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  • Roger GUILLEMIN (1905-1990), cavalier au 1er Régiment des Chasseurs d'Afrique

    Roger GUILLEMIN vers 1924 (source : Archives familiales) Préambule Nous sommes en 1923. Au Nord du Maroc, la guerre du Rif qui oppose les combattants des tribus berbères de Mohammed BEN ABDELKRIM à l'Espagne, tourne à l’avantage du chef des tribus du Rif. Au Sud des montagnes rifaines, les Français exercent depuis 1912 un mandat auprès du Sultan du Maroc. Leur protection concerne toutes les tribus au Sud de la rivière Ouerrha, qui borde ces montagnes. ABDELKRIM n'a jusque-là pas provoqué le Protectorat français. Mais les Français soutiennent un de ses ennemis, le Chérif DERKAOUI. En Métropole, la « Grande guerre » est encore dans toutes les mémoires. Devant la montée des mouvements pacifistes, les budgets alloués à l’Armée sont revus à la baisse. Le président du Conseil Raymond POINCARE décide de réduire le service militaire de 24 à 18 mois. Toutefois, l'âge d'incorporation reste fixé à 20 ans. Au même moment, le Chérif DERKAOUI fait appel aux Français. L’Armée française s’avance alors dans l’Ouerrha. Le 28 Décembre 1923, Roger GUILLEMIN fête ses 19 ans. Il vit à Sotteville-lès-Rouen avec sa mère, Mathurine, et travaille comme comptable à la Maison de Santé départementale. Après les fêtes, il est convoqué comme tous les jeunes hommes de la classe 1904 [1], au bureau de recrutement du Canton de Sotteville. La rivière Ouerrha démarquant la limite Sud des montagnes du Rif (source : Wikipedia) Roger GUILLEMIN, sur le « Steamship Anfa » Au début de l’année 1924, le bureau de recrutement de Rouen Sud inscrivit Roger GUILLEMIN dans la liste N°1, c'est-à-dire qu’il fut déclaré « bon pour le service armé » et en attente d’incorporation. Sur sa fiche matricule, dont le numéro 1383 allait le suivre toute sa vie militaire, Roger est décrit comme ayant une taille de 1,68 mètres environ, des cheveux châtains, un visage ovale avec un front haut encadrant des yeux bleus. On ne saura jamais si Roger émit ou non l’envie de « voir du pays ». En tout cas, le Conseil de révision décida de l’envoyer au Maroc, où des besoins urgents en hommes avaient été exprimés par le Résident général du Protectorat, le Maréchal Hubert LYAUTEY. Extrait de la fiche matricule N°1383 (source : AD de la Seine Maritime) Roger fut incorporé un Samedi, le 22 Novembre 1924, alors qu’il n’avait pas encore fêté ses 20 ans. Le temps de recevoir son paquetage, sans même suivre une instruction militaire, il rejoignit le port de Marseille où il embarqua le 25 Novembre, avec « 850 copains », sur le « Steamship Anfa » de la Compagnie de Navigation Paquet. Le « Steamship ANFA » au mouillage - Recto de la carte postale écrite le 27 Novmebre 1924 par Roger (source : Archives familiales) Le « SS Anfa » était un cargo mixte qui assurait des liaisons régulières entre le Maroc et la France. C'est-à-dire qu’il était armé pour transporter des passagers et des marchandises. Il avait été construit en 1903 pour un armement néerlandais [2] et venait d'être acquis par la Compagnie de Navigation Paquet. Il avait été aménagé pour recevoir des contingents de soldats importants. Quelques passagers civils et les officiers avaient droit à des cabines au-dessus du pont principal, mais les hommes de troupe devaient se contenter de l’entrepont. C'était un grand espace sous le pont principal, aménagé avec des hamacs en rangées très serrées. Roger prit ses quartiers dans cet entrepont. Même s’il n’était pas tout à fait au maximum de ses possibilités de transport ce 25 Novembre, le Capitaine de l'Anfa décida d’adopter une allure modérée dès le départ de Marseille, en prévision d’une mer qu'on annonçait agitée. Le reste de la traversée nous a été rapportée par Roger, sur une carte postale qu’il écrivit à sa mère : « En mer, le 27 Novembre, Chère mère, … Je profite d’un moment où le navire ne tangue plus pour te donner de mes nouvelles. Je te dirai tout d’abord que je n’ai pas souffert du mal de mer. Nous avons quitté Marseille le Mardi 25 à 12 h ½ et aujourd’hui, nous comptons deux jours de mer et encore autant à faire…Ton fils qui t’aime. Roger » Le « SS Anfa » par grosse mer (source : Compagnie de Navigation Paquet) Roger GUILLEMIN fait ses classes « Anfa » était l’ancien nom du port de Casablanca [3]. Jusqu’en 1924, le port ne pouvait pas accueillir les paquebots à quai. Roger débarqua avec les autres conscrits le long de la toute nouvelle jetée MOULAY YOUSSEF, pièce maîtresse du port qui était en cours de construction. Les hommes furent regroupés par unités d’affectation. Roger avait été affecté comme soldat de 2ème classe au 1er Régiment de Chasseurs d’Afrique (1er R.C.A). Avec un certain nombre de recrues, il fut pris en charge par des sous-officiers du centre de transit, qui les acheminèrent vers un train militaire à destination de Rabat. Arrivé dans la capitale administrative du protectorat français, Roger dut encore « marcher pendant 40mn et en musique jusqu’au Camp Garnier » [4]. Il arriva au corps du Régiment le Dimanche 30 Novembre. Vue du camp Garnier et des hôpitaux (source : Delcampe) Le 1er R.C.A était un Régiment de cavalerie. Jusqu’en 1919, il avait été basé en Algérie. Depuis, il stationnait au camp Garnier [5]. Ce camp était une base à partir de laquelle des opérations pouvaient être lancées à l’intérieur du pays. Dans l'enceinte du camp, il y avait des baraquements bien alignés et une partie construite en dur, accueillant des hôpitaux [6] et des bâtiments administratifs situés en bord de mer. En 1924, le 1er R.C.A ne participait pas directement aux opérations de pacification qui se poursuivaient au Maroc. Il effectuait ce qu’on appelle dans le jargon militaire des services de place, à savoir des tournées de police et des escortes pour le compte du Résident général du Protectorat. Roger GUILLEMIN montant Ruban en 1925 à Rabat (source : Archives familiales) Dès l’arrivée au centre d’instruction de Rabat, Roger commença ses classes. Il reçut une formation qui consistait à apprendre la discipline militaire et à manier des armes, notamment un mousqueton [7], mais il s’agissait avant tout d’en faire un cavalier. Je suppose que Roger n’avait jamais monté à cheval, comme beaucoup d’autres conscrits. Jacques, dans son récit sur les GUILLEMIN-CARTON, nous a décrit son apprentissage : « Papa a du faire ses classes à Rabat et c’est probablement à ce moment qu’il fît du cheval […] il toucha son fameux Ruban dont il nous parla si souvent dans sa vie. Ce cheval n’était pas facile à manier, de plus Papa n’était pas très souple […] Il a dû faire différents exercices dont des courses. Il m’avait dit que son cheval Ruban courait très bien et qu’une fois le premier, il empêchait les autres de passer en les mordant. Papa n’en était [alors (ndla)] plus vraiment maître. ». Ruban devait être effectivement assez vorace. Ma belle-mère, Odile GUILLEMIN, m'a raconté qu'un jour, Ruban dévora toute une caisse d’oranges, à l'insu de son maître. Roger fut puni pour çà. Verso de la carte postale montrant Roger montant Ruban (source : Archives familiales) Roger continua ses classes tout le premier trimestre de 1925. Il alternait les exercices montés ou à pieds et apprenait à manier le mousqueton. Levé tôt, il devait s’occuper de Ruban avant de répondre à l’appel. Après les corvées du matin, il enchaînait l’après-midi les exercices, avant de retrouver sa chambrée, le soir venu. Malgré la fatigue, il écrivait à sa mère. Ainsi, le 9 mars, après une virée en ville, il est content d’apprendre à sa mère qu’il laisse pousser ses moustaches. Recto d’une carte postale du 1er Février 1925 montrant une section du 1er R.C.A à l’entraînement - la croix désigne l'emplacement du dortoir de Roger (source : Archives familiales) Roger fut nommé soldat de 1ère classe le 1er Avril. Mais il fut considéré comme « ayant un profil utile, hors combat. ». Était-ce lié à son manque de discipline ou s’était-il révélé trop piètre cavalier aux yeux de ses chefs ? Accompagner le Résident en tournée ou accueillir un dignitaire marocain à cheval demandait certainement une bonne maîtrise de sa monture. A moins que des instructions émanant du Ministre de la Guerre Charles NOLLET, n’aient indiqué au Maréchal LYAUTEY, qu’il fallait éviter d’exposer les conscrits sur l'Ouerrha, qui devenait un véritable front de guerre. Sur sa fiche matricule, il est écrit que Roger était musicien. Roger avait dû mentionner à l’Officier d’orientation qu’il jouait du violon et chantait en chorale. Il ne fut pas pour autant affecté à l’orchestre du Régiment mais, du fait de son poste de comptable dans le civil, il rejoignit l’Escadron Hors Rang du 1er R.C.A, c'est-à-dire les services administratifs. Le Brigadier Roger GUILLEMIN, responsable d'un magasin Guerriers Rifains pendant la guerre du Rif, entre 1921 et 1926 (source : Nord Africaines le Blog) Jusqu'en Avril 1925, la guerre du Rif n’avait signifié qu’escarmouches entre Français et Rifains. ABDELKRIM n’avait plus qu’un seul adversaire sérieux en la personne du Cherif Abderahmane DERKAOUI des Béni Zéroual. Le 12 avril, ABDELKRIM lança une attaque sur leur territoire. Les positions françaises furent assiégées. Le Maréchal LYAUTEY appela en renfort des troupes françaises d’Algérie pour renforcer ses propres troupes et tenta d'organiser la riposte. Les Berbères d’ABDELKRIM avaient récupéré beaucoup d’artillerie des Espagnols, mis en échec après la bataille de CHEFCHAOUEN. Et ils savaient l’utiliser. Courant Mai 1925, l’offensive d’ABDELKRIM menaça la ville de Fès. Le Maréchal LYAUTEY multiplia les demandes auprès du Gouvernement du Cartel des Gauches, pour qu’on lui envoie plus de troupes de métropole et du matériel lourd. Guerre du Rif : Un guerrier rifain devant un canon Krupp abandonné par les Espagnols dans le Rif oriental -photographie de presse Rol (source : Gallica) Mais le Gouvernement de Paul PAINLEVE commençait à douter de l’efficacité de la méthode dite de la « tache d’huile », employée par le Résident général, pour résoudre ce conflit. Fin Juin, rien ne semblait plus véritablement arrêter ABDELKRIM. En Juillet, LYAUTEY fut remplacé par le maréchal Philippe PETAIN. Et à la fin de l’été, 100 000 soldats étaient arrivés au Maroc pour renforcer les troupes françaises déjà présentes. Les Français, comme les Espagnols, employèrent des moyens matériels de plus en plus lourds contre les Rifains [8]. Guerre du Rif : Char Renault FT coincé dans un trou d’obus (source : Wikipedia) Roger était arrivé à l’E.H.R dans ce contexte de mobilisation générale. L’E.H.R d’un Régiment regroupait non seulement les services du personnel, mais aussi ceux liés à la logistique et à l’intendance. Roger fût affecté à cette dernière. Il devait travailler au ravitaillement [9] et fournir les colonnes de soldats avant leur départ en train vers Fès, situé au Sud de l'Ouerrha. Roger fut nommé Brigadier le 12 Mai 1925, tel que cela est noté sur sa fiche matricule. Il reçut le commandement de quelques hommes et d’un magasin. Il passa alors une grande partie de ses journées dans ce baraquement, ce qui ne le dispensait pas de continuer de s’occuper de son cheval Ruban tous les jours. Il devait en effet être prêt pour une mission d’escorte ou encore accompagner un convoi de ravitaillement. Roger GUILLEMIN à l'arrière plan et à droite sur la photo au dépôt des passagers de Casablanca (source : Archives familiales) A partir de Juillet, Roger fut de plus en plus sollicité. Les mouvements de troupe étaient très importants. Il y avait sans cesse de nouvelles recrues débarquant à Casablanca et il fallait organiser leur accueil au dépôt puis assurer leur ravitaillement. Il était non seulement responsable d'un magasin mais en outre, responsable de la caisse. Le soir venu, j'ai imaginé qu'il n'avait même plus le temps de rejoindre sa chambrée à la caserne. Il devait s’endormir sous une tente à proximité de son magasin, la tête remplie de chiffres. C'est peut-être dans ce contexte que sa vie fut mise en danger. Roger raconta en effet à son fils Jacques que « dormant dans une tente, un chien lui a sauvé la vie car un homme était venu de nuit avec un couteau. Le chien le réveilla et l’homme fût conduit en prison. » Jacques imagina que son père « avait fait les yeux doux à une fille » au cours d'une bordée en ville, créant des jalousies parmi les hommes. Personnellement, je ne pense pas que Roger avait alors beaucoup de permissions. J'ai imaginé que la caisse, même s'il ne dormait pas avec, avait excité la convoitise d'un soldat. Son agresseur avait profité de sa présence sous une tente pour tenter de la dérober sous la menace. Le Brigadier Roger GUILLEMIN est sermonné par son Colonel ABDELKRIM EL-KHATTABI en couverture du Time Magazine du 17 Août 1925 (source : Wikipedia) Peut-être à cause du surcroit de travail, Roger n’écrivait plus à sa mère. En Octobre, les troupes françaises et espagnoles avaient encerclé ABDELKRIM avec les tribus qui lui restaient fidèles. La presse internationale s’était saisie de cette « Opération extérieure française », devenue une véritable guerre. Le Président ABDELKRIM fit même la une du Times Magazine. Devant le nombre de victimes civiles et les exactions commises, les partis pacifistes sensibilisaient de plus en plus l’opinion. La guerre se déplaça sur le terrain diplomatique auprès de la Société des Nations. Comme, à la fin de l’année, Roger n’avait toujours pas donné de nouvelles, Mathurine s’inquiéta. Elle prit sa plume et écrivit directement au Colonel, Commandant le 1er Régiment des Chasseurs d’Afrique. Courrier adressé par Roger GUILLEMIN à sa mère avec le tampon du Colonel (source : Archives familiales) Je ne connais pas la teneur de son courrier. J’ai seulement imaginé que Mathurine ne devait pas mâcher ses mots. Roger devait être à son magasin, quand son Capitaine, Commandant l’E.H.R, l'appela. Ils se rendirent ensemble dans le bureau du Colonel. Jacques raconte : « Le Colonel [...] le sermonna et l'obligea à répondre [...] dans son bureau. Est-ce pour cette raison que le tampon du Colonel figure sur cette carte ? » [10]. En tout cas, Roger s’exécuta « séance tenante ». Madame LECOINTE reçut un courrier par avion. De toute façon, Roger n’était plus très loin de la fin de son service. Il fut nommé Maréchal des Logis, c'est-à-dire Sergent, le 25 Février 1926. Il lui restait trois mois à effectuer. Début Mars, la République du Rif était aux abois sur le plan militaire. Au même moment « Des négociations entre Rifains et Européens ouvrirent la voie vers une conférence pour [...] une solution pacifique au conflit. [...]. Un cessez-le-feu fut alors proclamé sur tous les fronts [...] » [11]. Le détail des « Campagnes » du matricule N°1383 (source : AD de la Seine Maritime) La trêve dura jusqu’au 7 Mai. Mais dès le 10 Mars, Roger avait quitté Rabat où on ne devait plus vraiment avoir besoin de lui. D'autre part, il avait accumulé un solde important de congés qu'il n'avait pas pu prendre pendant la durée de son service. Il quitta le Maroc par Casablanca et débarqua à Bordeaux. Suivant la formule consacrée, il fut « renvoyé dans ses foyers » Le 10 Mai 1926, il fut affecté dans la Réserve au 7ème Régiment de Chasseurs à cheval [12] . et reçut un certificat de bonne conduite. Le 26 Mai, ABDELKRIM capitulait sans condition et partit en exil à Madagascar. Je suppose que Roger avait déjà retrouvé sa mère depuis un bon moment et sans doute son poste de comptable à « Saint Yon ». Le détail des services et mutations diverses du matricule N°1383 (source : AD de la Seine Maritime) A suivre prochainement : Dans un prochain épisode, intitulé « Les GUILLEMIN-CARTON, dans l'entre-deux-guerres », nous verrons que Roger avait non seulement repris son travail mais qu’il multiplia les activités artistiques et culturelles à Sotteville. Par le biais de l’une d’entre elles, il fit la connaissance de sa future épouse, Suzanne CARTON. Notes de fin [1] Le recensement des appelés s'effectuait depuis 1913 à 19 ans au lieu de 20 précédemment, abaissant l'âge d'incorporation de 21 à 20 ans. [2] Baptisé MS ORANJE par la Koning Stoom Mij Company. [3] Casablanca fut rendu célèbre grâce à un film américain réalisé par Michael CURTIZ, sorti en 1942. [4] Témoignage inscrit par un anonyme sur une carte postale de 1916 représentant le camp GARNIER. [5] Le camp GARNIER avait été construit en Juillet 1911 pour les Goumiers, des troupes auxiliaires marocaines. Il avait été ensuite utilisé pour former des troupes, stocker des armes et des fournitures. [6] Dont l’Hôpital Marie FEUILLET, du nom d’une Infirmière major (1864-1912). [7] Sans doute un mousqueton BERTHIER, modèle 1916. [8] Dans l’ouvrage de référence de Vincent COURCELLE-LABROUSSE et Nicolas MARMIE sur « La guerre du Rif » -Ed Taillandier, il est écrit en page 159 que la Maréchal LYAUTEY avait sollicité « le 4 mai, l’envoi d’ypérite ». Ce jour-là, la Société des Nations lançait à Genève un protocole qui aboutit sur l’interdiction d’utiliser des armes chimiques et biologiques en temps de guerre. Ce qui n'empêcha pas les Français d'emboîter le pas aux Espagnols et d'utiliser cette arme chimique. [9] Comme nous le verrons, Roger GUILLEMIN fut versé dans la Réserve militaire et appelé 15 ans plus tard à s’occuper de l’intendance de son Régiment. [10] Je pense que le tampon du Colonel apparaissait sur tous les courriers expédiés par la troupe vers la Métropole. Les courriers devaient être vérifiés, voire censurés par le Bureau des renseignements avant expédition. [11] Extrait du Wikipedia sur la Guerre du Rif. [12] Le 7ème R.C relevait du 3ème Groupement de cavalerie de Compiègne.

