Avant de redescendre, Bernard qui était le seul à bien connaître le Gélas, confia son appareil photographique à Raymond avant que celui-ci ne s’éloigne. De loin, il cria des conseils à Pierre : «  s’il arrive quoique ce soit, obliquez vers la droite et revenez par les éboulis !  ». Devant la cordée restante, se dressait la paroi verticale du Gélas. Bernard fit descendre en «  ramasse  » [16]  Marie Thérèse jusqu’à la terrasse. Tous deux restèrent là une heure et demie environ pour guider de la voix les trois grimpeurs. Ils avançaient lentement mais ils répondaient aux conseils de Bernard. «  leurs voix portaient clairs, avec de profondes résonnances  ». Comme le froid saisissait Marie Thérèse, Bernard se décida à rejoindre la Madone de Fenestre. Marie Thérèse dit au revoir à sa sœur. «  Je préfèrerais être à ta place qu’à la mienne !  » lui répondit Bernadette. Bernard leur demandant si tout allait bien. Ils répondirent ensemble : «  Oui !  ». Ils n’étaient plus qu’à environ cent mètres du sommet. Leurs voix arrivèrent presque irréelles… Au-dessus, il y avait toujours ce ciel de paradis. Soudain, alors que Bernard et Marie Thérèse arrivaient au refuge, ce fut l’enfer blanc.   Bulletins météo et conséquence   Le lundi 19 Avril au soir, les rédactions qui préparaient la une du lendemain, durent se rendre à l’évidence : Malgré une fréquentation en hausse vers les destinations habituelles du pays de Caux ou du Calvados, on comptait un nombre d’accidents bien moindre que l’an passé [17] . Evidemment, on pouvait encore miser sur un accident spectaculaire tardif sur les chemins du retour, mais en règle générale, la peur du gendarme mobilisé pour l’occasion avait bien fonctionné et la circulation s’était effectué dans de meilleures conditions que l’an passé. Rien de bien sensationnel à attendre donc en termes de faits divers. On se reporta alors sur les conditions météorologiques qui, soudainement, s’étaient détériorées dans le Sud de la France depuis la veille au soir. Dès le Samedi, les agences de presse internationales basées à Rome avaient envoyé des télégrammes [18]  à leurs abonnés sur l’apparition d’une «  soudaine vague de froid, accompagnée de chutes de neige et de pluie, sur l'Italie après trois semaines d'un temps printanier .» On nota que «  Pour la première fois depuis bien longtemps, en avril, l'Etna et le Vésuve ont été recouverts de neige. Dans les Abruzzes de nombreux villages sont isolés .». Ces conditions s’étendirent aux Alpes le Dimanche soir. Dans la nuit du Dimanche au lundi, «  le thermomètre est parfois descendu à 15 degrés en dessous de zéro dans les Alpes.  ». En conséquence, un télégramme de Nice annonça un peu tard pour la presse du Mardi matin, l’information qui allait occuper la rubrique « faits divers » le reste de la semaine. Le Monde -  Mercredi 21 Avril 1954. :  «  Cinq alpinistes niçois du Club alpin français, répartis en deux cordées, ont disparu alors qu'ils tentaient l'ascension des monts Gélas (3 153 mètres) et Ponset (2 900 mètres), ..., à la frontière franco-italienne. On ignore encore leur identité. L'alerte a été donnée ce matin par d'autres alpinistes qui les attendaient au refuge de la " Madone de Fenêtres ". Les recherches entreprises par des équipes ... sont rendues très difficiles par le mauvais temps et les chutes de neige . » Le Monde – Jeudi 22 Avril 1954. : «  Les recherches entreprises pour retrouver les cinq alpinistes disparus depuis lundi dans les massifs du Gelas et du Ponset,... n'ont encore donné aucun résultat. On connaît maintenant l'identité des disparus…  » Le Monde – Vendredi 23 Avril 1954. : «  En dépit d'une lutte ... des équipes de secours contre la neige, le vent et le froid, les recherches entreprises pour retrouver les cinq jeunes alpinistes disparus ... n'ont toujours pas donné de résultat. On garde peu d'espoir de les retrouver vivants, car, partis par un soleil radieux, …, »   « Une corde lie deux êtres qui n'ont plus qu'une vie »   Un seul espoir, très léger, persistait désormais pour les familles : c'est que les «  disparus  » aient pu atteindre le refuge de Nice, dans la haute vallée de la Gordolasque . Des volontaires du Club Alpin Français, y étaient montés la veille, mais il fallait attendre leur retour pour en savoir plus. Le temps s'était levé ce Vendredi. Deux avions, l'un de l'aéroport de Nice, et l'autre appartenant à la VIème flotte américaine , devaient participer aux recherches. Enfin les autorités italiennes affrétèrent un hélicoptère pour commencer des recherches sur les contreforts italo-français du Gélas. En vain… Le Monde – Samedi 24 Avril 1954. : «  Tout espoir de retrouver vivants les cinq jeunes alpinistes disparus depuis lundi sur les sommets qui dominent Saint-Martin-Vésubie est maintenant abandonné. » Seule une « antenne » de sauveteurs resta au refuge de la Madone de Fenestre. Du coup, les journaux commentèrent à nouveau les accidents de la route qui étaient repartis à la hausse… Ce n’est que le Mardi 11 Mai que de Nice parvinrent des nouvelles. On avait découvert les corps de deux des cinq alpinistes disparus le Lundi de Pâques. Il s’agissait des deux alpinistes rencontrés par les jumelles et leurs amis au refuge de la Madone de Fenestre. Ils avaient été recouverts par une avalanche et retrouvé au pied d’un éperon rocheux du mont Ponset à 200 mètres du sommet. Les corps furent transportés à Saint-Martin-Vésubie, où les attendaient leurs familles. Ils avaient 19 et 20 ans. «  Les reconnaissances sur les pentes du mont Gélas, où ce même lundi de Pâques disparurent les trois autres jeunes alpinistes niçois, n'ont encore donné aucun résultat  ». Le 20 Mai, le journal Nice Matin, sous la plume de Mario Brun, écrivit un long article sur «  les trois disparus du Gélas  ». Reprenant un témoignage de Bernard, le frère jumeau qui était redescendu avec Marie Thérèse, le journal apprit à ses lecteurs une seule information objective : «  ils sont toujours la proie du Gélas… on sait maintenant où les découvrir à peu près sûrement depuis que l'autre jour on a retrouvé l'appareil photographique…, confié au troisième de cordée.  ». L’appareil était intact. «  Ils ont dû suivre scrupuleusement mes conseils car c’est dans les éboulis que l’on a retrouvé mon appareil photographique  » s’exprima Bernard au journal. Les autorités remirent un peu après à mon grand-père les clichés intacts. Ces photos fixent les derniers instants de Bernadette et de Pierre avant qu’ils ne disparaissent dans la tourmente. Ils grimpent ensemble vers le sommet et «  une corde lie [ ces ] deux êtres qui n'ont plus qu'une vie  ». Enfin, Le 14 Juin, une des équipes de secours qui avaient repris les recherches, les retrouva enfouis dans un névé, à 2 900 mètres d'altitude. Bernadette et ses deux amis étaient tombés encordés d'une barre rocheuse. Les trois corps furent laissés sur place. Le Monde – Lundi 15 Juin 1954. : «  Une expédition composée de quarante personnes dotées d'un matériel spécial et accompagnée de trois mulets a quitté Saint-Martin-Vésubie. On espère qu'elle ramènera aujourd'hui les trois corps.  » Cet évènement tragique et douloureux pour toute la famille Coudret ne fut pas beaucoup évoqué par mes parents à la maison. De fait, la disparition de Bernadette intervint à une période où ma mère allait mettre au monde mon frère aîné à Nice [19] . Mon père, Bernard Coudret, revenu en métropole pour sa naissance, participa en Juin à l’expédition qui redescendit le corps de sa sœur et de ses infortunés compagnons de cordée.  « Etoiles et tempêtes »   Après la guerre, juste avant de partir pour le Gabon en 1947, Bernard s’était lui-même initié à l’escalade. Il avait participé à des courses dans le massif du Mont Blanc au départ de Chamonix. Dans un vieil album de famille, on voit mon père faisant l’ascension de l’Aiguille du tour ou encore, prenant en photo des amis grimpant l’Aiguillette d’Argentière . J'imagine qu'il raconta ses aventures montagnardes à ses sœurs cadettes encore adolescentes, Marie Thérèse et Bernadette prirent le relais de mon père dès leur majorité. Il faut dire aussi qu’au début des années 50, de plus en plus de jeunes s'essayaient à l’alpinisme. Toutes et tous avaient besoin de se sentir libres après toutes ces années de privation. L’escalade sportive [20] n’était encore qu’une affaire de spécialistes, bien souvent de guides de haute montagne, mais l'alpinisme avait tendance à se vulgariser. Notamment grâce à un grand nom de l’alpinisme, Gaston Rébuffat . Ce guide de Chamonix avait acquis la renommée mondiale en participant en 1950 à l’expédition française victorieuse de l’Annapurma, ce « plus de 8 000 », avec Maurice Herzog. Le 29 juillet 1952, après une difficile ascension de l'Eiger, Gaston Rébuffat était devenu une légende après avoir gravi les six grandes faces nord des Alpes [21] . Mais il se distingua aussi au travers de ses écrits et de ses conférences [22] . Hasard du calendrier peut-être, le 15 Juin 1954, le jour où mon père redescendait sa petite sœur de la montagne endeuillée,   paraissait dans les librairies l’ouvrage de Gaston Rebuffat « Etoiles et tempêtes ». Ce livre est considéré aujourd’hui comme le chef d’œuvre du guide de haute montagne. Sur le quatrième de couverture, on peut lire : « …  C'est … le récit lumineux d'une aventure profondément humaine, car la haute montagne selon Rébuffat est avant tout affaire d'amitié, pour les hommes comme pour les sommets.  ». Gaston Rebuffat sut en effet faire part au grand public de cette dimension indispensable en alpinisme, qu'est l'amitié. Il suscita alors de nombreuses vocations chez les plus jeunes.     Notes de fin [1]  Sophie Lavaud a atteint le sommet du Nanga Parbat au Pakistan à 8126m d’altitude, le 23 Juin 2023, il y a tout juste un an. Elle est devenue le premier français, tous genres confondus, à avoir gravi les 14 sommets de plus de 8000 m du globe. [2]  Souvenirs de ma tante Marie [3]  Le Colonel Henri Coudret commandait le 34ème Régiment d’Artillerie de Rouen depuis 1936. [4]  La villa « Cady » à Saint Pair. [5]  Hen ri l'avait acheté en 1936 [6]  Dont la mère Supérieure était leur tante Lucie, une sœur d’Henri Coudret [7]  Où Henri avait été nommé commandant militaire de la subdivision du Tarn-et-Garonne le 24 août 1940 [8]  Où Henri avait pris le Commandement de la place d'Armes en janvier 41. [9]  Les aînées étaient en pension sauf Marie qui n’allait pas tarder à entrer dans un couvent de Carmélites à Chalons sur Saône. Elle y prononça ses vœux en Juin 1941.   [10]  Geneviève obtint son bac avec mention excellent en Septembre 41 à Vichy. Elle dut abandonner ses études pour tenir la maison. Elle aurait pu sans aucun doute poursuivre vers une licence. [11]  Liées bien sûr au contexte familial mais aussi du fait de sa situation au sein de l’Armée de Vichy. [12]  Jusqu’en 1949, on distribua en France des tickets de rationnement. [13]  Au collège Marie-Clotilde boulevard Magnan [14]  Marie Thérèse réussit son diplôme d’infirmière en Octobre 1950, après avoir tenté mais échoué au baccalauréat. Quant à Bernadette, c’est assez incertain. [15]  Extrait de Nice Matin du 20 Mai 1954. [16]  La descente en ramasse ou ramasse est une technique de descente sur neige avec  piolet , utilisée par les montagnards, qui consiste à se « ramasser » sur soi-même et à se laisser glisser sur la pente sur les talons, emporté par son propre poids. Le piolet permet de contrôler la vitesse et l'équilibre lors de la descente. Elle est pratiquée pour la descente, notamment, de  névés . [17]  En Seine-et-Oise, l'augmentation du nombre de véhicules en mouvement, par rapport à Pâques 1953, peut être évaluée à 30 %. De samedi 7 heures à lundi 7 heures, on a dénombré 43 583 voitures au tunnel de l'autoroute de l'Ouest contre 33 443 l'an dernier. [18]  Le télex était encore une machine confidentielle et venait tout juste de faire son apparition en France… en 1954. [19]  Né le 2 Mai 1954. [20]   L'escalade sportive est la seule discipline olympique en compétition aux Jeux d'été de Paris ; le ski-alpinisme, ou « ski de randonnée » ne fera son entrée qu’en 2026 aux Jeux d’hiver de Milan–Cortina. Les adeptes de ce sport extrême qu’est le ski-alpinisme, ont fait de suite le constat que leur discipline sera amputée de son essence, à savoir l’alpinisme. Les épreuves ne seront basées que sur le sprint et le relais. [21] Les Grandes Jorasses, le Piz Badile, les Drus, le Cervin, la Cima Grande di Lavaredo et, donc, l’Eiger   [22]  Également conférencier, Gaston Rébuffat fit découvrir le monde de l'altitude dans les régions de France grâce aux projections dans le cadre des conférences «  Connaissance du Monde  ».