  • La jeunesse de Roger GUILLEMIN (1904 - 1990) à Sotteville-lès-Rouen

    Roger GUILLEMIN vers 1908 (source : Archives familiales) Préambule Dans les articles précédents, nous avons vu comment Mathurine GUILLEMIN quitta sa Bretagne natale pour la grande ville industrielle de Rouen. A la mort de son mari Joseph LECOINTE, elle devint propriétaire d'un café sur la Rive gauche de la capitale normande. Elle confia alors « ses affaires d’argent et de succession » à un voisin, Maître Gabriel LECOINTE, huissier de justice. Ils avaient tous les deux 30 ans. Au printemps 1904, Mathurine se retrouva enceinte de « leur rapprochement ». Gabriel était déjà marié. Sans doute pour faire taire d'éventuelles rumeurs, Mathurine dut déménager. Peu de temps après, elle accoucha d’un petit garçon qu’elle prénomma Roger. Dans ce nouveau chapitre, nous allons découvrir la jeunesse de Roger GUILLEMIN à Sotteville-lès-Rouen où sa mère avait fait construire avec son héritage. Roger, que Mathurine avait placé en nourrice, la rejoignit bientôt dans cette banlieue ouvrière de Rouen.. Roger GUILLEMIN, « fils naturel non reconnu... » Roger vit le jour le 28 Décembre 1904 au 206, route de Dieppe à Notre Dame de Bondeville, située à côté de Rouen. C’était le domicile d’une sage-femme, Madame JOUEN, née Françoise DUFOUR. Elle officiait là depuis des années [1]. Après avoir « pratiqué l’accouchement » et en l’absence du père, Françoise JOUEN alla déclarer l’enfant le lendemain à la Mairie. Mathurine ne pouvant encore se relever, l’enfant fut déclaré à l’Etat-civil « fils naturel non reconnu de Guillemin Marie Mathurine » en présence de deux témoins. Acte de reconnaissance de Roger Henri GUILLEMIN du 07 Janvier 1905 (source : AD Seine Maritime – ND de Bondeville) Quelques jours plus tard, le 7 Janvier 1905, Mathurine put se présenter elle même à la Mairie pour reconnaître son fils. En présence de la sage-femme et d’un autre témoin, elle lui donna alors officiellement les prénoms de Roger Henri et son nom de naissance, à savoir GUILLEMIN. Son père « biologique » [2], Gabriel LECOINTE, était déjà marié et avait une situation professionnelle auprès des Tribunaux qui ne lui permettait sans doute pas de voir un scandale éclater. « Il ne reconnut jamais l’enfant », nous a dit Jacques dans son récit sur les GUILLEMIN-CARTON. De toute façon, la loi, au travers du Code Civil, protégeait la famille légitime. Roger ne pouvait tout simplement pas être reconnu légalement par le père adultère [3]. Sur l’acte de reconnaissance enregistré à Notre Dame de Bondeville, Mathurine, alors âgé de trente ans, se déclara « sans profession ». J'en ai conclu qu’elle avait déjà cédé le café du 121, rue Lafayette qu'elle avait exploité jusqu'à sa grossesse. Je n’ai pas pu retrouver le document notarié précisant la date de vente de ce commerce, mais on peut supposer que Mathurine se mit en quête après la naissance de son fils, d’une nouvelle activité qui lui permette de le prendre en charge. « A partir de 1905, Grand-mère s’occupa de placer son argent. » a écrit Jacques. Pendant ce temps, Roger fut placé chez une nourrice à La Vaupalière, « au croisement de 2 routes, une petite maison que Papa m’a montrée lors d’une promenade en vélo », nous a précisé Jacques. On ne sait pas pendant combien de temps il resta en nourrice, mais un beau jour, Mathurine vint le reprendre dans cette petite commune du Nord de Rouen. Roger traversa pour la première fois la Seine, peut-être sur le pont transbordeur qui reliait les deux rives depuis la fin du XIXème siècle. Le tramway place de la Liberté à Sotteville-les-Rouen (source : Sotteville au fil du temps) De là, il prit avec sa mère le N°3 de la Compagnie des Tramways de Rouen, passa, sans s’en rendre compte, sous les fenêtres du domicile de son père, au 30 de la rue Pavée et emprunta la rue de Paris qui partait du centre de la commune de Sotteville-lès-Rouen vers Saint Etienne de Rouvray. Il descendit avec sa mère à Quatre-Mares. C'était alors le terminus du tramway. Marie Mathurine emmena ensuite Roger jusqu'à son nouveau domicile. Sotteville-lès-Rouen vers 1910 L’origine probable du nom de Sotteville serait le rapprochement de deux mots : « villa » signifiant en latin « exploitation agricole » et « Sóti » le nom d’origine Viking du fondateur de cette ferme. Le fait est que l’activité de Sotteville, jusqu’au début du XIXème siècle, était essentiellement agricole. La Section A de l’Atlas cantonal montre d'ailleurs de grandes étendues de labours autour du hameau de Quatre-Mares. Le Hameau de Quatre-Mares sur l’Atlas cantonal section A de Sotteville (source : AD Seine Maritime – 3P4-832 Cadastre) Dès la fin du XVIIIème siècle, l’industrie avait fait son apparition avec quelques ateliers textiles, près d’un ancien couvent de Sotteville [4]. Mais c’est l’inauguration du chemin de fer au milieu du XIXème siècle qui permit au bourg de s’étendre. Ateliers de la Compagnie & de MM. Buddicom & Cie. d’après Adolphe Maugendre–1851 (source : © CCGPF Fonds cheminot) L’une des premières grandes lignes mises en service en France fut la « Paris-Rouen », en 1847. Elle desservait depuis Paris-Saint Lazare la première gare de Rouen, celle de Saint Sever. Ce terminus concentra à Sotteville des installations d’entretien, de réparation et de construction ferroviaire, notamment les ateliers BUDDICOM. Dans la deuxième moitié du XIXème siècle, on construisit une gare de triage puis les ateliers « Quatre-Mares » pour étendre ces activités. Du coup, Sotteville se développa le long de l’ancienne voie romaine qui joignait le centre du bourg à Saint Etienne de Rouvray. Cette voie devint la rue de Paris. Les industries gravitant autour du ferroviaire attirèrent des ouvriers de tous corps de métier. Un certain nombre de cités ouvrières virent le jour le long de cet axe. Le café-épicerie « LECOINTE » au coin de la rue Victor Hugo et de la nouvelle rue vers 1910 (source : Archives familiales) En 1905, la ville atteignait déjà le hameau des Quatre-Mares. La cité Thuillier situé en amont du hameau, s’ouvrait encore sur un bout de campagne. Des labours étaient à vendre. Sans doute bien conseillée sur l'emplacement et peut-être aussi aidée financièrement par Gabriel LECOINTE, Marie Mathurine choisit de faire construire un ensemble de maisons à l’extrémité de cette cité. Les bâtiments furent construits en briques rouge et blanche sur un étage et couverts en ardoises avec des combles aménagés. Ils donnaient principalement sur la rue Victor Hugo, parallèle à la rue de Paris. Ils accueillirent le nouveau café-débit de Mathurine et deux logements accolés, joignant à droite la rue de la Cité Thuillier. De l’autre côté du commerce portant le nom de « LECOINTE », elle fit construire dans une ruelle perpendiculaire, sa propre maison avec un petit jardin. La maison de Monsieur et Madame AUSSY (source : Archives familiales) C’est sans doute à cette époque que Mathurine alla chercher son fils à La Vaupalière. Jacques nous a rapporté que « des voisins, Monsieur et Madame Aussi, aidaient Grand-mère pour la construction et s’occupaient de Papa qui n’était plus en nourrice. » Armand AUSSY et son épouse Mathilde habitaient au 379, rue Victor Hugo, c'est-à-dire une grande maison bourgeoise, juste en face du café de Mathurine. Monsieur AUSSY était rentier. On dirait aujourd’hui retraité. Tous deux étaient originaires de Manneville. Roger « fût gâté par Madame Aussi qui était une très brave dame que j’ai moi-même connue petit, j’étais très souvent chez elle avec Maman […] les voisins de Grand-mère pensaient que Papa était le fils de Monsieur Aussi, tellement il s’en occupait.» ajouta Jacques. Bientôt, d’autres maisons furent construites dans le prolongement de celle de Mathurine. Ce qui était au début une quasi impasse devint petit à petit une vraie rue, parallèle à la rue de la Cité Thuillier. En 1910, il y eut inauguration. Mathurine ayant ouvert la rue, le Conseil municipal donna à cette rue nouvelle le nom de Roger LECOINTE. On s'interroge toujours aujourd'hui sur le choix du patronyme. « On donna à cette rue le nom de Roger, prénom de Papa, et de Lecointe, le nom de mariage de Grand-mère. A moins que ce soit le nom que Papa aurait dû porter », écrivit Jacques. Dans son récit, il ajoute : « L’inauguration a eu lieu le 3 Août 1910, comme en témoigne une plaque remise à Grand-mère ce jour-là. » La rue Roger LECOINTE (source : Archives familiales) Roger GUILLEMIN pendant la Grande guerre Ouvriers sortant des Ateliers des Chemins de fer de l’Ouest–ex Buddicom (source : Sotteville au fil du temps) Les voisins de Mathurine et de Roger n'étaient pas tous rentiers, comme les AUSSY. Il y avait beaucoup d'employés de l'Etat, travaillant aux Ateliers des Chemins de fer de l'Ouest [5]. Sotteville, l’ancienne bourgade agricole de 4 000 habitants, était devenue au début du XXème siècle, une ville « cheminote » de 30 000 habitants. Certains parmi eux, avaient créé une coopérative : « La Solidarité Sottevillaise » [6]. Ils ouvrirent au début du XXème siècle des magasins, où on trouvait des produits alimentaires à prix intéressants. Malgré le développement de ces coopératives ouvrières, Mathurine continua de développer son propre commerce. Ce qui fait qu’elle était à la tête d'un café-épicerie-mercerie avant le déclenchement de la Grande guerre. J’imagine que le soir, après le travail, les cheminots devaient consommer autant que les artisans du textile qu’elle avait côtoyés autrefois à Saint Sever. A gauche de la photo, Roger et sa mère posent devant l’entrée du café-débit « LECOINTE ». Les autres personnages n’ont pas pu être identifiés (source : Archives familiales) Dans cet environnement ouvrier gagné par les idées socialistes [7]. Mathurine avait conservé son éducation catholique bretonne. En attendant d’avoir une église à proximité de chez elle [8], j’ai imaginé qu’elle prenait le tramway les Dimanches matin et emmenait Roger à la messe à l’église de l’Assomption situé au centre de Sotteville. Il lui arrivait de pousser jusqu’à l’église Saint Sever, son ancienne paroisse. C’était peut-être l’occasion pour elle de croiser le père de Roger, comme Odile GUILLEMIN me l’a raconté. Petit, Roger passait un peu de temps dans la cour qui donnait sur l’arrière des immeubles du 121, rue Lafayette et du 30, rue Pavée. De là, son père pouvait le voir grandir. Le Groupe scolaire des Quatre Mares construit au milieu des champs (source : Sotteville au fil du temps) Lorsqu’il eut l’âge d’aller à l’école, Mathurine l’inscrivit à l’école BAYARD. Ce n’était pas un établissement public, mais dit « libre ». Cette appellation avait été donné aux écoles privés, pour la plupart catholiques, après la mise en application de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905. Il faut dire qu’en 1910, il n’y avait pas encore d’école communale dans le quartier des Quatre-Mares. Il fallut attendre 1915 pour que l’Etat fasse construire au milieu des champs le « Groupe scolaire des Quatre Mares ». Ce groupe devint à la fin de la guerre l’Ecole Jean JAURES [9] pour garçons et filles. Roger GUILLEMIN en communiant-Juin 1915 (source : Archives familiales) Roger avait alors 10 ans. Il parcourait tous les jours de la semaine 800 mètres aller et 800 mètres retour à pieds pour gagner son école, situé « près de la Gendarmerie », précise Jacques dans son récit. Après tout, ce n’était pas grand-chose, comparé aux deux fois trois kilomètres que sa mère avait dû faire quotidiennement dans sa jeunesse, pour apprendre à lire, écrire et compter à Loyat. En 1915, Roger avait bientôt fini ses classes de primaire. En Juin, il fit sa première communion [10]. Sur son costume de communiant, on peut voir une fleur de lys sur sa manche. Ce qui en dit long sur les idées conservatrices de son école. En Juin 1915, la guerre avait déjà presqu’un an. La clientèle du café-débit n’était plus la même. La plupart des cheminots étaient partis au front et ils avaient été remplacés dans les rues par un flux continu de soldats, surtout anglais. Une fois débarqués du Havre, les « Tommies » prenaient le train et transitaient parfois dans des camps installés autour de la gare de triage de Sotteville, notamment vers le viaduc d’Eauplet, dit « Pont aux Anglais ». Lorsqu'ils étaient en permission, j'ai imaginé que le café-débit de Mathurine remplaçait dans leur coeur leur « pub anglais ». En tout cas, Roger du haut de ses 10 ans, ne semblait pas porter nos alliés dans le sien. D’après Jacques, Roger répéta cette phrase jusqu’à la fin de sa vie : « les Anglais ne font tout comme personne et rien comme tout le monde. » Le « Pont aux Anglais » en bas à droite de la carte (source : Rouen-histoire) Vers la fin de la guerre, Roger suivit des cours complémentaires à l’Association BELLEFONDS, au 161 de la rue Beauvoisine sur la Rive droite de la Seine, à Rouen. C’était un ancien établissement catholique qui avait été tenu par les Frères des Ecoles chrétiennes. Après 1905, leur collège s’était reconverti en Association familiale. Elle accueillait et hébergeait les jeunes gens qui venaient à Rouen pour faire des études. Pour y aller, Roger devait prendre la ligne N°3 jusqu"au terminus de l’Hôtel de Ville. La rue Beauvoisine était à deux pas. J’ai imaginé qu’il était demi-pensionnaire. De son foyer, Roger entendit sûrement les cloches de la Cathédrale sonner [11] le Lundi 11 Novembre 1918. Roger allait bientôt avoir 14 ans, lorsque l’Armistice fut proclamé. . Jacques raconte dans son récit qu’il ignore quels diplômes son père put obtenir. Il ajoute : « Papa devait bien apprendre mais était déjà têtu voire coléreux ! ». Son père, nous dit-il, apprit à jouer du piano et surtout du violon. « Il prit aussi des cours de chant et devint un bon ténor , ce qui lui permit plus tard de faire partie de la maîtrise de St Vincent-de-Paul », église qui se construisit en 1929 à côté de la rue Lecointe à Sotteville. « Il se produisait lors de pièces de théâtre ». Peut-être que Roger avait été attiré par ces activités culturelles au sein de l’Association Bellefonds. Dès 1921, cette dernière créa une société théâtrale amateur : le Groupe artistique de Bellefonds (GAB) [12]. Pendant 15 ans, le GAB se produisit sur différentes scènes rouennaises, notamment dans le cinéma tout proche Beauvoisine. On fit même venir à Bellefonds des acteurs en vogue comme le comique Victor BOUCHER. Roger répéta-t’il dans cette troupe ? Voulait-il se lancer dans cette voie ? Sa mère qui avait du caractère, ne devait pas être de cet avis. Il allait avoir 16 ans. Il dut partir travailler et apprendre à gagner sa vie, comme sa mère l’avait fait au même âge. Le recensement de 1921 Après la « Victoire » [13], Mathurine vendit son commerce. Elle se retira dans sa maison du 2, rue Roger LECOINTE. Il fallut attendre 1921 pour que sa rue : « la Rue nouvelle », apparaisse dans un recensement [14]. La guerre était passé par là, mettant en suspens les recensements de population, comme beaucoup d’autres évènements administratifs de la vie d’une commune. Les agents municipaux avaient, comme tous les hommes, été mobilisés pendant quatre ans. L’Etat, d’une façon générale, n’avait tout simplement pas eu les moyens logistiques, de mener une opération aussi lourde, pendant toute cette période. En 1921 donc, La rue LECOINTE ne portait toujours pas officiellement son nom de baptême [15]. La « rue nouvelle »-Extrait du recensement de 1921 à Sotteville-lès-Rouen (source : AD Seine Maritime 6M 621 p 700) L’autre information intéressante dans le recensement de 1921, apparaît dans la colonne profession. Roger y est déclaré comme « employé chez Levivier ». LEVIVIER était-il le nom de l’atelier de bijouterie où Roger trouva un premier travail ? Avec d’ailleurs quelle qualification ? « Grand-mère le retira de ce métier trop salissant », nous dit Jacques. Le portail d’accès à la « Maison de Quatre Mares Saint Yon » à Sotteville-lès-Rouen (source : Centre hospitalier du Rouvray) Roger avait adopté le vélo pour aller travailler. Mais « un jour, il passa sous une carriole à chevaux ; il s’en est sorti indemne mais son vélo avait bien souffert ». Etait-ce en allant travailler à la Maison de Santé départementale, encore appelé « Maison de Quatre Mares Saint Yon » à Sotteville [16] ? Roger y avait trouvé un poste dans des bureaux. « Etait-ce avant le régiment ou après ? » s’interroge Jacques. En 1924, Roger fêta ses 20 ans. Suivant un rite alors bien établi sous la IIIème République, Roger se présenta au bureau de conscription de Rouen Sud. A suivre prochainement : Dans un prochain épisode, intitulé « Roger GUILLEMIN, cavalier au 1er Régiment des Chasseurs d'Afrique », nous verrons le parcours militaire que Roger effectua de 1925 à 1926. Notes de fin [1] Sur le recensement de 1901, elle est déclarée comme sage-femme. [2] La notion de père biologique utilisé ici est anachronique. En 1905, il n’existait tout simplement pas de preuves biologiques. Celles-ci apparurent à partir des années 1950. La biologie devint un principe juridique en France avec la loi du 3 Janvier 1972 sur la filiation. [3] l’enfant naturel adultérin, c'est à dire né d’une relation où l’un des parents est marié, ne pouvait tout simplement pas être reconnu légalement par le parent ayant commis l’adultère. Il fallut attendre la loi du 3 Janvier 1972 pour que les droits des enfants naturels s’améliorent, notamment en matière de succession. L’égalité complète n’arrivera qu’en 2005 avec la disparition juridique des catégories enfant légitime / enfant naturel. [4] Celui des Capucins datant de 1597. Il fut vendu comme bien national à la Révolution. [5] Les ex-ateliers BUDDICOM qui avaient été depuis longtemps rachetés par la Compagnie des Chemins de fer de l’Ouest, étatisée en Janvier 1909. [6] Les activités de cette coopérative s’étendirent bien au-delà des limites de la commune de Sotteville, et en 1927 elle prit le nom d’ « Union des coopérateurs de Normandie » : les COOP. [7] Sotteville élit le deuxième maire socialiste de France en 1912. [8] L’église Saint Vincent de Paul proche de la rue Roger Lecointe ne fut construite qu’en 1929. Une chapelle provisoire avait été bâtie en 1920. [9] Jean JAURES était passé à Sotteville en 1912, sans doute pour soutenir le futur maire de la cité. [10] Le décret « Quam singulari » promulgué par le pape Pie X en 1910, abaissa l’âge de la première communion à environ 7 ans (âge de raison). La plupart des enfants firent ensuite leur Communion solennelle (ou grande communion) entre 12 et 13 ans, marquant une confirmation de la foi après le catéchisme. Apparemment, ce ne fut pas le cas de Roger [11] Le carillon de la tour Saint Romain ne date que de 1920. [12] Voir l’ouvrage Rouen sous la IIIème République : Politiques et pratiques culturelles -Chapitre IV (PUF) p 229-291 [13] 20 ans après, l’Europe était à nouveau en guerre. [14] Le dernier recensement datant de 1906 était antérieur à l’arrivée de Marie Mathurine à Sotteville. Celui de 1911 n'apparaît pas dans les Archives départementales. [15] Il fallut attendre le recensement de 1926 pour que la rue Roger LECOINTE soit mentionnée avec son nom. [16] L’hôpital du Rouvray avait été fondé par les Frères des Ecoles Chrétiennes au XVIIIème siècle. C’était alors un « pensionnat de force » destiné aux jeunes aliénés. Au XIXème siècle, l’hospice fut divisé en deux parties distinctes. La partie nommée « Quatre-Mares » était dédiée aux hommes.

  • L'héritage de Marie Mathurine GUILLEMIN (1874 - 1957)