  • Un petit métier prisé au XVIIIème siècle : « râpeur de tabac »

    Au XVIIIème siècle, le choix d’un métier Au XVIIIème siècle, «  presque tous les métiers se transmettent de père en fils, du plus simple domestique au conseiller du Roi, ... Lorsque le gamin ne peut pas travailler avec son père, pour cause de prédécès de celui-ci,… l'alternative se réduit entre le travail en atelier dans les villes ou le travail de main-d’œuvre à la campagne,… grossissant la population des nombreux journaliers, ....  »   [1] . Parmi mes ancêtres devenus orphelins avant l’âge adulte, comme cela était souvent le cas à cette époque, j’ai choisi de vous parler de Jean Baptiste COUDRET [2] . Benjamin d’une fratrie de huit enfants, Jean Baptiste n’eut apparemment pas d’autre choix que de louer ses bras lorsqu’il fut en âge de travailler. Un certain nombre d’évènements l’amenèrent un jour à quitter sa campagne. Aussi loin que je puisse remonter dans les registres de la paroisse des Essarts-le-Roi [3] , petit village rattaché au diocèse de Chartres, Jean Baptiste COUDRET semble être d'ailleurs le premier du nom à avoir migré vers la ville. En l’occurrence, il s’agissait de la ville de Versailles. Là, il exerça un petit métier prisé à l’époque : « râpeur de tabac ». Sur le chemin des « maçons limousins » Jean COUDRET, le père de Jean Baptiste avait un métier, celui de menuisier tonnelier. Mais il n’eut pas le temps de transmettre son art [4]  à l’un de ses fils. Marié aux Essarts-le-Roi en 1701 à Magdeleine MANSEAU [5] , il avait eu cinq garçons et trois filles. A la mort de son mari en 1718, Marie Magdeleine avait encore deux fils et deux filles [6] . L’aînée, Marie Magdeleine avait douze ans. Le puiné, Louis, en avait neuf. Suivaient Jean Baptiste et Marguerite, baptisés un même jour, le 4 Avril 1714. Les enfants, tous mineurs, furent mis sous tutelle [7] . Je suppose qu’un Conseil de famille désigna un subrogé tuteur à Marie Magdeleine. Malheureusement, je n’ai pas retrouvé le nom de ce tuteur, ni son métier qui aurait pu m'éclairer sur l'avenir des orphelins. J’ai donc imaginé que Marie Magdeleine garda la cotutelle de ses enfants et qu’elle continua à les élever. Ce qui est sûr, c’est qu’en 1718, ses fils étaient trop jeunes pour entrer en apprentissage [8] . et qu'elle ne se remaria pas . Depuis le début de la construction du château de Versailles en 1664, Les Essarts-le-Roi était sur le chemin des « maçons limousins » [9] . Ces hommes, venus la plupart de la Creuse, migraient chaque année, dès la fin de l’hiver, vers les grands chantiers de France. Ceux-ci ne manquaient pas au début du règne de Louis XV, que ce soit dans la ville de Versailles ou encore au château de Rambouillet et ses environs [10] . En 1729, Marie Magdeleine maria sa fille aînée à un de ces maçon limousins. Joseph LE ROUX était natif de Rançon dans le diocèse de Limoges. J’ai imaginé qu’après son mariage, Joseph avait embauché son beau-frère Louis comme tâcheron. En tout cas, Louis rejoignit bientôt la corporation des maçons [11]  avant de se marier aux Essarts en 1737 [12] . Jean Baptiste partit chercher fortune à Versailles En 1729, Jean Baptiste n’avait que 15 ans. Sa mère avait besoin de lui pour rapporter un salaire à la maison. Je pense que Jean Baptiste n’eut pas d’autre choix que de se louer de façon saisonnière dans la campagne environnante, comme l’avait fait nombre de ses ancêtres lorsqu’il n’y avait pas disette. On peut d’ailleurs imaginer que sa sœur jumelle, Marguerite, n’eut pas d’autre alternative que de devenir lavandière [13] . En 1738, Jean Baptiste était encore dans les environs de Saint Corneille - Saint Cyprien, la paroisse des Essarts-le-Roi. J’en veux pour preuve la mention de son nom comme témoin [14] ,  à plusieurs reprises dans des actes paroissiaux des Essarts avant cette date. La même année, le Contrôleur général du Roi Louis XV, Philibert ORRY instaura une nouvelle corvée, dite royale. Cet impôt consistait à astreindre «  tous les habitants… situés à une distance de quatre lieues de part et d’autre d’une route… pour la construction ou l’entretien des chaussées  ». De plus, « chacun était redevable gratuitement de trente jours de corvée par an » . La route royale [15] qui reliait Rambouillet à Versailles passait juste à côté des Essarts. Elle était bien sûr empruntée par les maçons montant à Versailles, mais aussi par les carrosses. Et notamment par celui du Comte de Toulouse. Louis Jean Marie de BOURBON [16] qui venait d’hériter du château de Rambouillet. Il passait beaucoup de temps avec sa mère, la Marquise de GONDRIN, née Marie Victoire de NOAILLES sur cette route, pour rejoindre la cour de Versailles distante d’à peine huit lieues [17] . Marie Victoire avait alors la faveur du Roi et sa venue à Versailles ne supportait pas le moindre délai. Ce qui fait que le bon état de cette chaussée en particulier devait être constamment maintenu. Ladite corvée royale était particulièrement inégalitaire et ce sont les plus petits des sujets de Louis XV, comme les journaliers qui l’assuraient la plupart du temps. Jean Baptiste, «  taillable et corvéable à merci  », en eut peut-être marre un jour de courber l'échine, surtout de façon gratuite. Sa mère, Magdeleine MANSEAU était décédée deux ans plus tôt et Marguerite, venait d’épouser un autre maçon limousin, Mathurin MERIGOT. Celui-ci n’avait pas besoin d’un tâcheron. Jean Baptiste n’allait pas attendre sur le bord du chemin. Un de ses cousins issus de germain, qui faisait partie des équipages du Comte de Toulouse, obtint de son Maître que Jean Baptiste se présente au «  Grand Commun  » de Versailles. N’ayant plus vraiment d’attache aux Essarts, ni de quoi manger peut-être - 1738 fut une nouvelle année de disette [18] , Jean Baptiste, muni d’un maigre viatique et d’une recommandation, emprunta la «  grand route  » de Rambouillet et partit chercher fortune à Versailles.   Jean Baptiste, domestique chez la Comtesse de Polastron Les années 1738 à 1742 furent particulièrement terribles en France. La crise frumentaire déclenchée par la disette de 1738, puis celle de 1740, fut accompagnée d’une épidémie de grippe pulmonaire. Elle causa de nombreux décès, particulièrement en Ile-de-France [19] . Jean Baptiste, dont je perds la trace entre ces deux dates, survécut à ces misères récurrentes. Il apparaît une première fois dans le registre des mariages de Versailles en 1744. Le 11 Février de l’an de Grâce 1744, Jean Baptiste épousa Marie Anne JOANNIS, une Versaillaise de la paroisse Notre Dame, située dans la partie dite « nouvelle » de la ville. La famille de Marie Anne, dont feu le père, Jean JOANNIS, avait été «  marchand peaussier   », était établie place de l’ancien Marché, non loin de la rue de la Paroisse. Les aïeux de Marie Anne, les BERRURIER, étaient Versaillais depuis au moins un demi-siècle. Marie Anne avait même un cousin issu de germain, Louis DES, procureur au bailliage de Versailles . Jean Baptiste, lui, n’était Versaillais que de de fraîche date et de surcroît, orphelin. Pour autant était il de moindre condition sociale que son épouse ? Deux jours avant la cérémonie religieuse, Jean Baptiste et Marie Anne passèrent devant Maître DUCRO, notaire à Versailles, un contrat mettant en «  uns et communs tous biens, meubles et conquêts immeubles suivant la coutume de Paris  ». Marie Anne n’arriva pas sans dot. Mais Jean Baptiste apporta autant à la communauté des biens «  en la forme de quatre cents livres tant en deniers comptant ... qu’il a dit provenir de son épargne…  ». 400 livres de l’époque [20] , c'était un pactole, surtout si on considère que Jean Baptiste avait quitté les Essarts, simple journalier et à priori sans ressource. Comment s’était il constitué une telle épargne ? En 1744, Jean Baptiste réapparaît comme il est écrit ci-dessus :«  domestique de Madame la Comtesse de Polastron, demeurant au château de cette ville  ». En arrivant à Versailles, quelques années plus tôt, Jean Baptiste s’était présenté, muni de sa recommandation au « Grand Commun ». Dans ce bâtiment carré, situé en face de l’aile gauche du Château, où logeaient plus de 1 500 serviteurs et officiers royaux, il négocia un matelas sous les combles. Toutes les personnes logeant sur place, avaient une caractéristique commune : elles servaient d'une manière ou d'une autre un courtisan qui avait « bouche à la cour » [21] . C’était le cas de la Comtesse de POLASTRON, Françoise Jeanne Yolande de MIRMAN, au service de laquelle Jean Baptiste fut attaché. Dans un premier temps, il fut affecté à la râpe des légumes aux cuisines. L’essentiel pour l'heure n’était il pas qu’il soit logé et qu’il put se nourrir ? Françoise Jeanne Yolande de MIRMAN était devenue Comtesse de POLASTRON par son mariage en 1715 avec Jean Baptiste, Chef du nom et Lieutenant Général des Armées du Roi . Plutôt que de se morfondre sur ses terres en Languedoc, pendant que son mari guerroyait quelque part en Autriche ou en Prusse, Yolande avait rejoint sa fille aînée, Marie Henriette de POLASTRON, Comtesse d’ANDLAU à Versailles. Marie Henriette était devenue en 1739 la «  dame pour accompagner Mesdames les Ainées  », c’est à dire gouvernante de Madame Henriette et Madame Adélaïde, filles du Roi Louis XV [22] . Elle était donc logée au château et sa mère avait pu profiter de son appartement. Le Comte de POLASTRON mourut à Volin en Bohème en 1742 [23] . Sa veuve avait alors 55 ans. Un âge respectable pour l’époque. Le jeu et une prise de tabac de temps à autre aidaient Yolande De MIRMAN à passer le temps à la Cour, moins souvent ses migraines. Comme beaucoup de femmes sous Louis XV, elle prisait mais bien sûr ne « grivoisait » [24]  pas son tabac elle-même. Elle se contentait de prélever dans sa tabatière ouvragée un peu de son contenu pulvérulent qu'elle inhalait, en essayant de ne pas noircir son nez . Son domestique, Jean Baptiste avait acquis une certaine maîtrise de la « grivoiserie » en râpant des légumes. Il fut bientôt désigné «  râpeur de tabac à domicile  » de Madame la Comtesse douairière. Nous allons voir comment. Jean Baptiste, «  râpeur de tabac à domicile » En 1726, la Compagnie des Indes qui supervisait le monopole du tabac avait repris à son compte le principe de la carotte de tabac en cours depuis le siècle précédent. Une carotte était un genre de gros boudin fuselé, fait de feuilles de tabac séchées, enroulées et maintenues bien serrées par une ficelle. Le tout ressemblait étrangement au légume dont il porte le nom [25] . La ficelle portait la marque de la Ferme du tabac . Cette institution était chargée de gérer la bonne distribution du produit. L’acheteur devait exiger la ficelle. Elle attestait de l’origine du « petun » [26] . Tout le personnel de la Ferme, du Fermier général au plus petit commis était pénétré de l’idée : «  Hors la carotte, hors le ficelé, il n’y a point de salut  ». Le tout était censé combattre efficacement la carotte de contrebande, «  mal ficelée  ». Seulement, sous Louis XV, les habitudes des consommateurs dans les grandes villes avaient changé. Jusque-là, tout un chacun s’encombrait pour priser, d’un attirail constitué d’une râpe et de sa longue et lourde carotte. Petit à petit, les tabatières s’étaient substituées à l’ensemble. En 1738, les acheteurs ne voulaient plus que du râpé. Les marchands de tabac qui avaient pignon sur rue, empressés à satisfaire leur clientèle, commencèrent à râper avec ardeur, employant des journaliers qui mélangeaient tabac de la Ferme (taxé [27] mais de qualité) et tabac de contrebande (non taxé par définition mais de moindre qualité). Le hic, c'est que personne ne pouvait juger scientifiquement de la qualité d'un tabac. Et comme les ficelles, marquées ou pas, disparaissaient naturellement au moment du râpage, ce furent les beaux jours des faux bouts. La Ferme s’organisa pour combattre les contrevenants. et le pouvoir royal lui donna autorité. Des commis assermentés surveillèrent étroitement la chaîne de distribution depuis la constitution des carottes en Manufactures royales jusque chez les débitants qui avaient pignon sur rue. Des perquisitions étaient même autorisées dans les arrière-boutiques. Et les sanctions pouvaient être très lourdes.. Au mieux, on retirait aux débitants la faculté de râpage. Au pire, c’était un séjour aux galères… Les débitants de certaines villes comme Versailles constituaient une puissance avec laquelle il fallait compter. Ils avaient des protecteurs influents, souvent intéressés à la prospérité de leurs affaires. Mais pour éviter tout fâcheux contrôle, la profession inventa alors le «  râpeur de tabac à domicile  ». Si la surveillance des boutiques pouvait se faire, celle de domiciles comme le château de Versailles ou le « Grand Commun », était inenvisageable. J’ai imaginé que le marchand de tabacs qui tenait les comptes des POLASTRON se mit à fournir Jean Baptiste en carottes. De retour à son office, Jean Baptiste empoignait sa râpe à tabac d’une main et de l’autre frottait le plus finement possible, les vrais et les faux bouts pour en obtenir une poudre qu’il recueillait soigneusement à l’extrémité de la râpe avant de la verser dans une tabatière de transport. Il livrait ensuite le paquet de poudre de l’autre côté de la rue, où l’attendait la femme de chambre de la Comtesse douairière. Pour ce type d’opération, Jean Baptiste devait toucher plus de « sols » qu’il n’en fallait pour se loger dans un entresol. Cela lui permit de se constituer une épargne. Jean Baptiste put nouer un réseau de relations avec la domesticité logée au Château et les commerçants de tabac en ville. Sur son acte de mariage, une des témoins s’appelle Claire RERMONT, également domestique des POLASTRON. Je l’ai imaginé femme de chambre de la Comtesse douairière, remplissant tous les jours la tabatière ouvragée de sa maîtresse. Un autre témoin, mentionné comme «  marchand  » sur l’acte notarié de mariage s'appelle Michel ROBLASTRE. Ce personnage apparaît ensuite sur un certain nombre d’actes de naissance des dix enfants que Jean Baptiste eut avec Marie Anne JOANNIS. Ainsi il est précisé sur celui de Louis, son deuxième enfant, né en 1747, que Michel ROBLASTRE, témoin, est bien «  Marchand de tabac  ». A cette date, Jean Baptiste était toujours domestique de Madame de POLASTRON. Et peut-être encore «  râpeur de tabac à domicile  ». Mais pour combien de temps ? En 1748, le voilà désigné «  bourgoi  », autrement dit bourgeois sur l'acte de baptême de son troisième enfant, Hubert. Les affaires semblaient prospères. Mais, pour la naissance de sa première fille, Marie Françoise, le 18 Avril 1749, il n’est plus que «  journalier  ». Que lui est-il arrivé ? En 1746, Marie Henriette de POLASTRON avait perdu sa charge de gouvernante des filles aînées du Roi. Je pense qu’elle perdit également sa pension. Et par voie de conséquence elle et sa mère durent quitter le Château. J'imagine que Yolande de MIRMAN repartit dans sa province du Languedoc, où elle mourut à l'âge de 71 ans. Autre conséquence : Jean Baptiste dut trouver à s’employer ailleurs. A la même époque, les recettes de la Ferme avaient baissé de façon inquiétante. L’institution avait bien tenté de reprendre à son compte le râpage du tabac mais bien sûr, leur produit estampillé restait plus cher, car taxé et sa qualité toujours discutable. Or, plus leurs recettes baissaient, plus les demandes venant des débits de tabac affluaient à l’hôtel des Fermes. La Ferme dut concéder des permissions de râpage à presque tous les débitants. Les marchands de tabac avaient gagné momentanément la partie. Ils purent réemployer des râpeurs comme journalier et les contrôles se firent plus souples. Au pire on payait une amende. En apparaissant comme «  journallier  » sur l'acte de naissance de sa fille, j’ai imaginé que Jean Baptiste COUDRET avait retrouvé très vite un emploi dans l'arrière boutique de Michel ROBLASTRE. Peut-être moins rémunérateur que le précédent mais il pouvait compter sur un nouveau protecteur pour sa nombreuse famille. D’ailleurs comme le montre l'acte de baptême ci-dessus, Michel ROBLASTRE devint parrain de Marie Françoise en déléguant ce rôle plus qu'honorifique à l'époque, à sa fille Marie Anne. D'autres marchands de tabac sont cités comme témoin sur les actes de baptême des enfants puinés de Jean Baptiste. Celui-ci garda son statut de «  journallier  » jusqu’à sa mort qui survint le 30 Avril 1757 à Versailles à l'âge de 43 ans. Sa veuve Marie Anne JOANNIS reprit avec un certain succès et sans doute bénéfice le flambeau puisqu'en se remariant le 7 Juillet 1761 avec un certain Charles MOREL, elle est désignée comme étant «  Marchande de tabac  » La «  querelle des râpistes et des anti-râpistes » Jean Baptiste ne connut pas la «  querelle des râpistes et des anti-râpistes  » qui connut son apogée en 1772. Jusqu'à cette date, aucune technique aboutie ne permettait d'apprécier vraiment la qualité d'un tabac. Chacun y allait de sa recette et on l'a vu la Ferme avait toléré que la plupart des débitants fassent leur cuisine, histoire d'équilibrer leurs propres comptes. En 1768, Antoine Laurent LAVOISIER , créateur de la chimie moderne, mena des expériences qui permirent à la Ferme [28] de mettre en vente du tabac en poudre «  à découvert  ». Les acheteurs purent enfin apprécier « par l'oeil, le tact et l'odorat leur camelote ». Celle-ci restait chère mais le public, qui consommait toujours plus, se passionna pour la question du râpage. En gros fallait il légaliser ou pas la pratique du râpage artisanal et ouvrir ainsi le marché ? Question de tolérance certainement. En attendant, les condamnations se remirent à pleuvoir. Il faut dire que certains débitants n'hésitaient pas à faire des mélanges très douteux [29] . Mais la question ne se pose t'elle pas encore aujourd'hui et en d'autres termes pour certaines substances illicites ? Ce qui est sûr, c'est que le petit métier de «  râpeur de tabac  » restait prisé à l'avant-veille de la Révolution [30] . Notes de fin [1]   Extrait de « Ainsi vivaient nos ancêtres » - Jean Louis Beaucarnot aux Editions Marabout. [2]   Mon ascendant direct (sosa) N° 258. [3]  Les registres des p aroisses de Saint Corneille-Saint Cyprien démarrent en l’an 1575. Il y a trace d’une «  Jeanne Coudre  » en 1595. [4]  Son coup de main et son coup d'œil feront la bonne barrique qui permettra le vieillissement du  vin , de la  bière  ou de l' alcool . [5]  Née à Saint Rémy l’Honoré, paroisse voisine des Essarts. [6]  Les quatre autres étaient morts en bas âge. Sans doute des suites des misères engendrées par la fin du règne ruineux de Louis XIV, à moins que ce ne soient celles consécutives au Grand Hyver de 1709 . [7]  Cet acte, s’il existe encore, doit être dans les registres du bailliage de Montfort l’Amaury dont dépendait les Essarts le Roi, déposés aux Archives Départementales des Yvelines. [8]  L’apprentissage démarrait vers l’âge de 12 ans. [9]  Encore appelé « maçon marchois ». Les maçons du Limousin et de la Marche sont bien connus pour avoir été les bâtisseurs de bien des villes et édifices de France, notamment du château de Versailles au XVIIème et XVIIIème siècles. [10]  Notamment aux étangs Saint Hubert (Le Perray en Yvelines) qui faisaient partie du système hydraulique imaginé par Vauban, alimentant le parc et le Grand Canal du château de Versailles. [11]  Louis est désigné maçon sur son acte de mariage en 1737. [12]   Le 30 Septembre 1737 à Marie Anne THOUIN, originaire des Bréviaires, une paroisse voisine. [13]  Une lavandière désigne toute femme qui lavait autrefois le  linge  essentiellement avec des cendres et de l'eau chaude, puis à la main ou au battoir, dans un cours d'eau ou un  lavoir . [14]  Il n'apparaît jamais comme parrain, ce qui aurait pu lui conférer une certaine position sociale mais comme témoin, un simple prête nom dont le curé avait besoin de temps à autre pour valider les actes de décès. [15]   Future Nationale 10. [16]  Louis-Alexandre de Bourbon, son père, était un fils légitimé de Louis XIV et de Madame de Montespan. Il avait épousé en 1723 Marie Victoire de Noailles. [17]  Soit 30 kilomètres environ. [18]  Marquant le début d’une nouvelle crise frumentaire (1738 – 1742). [19]  La crise de subsistance des années 1740 dans le ressort du Parlement de Paris -Annales de démographie historique 1974 (source Persée). La grippe pulmonaire qui s’en suivit ou la précéda est largement assimilable en nombre de morts à la grippe espagnole. Elle resta toutefois au niveau régional. [20]  Equivalent à 4 500 euros. [21]   Personne nourrie à la Cour aux frais du Roi. [22]   Louis XV eut 10 enfants de Marie Leszczynska, dont huit filles. [23]   Un des épisodes de la guerre de succession d’Autriche (1741 – 1748) [24]  Terme vulgaire devenu désuet au XVIIIème siècle, mais qui était bien synonyme de râper au siècle du Roi Soleil. Aujourd'hui, on dirait sniffer. [25]  La carotte est d’ailleurs devenue l’emblème des débits de tabac. [26]  Mot ancien pour désigner le tabac. En français, pétun est attesté depuis 1558 et il a donné naissance, un peu plus tard, au verbe pétuner : ces mots ont été ensuite abandonnés et ne subsistent plus que dans des patois de l’Ouest et au Canada. [27]   Qui dit monopole dit taxes. Les débitants ne pouvaient officiellement vendre le tabac en feuilles (carottes) plus de 25 à 50 sous la livre royale (suivant la qualité : tabac de Virginie, etc...). Le prix des tabacs en poudre variait également suivant la qualité de 10 à 35 sous l'once. Or il y avait de l'ordre de 16 onces dans une livre. On le voit le tabac râpé pouvait coûter jusqu'à 10 fois plus que le tabac en feuilles. Pour atteindre un large public, non fortuné, mais demandeur, le mélange de tabacs s'imposait. [28] Dont LAVOISIER qui devint Fermier général entre 1770 et 1774. [29]  Par exemple : «  11 Décembre 1772 : à Caen, condamnation d'un nommé LAFFEUR aux peines du carcan, de la flétrissure et de neuf années de galère, pour avoir vendu et débité de la poudre de tourbe et de tan pour du tabac ». Extrait de « Le tabac sous l'ancienne monarchie » par E. Gondolff - 1914. [30]  La Ferme générale fut supprimée à la Révolution. Les fermiers généraux en payèrent le prix sur l'échafaud. 28 d'entre eux furent guillotinés le 8 Mai 1794, dont Antoine LAVOISIER. Le métier de râpeur se perpétua jusqu'à l'industrialisation des Manufactures.

  • La Maison d'Ecole de Richebourg au Toureil au XIXème siècle

    La commune du Thoureil avec un « h » De 1790 à 1840, le bourg du «  Toureil  » sur les bords de la Loire était constitué en commune avec les hameaux voisins de Bessé et de Saint-Maur. Ils furent ensuite rattachés à la commune de «  Saint Georges-le-Toureil  » [1] ,  située à l’intérieur des terres. pendant 33 ans. En 1873. le Conseil municipal rendit son indépendance à l'ancienne bourgade. Elle prit alors le nom du Thoureil, écrite avec un « h » [2] . Dans son Dictionnaire historique du Maine et Loire, l'archiviste Célestin PORT  rapporte que «  la commune du Thoureil était pourvue en 1876 de deux écoles, celle laïque des garçons et l’école communale des filles, tenue par les sœurs de la Providence de la Pommeraye  ». Le Thoureil appliquait ainsi les lois GUIZOT de 1833, puis FALLOUX  de 1850. Ces lois avaient fixé que toutes le communes de France devaient avoir obligatoirement une école de garçons et une école de filles pour « celles qui en ont les moyens  ». En fait, si les habitants de l'ancienne «  partie haute  » de Saint Georges-le-Toureil étaient bien pourvus en écoles pour garçons et filles [3] depuis 1853, les résidents de la «  partie basse  », avaient dû se contenter d'une Maison d’Ecole ouverte au début du Second Empire. Lorsque le principe de laïcité [4] prit vraiment effet dans l'enseignement public en 1886, avec l'interdiction faite aux religieux d'y exercer [5] , les habitants favorables à l'ouverture d'une école libre au Thoureil se firent de plus en plus nombreux. C’est dans ce contexte que mes aïeux, Henri JOUBERT et son épouse Marie Aloysia BARBIER, vinrent s’installer définitivement au Thoureil. Ils prirent une part active dans cette croisade contre l'école de la République, bientôt rejoints par leur gendre Gilles Ernest ROBLIN et son épouse Marie Emilie JOUBERT. La Maison d'Ecole de Richebourg au Toureil En 1855, la commune de Saint Georges-le-Toureil avait souhaité «  établir une école primaire des deux sexes dans la section cadastrale du Toureil  », afin de limiter l’éloignement des écoliers des hameaux de Bessé, de Saint Maur et du bourg du Toureil de la «  partie haute  » de la commune. Le Conseil municipal de l’époque se mit d’accord pour trouver une maison sur les bords de Loire qui servirait d’école. Le 20 Novembre 1858, «  Monsieur Marie Joseph Victor de Caix, Comte de Saint Aymour, propriétaire, ... » vendit à la commune de Saint Georges-le-Toureil une maison située «  au village du Toureil  » au lieudit de «  Richebourg  ». La description des bâtiments de cette maison correspond à celle d’une ferme cossue de l’époque., le tout «  joignant au nord le chemin latéral à la Loire, au midi le sentier du coteau sur lequel les dits immeubles ont une sortie par un portail  ». Le 13 janvier 1859 Auguste Maurice CHEVERT, Juge de Paix du canton de Gennes, signa le procès-verbal d’enquête publique. Personne ne se préoccupa alors vraiment de l'aménagement des locaux en classes. Aucune opposition ne se manifestant par ailleurs, l’avis du Sous-Préfet fut positif. La Maison d'Ecole de Richebourg fut donc ouverte au Toureil. On nomma un premier instituteur. Celui-ci n'était pas grassement payé, mais il reçut un complément de rémunération de ses élèves les moins pauvres ou des provisions de bouche. L'école buissonnière Dès 1856, un «  état des enfants... de 7 à 13 ans  » fut établi. On constata un absentéisme important. Les registres mentionnent l’éloignement ou l’indifférence comme principale raison d’absence. Par ailleurs, les motifs d’absence pour les vendanges pouvaient aller jusqu’à un mois. Cette propension des enfants du Toureil à pratiquer l'«  école buissonnière  » était sans doute liée au fait que l'école n'était ni obligatoire, ni gratuite mais aussi à deux autres facteurs plus autochtones. Malgré la loi FALLOUX qui faisait la part belle à l'enseignement confessionnal, beaucoup de résidents de la «  partie basse  » n’avaient pu se résoudre à ce que leurs filles côtoient des garçons dans une même cour de récréation. Par ailleurs, même si les documents manquent avant les années 1880, les locaux affectés n'étaient