    Marie Mathurine GUILLEMIN (source : Archives familiales) Préambule Dans le précédent article , nous avons vu comment Marie Mathurine GUILLEMIN migra du bourg de Loyat dans le Morbihan, vers Rouen à la fin du XIXème siècle. Nous allons découvrir ici, comment elle passa de la Rive droite bourgeoise, où elle était domestique, à la Rive gauche de Rouen, où elle devint propriétaire et rentière. Les circonstances de la vie l'aidèrent, mais Mathurine profita aussi d'une opportunité qui la mit à l’abri du besoin. Grâce à quelques recherches aux Archives de Rouen, j’ai reconstitué son parcours depuis 1897 jusqu’en 1904, date de naissance de son fils unique, Roger, le grand-père maternel de mon épouse, Béatrice. Ce deuxième épisode, intitulé « L’héritage de Marie Mathurine GUILLEMIN », démarre par l’histoire de la famille de son futur mari, Joseph Eugène LECOINTE. Les LECOINTE de Déville-les-Rouen Indienneur imprimant un tissu à la main. (source : Wikipedia) La famille de Joseph LECOINTE était originaire de Saint Pierre-de-Manneville, dans le canton de Canteleu, situé à l’Ouest de Rouen. Au début du XIXème siècle, son grand-père, André LECOINTE, y était journalier. Il trouva un complément à ses revenus saisonniers, en se faisant embaucher dans une des nombreuses fabriques de textile qui s’implantaient alors dans la vallée du Cailly. Il devint ouvrier teinturier à Canteleu. Il mourut en 1843, laissant sa veuve, blanchisseuse de son état, avec quatre grands enfants, dont trois garçons. Deux d’entre eux trouvèrent facilement du travail dans des manufactures d’indiennes qui s'étaient installées au Nord de Rouen à la fin du XVIIIème siècle. Le troisième, Benoist Hyacinthe, quitta l'industrie du textile [1] . Il devint garçon de magasin puis représentant de commerce. L’histoire ne dit pas dans quelle branche, mais il s’installa à Déville-les-Rouen située également au bord du Cailly, avec son épouse Apolline, née LEBRET. Vue sur une ancienne manufacture à Déville-les-Rouen - non datée (source : Geneanet) Les LECOINTE de Déville-les-Rouen eurent trois enfants : deux garçons et une fille. L’aîné, Auguste Hyppolite, devint comptable. Il migra sur Paris. Sa sœur puînée, Apolline Ludivine, exerça le métier de couturière, comme sa mère, jusqu’à son mariage. Enfin, le benjamin n’était autre que Joseph, le futur mari de Mathurine GUILLEMIN. Pour mieux comprendre le parcours de Joseph, il nous faut d'abord parler de sa sœur, Apolline. A l’âge de 28 ans, elle dit « oui » à un certain Pierre Prosper VALLEMONT et l'épousa le 2 Mars 1878,. Ce Monsieur avait 17 ans de plus qu’elle. Il était originaire de Morsan, dans l’Eure, où il était né en 1833. Il avait tenu un café à Lisieux avec sa première épouse, dont il eut un fils. Après le décès de celle-ci en 1875, il s’installa à Rouen avec son frère aîné, prénommé Tranquille, et devint « débitant de liquides », au N°7 de la rue Saint Sever. Il faut savoir qu’à la fin du XIXème siècle, un « débitant de liquides » ou « limonadier » désignait le commerçant servant dans un café-débit, des boissons qui pouvaient être non alcoolisées ou alcoolisées, parfois accompagnées de petits plats. On parlerait aujourd’hui de bar à vins. Tonneaux attendant d’être débarqués sur les bords de Seine à Rouen (source : Visites photographiques-Rouen) Le 7 de la rue Saint Sever n’était pas très loin du futur pont Boieldieu qui allait bientôt relier les deux rives de la Seine. Les frères VALLEMONT étaient donc à deux pas des quais, où transitaient les tonneaux de vins venant notamment de Bourgogne, via Paris. Ils n’avaient pas beaucoup de trajet à faire pour s’approvisionner auprès des grossistes. Les VALLEMONT stockaient ainsi le minimum de marchandises dans leur réserve, ce qui leur permettait de gagner de la surface pour accueillir les chalands. Les habitués devaient être des dockers finissant leur poste de travail, des ouvriers ou de petits artisans débarquant le matin de la gare de Saint Sever tout proche, pour embaucher dans les ateliers de textile du faubourg. Les café-débits ne manquaient pas dans le quartier. Mais la demande était aussi importante. Ce qui fait que les bien nommés Prosper et Tranquille rêvèrent bientôt d’adjoindre à leur café, une épicerie. Seulement, pour attirer les ménagères, il leur fallait trouver une gérante. Le 2 Mars 1878, Prosper VALLEMONT épousa Apolline LECOINTE. La future gérante du café-épicerie avait demandé à son petit frère Joseph d’être son témoin. Joseph avait alors 25 ans et il effectuait son service militaire. Arbre d’ascendance de Joseph Eugène LECOINTE (source : Geneatique) Joseph LECOINTE et sa soeur Apolline Joseph Eugène LECOINTE, au 3eme Régiment de Cuirassiers en 1875 (source : image générée par l’IA) Joseph LECOINTE était né le 17 Avril 1853 à Déville-les-Rouen. Au moment du tirage au sort en 1873, il habitait chez sa mère, devenue veuve, et travaillait comme ouvrier tapissier. Sur sa fiche matricule, il est décrit comme ayant une taille de 1 mètre 78. Il a les cheveux et les sourcils blonds, les yeux bleus, un visage ovale, le nez et la bouche moyenne, enfin le front et le menton ronds. Son niveau d’instruction est de 2, ce qui le classe comme ayant au moins suivi l’enseignement primaire. Joseph fut considéré comme bon pour le service et partit au 3ème Régiment de Cuirassiers pour cinq ans [2] . Au moment du mariage de sa sœur, il attendait son envoi dans la Réserve. Je l'ai imaginé assistant aux noces dans son bel uniforme de Cuirassiers, ce qui, avec sa taille assez grande pour l’époque, lui donnait sans doute une belle prestance. En Juillet 1879, Joseph passa dans la Réserve de l’Armée . Il indiqua à l’Administration militaire résider au N° 38 rue Orbe, à Rouen. C'était sur la Rive droite où il avait repris son métier d’ouvrier tapissier. Il n’apparaît plus à cette adresse sur le recensement de 1881. Et pour cause ; Joseph habitait maintenant avec sa sœur Apolline et leur mère au 21, Boulevard Beauvoisine sur la Rive gauche, dans un logement dont Apolline avait récemment hérité. Acte de décès de Pierre Prosper VALLEMONT du 2 Avril 1881 à Rouen (source : AD Seine Maritime ) Apolline VALLEMONT venait de perdre son époux le 2 Avril 1881, trois ans à peine après son mariage. On ne saura jamais comment Prosper VALLEMONT mourut. On sait seulement qu’il avait réalisé son rêve de devenir propriétaire d’un café-épicerie et qu’il trépassa à son domicile. Il laissait sa veuve sans descendance, mais pas sans héritage. Extrait du contrat de mariage VALLEMONT-LECOINTE passé devant Maître LE BERTRE le 28 Février 1878 (source : AD Seine Maritime- 2 E 35/114) Le contrat de mariage que Prosper avait passé le 23 Février 1878 avec sa future épouse, devant Maître LE BERTRE à Déville-les-Rouen, prévoyait le régime « dotal ». Par ce régime, Prosper apportait à son épouse «  un quart en pleine propriété » des biens qu'il avait acquis avant mariage et tous les acquêts au cours de leur union. Elle hérita d'un huitième du café-épicerie que feu son mari avait avec son frère Tranquille et d’un quart des autres biens que Prosper avait acquis avant mariage. Le reste allait à son fils. Je n’ai pas pu consulter l'inventaire, mais Apolline ressortit certainement de ce bref mariage beaucoup plus riche qu’elle n’était auparavant [3] . Avec son pécule, la petite couturière à façon de Déville les Rouen hébergea pendant plus de dix ans son frère et sa mère au 21, Boulevard Beauvoisine. Sa mère devint la cuisinière du café-épicerie, dont Tranquille resta le patron. Quant à Joseph, il continua de faire le trajet par le pont Corneille , pour rejoindre un atelier de tapissier de la Rive droite. J'ai imaginé que pour payer un loyer à sa soeur, il aidait en plus le matin ou le soir, Tranquille, dans l'approvisionnement du N°7 de la rue Saint Sever. Les LECOINTE au N°21, Bld Beauvoisine à Rouen -Extrait du recensement de 1881 (source : AD Seine Maritime 6 M 325 page 40 sur 842) Acte de décès d’Apolline LEBRET, veuve LECOINTE au N°121, rue Lafayette à Rouen (source : AD Seine Maritime) En 1893, la situation des LECOINTE changea à nouveau. Le premier Août, Apolline LECOINTE, née LEBRET, décédait au 121, rue Lafayette à Rouen. Joseph, accompagné de Tranquille déclara que sa mère était décédée chez elle. En fait, d'après les documents que j'ai pu consultés, sa soeur était devenue propriétaire de ce nouveau débit de liquides, situé à deux pas de l'église Saint Sever, quelque temps avant la mort de sa mère, Elle avait dû vendre quelque temps avant, le logement du 21, Boulevard Beauvoisine et cédé sa part dans le café du 7, rue Saint Sever à son beau-frère. Avec son capital, elle avait alors acheté ce nouveau café. Elle entraîna dans son sillage sa mère. Quant à son frère, il est possible qu'il ait trouvé un autre logement plus proche de son lieu de travail, de l'autre côté de la Seine. Entre deux recensements Sur le recensement suivant de 1896, Joseph n’est pas enregistré au 121, rue Lafayette. Sa soeur y est déclarée comme « chef » du débit de liquides. Elle est assistée d'une certaine Marie VALLET, domestique. Appoline « VALMONT » au N°121, rue Lafayette à Rouen -Extrait du recensement de 1896 (source : AD Seine Maritime 6 M 434 page 328 sur 752) Au début de l’année suivante, Apolline qui n’avait que 46 ans, décéda à son tour. Joseph déclara son décès le 22 Janvier 1897 à la Mairie, en compagnie de l’omniprésent Tranquille VALLEMONT. Comme elle n'avait pas eu d'enfants, Joseph devint le seul héritier. Il fit valoir ses droits auprès de l’Administration. L’actif de cession comprenant le fonds de commerce du café et les marchandises fut estimé à 6 927 francs [4] . A cela s’ajoutait un livret de la Caisse d’Epargne de Rouen d’un montant de 1 506 francs. Joseph dont le salaire journalier d’ouvrier tapissier avoisinait peut-être les 8 francs par jour, se retrouva du jour au lendemain propriétaire et rentier. Acte de décès d’Apolline Ludivine LECOINTE, veuve VALLEMONT au N°121, rue Lafayette à Rouen (source : AD Seine Maritime) Sur l’acte de décès de sa soeur, on peut lire aussi que Joseph habitait au 64, rue des Carmes à Rouen. Cette rue est située sur la Rive droite, à proximité de la Cathédrale. Après recoupements, j'ai estimé qu'il avait élu domicile à cet endroit. entre deux recensements, possiblement juste après celui de 1896. Et plus exactement après le 29 Mars de cette année-là. Le mariage de Marie Mathurine GUILLEMIN En effet, d'après les listes nominatives du recensement de 1896, conservées aux Archives départementales, «  les personnes mentionnées [ sur le recensement - ndla ] sont celles présentes dans le foyer la nuit du 29 mars 1896.  ». Ni Joseph, ni Marie Mathurine ne figurent au 64, rue des Carmes à cette date. Extrait du contrat de mariage LECOINTE-GUILLEMIN passé devant Maître DARRE le 18 Février 1897 (source : AD Seine Maritime-2 E 34/176) Mais, je pense qu'ils se connaissaient déjà depuis un moment, J'ai imaginé qu'ils s'étaient rencontrés sur les quais de la Rive Gauche. Je ne sais pas ce qu’il en fut de leurs sentiments réciproques. Ce qui est sûr, c'est qu'après le décès d’Apolline, ils étaient déjjà suffisamment en confiance pour que Joseph propose le mariage [5] à Mathurine, de 21 ans sa cadette. Dès le 18 Février, c'est-à-dire un jour après avoir obtenu l’estimation du fonds de commerce, Joseph signait un contrat de mariage avec elle, devant Maître DARRE, notaire à Darnétal. Le mariage devait avoir lieu «  incessamment à la mairie de Rouen  ». Extrait du livret de famille de Marie Mathurine et Joseph Eugène LECOINTE (source : Archives familiales) Mathurine et Joseph se présentèrent devant Monsieur le Maire le 9 Mars suivant. Mathurine se déclara sans profession. Joseph n’habitait plus au 64, rue des Carmes, mais occupait déjà le 121, rue Lafayette, comme limonadier. En revanche, Mathurine déclara habiter au 64, rue des Carmes. On peut raisonnablement penser qu'elle partageait ce logement avec Joseph avant le décès de sa soeur. On ne peut de toute façon que fantasmer sur leur situation avant mariage. Ce qui importe, c'est que Mathurine saisit l’opportunité de quitter pratiquement du jour au lendemain, sa condition de domestique, en acceptant l'offre de Joseph. Les futurs époux adoptèrent pour base de leur union, le régime de la communauté aux acquêts. Une convention de mariage prévoyait en outre que Mathurine aurait «  l’usufruit de l’autre moitié revenant à la succession de son mari avec dispense de la caution et d’emploi  ». La future épouse apporta des vêtements, une montre et des bijoux pour une valeur de 1 500 francs, soit l’équivalent de trois années de son salaire de domestique [6] . J'en ai conclu que notre bretonne devait travailler depuis quelques années déjà, pour s'être constituée une telle dot. Quant à Joseph, il apporta en plus du fonds de commerce déjà estimé, la somme de 3 000 francs, et des obligations pour une valeur de 4 560 francs. Et il n’était pas endetté. Les époux emménagèrent au dessus du café au 121, rue Lafayette. Le 121, rue Lafayette Les premiers temps, je pense que le couple géra le café sans aide. Le logement attenant devait être suffisamment grand pour accueillir un enfant. Mais les années passèrent et il n'en vint pas. Les LECOINTE recrutèrent une cuisinière. Elle apparaît sous le nom de Marguerite DERENNE sur le recensement de 1901. Mathurine se déclare sans profession, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’était pas présente, faisant attention aux habitués et tenant aussi le tiroir caisse. Les trois occupants du 121, rue Lafayette à Rouen en 1901 (source : AD Seine Maritime 6 M 485 page 388 sur 822) Le magasin Camille Goubert, café-débit avant la guerre de 14-18, à l’angle des rues Lafayette et Pavée, vers 1918 (source : Histoire de Rouen en 800 photographies par Guy PESSIOT) Le 121, rue Lafayette faisait l’angle avec la rue Pavée qui partait vers Sotteville. Juste de l’autre côté de la rue Pavée, le N° 123 était occupé par un autre café-débit qui faisait aussi l’angle [7] . J’ai supposé que les deux établissements se valaient en surface et devanture, ne se distinguant que par leur enseigne. Vu leur situation, les deux commerces n’étaient pas de trop pour accueillir les Dimanche une clientèle masculine bourgeoise, qui s’encanaillait pendant que ces dames allaient à l’église Saint Sever. Le reste de la semaine, il y avait toujours du monde de passage pour « s’en jeter un petit » [8] , d’un côté ou l’autre de la rue, en attendant le tramway de la « C.T.R » [9] Un premier tram récemment électrifié, passait devant l'église Saint Sever en direction du Champ de courses, et un autre filait vers le terminus de Sotteville, en empruntant la rue Pavée. La rue Lafayette vers 1897 – Au premier plan, les rails du tram électrifié, au fond, l’église Saint Sever (source : Histoire de Rouen en 800 photographies par Guy PESSIOT) L'héritage de Marie Mathurine GUILLEMIN On ne mourrait pas très âgé chez les LECOINTE. Malgré une bonne constitution constatée au moment de son service militaire, Joseph LECOINTE décéda à seulement 49 ans, le 12 Novembre 1902, en son domicile de la rue Lafayette. Dans son récit sur la famille GUILLEMIN-CARTON, Jacques GUILLEMIN nous a raconté que sa «  Grand-mère hérita d’une petite fortune pour l’époque…  ». L’Administration qui enregistra la succession, présente les choses de manière plus neutre et impersonnelle : «  Le de cujus n’a pas d’héritier à réserve [10] mais il laisse Madame Guillemin Marie Mathurine, pour veuve légataire universelle, aux termes de son testament olographe  ». Extrait du Procès-verbal de constat et du dépôt du testament olographe de Joseph Eugène LECOINTE (source : AD Seine Maritime-2 E 34/193) En effet, Joseph avait laissé un testament le 6 Septembre précédant sa mort. En quelques lignes, il avait signé : «  Je lègue à ma femme… née Guillemin… tout ce que je possède… fait à Rouen le six Septembre mil neuf cent deux  ». Était-il malade pour écrire ses dernières volontés aussi jeune ? C’est possible, mais comme l’écrit Jacques : «  Nous ne savons pas comment est décédé son mari. ». Son testament avait été déposé chez Maître DARRE, le notaire de Darnétal qui avait déjà établi le contrat de mariage des LECOINTE. Un certain Gabriel Amédée LECOINTE, Huissier audiencier près du Tribunal Civil de Rouen présenta le 15 Décembre 1902 le testament. Après expertise, le Président du Tribunal rendit une ordonnance le 20 Décembre suivant, confirmant Mathurine comme légataire universelle de Joseph LECOINTE. Au 121, rue Lafayette, Une sandwicherie a remplacé le café-débit des LECOINTE (source : Archives personnelles) Mais qui était cet homonyme de Joseph ? [11] Il se trouve que Maître Gabriel Amédée LECOINTE n’était autre que le voisin immédiat de Mathurine et Joseph. Il avait son étude au 30, rue Pavée où il habitait avec son épouse. Cet immeuble d'habitations sur deux étages jouxte encore aujourd'hui le 121, rue Lafayette, dont le rez-de-chaussée est devenu une sandwicherie. Passant devant ces immeubles, j’ai imaginé que Gabriel avait été intrigué à l'époque par l'enseigne des limonadiers, affichant son propre nom. Plutôt que de prendre ses habitudes de l'autre côté de la rue, il se mit à fréquenter le café-débit de Joseph et Mathurine. Extrait du Journal de Rouen du 9 Mars 1897 (source : Gallica-BNF) De par sa fonction, Maître LECOINTE était amené à organiser des ventes publiques de liquides saisis dans les Entrepôts généraux, près du quai Cavelier-de-la-Salle. J'ai imaginé que l'huissier devint un client intéressant pour nos limonadiers en quête de bonnes affaires. Aussi, au moment du décès de Joseph, Mathurine, qui n’était pas au fait de toutes les formalités administratives à accomplir, s’était adressé tout naturellement à Gabriel. « Ils avaient tous les deux 30 ans » Dans son récit, Jacques GUILLEMIN nous a aussi précisé qu' : «  Un huissier voisin, habitant 30 rue Pavé, se nommant également Lecointe, s’occupa de ses affaires d’argent et de succession . » Mathurine et Gabriel «  avaient tous les deux 30 ans en 1904  ». Mathurine se retrouva enceinte de «  leur rapprochement  ». Gabriel était marié. Son épouse et son étude étaient juste à côté du 121, rue Lafayette. Lorsque son état ne lui permit plus de cacher grand-chose, Mathurine dut déménager. Elle trouva à se loger rue Georges d’Amboise, sur le Rive droite de Rouen. Quelque temps après, elle accoucha d’un petit garçon. Mathurine lui donna le prénom de Roger. A suivre : Dans un prochain épisode intitulé « la jeunesse de Roger GUILLEMIN » , nous verrons comment Mathurine, à la tête de sa petite fortune, s’installa seule avec son fils, à Sotteville-les-Rouen, sur la Rive gauche de la Seine. Notes de fin [1]  L’impression sur calicot qui avait connu une grande prospérité dans la première moitié du XIXème siècle à Rouen souffrit de la concurrence anglaise des tissus mélangés. Ce qui créa du chômage. [2]  Le 27 juillet 1872 , avec la loi CISSEY, le service militaire devient obligatoire pour tous les Français âgés de 19 ans. Comme à cette époque, l'armée ne peut accueillir que 400 000 hommes, un tirage au sort décide dans les faits de la durée du service actif : cinq ans ou un an. [3]  Elle n’avait apporté dans la dot que des vêtements dont son mari lui laissa l’exclusivité. [4]  Rapporté à aujourd'hui, 6 000 francs sont de l’ordre de € 100 000. Cette valeur situe ce commerce comme ayant été d’un bon niveau dans ce quartier de Rouen [5]  Je ne sais pas s’il y eut un mariage religieux. Pour cela, il faudrait consulter les archives diocésaines de Rouen. [6]  Une domestique à service complet chez des bourgeois gagnait beaucoup moins qu’un ouvrier qualifié, mais était nourrie et logée. [7]  Le magasin Camille Goubert, café-débit avant la guerre de 14-18, s’est reconverti dans l’habillement sous le nom de «  Au Franco-Belge », rappelant les liens étroits et durables qui unirent les Rouennais et les milliers de réfugiés et blessés belges durant cette guerre [8]  L’expression est argotique. Vers la fin du XIXème siècle, on consommait beaucoup d’eau-de-vie et d’absinthe. [9]    Le réseau de la Compagnie des Tramways de Rouen (CTR) a été électrifié et les premières rames électriques circulèrent à partir de 22 janvier 1896. [10]  En droit, le « de cujus » est la personne dont la succession est ouverte. Ne pas avoir d'héritier à réserve signifie ne pas avoir d'enfants héritiers. [11]  Après quelques recherches sur Gabriel LECOINTE, il s'avère être un « homonyme parfait » sans aucun lien de parenté avec Joseph.