sans doute pas appropriés pour une école. Ne pouvant rien pour les garçons, les habitants des bords de Loire continuèrent néanmoins d’envoyer leurs filles jusqu’au bourg de Saint Georges-le-Toureil. Une «  école de filles desservie par une communauté religieuse » y avait été fondée en 1853 [6] . A l’époque, la communauté choisie avait été celle des sœurs de la Providence de La Pommeraye [7] . La sécession du Toureil Le 24 Août 1869, les représentants de la «  partie haute  » présents au Conseil municipal de la commune, cherchèrent, au nom d’un «  principe d’équité  » dont on ignore aujourd’hui les fondements, à priver la communauté religieuse de la Pommeraye de la Direction de leur école. L’autre partie du Conseil s’en émut. Elle eut recours à l’autorité de l’Etat pour maintenir «  à la communauté de la Pommeraye la mission qui lui avait été confiée  ». Les pétitionnaires firent observer au Préfet que la commune avait fait, pour l’appropriation des locaux donnés , le sacrifice d’une somme de trois mille francs environ. D'autre part, la venderesse des biens s’était réservée le droit de récupérer ladite propriété « pour le cas où une école tenue par des religieuses ne serait plus établie dans la maison ». Le Préfet leur donna raison. Cet épisode n’était de toute façon que la dernière représentation de vieilles rancunes, quelquefois « clochemerlesques » [8] , qui opposaient les résidents du bord de Loire et ceux de la «  partie haute  » de la commune. Dès l’avènement du chemin de fer sur l’autre rive de la Loire en 1840, les habitants de Saint Maur, du Toureil et de Bessé, descendants de mariniers [9] , s’étaient senti dans un «  déplorable état d’isolement  » et «  spoliés du chemin de grande communication  » qui aurait dû les relier à Gennes et à Saint Rémy-la-Varenne [10] . Ils se sentaient d’autant plus frustrés d’être ainsi mis de côté que, depuis quelques années, la commune avait obtenu qu’une vraie digue [11] vienne les «  sauver des eaux  » [12] de la Loire. Il était même envisagé en 1869 l’élargissement du chemin établi sur la levée, de façon à ce que les chariots puissent manœuvrer et faire demi-tour. Mais les coûts induits par ces travaux d’élargissement, s’ajoutant à ceux récents de la digue ne pouvaient que déplaire à la partie haute de la commune. Ils exacerbèrent les dissensions au sein du Conseil municipal et aboutirent à une division des deux parties. L’immense majorité de la commune désirant cette sécession, celle-ci fut soumise à l’appréciation du Conseil municipal. Lors de la séance du 16 mai 1870, le Conseil donna à l’unanimité, son adhésion au projet. Il s’adressa à Monsieur le Préfet [13] pour qu’il veuille bien hâter le processus. Mais le Second Empire fut englouti quelques mois après dans la défaite de Sedan , remettant la solution définitive entre les mains de nouveaux élus ... trois ans plus tard. Le terrain de « la Taudière » au Thoureil En 1873, la commune du Thoureil fut donc créée. L’école y était encore ouverte «  aux deux sexes  ». Mais dès le 24 Juin 1874, le Curé et le Président du Conseil de la Fabrique, à savoir mon trisaïeul Henri JOUBERT, obtinrent que l’école fût dédoublée. Les filles qui fréquentaient l’école restèrent dans le bâtiment principal avec une religieuse de la Providence pour institutrice. Quant aux garçons, ils s’installèrent à côté dans une petite maison louée [14] avec leur instituteur. Malgré cette séparation des genres, beaucoup de jeunes filles du Thoureil continuèrent d’user leurs sabots pour rejoindre l’école de la Pommeraye, loin de chez elles. Au début des années 1880, les lois Jules Ferry   [15] rendirent officiellement l'école laïque, mais surtout l'école primaire obligatoire et gratuite pour tous. Les temps changeaient, Les exigences de salubrité et de confort également. Un rapport explicatif sur la commune de 1884 mentionne que : « La population scolaire est de 72 élèves des deux sexes. On peut dire que cette commune ne possède actuellement aucune école. Pour les garçons, malgré le bon vouloir de l’administration municipale, la commune n’a pu louer qu’une petite maison beaucoup trop étroite, humide et mal aérée dans laquelle l’air et le soleil ne sauraient pénétrer. Si la classe présente de graves inconvénients et de réels dangers pour la santé des élèves et du maître, il en est de même du local de l’instituteur dont la plus grande partie n’est pas habitable. Par ailleurs les préaux couverts et découverts font totalement défaut. L’école des filles est installée dans la propriété communale qu’il s’agit d’affecter au groupe projeté. Les  bâtiments qui abritent actuellement le personnel de l’école et les élèves, sont dans un tel état de vétusté depuis longtemps, on ne peut guère les réparer utilement. D’ailleurs les masures actuelles n’ont jamais été appropriées pour une école et la construction de bâtiments nouveaux s’impose aussi bien pour l’école des filles que pour l’école des garçons ». Le conseil municipal du Thoureil décida donc de l’aménagement de la Maison d’Ecole de 1859, suivant les nouvelles instructions du Ministère de l’Instruction publique. Le projet incluait l'élévation d'une façade donnant sur les quais, regroupant à gauche l’école des filles et à droite celle des garçons, Il fut soumis à enquête auprès des habitants comme en 1859. Un certain nombre d'habitants tentèrent de s'y opposer. Henri JOUBERT fut leur porte-parole. Dans un courrier adressé au Conseil municipal, mon ancêtre montre les problèmes techniques qui pourraient être rencontrés : «  Le terrain sur lequel la construction est projetée, offre un grave inconvénient par suite du voisinage de la Loire, … La situation de ce terrain est telle ..., que le coteau qui le domine obligera,... à construire des murs pour le soutènement des terres et des escaliers permettant, pour la durée des crues, l’accès au groupe scolaire. » Henri JOUBERT proposait un autre terrain dans le bourg, au lieudit «  La Taudière  » : « ... la Taudière ne présente aucun des inconvénients du terrain de Richebourg. A l’abri des inondations de la Loire, sans déclivité gênante, de bonne qualité, aussi spacieux qu’on le voudrait, puisqu’il fait partie d’une vaste étendue dans laquelle, à prix égal, on aurait un espace plus considérable, ce terrain longe un ruisseau alimenté par des fontaines qui ne tarissent jamais et a un fonds solide ne devant occasionner aucune dépense extraordinaire quant aux fondations. ». Enfin mon trisaïeul conclut : « Pour tous ces motifs, ..., le soussigné estime qu’il y a lieu de surseoir à l’exécution du projet soumis à enquête et de pourvoir à l’établissement du groupe scolaire sur le terrain du sieur Houée. »  Henri Joubert Mais contre toute attente, le terrain de Richebourg fut quand même retenu. En effet, en 1885, « l’école de garçons comme de filles (étant) dans un état délabré et malsain et (ayant) même causé la mort d’un instituteur  », l'école fut menacée de fermeture sous la pression des hygiénistes . Il fallait faire vite. Les plans signés de l’architecte respectant les directives du Ministère furent adoptés. Un entrepreneur de Bessé obtint le chantier de construction du groupe scolaire par adjudication en Août 1886. Les travaux d’aménagement démarrèrent et furent réceptionnés le 19 Septembre 1887, probablement pour la rentrée scolaire, donnant à l’école communale sa forme actuelle. Epilogue Si la construction fut rapide, s’ensuivit un feuilleton judiciaire qui durera près de 10 ans. En raison de son manque de moyens financiers la commune essaiera de prouver des malfaçons et l’affaire ira jusqu’au Conseil d’Etat, mais finalement la facture sera payée avec des intérêts de retard. En 1895 la commune est autorisée par décret préfectoral à «  emprunter 7 700 francs et à s’imposer extraordinairement  » pour acquitter sa dette. Ce fut le prélude à une petite bombe électorale. Au mois de Janvier dernier, dans un article intitulé «  Les fêtes religieuses au Thoureil à la fin du XIXème siècle  », je vous racontais comment mes arrières grands-parents, Gilles Ernest et Emilie ROBLIN [16] , avaient accueilli chez eux en Mai 1887, les habitants du Thoureil et leur curé, à l’occasion de la procession du Saint Sacrement. A l’issue de la cérémonie, mes aïeux avaient servi une collation. Après un verre ou deux, les langues se délièrent. Les épidémies de mildiou et de philloxera  et leurs conséquences sur les prochaines vendanges obsédaient encore les esprits. Mais une autre question circulait depuis peu : Pourrait-on compter sur les enfants en primaire, pour aider aux vendanges lors la  prochaine r entrée scolaire ? Si la plupart des gens présents avaient bien accueilli la gratuité de l’école pour tous et l'aménagement de locaux enfin salubres, la nouvelle interdiction faite aux religieux d’enseigner dans le public [17] ,  ne convenait pas du tout à d'autres. A l'issue de cette journée, le Curé et Henri JOUBERT évoquèrent l’intérêt qu’il y aurait à ouvrir une «  école libre » dans la commune. Mon arrière-grand-père, Gilles Ernest ROBLIN assura le curé de son entier soutien dans ce projet. Il fallut néanmoins attendre la décennie suivante pour que les habitants du Thoureil puissent faire un choix réel entre école laïque et école libre, au moins pour leurs filles. A suivre prochainement : L'école libre de «  la Taudière  » au Thoureil Notes de fin [1]  Une loi du 15 Juillet 1840 avait en effet réuni le bourg du Toureil (commune depuis la Révolution) à la commune de Saint Georges des Sept Voies sous le nom de Saint Georges-le-Toureil. [2]  En 2016, la commune du Thoureil a rejoint la communauté de communes de Gennes Val-de-Loire, devenant ainsi une commune déléguée. [3]  Le domaine et le logis de la Sansonnière, devenues aujourd’hui l’auberge de la Sansonnière, qui jouxtent la mairie de Saint Georges des Sept Voies, furent acquis par la commune de Saint Georges « pour y installer la mairie, les deux écoles et la société d’agrément ». [4]  Qui existe depuis la Révolution française de 1789. [5]  L' enseignement public  est laïque depuis les lois Jules FERRY du 28 mars 1882 et du 30 octobre 1886 qui instaurent une « instruction morale et civique » à la place de l'enseignement de la morale religieuse et pour la seconde la laïcité du personnel et des programmes [6]  Grâce au don « d’une maison et dépendances sises à la Sansonnière », qu’une certaine Demoiselle Joséphine GALBRUN avait fait à l’ancienne commune. L’acte authentique rédigé en 1853 par Maître DELY, notaire à Angers, précise que la donation avait été faite « pour qu’une école de filles desservie par une communauté religieuse fût établie dans les locaux ». [7]  La communauté avait été fondée en 1814 par Marie Moreau, une jeune habitante de la Pommeraye dans le Maine et Loire et se consacrait aux soins des malades et à l'enseignement. Profitant de la loi Falloux qui laissait une place ample à l’enseignement confessionnel, leurs établissements se multiplièrent dans les années 1850. Célestin Port mentionne en 1872 que 71 religieuses résidaient dans la Maison mère à la Pommeraye et que plus de cent « obédiences » étaient alors répandues principalement dans l’Anjou et la Touraine. Parmi celles-ci, l’école de la Sansonnière. [8]  Caractérise un lieu où les habitants ont de nombreuses querelles absurdes ou dérisoires. [9]  La batellerie avait toujours joué un rôle essentiel dans la vie économique du Toureil jusqu’à la construction du chemin de fer sur l’autre rive de la Loire. [10]  En 1869, une seule route départementale (la N°14) traversait la partie Sud Est de la commune, reliant Gennes à Saint Rémy-la-Varenne par Saint Georges des Sept Voies et reliée au bourg du Thoureil et à la Loire par plusieurs chemins vicinaux. Pour gagner Saumur ou Angers, les habitants du bourg avaient peut-être plus vite fait de traverser la Loire avec une barge et d’attendre le train à la gare de la Ménitré. [11]  En 1855, une levée est réalisée créant une « levée de terre et un chemin vicinal ». En 1862, à nouveau corrodée par les eaux, la « levée du Thoureil » est surélevée et consolidée par un perré, digue de défense contre les inondations. D’autres travaux eurent lieu en 1869. [12]  Extrait d’un courrier écrit par Henri JOUBERT, mon trisaïeul, le 12 Août 1869 à Monsieur Charles LOUVET, Président du Conseil Général et bientôt Ministre du Second Empire, appuyant ainsi la demande des représentants de la partie basse de la commune pour l’ouverture d’un nouveau chemin. [13]  Charles Paul Eugène PORIQUET fut Préfet du Maine et Loire de 1865 au 4 Septembre 1870, date à laquelle il démissionna de la fonction publique. [14]  La commune du Thoureil loua à un certain Monsieur Martin RENOU pour 100 francs par an la maison voisine de l’école. [15]  Les lois Jules FERRY instaurent un enseignement obligatoire en primaire de 6 à 13 ans ; les enfants pouvant toutefois quitter l'école avant cet âge s'ils ont obtenu le certificat d'études primaires (institué le 28 mars 1882). [16]  Gilles Léopold Ernest ROBLIN, poitevin de Mirebeau et avocat, épousa en 1869 Marie Emilie JOUBERT, fille unique d’Henri JOUBERT. En 1887, celui-ci fit don à sa fille de l’ensemble de ses biens au Thoureil. [17]   loi Goblet  du 30 Octobre 1886 , qui interdit aux religieux d'enseigner dans le public.