  • Marie Mathurine GUILLEMIN (1874 - 1957) à la découverte d'un monde nouveau

    Marie Mathurine GUILLEMIN (source : Archives familiales) Préambule Extrait des « Historiettes de Bécassine » (source : Le Figaro Culture) L’histoire de Marie Mathurine GUILLEMIN [1] est celle d’une jeune Bretonne qui quitta sa province, pour aller servir comme domestique en ville à la fin du XIXème siècle. Son histoire n’a rien d’exceptionnelle à première vue. A l’époque, il existait en effet des milliers de Marie Mathurine dans les grandes villes. A tel point qu’en 1905, un hebdomadaire destiné aux jeunes filles de bonne famille [2] , fit paraître sous forme de bande dessinée, les « historiettes » d’une jeune Bretonne, parfois sotte, naïve et maladroite, nommée Bécassine. Ses aventures étaient destinées à rassurer les milieux bourgeois, car elles maintenaient toutes les employées à la place qu’ils voulaient lui attribuer, à savoir : bonne à tout faire.  La plupart de ces jeunes femmes quittèrent un jour leur province, sans un bruit, pour se fondre dans les grandes villes tonitruantes. Elles ne laissèrent que peu de traces dans les Archives. Pourtant, les quelques éléments écrits que j’ai rassemblés sur Marie Mathurine ainsi que les témoignages recueillis auprès de deux de ses petits-enfants [3]  m’ont permis de constater qu’elle fut loin d’être la « provinciale » que la presse bien-pensante décrivait à l’époque. Sa migration, rendue possible grâce à l’instruction primaire et l’évolution des transports ferroviaires, ainsi que son arrivée dans un monde nouveau durent lui demander des bonnes capacités d’adaptation. Mais nous allons voir aussi, que Marie Mathurine sut sortir de sa condition de domestique pour devenir rentière en quelques années seulement, En ce sens, le destin de Marie Mathurine GUILLEMIN fut plutôt exceptionnel. La famille de Marie Mathurine GUILLEMIN à Loyat Maison forestière des Forges dans la forêt du même nom (source : Google images) Au début du XIXème siècle, le grand-père de Marie Mathurine GUILLEMIN, prénommé Yves, avait déjà migré. Il avait quitté à pied, le pays de ses ancêtres. De Plumieux, dans les Côtes d’Armor, il avait traversé la forêt des Forges et gagné la commune de Loyat dans le Morbihan voisin. Il y trouva un emploi de cultivateur, sans doute suffisamment stable, qui lui permit de se marier, en Février 1827, avec Julienne MARET, une native de Loyat [4] . A cette époque, les épidémies de fièvre typhoïde étaient encore fréquentes en Bretagne [5] . Ce qui explique peut-être que sur leurs huit enfants, seuls quatre survécurent. Trois firent souche. Leur aîné, Pierre Marie GUILLEMIN, partit un jour cultiver la terre au hameau de la « Ville Buo » dans la commune voisine de Taupont. Il y épousa, Marie Mathurine COUE, une Taupontaise. Les Taupontais étaient surnommés depuis des temps immémoriaux, les « licois » par les habitants du pays de Loyat [6] , c'est-à-dire des gens « apathiques » en langue gallo . Marie Mathurine COUE était loin d’être amorphe. Car, tout en faisant des ménages, elle donna huit enfants à son mari, dont un seul mourut en bas âge. Elle les éleva à « Penhouët », près de Loyat où son mari avait retrouvé un emploi de journalier. C’est là que naquit la dernière de leurs quatre filles. Pierre Marie la prénomma Marie Mathurine, comme sa mère [7] .   Extrait du « Morbihannais » de 1887 sur la construction d’une école de filles (source : Gallica BNF) Les parents de Marie Mathurine avaient déclaré ne pas savoir signer leur acte de mariage datant de 1865. Nés sous le règne de Louis Philippe, ils n'avaient pas profité de l’avènement de l’instruction primaire en 1833 [8] . Dans le pays de Saint Malo, on parlait le gallo. A quoi bon, parler le français ? D’ailleurs, la commune de Loyat ne se dota d’une école pour garçons qu’en 1851 et il fallut attendre une injonction du préfet du Morbihan en 1887, pour que le conseil municipal se voit imposer la construction d’une école de filles. Si Pierre Marie ne signa pas les déclarations de naissance de ses enfants, son petit frère, Pierre, de quatre ans son cadet, avait dû recevoir quelques rudiments d’enseignement général [9] . Sa griffe apparaît bien lisible sur l'acte de naissance de sa nièce, Marie Mathurine, née à « Penhouët » le 28 Mai 1874.     Acte de naissance de Marie Mathurine GUILLEMIN en 1874 (source : AD Morbihan-commune de Loyat) Un groupe de paysans bretons-par H. Baillif, sans date. (source : Musée de Bretagne) Comme l’a écrit il y a quelques années Jacques GUILLEMIN, le père de Marie Mathurine était «  un homme de journée travaillant à la campagne dans les fermes.  » [10] . Au gré des baux de fermage, Pierre Marie devait migrer avec sa famille de quelques kilomètres, d’une exploitation à l’autre. Avec son épouse, ils durent se contenter toute leur vie de logements insalubres, parfois constitués d’une seule pièce basse et dont le loyer était déduit de leur maigre salaire. Bientôt, les enfants du couple s’y entassèrent, les aînées s’occupant des plus jeunes. Le fils aîné de Pierre Marie et de Marie Mathurine, Alexis, avait huit ans au moment de la naissance de sa soeur, Marie Mathurine. Né en 1866, il parlait le gallo plutôt que le français. S'il alla à l'école de Loyat, il ne fut certainement pas très assidu car il aida en priorité son père à labourer les champs. Il faut dire qu’il avait déjà quatorze ans lorsque l’école devint obligatoire et gratuite en 1881. Bientôt, il partit comme tous les conscrits, faire son service militaire à vingt ans [11] . Quatre filles naquirent après Alexis : Jeanne Marie en 1867, Marie Françoise en 1869 Marie Ange en 1872, et enfin Marie Mathurine en 1874. Trois garçons vinrent ensuite : Jean Marie en 1876, Pierre Marie, né en 1879, ne vécut qu’une semaine, enfin le benjamin en 1881 : Mathurin Marie. Arbre d’ascendance de Marie Mathurine GUILLEMIN (source : Geneatique) Ce que nous disent les recensements Les travaux dans les champs en Bretagne au XIXème siècle - Dessin de Prosper Saint-Germain (source : Musée de Bretagne) Depuis 1801, les Préfectures pratiquaient dans chaque commune de leur département un recensement quinquennal de la population. La famille GUILLEMIN apparaît sur celui de Loyat en 1876. Marie Mathurine a alors deux ans. Et peut-être est-elle sous la surveillance de son grand-père Yves, également recensé à cette adresse ? Cinq ans plus tard, Marie Mathurine garde les vaches, comme elle le raconta beaucoup plus tard à son petit-fils, Jacques. Elle aidait sans doute aussi à d'autres travaux dans les champs, au rythme des saisons qui reviennent. C’est d’ailleurs à l’occasion d’une moisson que Marie Mathurine se blessa à la jambe avec une faucille, en jouant au concours du « plus rapide » avec son petit frère Pierre Marie [12] . L’apprentissage de la lecture par les « Soeurs blanches », non daté (source : InfosBretagne) Sur le recensement suivant de 1886, Alexis, n'apparaît plus. Sans doute est-il alors sous les drapeaux. Marie Jeanne, qui a maintenant 18 ans, travaille comme lingère, rapportant un complément de salaire au foyer. Mais sa sœur puîné, Marie Françoise qui a 16 ans, est elle aussi absente. Les GUILLEMIN de Loyat étaient catholiques pratiquants comme tous les gens du pays. Leur situation précaire devait les amener à profiter des bonnes oeuvres, nombreuses dans les campagnes bretonnes. J’ai imaginé que Pierre Marie et Marie Mathurine avaient confié Marie Françoise aux Filles du Saint Esprit , une congrégation religieuse bien connue en Bretagne. Les religieuses, qu'on appelait les « Sœurs blanches », avaient en effet ouvert une école gratuite pour jeunes filles à Loyat dès 1843. La sortie de l’école pour jeunes filles de Loyat (source : InfosBretagne) Marie Françoise y reçut une instruction modeste, mêlée de catéchisme et de discipline, qui ne permettait pas une grande ascension sociale, mais qui lui ouvrit néanmoins une porte. Sur recommandation des religieuses, Marie Françoise fut placée comme domestique. Après quelques recherches, j’ai retrouvé sa trace sur le recensement effectué en 1891 à Villers-en-Ouche dans l’Orne. Une «  Marie GUILMIN  » apparaît comme domestique chez un certain Timoléon MESNEL, propriétaire et son épouse Hersélie RUEL. Elle a 21 ans. Trois ans plus tard, Marie Françoise GUILLEMIN se mariait effectivement à Villers-en-Ouche avec Augustin Lucien Julien HAMEL, le fils d’un aubergiste, en présence de son ancien employeur Timoléon MESNEL. J'ai imaginé qu'elle avait gagné l’Orne par le train reliant Loyat à Rennes depuis 1884, puis Flers dans l’Orne; où les sœurs avaient une autre résidence. Fait intéressant : Marie Françoise est la première des filles GUILLEMIN à avoir signé son acte de mariage. En effet, ses sœurs, Marie Jeanne et Marie Ange déclarèrent elles, ne pas savoir signer au moment de leur mariage dans les années 1890 à Loyat. Extrait du recensement de Villers-en-Ouche en 1891 (source : AD Orne- 3NUMLN 506/1891) Mais revenons au recensement de 1886 à Loyat. Un autre fait y est à noter. Les petits frères de Marie Mathurine, Jean Marie, 9 ans et Mathurin Marie 6 ans, sont déclarés comme « Ecol  », c'est à dire écoliers. L’école était devenue gratuite depuis 1881 et surtout obligatoire à partir de 1882, de l’âge de 6 ans jusqu’à 13 ans [13] . J’ai imaginé que Marie Mathurine avait reçu comme consigne de ses parents d’accompagner ses frères au bourg de Loyat, situé à trois kilomètres de leur maison. Pendant que les garçons allaient à l’école communale, elle se rendait non loin de là chez les « Sœurs blanches ». Elle y apprit à lire, à écrire et à compter, tout comme sa sœur aînée. Extrait du recensement de Loyat en 1886 (source : AD Morbihan-Loyat 3 ES 122) Marie Mathurine GUILLEMIN à la découverte d’un monde nouveau Dans son histoire sur les GUILLEMIN, Jacques nous raconte aussi que «  Grand-mère est venue à Rouen assez jeune. ».  Avait-elle suivi la même voie que Marie Françoise et profité d’une recommandation des Filles du Saint Esprit de Loyat ? La congrégation n'était pas présente à Rouen. « Elle logeait sans doute chez un parent. », nous précise Jacques . J’ai cherché un moment du côté d'une petite cousine de Marie Mathurine par sa grand-mère paternelle, Marie Rose CHANTREL, née à Mohon, non loin de Loyat en 1880. Marie Rose migra également du côté de Rouen, où elle épousa Ernest Charles DODELANDE en 1908 à Mont Saint Aignan. En vain. Plus jeune que sa cousine à la mode de Bretagne, Marie Rose avait gagné Rouen quelques années après que Marie Mathurine soit arrivé sur place. Et comme la lecture des recensements n’est pas aussi facile à effectuer dans une cité de 110 000 habitants comme Rouen, que dans un bourg comme Loyat - 2 000 habitants au début des années 1890, on ne saura probablement jamais quand et chez quel parent Marie Mathurine arriva à Rouen. La gare de Ploërmel au début du XXème siècle (source : Ch. Bailly phot.) En 1891, Marie Mathurine n’apparaît plus sur le recensement de Loyat, ni sur les suivants. J’ai donc supposé, qu'après une première expérience comme domestique à Ploërmel, chef lieu du canton, Marie Mathurine avait tenté sa chance dans une grande ville vers l'âge de 18-20 ans. Elle avait définitivement quitté Penhouët un matin, à pied. Elle portait une petite valise de toile, quelques effets, un morceau de pain et un bout de lard. La gare de Loyat était modeste, comparée à celle de Ploërmel, distante de huit kilomètres. Elle attendit le petit train qui l’emporta d’abord vers « La Brohinière », sur une ligne secondaire. On y voyageait lentement, serré sur des banquettes de bois. Autour d’elle, des paysans, quelques soldats, d’autres jeunes filles silencieuses. À Rennes, elle changea de train. Le bruit dans la gare de l’Ouest, bien plus grande que celle de Ploërmel, l’agitation autour d’elle, furent un premier choc. Puis vint le long trajet vers Paris. Il fallait six heures et plus à l’époque, d’un voyage fatigant, ponctué d’arrêts et de repas frugaux. A Montparnasse, on la repèra tout de suite. Elle ne portait pas de parapluie comme Bécassine mais, elle portait encore le costume noir et la coiffe blanche. Contrairement à beaucoup de jeunes femmes qui ne faisaient que baragouiner  le français, Marie Mathurine l'avait pratiqué à l'école des Soeurs. Elle sut demander son chemin et ainsi éviter les importuns, à l’affut dans la gare [14] . Il fallut encore traverser la ville, sans doute en omnibus, pour rejoindre la gare Saint-Lazare. De là, un dernier train lui permit de découvrir la Seine jusqu’à Rouen. Là où son grand-père avait migré en un jour, il lui fallut peut-être deux jours de voyage pour rejoindre son parent. Ce fut alors un vrai basculement dans son existence rythmé jusque là par le chant du coq. La plus vieille maison de la rue Saint Romain en 1899 (source : Histoire de Rouen en 500 photographies par Guy PESSIOT - Ed du P'tit Normand) Il fallut que Marie Mathurine trouve un travail. Son instruction la rendait sans doute digne de confiance. Elle savait lire une consigne, tenir un compte. Elle trouva rapidement. Ma belle-mère, Odile GUILLEMIN, se souvient que sa grand-mère avait d’abord travaillé dans la plus vieille maison de la rue Saint Romain à Rouen Rive droite, juste à côté de la Cathédrale [15] . Son frère, Jacques, nous a raconté que sa grand-mère avait « appris le métier de repasseuse avec des fers que l’on mettait sur les braises. » Sur les recensements, il y a effectivement beaucoup d’adresses rue Saint Romain où on trouve des employées dont le métier était repasseuse. Je n’ai néanmoins trouvé aucune trace de Marie Mathurine dans cette rue à l’époque. Puis, « elle devint dame de compagnie dans une maison bourgeoise et chapeautait des jeunes enfants ou jeunes filles dans ce milieu aisé de l’époque.  ». Etait-ce au 64, rue des Carmes, toujours à proximité de la Cathédrale ? Comme nous le verrons plus loin, elle indiqua cette adresse comme étant la sienne au moment de son mariage. Sur les recensements, il y a effectivement plusieurs familles nombreuses au 64, qui justifiaient la présence de gouvernantes. Mais Marie Mathurine n'apparaît pas à cette adresse en 1896, un an avant son mariage. Vue sur la cathédrale de Rouen et le pont Boieldieu depuis les quais de la Rive gauch à la fin du XIXème siècle (source : Visites photographiques-Rouen) Quelque part donc dans ce quartier, Marie Mathurine fut logée et nourrie chez des bourgeois, travaillant de longues journées, sortant peu. J'ai supposé qu'elle recevait des gages qu’elle mettait de côté en prévision ou envoyait peut-être à ses parents restés à Penhouët. Son accent en français s’adoucit avec le temps. Et Rouen Rive droite devint son quotidien : ses rues, ses clochers, la fumée des usines qui se profilaient de l'autre côté de la Seine, le va-et-vient sur les quais. Un jour, elle traversa le pont Boieldieu reliant les deux rives. De là, la vue était superbe sur le quartier de la cathédrale. C’est peut-être là qu’elle rencontra son futur mari, Joseph Eugène LECOINTE. A suivre prochainement : Dans un prochain épisode, nous verrons comment Marie Mathurine sut profiter d'une opportunité que la vie nous offre parfois, dans «  L'héritage de Marie Mathurine GUILLEMIN  ». Notes de fin [1]  l’arrière-grand-mère maternelle de mon épouse Béatrice.. [2]  La «  Semaine de Suzette  ». [3]  Jacques et Odile GUILLEMIN. [4]  Voir «  les origines des GUILLEMIN en Bretagne  » [5]  Des épidémies de dysenterie et de fièvre typhoïde frappèrent Loyat jusqu’en 1863. On peut supposer que l’hygiénisme atteignit ensuite les communes les plus reculées du Morbihan. [6]  Le « licois » était le surnom donné par les habitants de Loyat à leurs voisins de Taupont. Les « licois » étaient considérés comme apathiques. Voir les Légendes, contes et chansons populaires du Morbihan, écrit par le Dr. Alfred FOUQUET en 1857 et réédité en 2020. [7]  Elle fut sans doute aussi baptisée, même si je n’ai pas pu consulter les archives de la paroisse de Loyat. [8]  La loi GUIZOT de 1833 créa une école primaire pour les garçons et se contenta d’inciter les communes à en ouvrir une pour les filles. Le tout étant aux frais de chaque commune. [9]  Était-ce en fréquentant la toute nouvelle école de Loyat ou peut-être plus tard, profita-t-il de l’enseignement que l’armée du Second Empire commençait à donner à ses recrues au moment de leur service militaire ? [10]  Dans « Jacques raconte famille GUILLEMIN-CARTON ».  (source : Wikipedia) [11]  Les conscrits étaient tirés au sort. Le service militaire durait alors 5 ans. Alexis GUILLEMIN eut peut-être la chance d’avoir un début d’instruction pendant son service. Au moment de son incorporation en 1886, il est dit qu’il a un niveau 3 correspondant à « l'isolement scolaire ».. J'ai imaginé qu'il avait suivi un enseignement général pendant l'année qu'il fit à Lorient avant d’embarquer dans l’Infanterie de Marine pour Tahiti. [12]  L’anecdote m’a été racontée par Odile GUILLEMIN. [13]   Les lois Jules FERRY . [14] 500 000 Bretons sur une population de 3 000 000 quittèrent leur région natale entre 1890 et 1910. Beaucoup transitèrent par Montparnasse qui devient un temps un quartier breton. [15] Cette vieille maison du XVème siècle faillit être détruite en 1899, afin de dégager la Cathédrale. . Grâce à la société des Amis des Monuments Rouennais, elle fut sauvée et a été plus récemment restaurée et mise en valeur.

  • Jeanne Coudret, infirmière bénévole pendant la Grande Guerre