  • L'Ecole libre de la Taudière au Thoureil

    La Bénédiction de l’Ecole libre de la Taudière au Thoureil Le Dimanche 10 Juillet 1898, l’Abbé QUENION pouvait remercier la Divine Providence. A l’issue de la grand-messe célébrée dans son église de Saint Genulph, il allait enfin récolter les fruits de son œuvre au Thoureil. «  Le Révérendissime Père Abbé de Saint Maur de Glanfeuil allait solennellement bénir l’école des filles  » Toute la communauté paroissiale avait fait le déplacement pour assister à cet évènement, ainsi que bon nombre d’habitants de la commune de Saint Georges des Sept Voies et des hameaux voisins, notamment ceux de Saint Maur et de Bessé. Quelques religieuses enseignantes de la Congrégation de la Providence de La Pommeraye avaient accompagné leur Mère Supérieure. Etaient également présents le Conseil de la Fabrique avec à sa tête, Henri JOUBERT, ainsi que son gendre, Ernest ROBLIN, et leurs épouses. Enfin, une partie du Conseil municipal du Thoureil qui avait soutenu l’aboutissement du projet se mêla au cortège des paroissiens. L’Abbé QUENION ouvrit la marche avec le Père Abbé, Paul VANNIER, précédés par des enfants de chœur entonnant l'hymne de «  Veni Creator  ». Du parvis de l’église jusqu’au lieudit de la Taudière, où se dressait la petite école, il n’y avait guère que deux cent mètres à parcourir. A l’entrée de l’école située sur un promontoire, le Père VANNIER fut accueilli par les chants des jeunes élèves que leur directrice et institutrice, Sœur Théotiste Marie Samson, avait rassemblées dans la cour. Tandis que l’Abbé reprenait son souffle, l’assemblée des fidèles commençait à peine à quitter le chœur de l’église. En attendant les derniers participants, les ecclésiastiques rejoints par les notables thoureillais, accueillirent la famille de ROINCE. Madame BOREAU de ROINCE était non seulement donatrice mais également propriétaire du terrain qu’ils étaient en train de fouler. On profita de ce moment pour commenter, depuis la cour de récréation, la vue plongeante sur la Loire. Mais laissons le soin à «  la Semaine Religieuse du Diocèse d’Angers  » de nous brosser un petit tableau du paysage que les jeunes filles du Thoureil pouvaient déjà admirer depuis un an. Dans son numéro 30 de Juillet 1898 l’hebdomadaire écrivait [1]  :  «  De la vaste cour, … on domine un merveilleux panorama : … la riche plaine de la vallée où se montrent à travers les rideaux de peuplier, Beaufort, Brion, Longué, les Rosiers ; dans le lointain bleuâtre, les coteaux de Bourgueil.  » « Après l’exécution d’une cantate due à l’heureuse inspiration poétique d’un de ses confrères venu de Mouliherne, une paroisse voisine », l’Abbé QUENION prit enfin la parole devant l’assistance serrée dans la cour. Il commença par «  exprimer toute sa gratitude au Très Révérend Père pour l’appui qu’il avait donné à son œuvre et l’honneur qu’il lui faisait en présidant la cérémonie de ce jour  ». Il expliqua «  ensuite, les débuts de son entreprise, les perplexités pour le choix d’un emplacement, puis l’action de la Providence se manifestant par la libéralité d’une noble chrétienne, Madame de ROINCE, ici présente...  ». Le Révérend Père Abbé lui donna ensuite la réplique en rappelant «  les liens qui ont toujours uni la paroisse à l’Ordre bénédictin  », puis, après avoir remercié à son tour l’assemblée, s’adressa aux enfants pour leur rappeler leurs devoirs selon l’Esprit de l’Eglise, les confiant aux bons soins des Sœurs institutrices. Il procéda ensuite à la bénédiction des lieux, en commençant par la classe où furent prononcées les prières spéciales «  Pro domo scolari  ». Lorsque le cortège nombreux fut revenu dans la cour et sous le préau, quatre fillettes, se faisant l’écho de leurs compagnes, récitèrent un compliment au Père Abbé. Après un dernier cantique, la foule redescendit en procession à l’église où un salut au Saint Sacrement termina cette belle fête. L'action de la Providence Quelques années auparavant, Félicité Marie PARAGE avait perdu son époux Alfred Victor BOREAU de ROINCE. Grâce à la fortune dont elle avait héritée, Madame Veuve BOREAU de ROINCE racheta le 28 Juin 1896, une maison et son terrain construite à « la Taudière » au Thoureil [2] . Il s’agissait du terrain qui avait été proposé en vain à la Municipalité dans les années 1880 par mon trisaïeul Henri JOUBERT, pour réaménager les locaux de l’école communale . Sensibilisée par son confesseur à la brièveté de la vie terrestre, Félicité s'empressa de donner son autorisation à l'Abbé QUENION de faire construire des bâtiments «  à usage d’école  » sur ce terrain. Dès le 5 Juillet, le Curé fit part au Conseil de la Fabrique réuni au presbytère de Saint Genulph, de l'opportunité qui se présentait à lui : « L ’avenir moral d’une paroisse est vous le savez Messieurs la grande, l’unique préoccupation du prêtre préposé au service des âmes… cette préoccupation ne m’a pas quitté un seul instant depuis le jour où j’ai été appelé à me consacrer à la sanctification des habitants du Thoureil. … mais dans l’impossibilité matérielle de fonder et soutenir à la fois une école de garçons et une école de filles j’ai pensé que mon objectif devait se réduire à la création d’une école de filles convaincu que je suis de cette vérité que la mère est au foyer domestique le phare qui éclaire et le régulateur qui dirige la vie dans la famille » … Madame de Roincé que vous connaissez tous Messieurs s’est rencontrée avec moi dans un commun sentiment de nécessité d’éducation religieuse…et est venue spontanément m’offrir en don gratuit et perpétuel un logement situé non loin de l’église avec terrain adjacent nécessaire à l’établissement d’une salle de classe, d’un préau, d’une cour et d’un jardin le tout attenant à l’habitat destiné aux sœurs…je vous propose d’adresser à Madame de Roincé l’expression de notre profonde gratitude…  ». Comme on peut l'imaginer, il obtint immédiatement satisfaction auprès du Conseil. Mon trisaïeul Henri JOUBERT se chargea non seulement d’exprimer la gratitude du Conseil à Madame de ROINCE, mais il se rendit aussi à la Mairie pour appuyer l'Abbé QUENION dans son projet. La construction de l'Ecole libre Un architecte de Niort, Monsieur BUZY, fut approché pour dresser un plan des futurs locaux de l’Ecole de « la Taudière ». Compte tenu du budget envisagé, l’homme de l’art proposa «  la construction d’une simple classe sur un niveau, bénéficiant de larges fenêtres, attenante à un préau spacieux, donnant sur une vaste cour, le tout orienté vers le Sud et offrant un panorama unique ouvert sur les rives de la Loire  ». On ajouta deux cabinets d’aisance dans la cour, alimentés en eau par un puits présent et une remise à bois. Une part du budget serait allouée au réaménagement d’une maison déjà existante, afin d’accueillir les futures enseignantes. Le souhait de l’Abbé QUENION était d’avoir une directrice et une enseignante. Il dut batailler tout l’été avec la Mère Supérieure de la Congrégation des Religieuses de la Pommeraye pour qu'elle détache de son établissement de « la Sansonnière » de Saint Georges des Sept Voies, deux religieuses. Cela ne se fit pas sans quelques discussions bassement matérielles, comme la future rémunération des intéressées : «  Je désire savoir actuellement ce que vous allez me demander comme traitement pour vos religieuses, je crois qu’il me sera impossible de trouver la somme suffisante pour payer les deux… faîtes moi je vous en prie les conditions les plus favorables.  ». Au final, il dut se contenter d’une religieuse mais il fut intransigeant quant à la qualité de son recrutement : «  Vous allez m’envoyer je l’espère du moins pour religieuse classière une petite perfection. Je désire une personne qui attire les enfants, qui plaise aux parents afin de lutter avantageusement contre la laïque. Il est indispensable qu’elle soit habile dans l’exécution des travaux manuels ». L'autorisation de faire construire arriva dès le mois de Septembre 1896. Le chantier démarra aussitôt. Les travaux furent en grande partie financés par mon arrière-grand-père, Ernest ROBLIN. Les habitants du village participèrent aussi, donnant comme le rappela l'Abbé QUENION dans son discours lors de la Bénédiction, «  leur obole  », mais surtout «  leur travail, traçant des chemins, nivelant le sol, amenant tous les matériaux avec leurs attelages, ou même avec un traîneau, quand les pluies de l’hiver eurent rendu l’accès du terrain presque impraticable.  ». Pour finir, la maison de l'institutrice comprenait maintenant au rez-de-chaussée deux pièces, dont une avec un four, un grenier sur le tout, une petite cour vers le Midi et une autre vers le Nord. Malgré quelques frayeurs exprimées par l’Abbé QUENION auprès de la Mère Supérieure  : « Je crois qu’il est nécessaire de faire annonce par le crieur public le retard apporté dans   l’ouverture de l’école » , la livraison de l’ouvrage put se faire pour la rentrée scolaire de 1897, soit un an plus tard. La vie de l’Ecole libre de la Taudière La déclaration de l'ouverture de l'Ecole libre fut officiellement enregistrée par la Préfecture le 14 Septembre 1897. Le Lundi suivant, Sœur Théotiste Marie Samson qui avait été choisie parmi toutes les postulantes, accueillit dans sa classe fraîchement peinte, les jeunes filles du Thoureil et des hameaux environnants. Quatre religieuses lui succédèrent jusque dans les années 1930 [3] . L’Ecole de la Taudière se mit même à accueillir des filles et des garçons de « la Sansonnière », lorsque la congrégation des Sœurs de la Providence disparut en Août 1935 [4] . L’école devint donc mixte. Dans la classe les filles étaient d’un côté de l’allée et les garçons de l’autre côté. En récréation, les filles étaient séparées des garçons dans la cour par un grillage. Une enseignante, Mademoiselle Marie Louise FOUGERE, prit la relève à la rentrée de Septembre 1935. Pendant presque 20 ans, elle s'occupa des enfants avec, certaines années, un nombre important d’élèves, jusqu’ à 42. Elle fut secondée par une intendante et cuisinière. Des anciens qui ont bien voulu raconter il y a quelques années leurs souvenirs d’enfance [5] , témoignèrent : «  Dans les années 1930, la Sœur Marie du Sauveur faisait la cuisine. C’était souvent de la soupe, on était assis sur des petits bancs, on mangeait sur nos genoux dans la maison de l’institutrice au-dessous de l’école  ». Après le départ de la Sœur, les enfants qui restaient à l’école mangeaient dans la classe autour du poêle «  On mangeait froid des grosses tartines de pain de 4 livres  ».  La classe n’était pas isolée. L'hiver : «  Les garçons s’occupaient du poêle ils faisaient les buchettes, mettaient le bois et le charbon. Il fallait nettoyer le poêle et récupérer les gros morceaux de charbon...  »., Un témoin se rappelait de l’hiver 1956 où pendant trois semaines les températures étaient de -15 degrés dehors. Dans les années 1930 et 40, la plupart des enfants arrivaient à pied et certains pouvaient venir de loin par des chemins qui ne ressemblaient en rien aux chemins d’aujourd’hui : «  On descendait en bande, la plus grande prenait les petits en charge, on avait des galoches, des brodequins, des sabots avec de la paille dedans, on nous mettait des clous aux semelles ou des bandes de caoutchouc pour les user moins vite, on avait mal aux pieds  ». Certains arrivaient de Saint Georges des Sept Voies : «  Dès que j’ai eu 6 ans et que j’ai su faire du vélo on m’a envoyé au Thoureil, on avait peur de traverser la forêt alors on faisait le grand tour par Cumeray et le Ponceau. On laissait les vélos devant l’épicerie en bas du chemin de l’école car la côte était dure à monter…  ». En 1954, la Direction décida que les élèves de plus de 11 ans seraient transportés à Gennes en voiture. Le maréchal-ferrant de Gennes transforma un fourgon utilitaire Peugeot D3 en bus scolaire : «  … Il avait créé quatre banquettes…, elles étaient composées de deux tubes fixés à la carrosserie et reliés entre eux par des chambres à air de pneus de voiture qui faisaient siège et étaient assez confortables, il n’y avait ni dossier, ni ceinture de sécurité, ni passage aux mines… et nous pouvions entasser une vingtaine d’élèves dans ce bus improvisé !  ». Il y avait une seule classe à la Taudière pour deux niveaux de cours. La journée se déroulait de 9h du matin à 4h de l’après-midi. Tous les élèves portaient une blouse. Ils apprenaient «  toutes les matières : écriture, français, grammaire, calcul, histoire, géographie,… Ah les départements, on les savait par cœur. Même les plus durs comme le Puy de Dôme je m’en souviens encore ! ». Les cahiers étaient soignés et l’écriture devait être parfaite. «  On faisait un peu de sport, on courait dans la cour et on grimpait à la corde attachée au tilleul  ». Même si les souvenirs sont parfois flous, tous les témoins se rappellent des récompenses, que ce soit avec Mademoiselle FOUGERE, Sœur Angèle ou Mademoiselle MARAIS. Il s’agissait de bons points : «  Au bout de 10, on avait droit à un livre de Rintintin ou de Bécassine… La récompense de fin de semaine était la croix d’honneur attribuée au plus méritant et non au premier de la classe… c’était une grande fierté de se rendre à l’église le dimanche matin le torse bombé devant tous les fidèles pour montrer notre précieuse récompense !  ». Quant aux punitions, les anciens s’en rappellent aussi : «  On pouvait nous faire courir dans la cour de récréation les mains dans le dos, on pouvait aussi se retrouver sous le bureau de l’institutrice… ; les plus courageux avaient réussi à faire un petit trou qui leur permettait de voir les copains… mais on pouvait aussi se retrouver au cachot qui était dans la double cloison qui séparait la classe du préau et là on était vraiment dans le noir !  ». «  C’était l’école de la vie » conclut un des témoins. En 1954, Mademoiselle FOUGERE fut remplacée à l'âge de 65 ans par Sœur Angèle de la Congrégation Saint-Charles. Sœur Angèle ne resta que deux ans. Une dernière enseignante, Mademoiselle MARAIS. lui succéda. En 1967, l’Ecole libre ferma définitivement ses portes. L'année suivante, l’Association d’Education populaire qui était devenu propriétaire des bâtiments et du terrain de la Taudière dès le début des années 50 [6] , fit remettre en état les locaux. L’ancienne classe devint disponible pour le catéchisme et pour les réunions de l’association. Enfin le bâtiment sera loué à des particuliers jusqu’à sa vente en 2014. Quant à la maison de l’institutrice, elle fut louée et vendue en 1988. L'Ecole publique du Thoureil a fermé en 2023 en raison de la baisse des effectifs d'élèves dans la petite commune, rattachée depuis 2016 à la communauté de communes de Gennes Val de Loire. Epilogue Si le financement de l’Ecole libre de la Taudière et de son terrain fut privé, celui de l’Ecole communale de «  Richebourg  » pesa sur les épaules de l’ensemble des administrés du Thoureil pendant très longtemps. Les difficultés techniques qui avaient été décrites par Henri JOUBERT sur le choix du terrain de l’école communale furent certes surmontées, mais elles entraînèrent des surcoûts qui furent financés par quatre emprunts [7] et deux impositions extraordinaires. Ernest ROBLIN, devenu par son mariage résident du Thoureil, se présenta aux élections municipales de 1900. Sa liste remporta la mairie le 6 mai. Cela ne fit sans doute pas que des heureux. Un article du « Conseiller de l’Ouest » [8] daté du 26 Août 1900, montre assez bien le dépit ressenti par l’un des électeurs perdants : « De Gennes – Nous recevons la lettre suivante : Monsieur, L’école communale de filles de la commune du Thoureil fut laïcisée il y a trois ans [9] . Une école nouvelle, construite à cette époque, reçut les religieuses chargées de faire concurrence à l’enseignement laïc. Cette école est la propriété de Monsieur Roblin, maire du Thoureil, par la grâce des moines de Saint Maur. Lors de la distribution des prix, le 29 Juillet dernier, Monsieur le Préfet de Maine et Loire ne crut pouvoir mieux servir la République qu’en nommant le même Monsieur Roblin pour présider cette distribution dans les écoles communales. Ce fait de nommer à cet honneur un adversaire aussi déclaré de l’instruction laïque laisse rêveur, pour ne pas dire plus, surtout lorsqu’il émane d’un fonctionnaire chargé de défendre la République. Monsieur le Maire du Thoureil ne s’est d’ailleurs nullement gêné de montrer sa préférence : aux écoles communales, un prix aux garçons, rien aux filles. Tandis qu’à l’école congréganiste, lui et sa famille ont donné de nombreux volumes. Je pense qu’il est utile que ces faits soient connus pour montrer le cas que font nos administrations des renseignements qui leur sont donnés. Un républicain du canton de Gennes » En 1900, l’offensive laïque contre les écoles congréganistes ne faisait que commencer [10] , Ernest ROBLIN, devenu Maire du Thoureil de 1900 à 1923, et ensuite sa veuve, Marie Emilie JOUBERT, firent en sorte d’accueillir à chaque distribution des prix, les élèves du public comme ceux du privé dans leur maison du Thoureil. Cette tradition perdurera après la mort de mon arrière-grand-mère survenue en 1945. Des anciens témoignèrent dans le Passeur :«  En fin d’année une kermesse avait lieu dans une grande propriété chez deux dames qui habitaient Paris [11] , derrière chez le boulanger et c’était aussi la remise des prix. C’était le dimanche après-midi après la messe. Il y avait le maire, le conseil municipal, le curé et toutes les huiles… On avait de beaux livres de prix rouges et dorés sur la tranche avec une écriture dorée sur la couverture… Les mamans confectionnaient des ouvrages, des gâteaux, il y avait des jeux et un spectacle ». Enfin : «  La kermesse des écoles publiques avait lieu dans la même propriété mais à une autre date.  ». Notes de fin [1]  Source extraite des Archives Diocésaines de la ville d’Angers. [2]  Par acte reçu Maître FOUCHE, notaire à la Genaudière, en la commune de Saint Georges des Sept Voies. Il s’agit des parcelles de terrain N° 170 pour partie, 171 et 172 en totalité de la section F du plan cadastral napoléonien de la commune. Le terrain avait appartenu à un certain Monsieur HOUE. Celui-ci avait cédé le terrain et ses constructions à Monsieur Joseph PERROCHAT d’Angers et son épouse, Léontine DELAHAYE. Enfin Madame Veuve BOREAU de ROINCE se porta acquéreur. [3] Madeleine Marie Renée Gasnault novembre 1902 – Blanche Juliette Châtelain Février 1903 – Clotilde Roullaud septembre 1912 – Marguerite Augustine Sophie Chaillou Août 1922 – Mademoiselle Marie Louise Fougère Août 1935. [4]  Pour une raison non connue. [5]  Les témoignages des anciens élèves de l’école libre ont été recueillis par une revue associative sur le patrimoine du Thoureil, le « Passeur ». Ils vont des années 1930 aux années 1960. [6]  Ernest Roblin ayant fait construire les locaux adaptés « à ses frais », avait fini par racheter le terrain le 10 novembre 1898. Ses descendants firent don de l’ensemble à l’Association d’Education populaire (déclarée à la Sous-Préfecture du Maine-et-Loire en 1951). [7]  D’après un brouillon ayant servi d’argumentaire de campagne à Ernest ROBLIN. Le dernier emprunt fut souscrit en 1886 pour une durée de … quarante ans. [8]  Journal politique, agricole et commercial imprimé à Angers chez les frères Hudon, place Saint Martin – Rédaction et administration 18 rue Saint Martin. [9]  Le rédacteur anonyme de cette lettre se trompait en situant l’ouverture de l’école communale aux filles en 1897. Comme raconté dans la première partie de cet article, l’inauguration eut lieu en 1887. [10]  La Séparation des Eglises et de l’Etat date de 1905. Cette loi établit la neutralité de l’Etat en matière religieuse en France. [11]  Les deux dames en question devaient être respectivement mon arrière-grand-mère, Marie Emilie JOUBERT, veuve d’Ernest ROBLIN qui ne manqua pas un été (et donc les kermesses) au Thoureil jusqu’à la déclaration de la guerre en 1939. Et peut-être ma grand-tante, Emilie ROBLIN , sa fille aînée et sœur de mon grand-père Paul ROBLIN.

  • Les « fruits de la terre » de Sumatra à la fin du XIXème siècle (Première partie)

    Le tabac, un « fruit de la terre » rémunérateur Ce mois-ci, le thème de notre article s’intitule « les moissons, les vendanges et autres fruits de la terre ». J’aurais pu choisir de rester sur la commune du Thoureil dans le Maine-et-Loire et vous faire découvrir le chenin blanc, ce cépage que des moines bénédictins exploitaient au XIXème siècle [1] à l’Abbaye de Saint Maur de Glanfeuil . Mais plutôt que de parler vendanges, j'ai préféré suivre les traces d’un de mes lointains cousins, Henri Victor Marie Joseph BOUCHARD, parti cultiver d’autres fruits de la terre dans l’île de Sumatra en 1880 [2] . Jusqu'au début du XXème siècle. Joseph fut planteur de tabac puis de café, mais aussi explorateur. Il s'inscrivit dans une vaste entreprise de défrichage de forêts primaires au nord-est de Sumatra, connue aujourd'hui sous le nom de « Cultuurgebied » [3] . Sa nombreuse correspondance que j'ai retrouvée dans une vieille malle , m'a permis de reconstituer les étapes de son aventure. La première expérience coloniale de Joseph fut donc le tabac. Même si on aurait pu cultiver, le cacacoyer , le quinquina ou encore, le caoutchouc, la culture du tabac avait été adoptée vingt ans auparavant par tous les planteurs européens dans cette région. C'était de loin la plus rémunératrice. Cette plante occupa donc le quotidien de Joseph pendant plus de huit ans jusqu'à son mariage. Il débarqua à 27 ans à Sumatra, plein d’enthousiasme et sans doute de chimères, avec l'ambition de subvenir aux besoins des siens et sans doute de faire fortune. Son installation dans une plantation de la colonie néerlandaise sera l'objet de cette première partie sur ce « fruit de la terre » de Sumatra à la fin du XIXème siècle. A l'orée de la forêt vierge, il se découvrit une véritable passion pour la botanique ou encore l'entomologie. Les motifs de son départ à Sumatra En Mai 1880, toute la France catholique et conservatrice était dans l’attente de l’application d’un décret gouvernemental, ordonnant aux Jésuites de quitter le territoire. Depuis son Poitou natal, Marie Emmeline BOUCHARD, née BARBIER, s’inquiétait de l’avenir de son fils Joseph. Celui-ci donnait alors des répétitions de chimie à Paris pour le compte de la Compagnie de Jésus. Joseph n’avait pas pu rassurer sa mère. Le 23 Mai, il lui avait écrit : «  Vous me demandez si je sais quelque chose touchant le départ des Jésuites. J’ignore absolument encore ce qu'ils feront … On ne sait pas quelle mesure prendra le gouvernement pour leur expulsion aussi suis-je dans l'incertitude pour vous répondre à ce sujet  ». En fait, Joseph avait déjà pris sa décision. L’année précédente, il avait raté un concours d’entrée à la Banque de France. Depuis, il végétait chez les Jésuites. A 27 ans, il vivait au crochet de son beau-frère Jean GUERRY DAVID, avocat d’affaires à Angoulême. Jean payait à Joseph son loyer et du coup, il exerçait sur lui une sorte de tutelle qui commençait à peser. Jugeant qu’«  il n'y a rien à faire en France et que ce n'est pas à 30 ans 35 ans que je tenterai à l'extérieur  », Joseph avait fait part à sa mère de son départ prochain pour l’île de Sumatra : «  Je vous avais parlé à Pâques de l'occasion qui pourrait se présenter d'aller à l'étranger et vous n'aviez pas eu l'air d’y vouloir mettre obstacle… Un de mes amis a un cousin établi depuis plusieurs années déjà à Sumatra comme colon. Il voudrait étendre ses affaires… et il cherchait quelqu'un… Il est venu à Paris cette année… et nous nous sommes arrangés  ». Alors que les Jésuites étaient expulsés [4] , Joseph annonça qu’il partirait avant la fin Novembre. Cela ne lui laissait pas beaucoup de temps pour organiser son départ et faire ses adieux à sa famille. Joseph BOUCHARD était né le 6 Avril 1853 à Poitiers. Il était le seul garçon d’une famille de quatre enfants. Sa sœur aînée, Catherine, était décédée quelques années auparavant. Elle avait laissé à son mari, Jean GUERRY DAVID, trois enfants : Henri, Charles et la petite Marguerite. La sœur puînée de Joseph, Marie, était religieuse chez les Filles de Notre Dame. Enfin la benjamine, Berthe, dont la santé était défaillante, vivait chez sa mère à Poitiers. Marie Emmeline BOUCHARD était veuve depuis 1874. Son mari, Henri Edme BOUCHARD, avait été avoué à la Cour d’appel de Poitiers, mais sa charge ne lui avait jamais beaucoup rapporté. Aussi la pension qu’il avait laissée, suffisait tout juste à Emmeline à maintenir son rang. En conséquence, Joseph, qui avait 20 ans à la mort de son père, avait dû cesser ses études entamées à Paris. Il ne s’était maintenu dans la capitale que grâce à son beau-frère. Joseph prit le temps de dire adieu à sa mère et à ses sœurs avant de quitter la France. Son beau-frère avait jugé son départ «  inconsidéré  ». Joseph, sans doute vexé, s'abstint de descendre en Charente lui présenter ses respects. Cela eut probablement des conséquences par la suite dans la conduite de ses affaires à Sumatra. Finalement, il embarqua le Dimanche 12 Décembre 1880 à Marseille, sur le paquebot l’« Iraouaddy » des Messageries Maritimes. Peu de temps auparavant, il avait signé à Paris son contrat de travail avec un représentant de l'entreprise de Messieurs de GUIGNE, planteurs établis dans la région de Deli , au Nord-Est de Sumatra. Les termes du contrat Après 33 jours de traversée jusqu’à Singapour, une escale à Naples, 24 heures à Aden et à Colombo, Joseph reprit sa correspondance le Samedi 15 Janvier : «  Ma bonne maman, Nous sommes arrivés à bon port à Delhi hier vendredi après bien des péripéties…  ». Dès le lendemain, il s'était présenté à la plantation de Monsieur et Madame de GUIGNE : « … Je vous écris après le déjeuner sous la véranda en face de quatre ou cinq singes qui dévastent un carré de maïs. Guigné tire un coup de fusil. En voilà un de mort, les autres s'en vont pour six minutes, peu affligés de la mort de leur camarade… La végétation est splendide : cocotiers, bananiers, aréquiers , etc… Toutes les plus rares fleurs de nos serres sont là à l'état sauvage. La nature est là dans toute sa beauté mais pour un jour d'hiver, il fait chaud : 25 degrés… Il est 4 heures et c'est juste si on peut commencer à sortir. Que sera-ce dans l'été ?  » Monsieur et Madame Paul de GUIGNE firent bon accueil à Joseph et l'installèrent même dans leur maison. Il eut ainsi tout le temps de s'acclimater et de découvrir ce que Paul de GUIGNE attendait de lui. Son manque de réflexion - aurait dit son beau-frère, lui avait fait interpréter à son avantage les termes du contrat qu’il avait signé en France. Avant son départ, il pensait que Paul de GUIGNE cherchait un associé dans une nouvelle affaire : «  je vais chez lui comme son associé c'est-à-dire qu'il fera tous les frais de montage et d'exploitation… et je la dirigerai avec moitié des bénéfices…  » avait-il écrit à sa mère. En fait, son employeur avait besoin d’un nouvel assistant. La plantation de « Sungai Sekambing » Paul de GUIGNE  faisait partie d’une vieille famille de planteurs de canne à sucre, d’origine Réunionnaise, qui avait connu la crise de la betterave européenne dans les années 1860. Cherchant à se refaire, Paul de GUIGNE et deux de ses frères, étaient venus à Sumatra. Ils avaient obtenu en 1871 une concession du Sultan de Deli [5]  et avaient commencé à planter du tabac. En 1880, Paul dirigeait «  leur exploitation de Sungai Sekambing  qu’ils géraient avec des Indiens Keling et des coolies Chinois…, de façon prospère » [6] . Les planteurs de Sumatra produisaient à l'époque le tabac en feuilles entières, employé pour l'enveloppe extérieure des cigares. Une plantation comme celle de « Sungai Sekambing », nécessitait un dirigeant et un assistant-administrateur pour cent Chinois simples planteurs qu'on appelait les «  coolies », sans compter leur chef, un « baba » et trois surveillants. Les coolies étaient « achetés » à l'année à un « entrepositaire », Si à la fin de la première année, la production d'un coolie, en tabac sec, ne suffisait pas à rembourser ce que le planteur avait avancé pour sa nourriture et son entretien, le coolie était obligé de rester à la plantation une année de plus, pour parvenir à rembourser sa dépense. Les coolies aliénaient ainsi leur liberté. Le chiffre de cent hommes était considéré comme le minimum pratique d’une entreprise de ce genre aux Indes néerlandaises, pour obtenir des petits bénéfices