    Préambule A l’occasion de la fête internationale de la lutte pour les droits des femmes le 8 Mars, j’aimerais vous parler de Jeanne Coudret, née Thibault, infirmière bénévole pendant la Grande Guerre. J’ai déjà eu l’occasion de vous présenter ma grand-mère paternelle le mois dernier. Au début du conflit, elle était aux côtés de son mari, Henri Coudret, officier de carrière se préparant à partir au combat. Restée seule, Jeanne n’était pas dans la nécessité de travailler pour vivre, mais elle voulait servir son pays. Jeanne Coudret, infirmière bénévole pendant la Grande Guerre (source : Archives familiales) Pris de court par la déclaration de la guerre de l’été 1914, le Service de santé de l’Armée mobilisa 30000 infirmières professionnelles. Mais devant l’afflux des blessés, la situation devint vite intenable. On manqua d’effectifs dans les hôpitaux. L ’Armée fit alors appel à la société civile. Jeanne, comme des milliers d’autres femmes, se porta volontaire dès le mois d’Août 1914 comme dame infirmière à la Société de Secours aux Blessés Militaires (S.S.B.M). Jeanne mena ainsi pendant quatre années, une autre existence sociale que celle à laquelle son éducation et son mariage la prédestinait. Comme beaucoup de femmes, qui ont servi comme infirmière bénévole ou pris la place des hommes absents dans les usines ou dans les champs, Jeanne montra de grandes capacités professionnelles. Pour autant, les femmes n’acquirent aucun droit supplémentaire en matière de travail après cette Guerre. La reconnaissance de la Nation fut purement symbolique. Il fallut attendre la fin de la deuxième Guerre Mondiale pour que l’égalité des droits soit reconnue aux femmes et aux hommes « dans tous les domaines » [1] Mais revenons à 1914… La Guerre ne devait durer que six semaines En débarquant à la gare de l’Est à Paris, ce Mercredi 5 Août 1914, Jeanne attendit que Madame D., l’épouse inconsolable de l’officier ayant rejoint les avant-postes [2] , ait été prise en charge par une automobile avec ses domestiques. Quoique fatiguée par ce voyage, étreinte aussi par une certaine angoisse, Jeanne était bien décidée à ne pas se laisser aller. Après tout, la Guerre ne devait durer que six semaines. C’est en tout cas ce qui se disait dans les Etats-Majors et jusque dans le Régiment d’Henri. D’ailleurs, un peu plus tôt, en descendant du train à Paris, elle avait entendu sur le quai des réservistes, dont l’accent trahissait une origine occitane, s’exclamer : «  Nous serons de retour pour les vendanges  ». En chemin vers le domicile de ses parents du 18, rue de Rivoli, Jeanne tenta de se rassurer en priant. «  Dieu veuille que la guerre cesse bientôt  », se disait elle. Elle fut accueillie avec chaleur par ses parents qui l’écoutèrent raconter ses derniers jours à Saint Mihiel. Elle leur fit «  un tableau poignant des préparatifs comme des angoisses qui étreignaient chaque famille d’officiers  ». Son récit n’entama pourtant pas la résolution de son frère, Jean, qui était présent. A 19 ans. plein d’enthousiasme et « tout désolé de son inaction  », il attendait qu’on l’appelle [3] . Comme son frère, Jeanne était bien décidée à agir. Elle ne savait pas encore comment. Et comme elle était très croyante et pieuse, elle prit conseil les jours suivants auprès de l’abbé Gauthier, curé de l’église Saint Gervais, la paroisse où elle avait été baptisée et où elle s’était mariée deux ans plus tôt. La vendange de 1914 (source : Wikipedia) En sortant de l’église ce jour-là, Jeanne réalisa combien les rues de son quartier étaient emplies de femmes en uniforme. Cet uniforme se composait d'un voile bleu bordé de blanc et d'une longue cape de drap bleu foncé marqué à gauche d'une Croix Rouge. Des femmes qui étaient déjà en temps de paix, affectées à une fonction sanitaire, rejoignaient leur poste comme les soldats mobilisés [4] . Jeanne aurait pu se contenter d’aider sa mère, Henriette Thibault, en jouant son rôle de sœur aînée auprès de ses frères et sœurs plus jeunes, notamment de Madeleine qui n’avait que 14 ans. Et attendre ainsi le retour de son mari. Mais comme des centaines d’autres femmes, prises d’une véritable passion pour l’hôpital, Jeanne se porta volontaire auprès d’une ambulance. La famille de Jeanne Thibault (source : Geneanet) Affectée à l’hôpital auxiliaire N°13 de Versailles Le 28 Août, Henriette Thibault, écrivait à une de ses cousines : «  Ma fille Jeanne est très courageuse. Elle a été acceptée dans une ambulance des environs et attend l'arrivée de blessés pour entrer dans ses fonctions. Elle voulait absolument s'occuper utilement pour ne pas trop s'absorber dans ses pensées. » .   Jeanne avait en effet démarré une formation diplômante à la S.S.B.M . D’après l’article 12 du règlement général sur les dispensaires, auquel cette société se référait, «  Les périodes d’instruction pour le diplôme simple ont une durée de quatre mois consécutifs  ». Seulement, à la fin du mois d’Août, le carnage avait commencé : chaque armée essayant de déborder l'autre. Justement ce 28 Août, fut considéré comme ayant été une des journées les plus meurtrières de la Grande Guerre [5], laissant des milliers d’orphelins : 12 000 morts ce jour-là, sans compter les blessés qui ne tardèrent pas à arriver à l’arrière par trains entiers. Les blessés arrivent par trains entiers (source : Wikipedia) Alors que les Français venaient de stopper l’avance allemande sur la Marne , Jeanne fut affectée le 15 Septembre au service chirurgie de l’hôpital auxiliaire N° 13 à Versailles [6] . Ce nouvel hôpital avait été aménagé dans ce qui était l’hôtel de la Préfecture de la Seine, situé alors 13 rue de l’Ermitage. Pour ses commodités, Jeanne fut accueillie par ses beaux-parents, Edmond et Anne Marie Coudret, au 15, rue d’Angiviller à Versailles. Jeanne n’était ainsi qu’à quelques minutes de son lieu de travail. Un mot qu’elle n’aurait jamais pensé prononcer pour elle en temps de paix. D’ailleurs, pouvait on parler de travail dans la mesure où Jeanne était bénévole ? La plupart des dames infirmières autour de Jeanne étaient mariées et venaient comme elle de milieux aisés. Elles n’avaient à priori pas besoin de gagner leur vie ou celle de leur foyer. De toute façon, pour la majorité d’entre elles, il n’était pas question d’obtenir un salaire [7] . Elles accomplissaient avant tout leur devoir même si, bientôt, certaines d’entre elles, devenues veuves de guerre, furent rémunérés, avec un salaire dit « féminin » . A la fin du mois de Septembre, Jeanne commençait à effectuer «  deux fois par jour des opérations de stérilisation  », en alternance avec des périodes d’instruction théorique. Dans les salles de formation comme dans les lieux de soins, Jeanne était vêtue d'une blouse blanche avec un tablier en pointe boutonnée sur la blouse et coiffée d'un voile blanc. Au début, certaines de ses consœurs, convoitaient l’uniforme comme l'expression d'une nouvelle mode. D’ailleurs, depuis la mobilisation, l'hôpital était devenu l'endroit le plus chic où il fallait se montrer. Mais ce snobisme disparut vite. Les blessés arrivaient. « Toutes les femmes mues par un bel élan de patriotisme et un besoin d’abnégation voulaient être infirmières, bien que beaucoup d’entre elles fussent incapables de supporter la vue du sang  », raconte Julie Crémieux dans ses Souvenirs d’une infirmière . Certaines femmes rentrèrent très vite chez elles, mais la plupart, comme Jeanne, voulaient réellement servir de cette manière, si différente de celle des hommes. Les dames infirmières étaient censées aider les médecins et les chirurgiens à prendre le pouls et la température. Elles examinaient les crachats, les selles, les urines, et apprenaient à refaire certains pansements. Mais elles assuraient aussi le confort des patients, faisaient leurs toilettes et préparaient leur nourriture. Enfin, elles entretenaient les locaux dans une parfaite propreté. Comme les autres, Jeanne assura certainement des tâches domestiques tout en menant des « opérations de stérilisation  » [8] .   Dans les salles de formation de la S.S.B.M (source : Wikipedia) L’hécatombe des premiers mois Dans mon précédent article , Henri Coudret avait fait connaissance avec les «  marmites  » dès le 25 Août 1914 [9] . Dans l’argot des combattants, les marmites désignaient des projectiles de gros calibre qui explosaient au contact du sol. Très vite, la plupart des blessés le furent par les éclats de ces obus [10] , souillés par la terre et contenant donc des germes extrêmement virulents. "Marmite" non explosée à côté d'un poilu (source : Wikisource)   Au mois de Juillet 1914, le Service de Santé de l’Armée avait prôné l’évacuation des blessés «  au plus vite,  au plus loin et par tous les moyens  ».   Or, en 1914, les antibiotiques n’existaient pas. L’évacuation devait se dérouler de la façon suivante : «  un soldat blessé est secouru par des brancardiers. Dans un poste de secours avancé situé sur le front, un personnel médical constate la blessure, l’asperge de teinture d’iode (antiseptique) et pose un gros pansement avant d’évacuer le blessé loin à l’arrière, dans un hôpital distant de plusieurs dizaines de kilomètres  ». On surestima l’action des antiseptiques comme la teinture d’iode et en évacuant au plus vite, on occulta les principes de chirurgie de plaie des parties molles [11] . Durant leur transport à l’arrière, il n’était pas rare que les blessés soient atteints de la gangrène alors que leurs blessures n’étaient pas forcément mortelles en elles-mêmes. D’où l’hécatombe des premiers mois, due essentiellement à des infections redoutables notamment la gangrène gazeuse. A partir de ce constat, on peut facilement imaginer en quel état les blessés arrivaient dans le hôpitaux à l’arrière, comme celui de Versailles. Lorsqu’ils ne mouraient pas en cours de route… On mesure aussi l'abnégation dont les soignants comme Jeanne durent faire preuve.   Dame infirmière le 22 Juin 1915 A la fin du premier semestre de 1915, Jeanne put s’inscrire à une session d’examen portant sur les matières du programme de l’enseignement théorique et pratique de dame infirmière. Après avoir passé l’ examen «  comprenant une épreuve écrite, une épreuve orale, une épreuve pratique et une épreuve de pansements  » [12] , elle obtint le 22 Juin son Diplôme simple de dame infirmière de la Croix Rouge Française. Diplôme simple de Dame infirmière le 22 Juin 1915 (source : Archives familiales) A la même époque, l’Etat-Major commença à distribuer des permissions aux soldats mobilisés depuis presque un an. Henri obtint la sienne le 31 Juillet. Jeanne eut droit de son côté à trois semaines environ de congés et put enfin souffler. Après un an de séparation, le couple se retrouva à Versailles sans doute au 15, rue d’Angiviller. Jeanne et Henri effectuèrent aussi un séjour à Brunoy dans la forêt de Sénart chez les Thibault. Jeanne y retrouva ses frères : Jean qui était parti au front deux mois plus tôt et Pierre qui venait d’être mobilisé. Mais la guerre continuait et Jeanne et Henri durent bientôt repartir chacun de leur côté : Henri, au front, au nord de Saint Mihiel, et Jeanne, à l’arrière, au chevet des blessés. L’Armée qui sauve Le Service de Santé de l’Armée avait largement eu le temps de corriger sa doctrine initiale, et de comprendre l’importance de la présence de chirurgiens et de structures opératoires sur la ligne de front. [13] . À l'arrière, les hôpitaux se spécialisaient, accueillant plus particulièrement les mutilés, comme les fameuses « gueules cassées » , ceux qui nécessitaient une « chirurgie du cerveau », bientôt les « gazés », etc… Manquant d’information sur la « spécialisation » de l’hôpital auxiliaire n°13, j’ai imaginé qu’il accueillit aussi des blessés légers ou pour leur convalescence. L'Armée qui sauve - dédicace à Madame Coudray (source : Archives familiales) L'hôpital était devenu une sorte de terre promise pour le poilu. Combien de soldats rêvaient de la bonne blessure ? Pas trop grave ? Assez cependant pour s’assurer quelques semaines de repos, loin de la boue des tranchées et du bruit des obus, dans une salle paisible, entre des draps blancs, soignés et bercés par des femmes attentives. Ainsi, le Caporal E. Martel du 5eme Régiment du Génie, 7ème Compagnie Territoriale distribua le 29 Mai 1915 «  aux dames infirmières de l’hôpital auxiliaire n°13  » un poème qu’il intitula «  l’Armée qui sauve  ». Ma grand-mère Jeanne en garda un exemplaire dédicacé à son nom, orthographié «  Coudray  ». Son poème tient sur quatre pages. J’en ai extrait ici quelques versets, résumant sans doute assez bien l’état d’esprit des blessés qui finissaient leur convalescence dans ce type d’hôpital. Le Caporal E. Martel écrivit : Extrait du poème d'E. Martel - l'Armée qui sauve (source : Archives familiales) Aux soins du corps, l'infirmière, rebaptisée «  l’ange  », ajoutait son sourire, quelques mots affectueux. Mieux encore, sa seule image évoquait la douceur du foyer, l'amour de la maman, de l'épouse, de la fiancée, l'illusion que la guerre est finie ou va finir. Illusion, certes, car les soins des dames infirmières étaient censés rendre au plus tôt un combattant à l'armée, après que la signature de l'infirmière major ait mis fin à l'hospitalisation. Jeanne, « en convalescence pour raison de santé » En Mars 1916, la bataille de Verdun faisait rage. Pour soutenir l’effort de guerre, les restrictions se multipliaient, favorisant une recrudescence de maladies graves comme la tuberculose , touchant aussi bien les militaires que les civils [14] . Le nombre de blessés augmentaient et les soignantes étaient alors sur le pied de guerre, nuit et jour, au prix d’un réel épuisement physique et moral. Jeanne était devenu surveillante du service de chirurgie de l’hôpital N°13. Puis elle fut employée au service de médecine. Est-ce dans ce dernier service que Jeanne contracta un début de tuberculose ? Elle fut mise au mois de Mai «  en convalescence pour raison de santé  ». Son absence de l’hôpital dura jusqu’au 1er Septembre 1916. Elle reprit alors son service à l’hôpital jusqu’au 13 Octobre : «  tous les jours, deux fois par jour, à part une journée pour aller voir mon frère blessé…  ». En effet, Pierre avait été blessé le 20 Septembre à Verdun par deux éclats d’obus. Il était soigné à Troyes. Jeanne put s’y rendre avec sa mère. Le 28 Septembre, c’est le tour de son mari. Henri, d’être blessé. Il reçoit un éclat d’obus à la main droite le 27 septembre 1916 à Bouchavesnes, dans la Somme [15] . Il fut hospitalisé, puis rejoignit son poste le 17 Octobre 1916. Jeanne put prendre un autre congé pour aller le voir. Bouchavesnes dans la Somme (source :Wikisource) Fin 1917, Jeanne, épuisée, interrompt définitivement son service. A partir de 20 Novembre 1916 jusqu’au mois de Novembre 1917, Jeanne va alterner des périodes de service et des périodes de « convalescence ». Marie Thibault, une de ses sœurs, écrivit dans son journal  à la fin de l'année 1916 : «  Paris est de moins en moins ville lumière : l’éclairage est de plus en plus limité… En Décembre, on parle de réduire la quantité de gaz et d’électricité…  » En Janvier 1917, le charbon était devenu rare… Le mois de Février fut très rigoureux en région parisienne. On atteignit moins 12 ° C. Tout renchérissait par ailleurs : la viande fut bientôt supprimé les jeudi et vendredi. Malgré cela, Jeanne continuait de vouloir servir. Elle finit par être mutée à l’hôpital militaire Dominique Larrey à Versailles dans un service de lingerie. Son nouveau travail était peut-être moins éprouvant vu son état physique. En vain. Fin 1917, Jeanne, épuisée, interrompt définitivement son service et rentre chez ses parents. Extrait du livret de dame infirmière (source : Archives familiales) Extrait du livret de dame infirmière (source : Archives familiales) Les bombardements deviennent le quotidien des parisiens Dans la nuit du 30 au 31 Décembre 1917, Jeanne est chez ses parents et avec ses sœurs au 18, rue de Rivoli. Toute la famille est réveillée par des explosions. Paris subit son premier bombardement en masse. Marie Thibault nota : «  On parle de 24 appareils Gothas qui auraient survolé la ville  », semant la terreur pendant deux heures. Cette nuit-là, il y eut 45 tués et 207 blessés dans Paris. Dès lors, les bombardements deviennent le quotidien des parisiens. En mars 1918 ; les Allemands sont à nouveau sur la Marne , aux portes de Paris ou presque. Suffisamment près en tout cas pour que «  l’arrière se rapproche dangereusement du front  ». Aux bombardements aériens succède un autre type de bombardements Le Vendredi 22 Mars, «  toutes les 10 minutes environ, un obus éclatait. Notre quartier eut sa part…  ». On pense aux Gothas. En pleine journée ? On les cherche en vain dans le ciel. En fait, Paris fait connaissance avec le «  Pariser Kanonen  » [16] . Un canon dont la portée est de 120 kilomètres. «  L’efficacité de ces obus est moins grande que celle des bombes aériennes. Mais on est sans cesse en attente et dans l’angoisse de se dire : voyons, le prochain où tombera-t ’il ?  ». Marie nota : «  Jeanne voudrait bien ne pas recevoir de bombes avant d’avoir revu Henri.  »   Le Vendredi Saint 29 Mars, dans une sorte d’apothéose morbide : «  A 4 heures et demi, l’office des Ténèbres allait commencer à Saint Gervais . La nef était pleine de monde, quand tout à coup, un bruit effrayant se fit entendre : un obus venait de frapper un contrefort de l’église… Un morceau de voûte… s’effondra entre la chaire et le banc d’œuvre dans un fracas formidable ! Une centaine de morts et une centaine de blessés…  » Marie qui était restée seule à la maison ajouta : «  Je me souviendrai toujours du coup sec de l’obus frappant notre chère paroisse. Ma famille venait de la quitter un quart d’heure avant et je me trouvais dans une mortelle inquiétude en voyant revenir rue de Rivoli plusieurs personnes blanches et couvertes de plâtre… Heureusement, ils rentrèrent !  » Eglise Saint Gervais fin mars 1918 : entre la chaire et le banc d'oeuvre (source : Wikipedia)   Jeanne, décorée de la médaille Commémorative de la Grande Guerre La famille Thibault décida de quitter Paris. Jeanne rejoignit Versailles où son mari allait avoir une permission. Au premier trimestre 1918, Henri s'éloigne enfin du front. Il effectue des stages en Etat-Major, à Senlis d’abord, puis à Melun au mois de mai. La dernière épreuve de Jeanne sera peut-être celle de découvrir sa maison de Saint Mihiel détruite fin Septembre. Mais, c’est une épreuve qu’elle partage avec son mari. En Octobre, ultime injustice : elle perd sa petite sœur Madeleine, emportée en 48 heures par la grippe espagnole. Enfin, en Novembre, sa soeur Marie écrivit : «  La victoire approche à grands pas Mais jamais le Français n’a été aussi calme dans le succès. Pourquoi ? Parce que c’est la Victoire dans les larmes !...  ». Tout est à reconstruire… En 1922, alors que Jeanne est devenue mère, elle obtient une reconnaissance symbolique de la Nation pour son dévouement. Elle est décorée de la médaille Commémorative de la Grande Guerre . Rien de plus, mais que demandait elle ? Sans doute la même chose que tout le monde : la paix ! Décorée de la médaille Commémorative de la Grande Guerre (source : Archives familiales) Conclusion Je n’ai jamais connu ma grand-mère Jeanne. Je le regrette beaucoup. D’après mon grand-père Henri, décédé en 1974, «  Jeanne, en contractant une première alerte de tuberculose, avait beaucoup maigri pendant la guerre  ». Une deuxième alerte lui fut fatale. Après avoir connu l’exode et un nième déménagement avec ses filles encore petites, une deuxième alerte lui fut fatale. Elle succomba à l’hôpital de Vichy le 12 Juillet 1941 d’une méningite tuberculeuse . Entre les deux guerres, Jeanne n’eut pas à utiliser les capacités professionnelles acquises pendant les quatre années de la Grande Guerre. Elle se dévoua à son mari et à sa famille. D’après ma tante Marie, l’aînée de ses filles, Jeanne était patiente et volontaire. Elle «  avait une conception de l'éducation scolaire basée sur le système anglais. C'est-à-dire sport plein air, activités diverses pour une partie de la journée. Et étude pour l'autre moitié.  ». Elle poussa son garçon et ses filles à mener des études. Et même si Jeanne ne connut jamais l’évolution des droits des femmes au travail, tels qu’ils s’inscrivent dans le préambule de la Constitution depuis 1946 et de la loi sur l’indépendance financière depuis 1965, je suis sûr que son courage et son abnégation pendant la Grande Guerre et le style d’éducation qu’elle a cherché à donner à ses enfants, ont éclairé l’action de ses filles. Par exemple, celle d’Annick. , sa dernière fille, qui milita pour que les femmes obtiennent véritablement l’égalité des droits « dans tous les domaines », notamment dans le travail. Notes de fin [1]  Le troisième alinéa du  Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946  garantit l’égalité des droits reconnus aux femmes et aux hommes  « dans tous les domaines » . [2]  Voir l’article :   Henri et Jeanne Coudret, un couple séparé par la Grande Guerre, comme tant d’autres . [3]  Jean Thibault s’était porté volontaire et allait bientôt obtenir un brevet d’aptitude militaire. [4]  Juste de l’autre côté de la Seine, on trouve l’Hôtel Dieu, un des plus grands hôpitaux de Paris à l’époque. [5] Notamment dans la Haute Vienne. [6]  A côté des hôpitaux militaires, on trouve des hôpitaux auxiliaires administrés librement par la Croix-Rouge à ses frais. Pour ouvrir ces hôpitaux, l'autorité militaire réquisitionne des locaux : école, hôtel, château, etc… les hôpitaux auxiliaires se multiplient. En 1918, on en comptera 1400, abritant 120000 lits, répartis sur tout le territoire, à la campagne comme en ville. [7]  Les femmes disposaient du droit d’avoir un salaire pour elles depuis 1907. [8] Ces tâches thérapeutiques consistaient à stériliser du matériel et à préparer des pansements, voire assister les chirurgiens aux opérations. [9]  Avant même que Maurice Genevoix n’en parle dans son ouvrage « Ceux de 14 », Henri et ses artilleurs les appelaient aussi « les gros noirs ». [10]  La majorité des blessures n’étaient pas dues aux balles de fusil ou aux armes blanches comme lors des précédents conflits notamment la guerre franco-prussienne de 1870. Dès le début de la Grande Guerre, on utilisa en masse les armes très meurtrières que sont les mitrailleuses et l’artillerie lourde qui tire des obus explosifs. 60 % des blessures le furent par les obus. [11]  Principe du débridement édicté en son temps par Ambroise Paré :c’est-à-dire l’élargissement de la plaie pour retirer tout ce qui est dévitalisé et infecté (esquilles osseuses, tissus en voie de nécrose...).  [12 ]  (Article 16 du règlement général sur les dispensaires) [13] https://www.sofcot.fr/patients/actualites/1914-1918-quand-la-chirurgie-monte-au-front [14]  A tel point que le gouvernement légiféra en 1916 et entama une campagne de prévention (loi Léon Bourgeois). Ce fut le début des sanatoriums. [15]  Henri fut cité pour cette blessure à l’ordre de la 12e division le 14 octobre 1916 :«  Le 27 septembre 1916, a été blessé à la main droite par un éclat d’obus au moment où il portait secours au sous-lieutenant de la batterie qui venait d’être tué à son poste de combat ; a refusé de se laisser évacuer.  » [16] Trop souvent confondu avec la Grosse Bertha .