au bout de deux ans d’exploitation. Les dépenses principales d’une exploitation plus importante, restaient pratiquement les mêmes qu’avec cent « unités de travail » et donc le résultat devenait plus rémunérateur. En 1880, l’exploitation de Sungai Sekambing tournait avec plus de trois cent hommes et deux assistants intéressés aux bénéfices. Avec un nouvel assistant, Paul de GUIGNE pouvait espérer obtenir le summum des bénéfices possibles dans les deux ans. Il avait donc pris le risque de faire défricher une parcelle supplémentaire de cent à cent vingt hectares de forêt primaire sur sa concession qui en comptait 1500. C'est à dire qu'on avait incendié la forêt les deux mois qui avaient précédé la saison des pluies. Celle-ci venait de se terminer et les cendres produisaient le meilleur engrais qui soit. On était maintenant en Janvier. C’était le début de la belle saison, c'est-à-dire que la chaleur de 25° en moyenne était adoucie par des pluies légères et très fréquentes, rendant le sol fertile. On allait procéder au labour jusqu’en Mars. Les semis de tabac en pépinière seraient ensuite repiqués et mis en place en Mai. On procéderait alors au sarclage, butage et aux coupes avant le mois d’Août de façon à commencer l’installation au séchoir avant les orages et une nouvelle saison des pluies. En attendant, Paul de GUIGNE allait former sa nouvelle recrue. Le temps de la formation Jusqu'au mois de Mars, Paul de GUIGNE se chargea lui-même de former Joseph à son futur rôle d’assistant, tout en supervisant la mise en culture de la nouvelle parcelle. Il avait installé son stagiaire dans sa maison pour mieux le suivre. Le 11 Février 1881, Joseph écrivit à Berthe : «  Ma chère petite sœur, … ma vie occupée commence peu à peu : après quelques jours de repos… je me suis mis à l'étude de la langue du pays, le malais… qu'il est absolument nécessaire de savoir… Voici à peu près mon ordre de vie : à 5h debout, promenade car c'est le seul moment où l'on puisse respirer… A 7h on rentre on prend un bain à 8h on fait un petit-déjeuner. A 8h30 on se met au travail : le soleil à cette heure-là commence à être plus guère supportable. A 11 h, j'apprends le malais et un peu d'anglais jusqu'à 1h.  Collation avec viande froide et riz au curry, piment et autres drogues sensibles à l'épiderme du palais. Le tout adouci par ce que je considère comme étant le roi des fruits pour moi : le mangoustan . A 1h30 on s'assied un peu sous la véranda et on cause pendant une demi-heure ou une heure selon… [avec Monsieur et Madame de GUIGNE - ndla]. Après cela, je me retire dans ma chambre jusqu'à 5h et je travaille encore… Sur les 5h, je prends mon fusil et vais me promener jusqu'à 6h. Je prends un bain et nous dînons à 7H. Après le dîner, en fumant nous faisons un whist jusqu'à 10 et nous allons nous coucher ». En se promenant, Joseph eut bientôt l’occasion de pénétrer dans la forêt, à l’orée de laquelle il vivait maintenant : «  Deux fois depuis mon arrivée, nous sommes partis à 5h30 du matin pour aller dans la forêt. …la hauteur des arbres, … la magnificence des fleurs mais surtout le grand nombre, la variété, l'enchevêtrement… du feuillage et des fleurs : des innombrables espèces de liane se croisent, se greffent, s’entrelacent… autour des troncs des plus gros arbres et finissent par se substituer absolument à eux en les étouffant complètement  ». Cela lui permit de réaliser les difficultés d'une exploration : «  ceci a cependant le plus ennuyeux des inconvénients c'est que l'on met trois heures pour parcourir trois kms car on est obligé de se frayer un chemin à travers ce fouillis inextricable à l'aide d'un couteau solide. On y mouillerait sa chemise si on en portait…  ». Il dut d'ailleurs adapter sa garde-robe au climat équatorial : «  on ne porte qu'une veste de toile boutonnée jusqu'au cou et ayant un petit col droit de 2 ou 3 cm de hauteur, ajoute cela un pantalon de toile, des chaussettes et des petits souliers de toile et tu peux te représenter ton frère en costume de planteur. Tu me diras et le chapeau ? le chapeau, … Je ne puis mieux t'en donner une idée quand dessinant ici les deux modèles portés universellement ici en visite ou aux champs… » Une fois équipé et accompagné d'un guide battak «  S imalungun  » , Joseph passa de plus en plus de temps dans la forêt où « on n'aperçoit pas un rayon de soleil pendant des heures   » . Il s'habitua à la cacophonie engendrée par : « les plus beaux oiseaux de tropiques et des bandes innombrables de singes de toute espèce ». Dans cette ambiance particulière, il n'eut bientôt plus peur de passer sur les traces des rhinocéros ou des éléphants, qui servaient aux indigènes de chemins forestiers. Il découvrit aussi le plaisir de la chasse : «  Pour le commun, nous tuons surtout des cailles très abondantes et délicieuses comme plumage, des pigeons de plusieurs espèces et des tourterelles. Voilà pour les oiseaux. Les cerfs sont en grande quantité ainsi que les cochons sauvages. Nous avons tué une espèce de chevreuil l'autre jour laquelle est plus grande que celle d'Europe,… mais exquis comme viande…. Enfin on me fait espérer une chasse au rhinocéros à un de ces jours ; l'animal est signalé.…  ». Pour couronner le tout, il se découvrit une passion pour la botanique et l'entomologie : «  Je sors tous les matins pour travailler dans la forêt sur différents arbres… comme tu peux penser ce n'est pas sans recueillir par-ci par-là un insecte, analyser une fleur et rapporter ainsi une petite moisson de merveilles.  ». Le 20 Mai, il écrit à sa mère :«  Je me suis pris de botanique en voyant toutes les espèces rares que l'on peut recueillir ici et je ne peux pas rentrer en Europe, sans avoir un bel herbier. J’insère dans ma lettre une graine très belle comme tu en jugeras. Seulement je ne te conseille pas de la planter car elle provient d'un arbre immense, espèce d'acacia… On en fait avec certaines autres plus bizarre encore des trophées superbes… Je vous enverrai du reste tout cela et bien d'autres choses encore.  » En Mai, constatant que Joseph avait suffisamment progressé dans la langue malaise et surtout, s'adaptait bien aux conditions extrêmes du climat équatorial, Paul de GUIGNE confia sa recrue à son assistant le plus chevronné, Monsieur TABEL. Les « Colons-Explorateurs » TABEL était un de ces colons qui avait fait partie en 1876 d'une expédition malheureuse sur les bords du fleuve Bedagai, au-dessus de Dehli. L'aventure avait été organisée par un certain Xavier BRAU de SAINT POL LIAS. Ce personnage haut en couleur était un des chantres de la relance coloniale française après la guerre franco-prussienne de 1870-71. Au milieu des années 1870, ce juriste de formation avait co-fondé avec des géographes une société savante, la Société des « Colons-Explorateurs ». Son principe était «  de placer, derrière les explorateurs d'une contrée, des colons qui recueilleraient commercialement les fruits de cette exploration dans des établissements coloniaux  » . BRAU avait aussitôt financé une expédition qui s'avéra un fiasco en termes d’entreprise commerciale. Le choix d'une première plantation, qu' on appela « Jungle Brau », s'était fait sur un terrain qui était bien connu des autochtones pour être un lieu de rassemblement d' éléphants. On avait commencé à défricher mais «  La zizanie ne tarda pas à s'installer chez les Français de l'expédition à cause des conditions de vie rudes, et surtout de l'absence de Brau qui avait dû reprendre le bateau pour chercher de nouveaux capitaux » Peinant à lever des fonds, BRAU avait finalement abandonné « Jungle Brau », laissant à leur sort les colons qui l'avaient suivi. A près d’autres expéditions au Nord de Sumatra chez les Acihais [7] , BRAU qui s'était révélé bon écrivain, sut publiciser son action. Il écrivit des romans et des feuilletons dans les gazettes comme l’Illustration ou encore le Journal des voyages, etc… Pendant ce temps, TABEL avait continué à administrer comme il le pouvait la plantation de « Jungle Brau » . Paul de GUIGNE l' avait embauché alors que tout se délitait. Le coeur de métier d'assistant Avec TABEL, Joseph découvrit le cœur de métier du poste d'assistant. Les assistants devaient s'attacher à rechercher et à garder les meilleurs producteurs et à «  éliminer  » les médiocres. Les ouvriers employés à la culture étaient des Chinois, considérés par les planteurs comme de bons travailleurs. Un « «  bon ouvrier  », écrivit Joseph, «  ne produit jamais moins de 300 kilogrammes de tabac sec ; les plus nombreux produisent de 350 à 450 kilogrammes; les meilleurs fournissent 800 kilogrammes et plus...  » [8] . Cela demandait beaucoup de surveillance et de fermeté... Joseph apprit à superviser une centaine d'hommes, répartis entre les travaux des champs, le défrichement des chemins d’exploitation et la construction de baraques destinées à les héberger. Je ne sais pas de quelle humanité Joseph fit preuve avec ses ouvriers. Ce qui est sûr, c'est qu'il ne compta plus ses heures passées au soleil. Il était infatigable. Le 20 Mai, il écrivit à sa mère : «  Jusqu'ici pour moi le travail dur n'avait pas encore commencé véritablement … depuis 15 jours environ nous jouissons d'une température moyenne de 30 degrés… ma santé toutefois n’en souffre aucunement et j'espère que cela continuera… il paraît qu’habituellement, on paye son tribu [en termes de santé] en arrivant ici dans les quatre ou cinq premiers mois… rien de cela ne m'est arrivé : je n'ai pas eu ni fièvre ni dysenterie ni rien sauf quelques migraines ou maux de tête occasionnés par mes premières sorties au grand soleil de midi.  ». Il faut dire que Joseph continuait d'être hébergé chez les GUIGNE et qu’il pouvait ainsi respecter les règles hygiéniques qui préservaient «  les Européens des maladies spéciales propres aux pays paludéens  ». En revanche, dans ses courriers, il ne parle absolument pas des conditions de vie des hommes qu’il était chargé de conduire. Ceux-ci dormaient sur des nattes à même le sol dans les baraques à proximité de leur lieu de travail. Une seule fois, à sa mère qui lui demandait de faire attention aux serpents dont elle avait lu qu’ils étaient nombreux à Sumatra, Joseph mentionna : «  il y a bien 400 hommes qui travaillent sur la plantation de Monsieur de Guigné et tous pieds nus depuis le matin jusqu'au soir mais je n'en ai pas encore vu un seul de mordu depuis que je suis ici…  ». Pourtant, les cobras étaient nombreux dans les champs… Le soir, Joseph se préoccupait plus de son herbier ou d’épingler quelques spécimens d'insectes avant de s’endormir : «  J'ai le temps de temps à autre de ranger quelques coléoptères plantes etc. … mais je ne peux plus le faire autant que je le voudrais de sorte que j'ai encore peu d'échantillons à vous envoyer pour le moment  ». Alors que la saison des pluies s’annonçait, il réalisa enfin que pour espérer faire fortune, il lui faudrait «  absolument travailler pendant quelques années pour arriver à quelque chose de sérieux. C'est là que la santé est le premier des biens. Si l'on n'a pas une force suffisante pour ses travaux là surtout dans le commencement il faut y renoncer entièrement… mais grâce à Dieu je soutiens bien ce travail  ». Enfin, vers la fin de l’année, alors que sa mère se préoccupait toujours plus de son devenir, il répondit enfin : «  tu me demandes dans ta dernière lettre des nouvelles de mes affaires. Jusqu'ici les devis de plan, mesurage de terre, ouvrir les chemins, bâtir des maisons ont été mes principales occupations… Mais ce n'est point ma demeure définitive du moins je l'espère car je préférerais de beaucoup aller dans la montagne que de rester dans cette terre basse où on étouffe. Tout cela va se décider d'ici peu de temps je l'espère. Je ferme cette lettre au moment du départ de La Poste. ». Joseph dans les hautes terres de Sumatra En fait, Paul de GUIGNE qui projetait d’ouvrir une autre concession en 1882 «  dans les hautes terres presque dans la montagne  » venait de proposer à Joseph «  de faire la première installation, c'est à dire d'entrer dans la forêt, d'y ouvrir des chemins et de lui rendre compte des futurs terrains à exploiter ». Joseph avait peut-être montré à son employeur plus d'enthousiasme dans la prospection de nouvelles terres, qu'à administrer au quotidien ses ouvriers. Joseph écrivit encore à sa mère : «  Aujourd'hui je n'ai rien de bien nouveau à vous apprendre sur la culture du tabac. Comme je vais dans la montagne habiter, je me mets maintenant à apprendre la langue battak. Ce qui est assez utile pour les relations que l'on peut avoir avec ce peuple toujours un peu défiant vis-à-vis des hommes blancs comme ils disent…  » A suivre prochainement : Joseph dans les hautes terres de Sumatra, à la rencontre des Battaks. Notes de fin [1]  Les Bénédictins de l’Abbaye de Saint Maur de Glanfeuil auraient commencé à cultiver ce cépage au IXème siècle. Ils durent s'exiler au début du XXème siècle. L'exploitation du chenin blanc continue à Saint Maur aujourd'hui. [2]  Une des nombreuses îles de la Sonde, aujourd’hui d’Indonésie, qui fait face à la Malaisie et à Singapour. [3] A compter de 1863, de grandes plantations européennes et américaine se consacrèrent tout d'abord à la culture du tabac puis à celle de l'hévéa et du palmier à huile . Ces aires de plantation furent autant de monocultures dont nous voyons aujourd'hui avec le recul les effets dévastateurs. [4]  Le 29 Juin 1888, deux commissaires de police firent apposer les scellés sur la maison majeure des Jésuites, au 33 rue de Sèvres à Paris. Le lendemain matin, avant l’aube, les forces de police, malgré les manifestants, procédèrent à l’expulsion des religieux. [5]  Depuis les années 1860, s’était constitué à Delhi autour du pionnier hollandais Jacobus Nienhuys un noyau de planteurs très cosmopolites, donnant le jour à la Deli Company en 1869. [6]  Extrait de «  Brau de Saint Pol Lias (1871 – 1881). Utopies coloniales et figures de l’explorateur  » par Pierre LABROUSSE – 2009. Editions Archipel. [7]  Référence à la guerre d’Aceh contre les Hollandais et qui dura jusqu’au début du XXème siècle. [8]  Ces propos de Joseph BOUCHARD sont parus dans son projet de plantation de tabac à Sumatra en 1888 et dont nous aurons l'occasion de reparler.