  • Jean BARBIER (1750–1817), Seigneur de la PLANCHE, à Vivonne

    Préambule A l'occasion du 21 Janvier, ma mère, Monique COUDRET, née ROBLIN, ne manquait jamais de nous rappeler que l'on commémore ce jour-là, la mort du roi Louis XVI , guillotiné en 1793. Peut-être parce que le 21 Janvier correspond aussi à la fête de ma soeur Agnès , maman ne s'appesantissait pas sur le sort du dernier des Capétiens; mais elle profitait du dîner pour sortir une anecdote ou deux concernant sa famille au moment de la Révolution. Originaire de la Vienne et donc du Poitou, il lui arrivait de se rappeler des BARBIER, dont elle descendait par sa bisaïeule, Marie Aloïsia BARBIER. A leur sujet, maman nous racontait parfois l’anecdote de la terrine de lièvre, que la grand-mère d'Aloïsia, Marie Louise, née GASCHET et épouse de Jean BARBIER, avait servi chez elle à des « sans-culottes », au moment de la Terreur. J'ai retrouvé récemment cet épisode dans un ouvrage sur le château de la Planche [1] , situé à Vivonne dans le département de la Vienne. Cela m'a donné envie de vous parler du séjour de Jean BARBIER et de sa famille dans ce manoir et des évènements qui s’y produisirent pendant les périodes sanglantes de la Révolution. Mais avant de nous arrêter à la Planche, faisons un petit détour sur les origines des BARBIER, cette vieille famille du Poitou. Château de La Planche à Vivonne (source : Google maps) Les origines de la famille BARBIER La famille BARBIER dont nous descendons par Marie Aloïsia, l’épouse d’Henri JOUBERT , était originaire de la ville de Civray, dans la Vienne, et appartenait à la religion réformée. Le premier du nom, Nicolas, vint s’établir dans cette ville lorsque les Huguenots s’en emparèrent en 1574. Extrait de l’organe de presse « Le Poitou » du 15 Décembre 1900 (source : Archive familiale) Un des descendants de Nicolas, François BARBIER, troisième du nom, et son épouse Marquise, née INGRAND, souffraient des discriminations qu'ils subissaient en tant que religionnaires [2] . Après la naissance de leur fils François le 14 Novembre 1672, ils se seraient réfugiés à Groningue en Hollande. Marquise INGRAND, décéda effectivement à Groningue en 1727. Mais son époux mourut en France, à Saint Gaudent dans la Vienne en 1687. J’ai donc supposé qu'il avait abjuré sa foi avant la Révocation de l’Edit de Nantes, l'autorisant ainsi à revenir au pays avec son fils. Une chronique écrite dans le Poitou [3] , précise que son fils, François, «  ayant voulu voir sa mère, fut pris comme fugitif et condamné aux galères, mais le roi Louis XIV lui accorda sa grâce [4] » Je ne sais pas quel crédit accorder à cette anecdote. En effet, ledit François s’installa à Poitiers où il devint Marchand de draps et de soieries. S’il avait été condamné aux galères, même gracié, aurait-il pu prospérer comme Consul des Marchands de Poitiers ? Il mourut en tout cas dans la foi catholique le 15 Novembre 1744, et ses descendants occupèrent des fonctions d’Avocat, de Consul et de Juge dans la Juridiction de la province de Poitiers. Ces charges leur permirent d’acquérir de nombreux biens et les menèrent jusqu’à la Présidence de l’Election [5] de Poitiers à la fin du XVIIIème siècle.   L'« hôtel de la Prévôté », place du Pilori Hôtel dit de la Prévôté situé à l’angle de la rue Cloche Perse et de la place de la Liberté (source : Google Maps) Le petit-fils de François, quatrième du nom, Jean BARBIER, acquit cette charge de Président de l'Election de Poitiers le 29 mai 1774. Il était le fils puîné de François-Olivier et de Judith-Victoire LAURENCE et naquit le 3 avril 1750 à Poitiers. Il fut baptisé à la cathédrale Notre Dame de la Grande. Licencié es lois et devenu Avocat, il épousa le 15 janvier 1776 en l'église Saint Didier de Poitiers, Marie Louise GASCHET, fille de Jacques-Joseph, Sieur de la Bourliauderie [6] ,  et de Louise BERLAND. Marie Louise apporta en dot à Jean BARBIER plusieurs biens fonciers dont un hôtel particulier à Poitiers. appelé « l’hôtel de la Prévôté ». Son entrée est rue Cloche Perse qui fait l'angle avec la place de la Liberté, appelée place du Pilori sous l’Ancien Régime. Exemple d’un document notarié précisant l’adresse de Jean BARBIER rue Cloche Perse à Poitiers (source : Archive familiale) Jean BARBIER, Seigneur de la Planche Photographie ancienne du pignon du château de la Planche (source : MM RAVEAU et SALVINI -ed 1935) En s’unissant à la famille GASCHET-BERLAND, Jean BARBIER fit aussi l’acquisition de «  la maison de la Planche avec ses appartenances et dependances, […] et les rentes qui en dépendent, …  ». Ce manoir, «  construit, à la fin du XVème siècle, par Pierre Régnier, […] resta dans la même famille jusqu'à vers 1750 environ  » [7] . Il fut alors vendu à Pierre BERLAND, Sieur de la Carrelière [8] dont Marie Louise GASCHET-BERLAND hérita en indivise avec une de ses tantes, Jeanne Marie BERLAND. Cette dernière finit par céder sa part à Jean BARBIER et à sa nièce, le 28 Avril 1782, moyennant une rente annuelle. Illustration du roman « Paul et Virginie » de BERNARDIN de SAINT PIERRE (source : Les Essentiels de la BNF) A ses heures de loisirs, le magistrat se piquait de Sciences, en particulier de Chimie. Il est dit qu’il «  recevait à sa table à la Planche les principaux encyclopédistes, Marmontel et Bernardin de Saint Pierre   [9] ». Seule la venue de Jacques-Henri BERNARDIN de SAINT PIERRE à la Planche semble avérée [10] . Nous verrons un peu plus loin dans quelles circonstances le botaniste, resté célèbre pour son roman Paul et Virginie , aurait séjourné au château. Avant 1789, Marie Louise donna à son mari une fille, Marie Louise née en 1777 et un garçon, Jean Marie Aimé, né à « La Bourgliauderie » [11] , paroisse de Saint Gaudent le 3 Septembre 1786. « Le Tiers-Etat portant sur son dos le Clérgé et la Noblesse » - 1789 (source : Musée Carnavalet) Au début de 1789, Jean BARBIER présida l’Assemblée électorale de la Sénéchaussée de Poitiers [12] , chargée de désigner les députés aux États généraux que le Roi avait convoqués. Il y côtoya un des futurs députés de la Vienne : Louis-Jean-Joseph LAURENCE . Comme nous le verrons plus bas, Jean BARBIER avait sûrement des liens personnels avec le frère de Louis-Jean-Joseph LAURENCE, Jacques LAURENCE DUMAIL , lui-même futur élu de l’Assemblée nationale. Mais pour l’heure, notre ancêtre subit comme tous ses pairs, les décisions que le « Tiers Etat », prenait au nom du Peuple. Après s’être proclamé le 9 Juillet 1789 en Assemblée nationale constituante , les députés abolirent les privilèges. Ils supprimèrent ainsi les Juridictions de l'Ancien Régime. La Révolution à La Planche Extrait de l'acte de baptême de Dolly BARBIER du 2 Septembre 1789 (source : BMS Saint Gaudent page 92-AD Vienne ) La Révolution, en supprimant l’Election [13] , rendit Jean BARBIER à la vie privée. Le 2 Septembre 1789, au baptême de sa fille, Marie Agathe Dorothée, Jean se déclare encore «  Président de l’Election de Poitiers  ». Mais dans un contrat d’échange du 16 février 1791, il n’est plus que «  Suppléant du District de Poitiers  » [14] . Et dans les actes qui suivent, à partir de 1792, il est désigné comme simple citoyen «  propriétaire  » ou «  agriculteur  ». Comment expliquer cette apparente descente sur l'échelle sociale ? Au XVIIIème siècle, les BARBIER étaient devenus de fervents Catholiques. Après la mise en place de la Constitution civile du clergé en Juillet 1790, ils prirent leurs distances avec leur paroisse de Notre-Dame-la-Grande. Son Curé, Louis Charles MONROUSSEAU, avait prêté serment à la Constitution. Ils se rapprochèrent alors d’une de leurs voisines ,résidant au N°26 actuel de la rue de la Regratterie à Poitiers. Marie Anne Marthe GAUFFREAU, bientôt surnommée « la mère des prêtres », y accueillait les Insermentés [15] . Célébration d’une messe par un Insermenté (source : Anonyme) Première page du « Laissez passer » délivré par la municipalité de Saint Gaudent à Jean BARBIER le 1er Avril 1793 (source : Archive familiale ) Sur un «  laissez passer  », daté du 01 Avril 1793 [16] , Jean BARBIER est réputé résider avec sa famille dans la maison de la Bourliauderie [17] , en alternance avec le château de la Planche à Vivonne. Il est écrit aussi qu'il fait des allers et retours réguliers entre Saint Gaudent et Poitiers. où. il va voir son père. Olivier BARBIER, alors âgé de 73 ans et veuf, habitait à deux maisons de Mademoiselle GAUFFREAU rue de la Regratterie à Poitiers. J'ai imaginé que son fils en profitait pour rendre visite à Mademoiselle GAUFFREAU et peut-être se confesser à ses hôtes de passage. D'après ce laissez passer, Jean BARBIER était inscrit sur les «  rolles de la contribution mobilière  », et faisait «  de nuit comme de jour le service militaire  ». Il semblait donc se comporter «  d’une manière conforme aux lois et […] donné des preuves d’un parfait civisme  ». Jean BARBIER cherchait sans doute à passer pour un parfait modèle de citoyenneté aux yeux des Commissaires CHOUDIEU [18] et RICHARD. Ceux-ci avaient été dépêchés à Poitiers dès Septembre 1792, pour y instaurer un tribunal révolutionnaire. Ils y appliquèrent à la lettre, un décret révolutionnaire du 27 Mai qui condamnait les prêtres réfractaires à la déportation dans une colonie et bientôt à la peine de mort. Ce décret provoqua la fuite clandestine d'un grand nombre d'entre eux. Dès le mois de Mai, Jean BARBIER et son épouse secondèrent Mademoiselle GAUFFREAU dans la mise en place d’un réseau destiné à aider les prêtres réfractaires en fuite vers l’Espagne. Le château de la Planche devint leur première étape à environ 18 kilomètres après Poitiers : «  Quand Mademoiselle GAUFFREAU avait un prêtre à diriger du côté de Bordeaux, elle l'adressait à Jean BARBIER avec une lettre ainsi conçue : je vous envoie, mon cher Barbe Bleue, Monsieur…  » On estime qu’environ 600 prêtres bénéficièrent de cette filière d’évasion [19] . Et ainsi, «  la messe se disait à la Planche […] les habitants du village y assistaient…  » Une terrine de lièvre compromettante Recto du Procès-verbal délivré par la municipalité de Saint Gaudent à Jean BARBIER le 8 Septembre 1792 (source : Archive familiale ) Sans doute grâce à la connivence de leurs concitoyens et la tacite tolérance des autorités locales. Les BARBIER restèrent longtemps à l'abri des soupçons. Ils furent pourtant l’objet de visites domiciliaires à La Bourgliauderie comme à la Planche. Dans mes archives personnelles, j’ai un procès-verbal d’une de ces visites effectuées le 8 Septembre 1792 à la Bourgliauderie. Jean BARBIER était absent ce jour-là, mais son épouse déclara être affligée «  de se voir suspecter, tandis que son mari […] cherche tous les moyens de manifester son amour pour la chose publique…  ». Les officiers notèrent que «  nous n’avons rien trouvé que ce qui soit conforme aux lois…  ». Et pour cause, toutes les infractions à la loi se passaient à la Planche où étaient cachés des ornements sacerdotaux nécessaires aux célébrations du culte. Il semblerait qu’un membre de l'administration municipale de Vivonne prévenait les BARBIER quand le Comité de surveillance de Poitiers annonçait une «  visite ». Un jour, les « sans culottes » débarquèrent nombreux au château. Leurs premiers mots en arrivant furent : «  Citoyenne, sers-nous de ton vin de sable ! [20]  ». Ils avisèrent aussi une terrine de lièvre qui trônait sur la table de la cuisine. Sans réfléchir, Marie Louise BARBIER leur servit à tous une bonne tranche, si bien que la superbe terrine de faïence, une fois vidée, laissa apparaître quatre fleurs de lys dorées qui décoraient son fond. Alors qu’ils attaquaient leur assiette, un des gaillards s’écria : «  Comment ? Coquine, tu oses nous servir un pareil plat ?  » Sans attendre la réaction des autres convives, Marie Louise répondit : «  Et bien si vous n'êtes pas content, f… le par la fenêtre.  » L’assemblée de répondre en chœur : «  Non pas non pas !  ». Le pâté fut vite dévoré et le vin de sable englouti. En définitive, la visite domiciliaire aboutit comme elle devait aboutir d'ordinaire : à un bon dîner. « Une terrine de lièvre compromettante » (source : Image générée par l’IA) Courrier d'un comité de surveillance enjoignant les citoyens à la délation (source : Archives du Doubs) Les choses allaient différemment en ville. En Septembre 1793, un arrêté affiché sur les murs de Poitiers par les Commissaires du peuple, engagea les patriotes à dénoncer les ennemis de la Liberté. Mademoiselle GAUFFREAU et sa tante Jeanne qui habitait au même endroit, n'avaient pas que des amis autour d'elles. Elles furent dénoncées, arrêtées et jugées par le tribunal criminel du département de la Vienne, le 23 germinal de l'an second de la République française (13 avril 1794) ... Le tribunal révolutionnaire les condamna à six ans de réclusion dans une maison de force [21] . Comme du temps poutant aboli des rois, la chronique du 18 Avril 1794 dit : «  les condamnées furent attachées par un collier de fer à un poteau dressé sur l'échafaud, et exposées pendant six heures, aux risées de la foule, aux brûlures du soleil ou aux morsures du froid  » Le froid était paraît-il très vif ce jour-là. Quant à Jean BARBIER, nous dit Théophile CORLIOT de COURSAC [22]  : «  A la suite des révélations de l'interrogatoire des prêtres de Richelieu, le 5 germinal an deux (25 mars 1794), le Comité de surveillance lança contre lui et sa femme un mandat d'incarcération à la prison de l'Evêché…  » Saisis d'épouvante, les BARBIER firent appel à Jacques LAURENCE-DUMAIL [23] , avec lequel ils avaient gardé de bons rapports. «  Demeurez chez vous, répondit-il, je me charge de tout.  ». Le futur député de la Vienne frappa à la porte du Substitut de la commune et le menaça tout simplement de lui brûler la cervelle s’il ne révoquait pas le mandat. Celui-ci, sachant LAURENCE-DUMAIL homme de parole, s’exécuta. Et ainsi Jean et Marie Louise BARBIER furent sans doute sauvés de la guillotine [24] . Celle-ci fonctionnait alors à plein régime sur la place du Pilori, juste en face de la résidence des BARBIER dont les volets restèrent clos pendant toute la période de la Terreur. Heureusement, les évènements se précipitèrent à Paris : le 9 thermidor, c'est-à-dire le 27 Juillet 1794, ROBESPIERRE tomba et la Terreur avec lui... Petit à petit, les prisons se vidèrent. La Révolution s’embourgeoisa à nouveau avec le Directoire . Mademoiselle GAUFFREAU, bien que diminuée, put rentrer chez elle. .Quant aux BARBIER, ils se firent discrets jusqu'à l'avènement de Napoléon BONAPARTE, Premier Consul. Jean BARBIER, invité au sacre de l'Empereur Pendant toutes ces années, Marie Louise avait mis au monde quatre autres enfants. Il y eut d’abord Théodat, né le 3 Août 1794, puis l’année suivante, Marie Sophie, suivie de Marie Augustine née en 1798 et enfin Joseph qui naquit le 07 Décembre 1800. Tous virent le jour au château de la Planche où la vie reprit petit à petit un cours plus joyeux. Descendance de Jean et de Marie Louise BARBIER (source : Geneatique) Lettre d’invitation de Jean BARBIER au sacre de l’Empereur NAPOLEON Ier (source : Archive familiale) Jean BARBIER, qui faisait de plus en plus figure de savant, passa les années du Directoire dans son cabinet pendant que son épouse élevait ses enfants et gérait le domaine. Avec le Consulat, il revint aux affaires, d'abord comme Secrétaire de la Faculté de droit de Poitiers, puis comme membre du Conseil Général de Vivonne. Son fils Joseph, dont nous descendons, nous a laissé dans ses Mémoires, ses propres souvenirs d’enfance à la Planche : «  Mon père et ma mère recevaient beaucoup à la Planche. C’étaient les évêques, les préfets, mon père était alors président du Conseil Général…  ». Je pense que Jean BARBIER, sans être vraiment Bonapartiste, apprécia comme beaucoup de bourgeois, le sens de l’ordre qu’incarna le Premier Consul Napoléon BONAPARTE. Aussi accepta t’il la Présidence du canton. En 1804, il fut invité en qualité de Président de cette assemblée, au sacre de l’Empereur. Je ne sais s’il monta à Paris pour cette occasion historique ou déclina ce qui ressemblait à une convocation. Quoiqu’il en soit, il fut Président du Conseil Général de Vivonne jusqu’en 1813. Cette année là, les BARBIER reçurent au château, BERNARDIN de SAINT PIERRE, âgé de 76 ans. C’était un an avant sa mort. L’anecdote a été rapportée par Amédée BARBIER, le sixième enfant de Joseph BARBIER. Lors de son séjour, le botaniste, nous dit-il, «  en vrai Galantin de l'époque, demandait à toutes les dames la permission de les embrasser au dessert. Un jour, Augustine Barbier, fille de Jean, n'ayant pas été embrassé parce qu'elle n'était qu'une fillette de 15 ans, se mit à pleurer. Notre grand personnage apprenant la cause de ce chagrin, se leva et déposa un doux baiser sur la joue de la mignonne  ».   Illustration du IIIème régiment des Gardes d'honneur à la charge, par Jules ROUFFET (1862 1931) (source : Wikipedia) Ce fut peut-être le dernier épisode heureux des BARBIER à La Planche.. NAPOLEON qui venait de terminer sa désastreuse campagne de Russie, avait besoin de toujours plus de soldats. Sa Grande Armée recruta des hommes de plus en plus jeunes. Le deuxième fils de Jean et Marie Louise BARBIER, Théodat, qui allait avoir 19 ans, reçut l’ordre de partir dans les Gardes d’honneur constitués au mois d'Avril de cette année-là. D'après Joseph BARBIER, Marie Louise dont le fils aîné était déjà parti à la guerre, en mourut de chagrin quelques mois après. Quant à Théodat, il tomba au premier combat à la bataille de Leipzig en Octobre 1813. Dès lors la vie à la Planche ne fut plus la même. Malgré la présence de ses filles, Jean BARBIER se replia et mourut le 20 Février 1817 à Poitiers. Epilogue Le dernier fils de Jean BARBIER, Joseph, était mineur au moment du décès de son père. Le Code civil institué sous NAPOLEON avait fait bien les choses en matière d'héritage. Il reçut un sixième des lots. Mais comme il n'était pas encore établi dans la vie, Joseph préféra céder sa part des biens fonciers. Le château de la Planche fut repris par une de ses soeurs avant de sortir quelques années plus tard définitivement de la famille BARBIER. Aujourd'hui, il ne me reste plus que quelques anecdotes à conter aux plus jeunes sur cette branche presque oubliée. L'objet de cet article était de vous en faire part, obéissant ainsi en partie au plus cher désir de Joseph BARBIER, mon lointain ancêtre. En préface de ses Mémoires, il écrivit au soir de sa vie : «  Mes chers enfants, j'écris pour vous les principaux traits de ma vie... Je désirerais voir mes enfants imiter mon exemple en transmettant eux aussi à leurs descendants les actes de leur vie. Soyez bien persuadés que ce serait pour eux un grand plaisir de savoir comment vivaient leurs aïeux... Alors mes chers enfants, faites ce petit travail ! » Notes de fin [1]  D’après la notice « le château de la Planche de Vivonne » écrite par Paul RAVEAU et Jacques SALVINI - ed 1935. [2]  De la Religion Prétendue Réformée (RPR). Ces discriminations administratives démarrèrent dès 1661 jusqu’à la Révocation de l’Edit de Nantes en 1685. [3]  Dans cet organe de la Vienne, des Deux-Sévres et de la Vendée, du 15 Décembre 1900, Raoul BROTHIER de ROLLIERE écrivit une chronique sur la famille DESMIER, Les DESMIER étaient sans doute la plus vieille famille du Poitou, ayant eu une descendance royale et dont les BARBIER descendent par ailleurs. [4]  Sur la recommandation de la duchesse de Brunswick-Zell, née Eleonore DESMIER. [5]  Circonscription financière de la France de l'Ancien Régime apparaissant à la fin du XIVème siècle dans le cadre des Généralités. [6]  Avocat au Parlement de Poitiers et Président de l’Hôpital général de Poitiers fondé en 1657. [7]  D’après la notice écrite par MM. RAVEAU et J. SALVINI. [8]  D’après un acte notarié en date du le 28 Mai 1756. Pierre BERLAND ne jouit pas longtemps de son acquisition, car il fut inhumé deux ans plus tard, le 12 mars 1758, dans l'église Saint-Georges de Vivonne. [9]  Dans l’ouvrage de Messieurs RAVEAU et SALVINI, chapitre VII page 47. [10]  L’ encyclopédiste Jean François MARMONTEL vécut à Paris avant la Révolution. Il se retira en Normandie et rédigea ses « Mémoires d’un père » mais il n’y décrit pas un passage à Poitiers ou dans ses environs. [11]  La «  maison de la Bourgliauderie », où demeurait une tante de Marie Louise, Marie Anne GASCHET, allait revenir en héritage à Marie Louise BARBIER en Mai 1792. [12]  D’après l’ouvrage Une période électorale à Poitiers en 1789  (éd. 1911) – source Gallica. [13]  L’Election était une juridiction essentiellement fiscale sous l’Ancien Régime. [14]  Le District était la nouvelle appellation donnée à la Juridiction de l’Ancien Régime. [15]  Voir un article sur le blog de «  La Maraîchine Normande  » du 6 avril 2020. [16]  A noter que la commune de Saint Gaudent n’appliquait pas encore le calendrier révolutionnaire pourtant en vigueur depuis la fin Septembre 1792. [17]  Extrait d’un acte de notoriété émis par le Conseil Général de « la commune de Vivône » le 15 Frimaire de l’An II (le 05 Décembre 1793). [18]  Sévissant déjà sur l’Anjou, voir aussi l’article Pierre Claude PAULMIER, tué à la bataille de Granville (dernière partie) [19]  Voir un article sur le blog de «  La Maraîchine Normande  » du 6 avril 2020. [20]  Il existe effectivement des vins élevés sur des sols sablonneux dans le Haut Poitou, sans qu’il ‘existe pour autant une appellation comme en Camargue. [21]  D'après l'article IV du décret de la Convention nationale du 26 février 1793 : «  Toute personne qui aura recélé ou caché, moyennant salaire ou gratuitement, une autre personne assujettie aux lois de l'émigration ou de la déportation, sera punie de six ans de fer ». L'article IX statue que « si c'est une femme ou une fille qui est convaincue de s'être rendue coupable desdits crimes, ladite femme ou fille sera condamnée, pour le même nombre d'années, à la peine de la réclusion dans la maison de force . » [22]  Théophile CORLIOT de COURSAC fut un temps propriétaire du château de la Planche. Il a laissé des notes souvent citées dans l’ouvrage de MM RAVEAU et SALVINI. [23]  La mère de Jean BARBIER était Judith Victoire LAURENCE. Les LAURENCE du MAIL appartenait à une des branches cousines de cette famille. [24]  Mise en place à Poitiers place du Pilori, future place de la Liberté, le 22 Septembre 1792.

  • Henri JOUBERT(1828-1908) investit au Thoureil

    Préambule Dans la première édition de son Dictionnaire historique, géographique et biographique du Maine et Loire publié en 1876, Célestin PORT décrivait Le Thoureil comme étant : «  un bourg de 59 maisons, campé tout au bord de la Loire …, au pied de hauts coteaux, dans un alignement de jolies maisons neuves, d’aspect bourgeois, entremêlées de vieilles bâtisses des XVIème et XVIIème siècle, que dominent vers le Sud des étagements de terrasses et de jardins . » Parmi les vieilles bâtisses, l’archiviste devait certainement englober la maison familiale des ROBLIN dont l’origine  remonte au XVIIème siècle. Vue depuis la Loire, sur la « bâtisse » à gauche, de la famille ROBLIN (source : Delcampe) En 1809, Pierre Charles et Marie Charlotte JOUBERT-PAULMIER avaient hérité de la «  maison ancestrale  », jusque-là aux mains de la lignée PAULMIER [1] En 1845, les «  fiefs et parcelles de terre  » du Thoureil et des communes avoisinantes revinrent à leur fille unique Marie Caroline JOUBERT. Caroline qui était veuve depuis cinq ans [2] , délaissa en partie les propriétés du Thoureil pour s’occuper de ses sept enfants et des affaires de Beaulieu sur Layon. Se retirant à Angers, elle fit don de son vivant de tous ses biens à ses enfants, le 10 Février 1862. Son troisième fils, Henri Charles JOUBERT hérita de la plupart des biens du Thoureil. Dans un certain nombre d’articles, j’ai eu l’occasion de vous parler de mon trisaïeul maternel, en tant que Président de la fabrique de la paroisse . Dès sa nomination en 1869, Henri JOUBERT œuvra pour l’organisation de fêtes religieuses ou encore pour le maintien d’une école de jeunes filles au Thoureil . Mais avant de s’inscrire dans la vie de sa paroisse, Henri consacra dès 1863 de l’argent et du temps à des acquisitions et des travaux importants qui donnèrent à l’enclos de la maison familiale son allure de « plaisance » visible aujourd'hui. Pour clore cette année 2025, j’aimerais vous en dire un peu plus sur les investissements qu'il fit et, notamment, de la première maison dont il fit l’acquisition, qu’il transforma en « communs » [3] . Henri anônna d'abord ses prières sur les bancs de l’église du Thoureil Acte de naissance de Henri JOUBERT le 21 Décembre 1828 à Beaulieu sur Layon (source : AD Maine et Loire – NMD 1818 – 1828 p 135) Henri Charles JOUBERT est né «  en la maison  » de ses parents, Jacques Charles et Marie Caroline JOUBERT, le 21 Décembre 1828 à Beaulieu sur Layon, comme l’atteste l'acte de naissance ci-contre. Ses grands-parents du côté maternel, Pierre Charles et Marie Charlotte Aimée JOUBERT-PAULMIER vivaient avec leurs enfants dans la maison dite de la Pinsonnière. Mais Marie Charlotte était aussi propriétaire de nombreux «  fiefs et parcelles de terre  » au Thoureil, dont elle avait hérité de sa tante Marie Charlotte PAULMIER en 1809, notamment de la maison ancestrale qu’occupait encore sa soeur, Julie Victoire PAULMIER, religieuse retirée de son couvent au moment de la Révolution [4] . A la mort de cette dernière, survenue le 9 Février 1832, les grands-parents d;Henri reprirent possession des lieux. A cette époque, Pierre Charles avait cédé ses activités de «  chaufournier  » à son gendre, Jacque Charles [5] . Et même si la mairie de Beaulieu continuait de l’occuper, il appréciait le séjour du Thoureil à la belle saison avec son épouse, laissant le soin à ses enfants de gérer la Pinsonnière. En 1833, les JOUBERT-PAULMIER firent don à la fabrique du village du Thoureil de deux morceaux de terrain situés de part et d’autre de l’église. En échange, Pierre Charles et son épouse obtinrent la concession de «  deux bancs à perpétuité » dans l’église, comme il est dit ci-dessous : Avoir deux bancs à perpétuité dans une petite église comme celle du Thoureil, à même d’asseoir six personnes chacun, était certainement une manière de montrer aux autres paroissiens l’importance de la famille PAULMIER-JOUBERT. Mais je pense aussi que Pierre Charles et Marie Charlotte portaient en eux l’espoir de voir se multiplier leurs petits-enfants, comblant ainsi le vide laissé par la disparition de deux de leurs filles , dix années auparavant. Recette extraite d’un calepin d’Henri JOUBERT (source : Archive familiale) En 1833, ils avaient déjà quatre petits-enfants. Henri venait en troisième position après Eugène et Augustin. La petite dernière, Marie Caroline, n’avait que quelques mois. A l’été, Henri accompagna sa grand-mère au Thoureil. Traînant dans ses jupons, il apprit à confectionner des confitures. C’est peut-être là qu’il prit goût à la cuisine car, plus tard, il écrivit ses propres recettes, dont certaines nous sont parvenus. Marie Charlotte l’emmena aussi ânonner ses prières sur les bancs JOUBERT-PAULMIER de l’église paroissiale [6] . Bientôt, il en apprit d’autres en latin sous la houlette de son oncle Louis François, devenu prêtre au Mans. Il partit en effet au collège de cette ville avec ses aînés. En Août 1840, alors qu’il se préparait à rentrer en cinquième, Henri perdit son père, foudroyé sur un four à chaux . Ses grands-parents disparurent à leur tour [7] . Henri n’eut plus l’occasion de revenir pendant longtemps au Thoureil. Sa mère se contentait d’y venir à la fin de l’été, alors que la rentrée des classes était faite, pour réceptionner les arrérages des fermages et commander des travaux d’entretien courants. Le reste du temps, la maison fut gardiennée. Henri JOUBERT, « Aspirant surnuméraire » Accessit d’ Histoire-Géographie remis le 28 Août 1839 à Henri JOUBERT (source : Archive familiale) Henri finit sa scolarité au Collège royal d’Angers. Il continua sans doute d’être un élève appliqué, à défaut d’être aussi brillant que son frère aîné Eugène, comme en témoignent de nombreux « accessit » retrouvés dans des livres qu'il reçut en guise de prix en fin d’année scolaire. Toujours sous la tutelle de son oncle Louis François, devenu Chanoine custode de la cathédrale Saint Maurice depuis 1846, Henri reçut son diplôme de « Bachelier es lettres » le 13 Août 1847, estampillé «  Au nom du Roi  » [8] . L’année 1847 fut marquée par le premier « krach » bancaire conséquent en Europe, doublé de mauvaises récoltes en France. Ces facteurs eurent pour conséquences l’apparition d’un chômage de masse dans les villes et d'une Révolution  l'année suivante. Ces incertitudes poussèrent une partie de la bourgeoisie à orienter leurs fils bacheliers vers des carrières dans l’Administration. On parlait alors de «  fonction tranquille  » et de «  retraite assurée  ». Marie Caroline JOUBERT ne tenait pas à ce que ses enfants fassent des carrières militaires. Alors que son aîné, Eugène, venait de démarrer dans les Mathématiques spéciales après l’Ecole normale, Augustin et Henri rejoignirent des postes moins prestigieux. Le premier s'orienta vers l’Administration des Domaines, et Henri vers les Contributions directes, pour devenir contrôleur [9] . Dès l'année 1839, le gouvernement du Roi Louis Philippe [10] , avait cherché à recruter des percepteurs compétents et surtout intègres [11] pour rendre le recouvrement de l’impôt plus efficace, C’est ainsi qu’Henri fut nommé « Aspirant surnuméraire » le 1er Mars 1850. Il démarra sa carrière le 6 Avril 1853, en étant nommé « Contrôleur de 3ème classe » dans le Cher, avec un appointement annuel de 1 200 francs. Il s’installa à Sancerre après avoir prêté serment de bien remplir ses fonctions en ces termes : «  Je jure de remplir mes fonctions avec exactitude et probité  ». Extrait du serment professionnel d’Henri JOUBERT du 25 Avril 1853 (source : Archive familiale) A peine deux ans plus tard, Henri fut affecté à Beaupréau-en-Mauges dans le Maine et Loire. Jusque dans les années 1830, les employés des Contributions directes avaient dû faire face un peu partout dans les Mauges à de nombreux troubles, visant à les empêcher d’afficher les avis de perception. Ainsi à Beaupréau même, un groupe masqué détruisit les registres de taxation d’un percepteur en pleine nuit à son domicile. Trente ans après, les Mauges étaient devenus beaucoup plus calmes. Mais le contact de l’Administration avec les populations rurales restait encore difficile. Henri JOUBERT au début des années 1860 (source : Archive familiale) Henri était originaire de Beaulieu sur Layon en Anjou vendéenne et sa famille maternelle avait souffert du passage des « Bleus » pendant la Révolution. Aussi, les gens le considérèrent comme étant du pays. De plus, sa droiture et sa finesse qui paraissent dans ses écrits, l’aidèrent sans doute à adopter le bon ton avec ses nouveaux administrés. Il fut vite promu Contrôleur de 2ème classe avec un nouvel «  avancement accordé sur le bon témoignage de votre Directeur… récompense du dévouement avec lequel vous remplissez vos devoirs  ». Le temps des mariages et des naissances A la même époque, les mariages se multiplièrent autour d’Henri. Sa sœur Marie se maria en Février 1857. Le 9 Septembre de la même année, son frère Augustin épousa au Mans Marie Euphémie Agathe GUERANGER, une fille d’Edouard, l’ancien ami de son père Charles. Henri songea à fonder son propre foyer. Beaupréau n’était pas loin d’Angers. A l’occasion d’une visite chez son oncle Louis François JOUBERT, Henri lui fit part de son souhait. Le Chanoine le présenta à un jeune prêtre, Xavier BARBIER-MONTAULT , qu’il mentorait. Xavier était le fils aîné de Joseph BARBIER, avocat établie à Dissais dans la Vienne, et d’Adélaïde, née MONTAULT. Les BARBIER avait en tout 17 enfants, dont 14 filles. A l’occasion d’une de ses tournées avec un autre contrôleur des Contributions directes, Paul PERSON de CHAMPOLY, originaire de Poitiers, Henri fut introduit auprès d’Adélaïde BARBIER-MONTAULT et de ses filles. Il fut remarqué par Marie Aloïsia, née à Loudun le 10 Octobre 1834. Et comme cela se faisait assez classiquement à l’époque, Henri demanda bientôt la main d’Aloïsia à Joseph BARBIER. Marie Aloïsia BARBIER au début des années 1860 (source : Archive familiale) La date du mariage civil fut fixée le 11 Janvier 1858 à Dissais. Paul PERSON de CHAMPOLY assistait au mariage comme témoin [12] . La veille avait été signé un contrat de mariage devant maître CESBRON, notaire à Poitiers. Le mariage religieux fut célébré le lendemain, en grandes pompes, à la Cathédrale de Poitiers. L’union d’un JOUBERT avec une BARBIER fut suivie quatre ans plus tard par une autre, celle d’un frère puiné [13] d’Henri. renforçant pour longtemps les liens entre les deux familles. Alors que la plupart de ses nombreuses sœurs restaient dans la région de Poitiers où la famille BARBIER possédait de nombreux biens [14] , Marie Aloïsia suivit son mari en Anjou. Henri y avait reçu une nouvelle affectation. Les jeunes époux s’installèrent à Chalonnes sur Loire. Et Aloïsia accoucha, le 12 Février 1860, d’une petite fille que le couple prénomma Marie Emilie. Ils n’eurent pas d’autres enfants. Menu du dîner de mariage d’Henri JOUBERT et Aloïsia BARBIER-MONTAULT le 12 Janvier 1858 La naissance du pavillon de la « Craquerie » au Thoureil Extrait pour Monsieur Henri JOUBERT de la donation entre vifs de sa mère Marie Caroline JOUBERT le 10 Février 1862 (source : Archive familiale) En 1862, Marie Caroline JOUBERT avait 67 ans. Elle s’était déjà retirée des affaires de Beaulieu sur Layon et vivait à Angers. Elle décida de faire don de son vivant de l’ensemble de ses biens à ses sept enfants. Les frères et sœurs d’Henri étaient tous trop éloignés ou encore trop jeunes, pour s’occuper de la maison du Thoureil et de ses fermages. Ayant montré son intérêt pour le Thoureil dès son enfance, Henri en hérita. Ses appointements de contrôleur « hors classe » s’élevaient alors à 2 000 francs annuels. Assuré de revenus réguliers, Henri négocia un certain nombre de soultes avec ses frères et sœurs, moins bien lotis au départ. En 1863, il eut la jouissance de la maison du Thoureil, de son enclos et d'une partie des fermages attenants.. Il entreprit de racheter les maisons et parcelles voisines autour de la propriété ancestrale et d'engager des travaux importants. Henri JOUBERT fit d’abord l’acquisition, le 22 Décembre 1863, d’une «  maison composée de deux chambres basses dont une à cheminée et four, grenier au-dessus couvert en ardoises, … , le tout, avec la cour entouré de murs, joignant les midi et couchant, l’acquéreur, du nord, une ruelle nommée la Craquerie, vers levant en partie Monsieur Joubert, en partie le chemin  » [15] . Il la paya comptant mille francs [16] . Le projet d’Henri et d’Aloïsia était de conserver l’espace des deux chambres basses avec la cheminée et le four, et d’y adjoindre deux ailes à usage de communs. Celle vers le midi serait adossée au coteau. L’autre suivrait la pente du chemin de la Craquerie descendant vers la Loire. Au-dessus des chambres basses, ils imaginèrent un petit pavillon avec deux chambres, qui soient accessibles par le jardin du haut et par un escalier intérieur. L'ensemble serait en forme de « L », surélevé par rapport au chemin vicinal longeant la Loire, de façon à être au-dessus du niveau des crues. Le style qu'on donna aux façades, s'inspira peut-être de celui des nouvelles constructions que l'on commençait à voir dans les stations balnéaires ou thermales du Second Empire. Et comme cela se faisait beaucoup à cette époque, Henri et son épouse décidèrent de l'ajout d'un campanile au faîte de l'édifice. Henri confia les travaux à des artisans du pays. La tradition orale veut que sa fille unique, Marie Emilie JOUBERT fut présente pour la réception de l'ouvrage. J'ai imaginé qu'avec l'aide de sa mère, Marie Emilie avait déchiffré la date gravée dans le tuffeau, juste au-dessus de la cloche : « 1867 ». Ce jour-là, son père planta peut-être aussi devant la nouvelle maison un jeune arbre exotique : le Gingko biloba  devenu « Arbre remarquable » que tout le monde peut admirer de nos jours. Le pavillon de la « Craquerie » et son Gingko biloba en 2013 (source : Archive personnelle) Alors que le chantier des communs démarrait tout juste, Henri acheta le 10 Août 1864 une autre maison «  Consistant en trois chambres basses, dont une avec four, deux chambres hautes, surmontées d’un grenier couvert en ardoises avec cour, servitudes et jardin », figurant sous les numéros 546 et 547 du plan du cadastre. Enfin, le 13 Juin 1867, alors qu’il réceptionnait les travaux des communs et du pavillon, Henri offrit la somme de six mille six cent vingt-cinq francs pour une troisième maison, «  construite depuis quelques années seulement et ayant aspect sur la Loire  » [17] . Il termina ses acquisitions le 28 Avril 1872 par une habitation, «  voisinant l’ancien manoir des Hollandais  », encore appelé des Van Voorn. Toutes ces bâtisses, nouvelles ou anciennes, n’étaient séparées de la Loire que par une levée de terre. Elle avait été bâtie en 1855 pour contrer les effets désastreux des crues de la Loire sur les constructions et, notamment sur l’église. Sur la levée, un chemin vicinal permettait d’aller d’une extrémité à l’autre du bourg en longeant le fleuve. En 1862, la levée, à nouveau corrodée par les eaux, fut surélevée et consolidée par un « perré » [18] . Le Conseil général fit porter la hauteur de la chaussée à 6 mètres, sauf devant l’église qui resta à 4,5 mètres car la cale située devant avait résisté à la crue de 1866. Ces travaux eurent lieu jusqu’en 1869. A cette occasion, les terrains de certains riverains furent préemptés. Les JOUBERT durent céder une portion de jardin devant leur maison et faire raser une petite bâtisse située devant les communs. Henri obtint une contrepartie financière, mais surtout l’autorisation de faire bâtir un mur d’enceinte le long de la Loire. Celui-ci fut démarré dans le prolongement des communs depuis le chemin de la Craquerie au Nord et continua vers Richebourg au Sud en passant devant la maison ancestrale. On utilisa les matériaux de la bâtisse détruite pour construire une terrasse qui surplombait le chemin vicinal, offrant ainsi une vue sur la Loire jusqu’à Gennes. Un portail orné de deux colonnes fut installé à la croisée des chemins de la Craquerie et du bord de Loire, renforçant un peu plus le caractère de « plaisance » de la propriété.   Les limites de la propriété des JOUBERT au Thoureil en 1872. En bleu, le mur d'enceinte servant de terrasse (source : extrait du cadastre Napoléonien) Henri JOUBERT met fin à sa carrière dans l’administration Dans les années 1870, Henri continua une carrière administrative qui ne fut même pas troublée par l’épisode de la guerre franco-prussienne et l’avènement de la IIIème République. Cette année-là, les JOUBERT furent surtout affectés [19] par la disparition de leur mère, Marie Caroline, qui s’éteignit à Angers le 17 Février 1870. L’Histoire rattrapa Henri le 29 mars 1880. Ce jour-là, Charles de FREYCINET , président du Conseil, et Jules FERRY , ministre de l’Instruction publique, signèrent un décret visant à expulser les Jésuites de France [20] . Cela concernait Eugène JOUBERT le frère aîné d’Henri, Avoir un frère Jésuite et qui plus est, réputé valut peut-être des ennuis à Henri, ainsi qu’à son frère Augustin. Pour une raison mal cernée, Henri serait sorti de la réserve qui était recommandée aux agents du gouvernement. Il fut mis au pas. Image mortuaire d’Henri Charles JOUBERT le 29 Novembre 1908 (source : archive familiale) Le 18 janvier 1881, à l’âge de 53 ans, on le muta à Auxerre dans l’Yonne. Dès la fin Janvier il obtint un certificat médical de la Faculté d’Angers l’autorisant à prendre un congé. Et au final, il demande par anticipation sa mise à la retraite. Le 10 Août, sa demande est acceptée et le 6 Décembre 1881, une pension de 1 177 francs lui est accordée. Henri JOUBERT vivra encore de longues années. Il s’éteindra le 29 Novembre 1908, dans sa 80ème année. Sur son image mortuaire, on peut lire cette pensée : «  Sa mort fut toute paisible et suave, sans angoisse et sans terreurs, parce que sa vie fut toujours sainte et pure ». Epilogue  En Juillet 1934, Marie Emilie, la fille d'Henri JOUBERT, écrivit les quelques lignes qui suivent à propos du baptême d'une nouvelle cloche destinée au pavillon du Thoureil : Le clocheton de la « Craquerie » en 2013 (source : Archive personnelle) «  J’ai revu la belle cérémonie d’un baptême de cloche. [...] tous mes enfants [étaient - ndla] venus pour la circonstance. C’était la première fois que les jeunes voyaient semblable cérémonie, et ils en ont suivi avec intérêt tous les détails [...] Elle remplace la cloche fêlée depuis quelques années, que papa avait fait mettre dans le clocheton du pavillon.  » La petite cloche, qui a aujourd’hui 91 ans, n’a plus sonné depuis de nombreuses années. La chaîne qui l’actionnait, pend toujours au bout mais plus personne n’ose la tirer. J’ai imaginé qu’au moment de la réception du pavillon en 1867, mon arrière-grand-mère avait été la première, du haut de ses six ans, à tirer la chaîne de cette cloche. Son tintement rythma ensuite la vie de la maison des JOUBERT puis des ROBLIN pendant trois générations, mais ceci est une autre histoire. Notes de fin [1]  Depuis au moins 100 ans. Camille et Jeanne FRAYSSE, Mémoires du Thoureil disparues aujourd’hui, décrivirent la maison des ROBLIN à la fin du XXème siècle, comme étant « aux mains de la même lignée depuis 400 ans ». C’est vrai en incluant les LEGEAY, les PAULMIER, les JOUBERT avant les ROBLIN. [2]  De Jacques Charles JOUBERT, son cousin germain, dont je vous ai raconté récemment la disparition. [3]  Les dépendances d’une propriété (écuries, buanderies, etc…) [4]  L’ordre religieux « de Saint Bernard », dont Julie Victoire dépendait, avait été dispersé pendant la Terreur. Et à la Restauration, je pense qu’elle fut dispensée de vie cloîtrée par sa hiérarchie et finit sa vie « terrestre » au Thoureil, sans pour autant renoncer à ses vœux. [5]  Voir aussi « l’article sur la disparition subite de Charles JOUBERT ». [6]  J'ai imaginé la scène car il est possible que les bancs n'aient été effectivement attribués aux PAULMIER-JOUBERT qu'en 1840. En tout cas, cette tradition se perpétua jusqu’à une époque récente, puisque ma mère, Monique ROBLIN, me raconta qu'elle et ses sœurs, « Guite » et Anne, s'asseyaient encore à côté de leur grand-mère, Marie Emilie JOUBERT, sur un banc au premier rang de l'église du Thoureil et y récitaient leur chapelet. Les bancs ont disparu aujourd'hui. [7]   Pierre Charles Joubert est décédé le 24 Décembre 1843 à Beaulieu. Son épouse Marie Charlotte s'éteignit deux ans plus tard. [8]  Le dernier des Rois de France, Louis-Philippe, duc d’Orléans. [9]  Au XIXème siècle, les percepteurs ou contrôleurs étaient les fonctionnaires chargés du recouvrement, pour le compte de l’État, des Contributions directes : les fameuses « quatre vieilles », à savoir, les contributions foncière, personnelle et mobilière, de la patente, des portes et fenêtres, instituées sous la Révolution. Ils géraient en parallèle la recette des communes de leur circonscription. [10]  Par l’ordonnance du 31 Octobre 1839 qui institua ainsi un «  surnumérariat  » de deux ans. [11]  D’après le « Manuel des percepteurs et des receveurs municipaux des communes », Durieu - 1822, p. 288, jusque sous Louis Philippe, les percepteurs étaient bien souvent des notables de pays, à qui on ne demandait que de savoir « chiffrer et calculer ». [12]  Paul PERSON de CHAMPOLY, Contrôleur des Contributions directes, épousa Berthe BARBIER, une autre fille de Joseph BARBIER. Son fils, Maurice PERSON de CHAMPOLY. épousa à la fin du XIXème siècle, Charlotte HUON de KERMADEC, sœur aînée de ma grand-mère maternelle. Henri JOUBERT fut témoin de ce mariage. [13] Léon JOUBERT épousa Marie Octavie BARBIER, une petite sœur de Marie Aloïsia, [14]  Voir la vie de Joseph Barbier, par Jean ROQUET–MONTEGON, un de mes cousins au 9 ème  degré. [15] Suivant acte notarié passé chez Maître Hamelin, notaire de Saint Georges le Toureil. Il s’agit de la parcelle 537. Les vendeurs, Monsieur BAUDRILLER et ses enfants, étaient des mariniers. Leur maison datait au moins de 1817 et sans doute du XVIIIème siècle. [16]  1 franc en 1860 vaut environ 2 € aujourd’hui. [17]  «  Consistant en une chambre basse à cheminée, une autre chambre à cheminée, servant de cuisine et de boulangerie, deux chambres hautes à cheminée, un vestibule, une chambre sans cheminée, une chambre à cheminée servant aux domestiques, …, grenier sur le tout , cave, écurie, cour, bas-jardin, haut jardin en forme de terrasse, … le tout compris au plan cadastral sous les numéros 548, 549, 551 et 552  ». [18]  Dans le domaine des travaux publics, un perré est un revêtement en pierres sèches ou en maçonnerie, destiné à renforcer un remblai, les rives d'un fleuve, les parois d'un canal, etc. [19]  Les GUERANGER, habitant Le Mans, souffrirent eux de l’avancée prussienne. [20]  Au total, 5.643 Jésuites auraient été expulsés, notamment vers Jersey et l’Espagne.