  • Le monument des soldats morts pour la France du Thoureil

    Le choix d'un monument aux morts du Thoureil A la fin de la Grande guerre, pratiquement toutes les communes de France étaient endeuillées. Malgré les difficultés que la population rencontrait tous les jours, la volonté générale fut de rendre hommage aux morts pour la patrie. Devant le déferlement de projets de monuments en tous genres, le Parlement vota fin Octobre 1919 une « loi sur la commémoration et la glorification des Morts pour la France » [1] . La petite commune du Thoureil [2] dans le Maine-et-Loire, dont mon bisaïeul, Ernest ROBLIN, était le Maire, n’avait pas les moyens financiers d'assurer l'élévation d’une statue de « poilu montant à l'assaut », comme le proposait les catalogues. Après souscription publique [3] , le Conseil municipal se contenta donc de choisir une simple plaque. Conformément au vote du Conseil émis à l'unanimité le 19 Août 1920, on commanda « une plaque monumentale contenant les noms gravés en lettres d’or sur marbre noir des enfants de la commune tombés devant l’ennemi au cours de la guerre franco-allemande de 1914 - 1918 ou morts à la suite des blessures reçues ou de maladies contractées durant cette guerre ». Le village inaugura solennellement la stèle le dimanche 22 Mai 1921. L'inauguration de la plaque commémorative Ce mois de Mai fut le plus chaud enregistré en France depuis 1851 [4] . Le Thoureil n'échappa pas à la règle et le matin du 22 Mai, tout le village, profitant de la fraîche, se retrouva comme à l'accoutumée dans l'église Saint Genulph pour l'office dominical. La messe fut célébrée pour les défunts par le curé, Monsieur Chauvin, avec le concours exceptionnel de la maîtrise du collège ecclésiastique de Saint Maur , dirigée par Monsieur Delaunay. Après avoir pris le repas en famille, à deux heures de l’après-midi, Ernest prit la tête d'un cortège composé de Monsieur BURON, son adjoint, et des conseillers municipaux [5] . Suivis par une foule nombreuse, ils se rendirent de la Mairie à l’église paroissiale. Le nouveau monument avait été fraîchement fixé sur l’un des bas côtés de l’édifice religieux. Le curé accueillit l’assemblée avec son vicaire, Monsieur DUFAU, ainsi que le directeur du collège de Saint Maur. Monsieur PRIEUR, Conseiller d'arrondissement, ainsi que Messieurs les Maires de Saint Rémy, la Ménitré, Brissac et Coutures, Messieurs les Gendarmes et le percepteur Monsieur PREDHUMEAU avaient pris place à leurs côtés. La foule se poussa pour laisser passer les enfants des écoles communales et de l'école libre des filles. Sous la direction de Monsieur et de Madame PORTIER, Instituteurs et de Madame ROULLAUD, Directrice de l'école libre, les enfants se mirent en demi-cercle devant la stèle. Pendant ce temps, des membres de l'Union nationale des combattants déployaient les drapeaux de chaque côté du monument. Quand tout le monde fut prêt, la maîtrise de Saint Maur exécuta un premier chant. Puis, après un bref instant de silence, Monsieur le Maire se contenta de découvrir la plaque commémorative. Le curé la bénit solennellement et prononça une émouvante allocution. D'autres chants suivirent. Enfin, la cérémonie se termina par l’appel aux morts effectuée par Messieurs Gustave CHOLET, président de l’Union des combattants et DAVID, adjudant en retraite. Les dernières notes exécutées, un profond silence s'installa. Le discours du Maire Bientôt, comme mue par une invisible main, l'assemblée se reforma en cortège pour monter jusqu'au cimetière du bourg, rendre hommage à l’une des victimes de la guerre. Sur les vingt morts pour la Patrie du Thoureil, trois seulement avaient été enterrés dans la Commune. Le premier, Victor LEMASSON reposait dans le cimetière du bourg. Les deux autres, Victor BOURREAU et Camille GAULTIER, dans le cimetière du hameau voisin de Bessé. Après avoir déposé sur la tombe de Victor LEMASSON une palme de bronze, Monsieur le Maire prit la parole devant une assistance aussi nombreuse que recueillie. Il prononça l’allocution suivante [6] : « C'est sur la tombe d'un de ses enfants, victimes d'une guerre sanglante, que la Commune du Thoureil, a cru devoir par l'organe de son maire, affirmer sa compassion et aussi sa fierté. Pour qu’ils ne se perdissent pas dans la foule des héros inconnus qui, durant quatre années, disputèrent avec un admirable courage le sol du pays à de barbares convoitises, elle a érigé à leur mémoire dans le lieu du recueillement et de la prière, un monument assurément modeste mais dont la valeur se mesure à l’infinie gratitude que vous avez vouée à ceux des vôtres qui se sont sacrifiés, monument impérissable dont vos coeurs forment le piédestal... Bien longtemps, en effet, de génération en génération, ... on conservera le souvenir de ces enfants et de ces hommes d’âge mûr qui, un jour, s’arrachant à leurs affections les plus tendres, ont quitté la terre couverte de moissons qu’ils allaient cueillir ..., pour saisir l’épée que leur tendait la France et courir vers les frontières où les appelait le devoir. Ce devoir, ils l'ont rempli magnifiquement sur tous les points de cet immense champ de bataille qui s'étendait des rives de la Manche aux confins de l'Asie... » Puis, saluant la vaillance de chacun, Ernest cita les noms de ces Thoureillais, morts pour la France. Certains avaient été fauchés par les balles ennemies en Lorraine dans les premières semaines de la Guerre comme Amand SIGOGNE, Louis ROULLEAU, Edouard LUSSEAU et Eugène LOTE. D’autres, comme Jean Baptiste GOUJON, Gustave LEMASSON, Georges GOISNARD et Eugène JOUCQUIN, étaient tombés dans les tranchées du Nord de la France ou en Belgique. Edmond GUILLOT avait disparu en 1916 près du fort de Vaux [7] , Henri PERCHERON dans la Somme en 1918, enseveli comme le pauvre René MARQUIS dans les flots de la Méditerranée. Les maladies contractées sous des climats meurtriers emportèrent Eugène MARCHAND et Marius BLAIN, ces « infortunés pour lesquels les tourments du mal s’unirent à l’atroce souffrance que cause à ceux qui voient venir la mort sur une terre étrangère, la vision du foyer lointain... ». Enfin, captifs de l'ennemi, Louis ROUSSEAU et Louis BOUIS, étaient morts au moment où ils allaient revoir « leur petite patrie des bords de Loire ». Seul « héros plus modeste sacrifiant généreusement aux obligations patriotiques les restes d’une santé depuis longtemps chancelante », le pauvre Victor LEMASSON était revenu mourir au Thoureil. Où le Conseiller d'Arrondissement comprend les attentes des Thoureillais Les hommes avaient depuis le début du discours ôté leurs chapeaux par respect. Monsieur le Maire reprenant son souffle, ils commencèrent à regretter de ne pas pouvoir profiter des ombrelles que leurs épouses prévoyantes avaient ouvertes, protégeant ainsi leurs nuques du soleil brûlant de l'après-midi. Monsieur le Maire salua encore avec des sentiments de vive commisération « ces veuves, ces orphelins, ces parents qui sont eux aussi des victimes... enfin, saluons avec une reconnaissance affection tous les survivants qui m’écoutent de ces longs et meurtriers combats et particulièrement ceux dont les glorieuses mutilations disent éloquemment la bravoure. » Cette dernière note adressée aux rescapés eut comme effet de réveiller l'assemblée. Tous écoutèrent alors un appel vibrant d'Ernest à la concorde et à l’union de tous les enfants du Thoureil en guise de conclusion. Comprenant que le Maire invitait alors le Conseiller d'Arrondissement, à s'avancer, l'assemblée retint son souffle et prit sur elle de ne pas bouger. Fort heureusement, le représentant de l'Administration laissa de côté son allocution. Il ne prit brièvement la parole que pour donner lecture de mots d’excuses de Messieurs le sous préfet de Saumur, de GRANDMAISON, Député, et RICHEFEU, Conseiller général. Bientôt, l'assistance en nage put sortir du cimetière, à la recherche d'une ombre salvatrice ou regagner ses pénates. Le Maire invita son Conseil, les Officiels, les membres de l’Union nationale des combattants et les veuves de guerre à se rendre à son domicile, situé en contrebas, pour y prendre part à un vin d’honneur. Une fois rafraîchi et revigoré, Ernest reforma un nouveau cortège pour se diriger vers le cimetière de Bessé. Ernest devait encore y déposer des palmes sur les tombes des deux autres soldats défunts reposant dans la Commune. Sur place, reprenant le fil de son précédent discours, Ernest rendit hommage aux « trois victimes de la guerre reposant actuellement dans le sol du Thoureil qui les a vu naître... tout à l’heure, je saluais celle de Victor Lemasson, mon salut et le vôtre s’adressent maintenant à Victor Bourreau et à Camille Gaultier. L’un Victor Bourreau a succombé sous les coups de l’ennemi rapportant de ces combats épiques qui se livrèrent au début de la guerre autour du fort légendaire de Troyon la blessure qui devait causer sa mort, l’autre Camille Gaultier, père de famille, arraché à son foyer malgré le mal impitoyable qui minait sa santé et n’y revenant que pour perdre la vie si précieuse aux siens. » La Der des Ders Ce dernier acte de piété pour les victimes de la guerre clôtura l'inauguration de ce premier monument aux morts [8] . Trois autres guerres plus tard [9] , en Mai 1968, Le Thoureil commémora à nouveau ses morts. Lors d'une nouvelle cérémonie, on apposa la plaque de 1921 sur la croix de la Mission qui dominait le cimetière depuis 1932. Étaient venus s'ajouter les noms de deux victimes, l'une de la Deuxième guerre mondiale, l'autre de la Guerre d'Indochine [10] . Se souvenait on alors que la motivation à continuer de se battre en 1918, avait été l’espérance que la Grande guerre serait la « la Der des Ders » ? Notes de fin [1] Suivant la loi, des catalogues commerciaux circulèrent très vite, proposant aux maires des communes des modèles marqués par une certaine banalité. Des moulages standardisés connurent un certain succès pour des raisons financières mais surtout de commodité — des stocks permanents entraînaient des délais de livraison rapides. L'opinion s'en émut et le gouvernement décida du contrôle des projets par des commissions artistiques. [2] 439 habitants en 1921 (source Wikipedia ) [3] La souscription publique rapporta 1010,20 francs de l'époque, soit environ 1050 euro. Environ 150 personnes participèrent. [4] C'est à dire depuis le début des observations météo. L'année 1921 fut marquée dans toute la France par une sécheresse durable et historique. [5] Il y avait Emile Faucillon, Etienne Guillot, Louis Lemasson, Pierre Goisnard, Léon Goisnard, Alexandre Chaveneau, Victor Bourreau, Constant Aubry, Pierre Belin et Gustave Chollet [6] Recopiée sur un cahier d'écolier dont je suis dépositaire (ndla). [7] Près de Verdun [8] Lors d'une autre cérémonie, une stèle, illustrant de façon naïve le sacrifice des hommes dans les tranchées, fut inaugurée dans l'église au dessus du baptistère. On peut toujours la voir aujourd'hui. [9] J'inclus la guerre d'Indochine et celle d'Algérie. [10] MM. David en 1940 et Pierre Goisnard en 1948.

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