  • La disparition subite de Charles JOUBERT (1797 - 1840), frappé par la foudre

    Le Four à chaux de Saint Eutrope à Beaulieu au début du XXème siècle (source : Delcampe) Préambule L’été dernier, après avoir marché en montagne, je cédais à la tentation d’une bonne crêpe aux myrtilles, accompagnée d’un sirop d’orgeat. Profitant d’un journal qui traînait à la terrasse du café, je lisais : « Météo : Dimanche, sur l'île d'Oléron, … un éclair a frappé deux femmes, isolées d’un groupe de randonneurs. Si l'une d'elles est indemne, la seconde était en état de mort apparente mais a survécu… Le reste du groupe qui a été témoin du foudroiement […] va probablement être traumatisé  ». En reprenant mon chemin, je repensais à un de mes aïeux, Charles JOUBERT (Sosa N°52). En pleine force de l’âge, alors que tout lui souriait dans la vie, il fut frappé par la foudre. Contrairement aux deux randonneuses d’Oléron fulgurées , mon ancêtre fut, lui, proprement foudroyé. C'était au sommet d'un four à chaux, à Beaulieu sur Layon, un soir d’Août 1840. L’entourage de Charles JOUBERT, à commencer par son épouse et ses enfants, fut certainement traumatisé par sa disparition subite. Mais récemment, grâce à un ami manceau, passionné de l'Histoire de Beaulieu sur Layon , je me suis rendu compte que la mort de Charles JOUBERT avait eu au moins une suite heureuse. Elle permit à son frère, Louis François, prêtre devenu tuteur de ses neveux et nièces, de gagner une certaine renommée. En se rapprochant de sa famille à Angers, il put mener à bien une œuvre de restauration à la cathédrale Saint Maurice , dont tout un chacun peut profiter aujourd'hui. C'est ce que je vais vous raconter ici. Jacques Charles JOUBERT, né au Mans Jacques Charles JOUBERT est né au Mans le 28 Ventôse de l’An V Républicain, soit le 18 mars 1797. Son père, Jacques qui était arpenteur, s'y était installé avec sa jeune épouse Marguerite, née MARTIN, peu de temps après leur mariage civil contracté le 18 Vendémiaire de l’AN IV (10 Octobre 1795), à Marolles les Brault. Portrait de Jacques JOUBERT (1757–1839) (source : Archive familiale) « Le 18ème Vendémiaire An IV à huit heures du soir devant moi... marié Jacques Joubert arpenteur demeurant commune de Marolles district de Mamers (Sarthe) né à Aubigné le 14 Mars 1757 de François Joubert et de Marguerite Boutelou domiciliés à Aubigné assisté de Jean Baptiste Charles Joubert son frère de la commune d'Aubigné et Marguerite Martin demeurant au Mans née à Bonnétable le 14 Février 1772 de défunt Thomas Martin et de défunte Marie Allaire domiciliés à Bonnétable assistée de Pichard... » [1] Leur mariage religieux se déroula clandestinement [2]  dans la maison des demoiselles BEAURY, rue Saint Vincent au Mans. C’est dans cette rue, que les époux emménagèrent. Ils déclarèrent au N°16, un premier fils, Jacques (Charles), Il était âgé de 8 mois au recensement de la population daté de Frimaire de l’An VI (novembre 1797), Extrait du Recensement de population du Mans An VI (source : 2 Mi 289_110 – AD Sarthe) Marguerite donna deux autres garçons à son mari : d’abord Louis François, né en 1799, dont nous aurons l’occasion de reparler, et Léonide Pierre qui naîtra en 1800 mais ne vivra qu’un mois. Jacques Charles que toute la famille appela très vite Charles, vécut jusqu’à l’adolescence avec son frère rue Saint Vincent. Cette rue formée de petites maisons basses enchevêtrées, était proche des établissements scolaires les plus réputés du Mans. Juste derrière le N°16, était l’enclos des Pères de l’Oratoire, collège de la ville [3] . Il est probable que Charles comme Louis François le fréquentèrent dès leur plus jeune âge. Emplacement reconstitué du n°16 de la rue Saint Vincent au Mans au XVIIIème siècle (source : Micro-Histoires de Beaulieu sur Layon) A l'âge de sept ans, Charles fut blessé à la tête par une pierre Illustration du jeune Charles JOUBERT blessé à la tête par une pierre (source : image générée par l’IA) On dit souvent que le destin des hommes se joue dans les premières années de leur vie.  Celui de Charles, qui semblait déjà bien tracé, fut certainement bouleversé une première fois. La cathédrale Saint Julien du Mans était située à moins de deux cent mètres de leur maison. La famille JOUBERT y emmenait leurs enfants à la messe. A cette époque, l’édifice gothique était en mauvais état : «  la voûte était trouée en deux endroits, les portes vermoulues et le sol très irrégulier.  ». A l’âge de sept ans, au cours d’un office, Charles fut blessé à la tête par une pierre qui s’était détachée de la voûte de la cathédrale. Après six mois de soins quotidiens, il garda une cicatrice et resta toute sa vie sujet à de violents maux de tête. Charles continua tant bien que mal d’aller au collège. Pendant ce temps, son frère, Louis François, menait d’excellentes études au Collège du Mans, avant de s’orienter vers la prêtrise. Quelques années après cet accident, en 1812, une des tantes paternelles de Charles, Thérèse DETIS, née JOUBERT, mourut. Veuve depuis une dizaine d’années [4] , Thérèse laissait derrière elle quatre enfants, dont deux filles : Thérèse, née en 1796 et Elise née le 10 Octobre 1799. La cadette fut accueillie par un oncle de Charles, Pierre Charles JOUBERT-PAULMIER, installé avec sa famille à la Pinsonnière à Beaulieu sur Layon. Pendant ce temps, les parents de Charles recueillaient au Mans l’aînée des orphelines, Thérèse. La maison de la rue Saint Vincent était petite. Toute la famille déménagea au numéro 43 de la rue des Quatre Roues au Mans [5] . Le recensement de 1812 atteste leur présence et celle de Thérèse DETIS dans cette nouvelle maison : Extrait du Recensement de population du Mans de 1812 (source : AD Sarthe) Thérèse avait un an de plus que Charles. Elle va aider son cousin dont les maux de tête persistaient, dans ses devoirs. A force de persévérance, Charles réussit à faire ses classes d’humanités. Mais Thérèse se languissait aussi de sa petite sœur, installée à Beaulieu. Pour la remercier peut-être d’aider leur fils, les JOUBERT du Mans se rapprochèrent de Pierre Charles et Marie Charlotte JOUBERT-PAULMIER. Et bientôt, à l’occasion de vacances, Thérèse y séjourne, donnant aussi l'occasion à Charles de faire la connaissance des filles de Pierre Charles et Marie Charlotte : Marie Caroline, Olympe et Augustine. Un beau mariage à la « Pinsonnière » A 17 ans, Charles se prépare, peut-être sur l’insistance de sa famille, à tenter l’entrée à l’École normale supérieure. Il doit se rendre à Angers pour suivre, en qualité d’auditeur, les cours nécessaires au concours. Se pose la question d’un hébergement. Sa tante, Marie Charlotte, née PAULMIER [6]  trouve une solution auprès de son cousin germain, Charles René PAULMIER, résidant rue du Cornet à Angers. Charles JOUBERT emménage au début de 1814 chez ce lointain cousin. C'est probablement dans cette maison que va naître une inclination sentimentale réciproque entre Charles JOUBERT et Marie Caroline JOUBERT, 19 ans, qui rendait visite à ses oncle et tante lorsqu'elle venait à la ville. Charles, ayant échoué à intégrer l’Ecole normale supérieure rentre au Mans. A cette époque, son frère Louis François a rejoint le Grand Séminaire . Il est ordonné prêtre en Décembre 1821 et nommé à l’église de La Couture au Mans. Très vite, il s’intéresse au domaine des reliques [7] . Charles, lui, a pris goût pour les Sciences de la nature. Au contact d'un professeur émérite, Thomas CAUVIN , il se lance dans l’étude de la botanique mais aussi de l’archéologie et lie des relations d’amitié avec un jeune pharmacien de la ville, Edouard GUERANGER. Avec son jeune ami [8] . il se met à collectionner toutes sortes de plantes mais aussi des fossiles, des pierres, ou encore des insectes. Charles n’oublie pas pour autant Marie Caroline, avec qui il entretient une correspondance assidue. Il fait part à sa « cousine préférée  » de ses découvertes en botanique, etc.... Sur un autre ton, il n’hésite pas à la taquiner. Alors que leur relation épistolaire se mue petit à petit en idylle, un drame survint à Beaulieu en 1821. La jeune Elise DETIS, déjà malade, meurt terrassée par la tuberculose le 2 février, à l’âge de 21 ans. On sait les conditions d‘hygiène encore balbutiantes de l’époque. Le bacille a malheureusement contaminé ses cousines, avec qui elle a grandi. Successivement, Olympe, succombe à la maladie le 5 mars 1822. Puis Augustine le 14 juillet 1823. Caroline reste désormais la fille unique de Pierre Charles et Marie Charlotte. Mais pas pour bien longtemps. Charles ne tarde pas à demander la main de Caroline à son oncle Pierre Charles JOUBERT. Celui-ci lui accorde après avoir consulté le curé du Thoureil. Etant cousins germains, une dispense de Rome est nécessaire ; celle-ci tarde mettant à rude épreuve la patience des fiancés. Enfin, le mariage a lieu à Beaulieu le 3 Mai 1824. Le registre de l’église mentionne que le mariage a été célébré par le Vicaire général du diocèse avec la mention : « après la publication canoniquement faite, et dispense obtenue tant en cour de Rome que de Mgr L’Evêque du Mans…  » Extrait de l'Acte de mariage de Jacques Charles JOUBERT et de Marie Caroline JOUBERT à Beaulieu sur Layon le 4 Mai 1824 (source : AD Maine et Loire) Les naissances à Beaulieu Les jeunes époux s’installent aussitôt dans la demeure. Les naissances vont bientôt s’y succéder et contribuer à ramener de la jeunesse dans cette grande maison. Charles et Caroline eurent en tout sept enfants, tous nés à Beaulieu.       Tableau généalogique JOUBERT-PAULMIER-DETIS (source : Micro-Histoires de Beaulieu sur Layon) Une « lamium maculatum » cueillie au Toureil (source : planche inventoriée au musée TESSE au Mans) Pour nourrir cette grande famille, Charles participe au développement des activités économiques de la « Pinsonnière », constitués principalement de fermages agricoles et viticoles. Il s’implique aussi dans l’exploitation d’un four à chaux nommé Saint Eutrope, que son beau-père a fait construire en 1820 [9] . Charles a toujours son appétence pour la botanique. Pendant ses loisirs, il étend sa collection avec des plantes angevines et complète ainsi un herbier qu’il avait démarré vers 1818. Il constitue ainsi au fil des ans, une collection de 1 813 planches botaniques, portant des toponymes manceaux comme « Gué de Maulny, l’Epau, Fresnay le Vicomte, Moulin de Neuville, Allonnes, etc.…  » et angevins comme : « Angers Guigne-folle, La Baumette, Le Toureil, St Rémy la Varenne, etc…  » [10] . Charles, Conservateur des Monuments du Maine-et-Loire Au début des années 1830, la famille JOUBERT de Beaulieu se porte bien. Les enfants sont en bonne santé et aucun décès prématuré n’est venu endeuiller la « Pinsonnière ». Les réussites sociale, politique et économique sont également au rendez-vous. A la faveur des Trois Glorieuses de Juillet 1830, des élections ont eu lieu dans les communes. Pierre Charles qui avait été un des premiers maires de Beaulieu au moment de la Révolution, retrouve son fauteuil perdu sous le règne de Charles X. Il a 61 ans et cède bientôt à son gendre la gestion de son industrie de la chaux. Mais Charles ne se contente pas de son rôle de chef d’entreprise et de père de famille. A la même époque, de nombreuses sociétés savantes voient le jour en province qui réunissent les érudits locaux dans les divers domaines des Sciences de la nature et de l’Histoire. Charles est nommé en 1836 Conservateur des monuments du département du Maine et Loire. Un an après sa nomination, il participe en tant qu'orateur, au congrès du Mans de la Société française d'archéologie . Carte postale ancienne montrant l’église de la Couture au Mans et la Préfecture (source : Micro-Histoires de Beaulieu sur Layon) Carte postale ancienne montrant le Menhir de la Pierre Longue au Thoureil (source : Micro-Histoires de Beaulieu sur Layon) Le congrès se déroula le 20 Juin 1837 à la Préfecture de la Sarthe. Le site de la Préfecture étant contigu à l’église de La Couture où son frère Louis-François est prêtre, et à cent mètres de la maison familiale où vit encore son père [11] , on peut imaginer que la famille de Charles était présente pour l’écouter. Charles effectuera ce jour-là un discours sur le « mégalithisme dans la commune du Thoureil et de St Maur ». L’attache familiale des JOUBERT-PAULMIER dans ce lieu lui avait en effet permis de découvrir en détail le territoire de la petite commune. En effectuant des fouilles, Charles établit que le petit village avait « la densité mégalithique la plus importante du Maine-et-Loire, soit 14 dolmens et menhirs ». Ce discours de Charles, sans doute prometteur sur son avenir au sein de la Société française d’Archéologie, fut à notre connaissance, le seul qu’il effectua devant «  près de 300 notables habitants de la ville du Mans » . Trois ans après, son destin et celui de ses proches furent bouleversés. L'année fatale En Mars 1840, de nouvelles élections municipales ont lieu à Beaulieu sur Layon. Pierre Charles JOUBERT qui a désormais 70 ans, pense à se retirer. A 43 ans, Charles brigue sa succession au poste de maire. Il se présente à ces élections avec l' appui de son beau-père. Il est élu le 15 Juin. Le 16 Août voit la consécration de Charles en tant que premier édile de la commune : « L’an mil huit cent quarante, le seizième jour du mois d’août, à l’heure de midi ; le conseil municipal de la commune de Beaulieu s’est réuni dans la salle de la mairie à l’effet de procéder à la réception et prestation de serment et d’installation de M Joubert Jacques Charles, nommé Maire  … » Ce fut le plus court mandat de Maire à Beaulieu. Huit jours plus tard, le samedi 24 Août 1840, vers six heures de l’après-midi, alors qu’un orage était sur le point d’éclater à Beaulieu, Charles JOUBERT qui inspectait le travail de ses ouvriers au four à chaux de Saint Eutrope [12] , «  monta sur son fourneau et ordonna à ses « fournelliers » de cesser au plus tôt leur travail, ceci par mesure de prudence et vu que le lendemain se trouvait être un dimanche…  » [13] . C’est alors que la foudre le frappa, le tuant sur le coup. Charles avait 43 ans. On imagine assez bien la sidération de ses ouvriers et le désarroi de sa famille. Surtout celui de son épouse, Marie Caroline, qui attendait alors un enfant. Trois semaines après le drame, le 15 septembre, Caroline met au monde Marguerite. Le frère de Charles, Louis-François JOUBERT baptise à Beaulieu sa dernière nièce. Extrait du registre paroissial des décès de Beaulieu sur Layon (source : Micro-Histoires de Beaulieu sur Layon) L’acte du registre de l’église se trouve sur la même page que celui du décès de son père. Une phrase fait mention de la triste situation « Le père de l’enfant nous a été enlevé par la foudre, le vingt quatre aout dernier, comme il est marqué ci-dessus . » Epilogue Dans un premier temps, Caroline se retrouve seule, avec une fratrie de sept jeunes enfants dont l'aîné Eugène a 15 ans. La vie a repris quoiqu’il en coûte. Pierre Charles JOUBERT, 71 ans, reprend la gestion des fours à chaux. Mais les années suivantes, sa santé décline. En 1843, la veille de Noël, il meurt entouré de ses petits-enfants. Sa femme, Marie Charlotte a 83 ans. Presque aveugle, elle décède deux ans plus tard le 3 Décembre 1845. Caroline doit succéder à son père à la Direction des fours à chaux. Très vite, son oncle, Louis François JOUBERT va l'épauler, en exerçant une sorte de tutelle sur l’éducation de ses neveux. Les trois ainés sont scolarisés à Angers au séminaire de Montgazon. Par ailleurs, l’oncle Louis, « tonton » comme l’appellent les enfants, aide de son mieux sa nièce pour toutes les démarches financières de la maison. Enfin, Louis François obtient de sa hiérarchie d’être rattaché au diocèse de la cathédrale Saint Maurice d’Angers. Au début de l’année 1846, il quitte le Mans et arrive dans la capitale angevine. Il devient rapidement Chanoine honoraire et custode de la cathédrale Saint- Maurice, c’est-à-dire gardien du trésor et conservateur des objets liturgiques précieux. Carte postale ancienne de la cathédrale St Maurice à Angers (source : Delcampe) Caroline a cinquante ans. Son fils aîné, Eugène , est parti à Paris au collège Stanislas en Mathématiques Supérieures. Auguste et Henri, toujours sous la férule de leur oncle Louis, vont bientôt passer leur baccalauréat. Ses autres enfants, encore jeunes, vont bientôt fréquenter des établissements sur Angers. Caroline donne alors en gérance les fours à chaux. La maison étant vide, elle ne se sent plus obligée de rester toute l’année à Beaulieu. Elle part s’installer dans la maison qu’occupe à Angers son oncle Louis François, rue du Vollier, au n°12. Les garçons, ayant choisi pour la plupart des carrières dans l’administration, s’éparpillent dans toute la France, au hasard de premières nominations. Le point de rencontre de la famille JOUBERT se fait maintenant à Angers, plus facile d’accès pour tous. Et Caroline peut réunir ainsi ses enfants autour d’elle. Photographie de Louis François JOUBERT, Chanoine, vers 1851 (source : Archives familiales) Petit à petit, voyant ses neveux et nièces s’émanciper, Louis François JOUBERT peut se consacrer entièrement à une nouvelle quête. En prenant ses fonctions à la cathédrale Saint Maurice, il avait découvert dans son trésor, des lambeaux de tapisseries médiévales. Il s'attela alors à la reconstitution de ce qu'on appelle aujourd'hui la Tenture de l’Apocalypse , qu'on peut admirer au château d'Angers. Cette recherche pendant 15 ans (1846-1861) de morceaux éparpillés jusque dans les écuries du pays, deviendra son grand œuvre. Alors que le nom de Charles JOUBERT n'apparaît plus dans le dictionnaire de Célestin PORT en 1978, et que seul la mémoire familiale se souvient encore de sa disparition tragique, tout un chacun peut apprendre en s'intéressant à l'histoire de la tenture que, sans le Chanoine Louis François JOUBERT, l'œuvre populaire du Moyen Age, inscrite en 2023 par l'UNESCO au registre international Mémoire du monde, aurait aujourd’hui disparu. Mais après avoir lu cette petite histoire, on peut aussi se dire que, sans le décès prémature de son frère aîné, Louis François JOUBERT se serait peut-être contenté de collecter toute sa vie des œuvres sacrés mais néanmoins obscures pour le commun des mortels au Mans, dont on fait de temps à autre l’inventaire dans un sous-sol que j'imagine mal éclairé. Une partie des six pièces qui composent la tenture de l'Apocalypse (source : Wikipedia) Notes de fin ​ [1]  Extrait du registre des BMS de Marolles les Brault – AD Sarthe 2E 199/10. [2]  Le prêtre qui les unit, Jacques SAVARRE, ex-curé de Jublains, avait été réfractaire au serment sur la Constitution civile du clergé en 1791 et officiait clandestinement. [3]  Ce collège devint le lycée Montesquieu. [4]  Le mari de Thérèse, Jean Détis était mort en 1803 à 42 ans. [5]  Le recensement de Juin 1812 le mentionne à cette nouvelle adresse. La rue des Quatre roues tire son nom d’un grand puit collectif équipé de quatre roues, qui se situait à quelques mètres de là, au croisement avec la rue St Julien le Pauvre (devenue place Franklin Roosevelt). Cette rue, appelée aussi rue des Quatre œufs, est devenue la Rue du Docteur Leroy en 1925. [6]  Elle a épousé Pierre Charles JOUBERT au Thoureil en 1794. [7]  Louis-François va développer les années suivantes des compétences historiques et artistiques en la matière qui seront bientôt reconnues au niveau du diocèse du Mans et au delà. [8]  Edouard GUERANGER n’avait que quatre ans d’écart avec Charles JOUBERT. Après la mort de Charles, les GUERANGER noueront des relations de famille avec les JOUBERT. Edouard deviendra en effet le beau-père d'Augustin JOUBERT, le deuxième fils de Charles JOUBERT en 1857. Edouard GUERANGER était aussi le frère de Prosper, plus connu sous le nom de Dom GUERANGER , père abbé de Solesmes dans la Sarthe. [9]  Cette petite industrie s’amorça en 1807, et vit la construction de quatre fours à chaux. Le premier, la Thébauderie, a complètement disparu. Saint Eutrope et deux derniers proches du pont Barré ont été relativement bien préservés. [10]  Cette collection a été donnée par la famille JOUBERT au Musée vert du Mans et inventoriée au musée TESSE de cette même ville. [11]  La mère de Charles JOUBERT ; Marguerite MARTIN était décédée l’année précédente en Mai 1836 au Mans. [12]  Le sommet de ce four en forme de tour, sert aujourd’hui de table d’orientation. Il constitue un point culminant à Beaulieu, dominant le Layon. [13]  D’après le livre de Léon GOURDON sur Beaulieu écrit en 1955.

  • Louis Jacques Ayrault (1729 - 1803), correspondant de la Société Royale de Médecine au XVIIIème siècle

    La « normalité thermométrique » Un article du quotidien Le Monde daté du 20 Août a attiré mon attention. Il s’intitulait : «  Pendant la canicule d’août 2025, de nouvelles températures extrêmes enregistrées en France métropolitaine...  ». Alors que ce jour-là, nous ressentions encore les effets du « stress thermique » créées par des températures dépassant les 40° C [1] , les serveurs du Big Data avaient déjà digéré et recraché sur nos smartphones les données fournies par les 140 stations « Météo France » réparties sur le territoire, permettant au média de conclure : «  les températures enregistrées lors de la canicule historique d’août 2003 apparaissent désormais comme une nouvelle normalité  ». En cherchant une définition sur la normalité, notion assez vague dans mon esprit, j’ai retenu que ce concept «  demeure une question relative à une époque et à une civilisation. ». Le fait est : la civilisation numérique nous permet de consommer des données météo réactualisées tous les ¼ heures sur nos smartphones. Pour combien de temps ? Il y a pas si longtemps, on savait encore interpréter la tendance météo du jour en regardant le ciel sur le pas de sa porte, voire relever la pression atmosphérique sur le baromètre de sa maison. Ceci dit, à une époque un peu plus lointaine maintenant, on s’en remettait à la Divine Providence en courbant l’échine et des peintres se contentaient de traduire par l’image les catastrophes climatiques que l’homme subissait. Plus récemment, les contemporains de Louis XIV en témoignèrent par des mots, comme   SAINT SIMON qui dénonça à mi-mot l’incurie du Gouvernement de sa Majesté le Roi Soleil à venir en aide du peuple après le « Grand Hyver » de 1709 [2] . Il fallut attendre 1740 et les conséquences d’une nouvelle crise frumentaire doublée d’une épidémie de grippe pulmonaire, pour que le Gouvernement du Roi Louis XV commence à chiffrer les conséquences de catastrophes climatiques. On continuait à s’en remettre à la Divine Providence mais on créa aussi la Société Royale de Médecine . Dans ce contexte, je me suis alors souvenu qu’un de mes aïeux, contemporain de Louis XVI, avait joué un rôle dans l’observation de phénomènes météorologiques. Il s'appelait Louis Jacques AYRAULT. Il était médecin à Mirebeau dans le Poitou. Et il devint correspondant de la Société Royale de Médecine à la veille de la Révolution. C’est son parcours que j'ai eu envie de vous raconter ce mois-ci. Une représentation du Petit Age glaciaire : Les chasseurs dans la neige de Pieter Brueghel l’Ancien – 1565 (source : Wikimedia) « Mr le Docteur Ayrault » Intitulé de la Notice biographique sur le Dr Ayrault (source : Archive familiale) Au mois de Mai 2008, je me rendis avec ma mère Monique ROBLIN, chez son petit frère, Gilles, qui habitait La Rochelle. Voyant mon intérêt pour la généalogie, oncle Gilles me confia une «  notice biographique sur Mr le Docteur Ayrault  » écrite en 1868 par Thomas Charles ROUSSEAU-LASPOIS, son petit-fils. Je ne savais pas qui était cet ancêtre. Mais il avait eu la bonne idée de compléter l’intitulé de sa notice, en précisant que le Docteur AYRAULT était le trisaïeul de mon propre arrière grand-père Ernest ROBLIN. Grâce à ces renseignements, je pus facilement reconstituer cette branche de notre arbre familial. Je vous en livre ici un extrait. Tableau de descendance de Thomas Charles Rousseau-Laspois jusqu'à mon grand-père Paul ROBLIN (source : Geneatique) Louis Jacques Ayrault, Docteur en médecine Louis Jacques AYRAULT naquit à Parthenay le 2 février 1729. Son père, Emery AYRAULT était Juge bailli au siège ducal de la Meilleraye à Parthenay. Il envoya son fils, encore jeune, au collège de Bressuire [3] . A sa sortie, Louis Jacques partit pour Montpellier où il suivit les cours de la Faculté de Médecine [4] en 1747. Il fut reçu Docteur en Médecine à l'âge de 21 ans. Il aurait pu exercer immédiatement son art mais il préféra compléter ses études à Paris. D’après son petit-fils, «  Il y employa plus de deux années à suivre… dans les Hôpitaux, la clinique des grands maîtres dont il observa attentivement les leçons pratiques.  » Il revint se fixer à Parthenay où. « i l acquit bientôt la confiance générale qu'il méritait car il joignait à une vaste érudition, un dévouement sans borne et une entière abnégation de lui-même  ». Sa devise était : «  Le médecin guérit quelquefois, soulage souvent et console toujours.  ». Le 18 Février 1759, il épousa à Mirebeau, Charlotte Marcelle ARNAULT qui était la fille du Conseiller du Roi au Grenier à sel de cette ville. Le couple s’installa dans un premier temps à Parthenay où le Docteur avait déjà tous ses patients. «  De leur mariage naquirent onze enfants, dont sept moururent âgés de deux à cinq ans. Quatre filles seulement leur restèrent.  », rapporte Thomas Charles ROUSSEAU LASPOIS. L’aînée, Marcelle Charlotte fut la mère de Thomas Charles ROUSSEAU-LASPOIS, né en 1789. Acte de mariage de Louis Jacques Ayrault et Charlotte Marcelle Arnault (source : AD Vienne – BMS Mirebeau) Vers 1770, le Docteur AYRAULT fut forcé d'abandonner Parthenay pour Mirebeau où le soin de la santé de sa belle-mère avait déjà appelé son épouse. «  Il ne fallut que peu de temps au Docteur Ayrault pour recouvrer les avantages dont il jouissait à Parthenay…  ». Sa réputation l’avait suivi et les épidémies des villages de Serez et de Savigny dans la Généralité de Tours lui fournirent l'occasion de se distinguer par ses soins et par un mémoire remarquable qu'il rédigea à ce sujet. La Société Royale de Médecine C’est à peu près à cette époque qu’à la demande d’un petit groupe de médecins, va être fondée à Paris une Société médicale. Ce projet avait été proposée au Roi Louis XV dès 1730. Il avait pour but de contrer l'isolement des médecins dans les campagnes, et d'encourager l'échange et le progrès de la Médecine. Mais il rencontra pendant de longues années une forte opposition de la part de la  Faculté de médecine de Paris , connu pour être la plus rétrograde d'Europe. Ce n’est qu’en 1776, sous le règne de Louis XVI et grâce à l’action de son nouveau ministre Jacques NECKER , que la Société Royale de Médecine (SRM) vit enfin le jour. Son secrétaire, Félix VICQ d’AZYR , mit très vite sur pied un réseau d’informateurs, en nommant dans tout le territoire des «  correspondants régnicoles  » [5] que la SRM désigna après avoir enquêté auprès des Intendants [6] . Une circulaire fut envoyée leur demandant de faire «  connaître les médecins […] auxquels vous avez donné votre confiance et en les engageant à nous communiquer toutes leurs observations  ». Elle traçait également le programme de la Société savante. Il s’agissait notamment d’obtenir des correspondants des rapports sur «  les observations météorologiques et l’exposition des maladies endémiques dans une contrée  ».   Allégories représentant les missions de la « SRM » (source : Wikipedia) Louis Jacques AYRAULT, « correspondant régnicole » de la Société Royale de Médecine « Histoire de la Société Royale de Médecine » de l’année 1779 (source : Wikipedia) Sans doute recommandé comme «  médecin employé pour les épidémies  » par l’Intendant de la Généralité de Tours, Louis Jacques AYRAULT fut le 101ème médecin désigné sur bientôt 150 correspondants de la SRM. Il dut remplir le rôle qu'on lui assignait, puisqu’il laissa des relevés météorologiques et différents rapports sur les épidémies dans le Mirebalais. Ainsi à partir de 1779, la ville de Mirebeau apparaît très régulièrement dans les tableaux météorologiques mensuels que la SRM éditait chaque année dans une « Histoire de la Société Royale de Médecine ». On y découvre des relevés de températures, pressions, vents, pluviométrie, etc… précis, et des rapports sur les «  maladies régnantes  » dans le canton. Les archives de la SRM contiennent également des « Mémoires », qui sont des descriptions détaillées des maladies observées. Elles éclairent le lecteur non seulement sur les conceptions scientifiques de l’élite médicale du temps mais aussi sur des aspects de la vie régionale. Relevé météorologique de Mirebeau, Poitou du mois de Janvier 1779 (source : Wikipedia) « Maladies régnantes » à Mirebeau, Poitou en Janvier 1779 (source : Wikipedia) Un « jeton d’or d’une valeur de 200 livres » Une nouvelle épidémie fit d’affreux ravages en Poitou en 1785. Le docteur AYRAULT ne faillit point à sa noble mission. Il rédigea un mémoire qu’il adressa le 4 Juillet à Félix VICQ d’AZYR. En voici un extrait :  « … L es causes éloignées […] à la maladie […] doivent être rapportées aux vents qui, dans le mois de Janvier, ont toujours tenu la partie du Sud au Sud-Ouest. Ces vents naturellement chauds et humides ont énervé le ton des solides dont l'action soutenue est nécessaire à l'égale distribution des liquides… Par défaut de mouvement l [ils – ndla] se sont épaissis et […] ont encore ajouté au relâchement des vaisseaux… De là, une disposition prochaine aux stases. Les vents du Nord ayant soufflé […] les fibres déjà très relâchées n'étant pas en état d'apporter aucune résistance à un froid […] rigoureux, ont été subitement rapprochés… Aussi dans plusieurs [cas-ndla],  l’engorgement s'est fait dans la poitrine   et […] la maladie s’est répandue   [7] .  » En fait, son mémoire portait sur la description d'une pneumonie épidémique [8] qui sévit de février à mai 1785 dans le Mirebalais et pour laquelle la Société Royale de Médecine attribua au Docteur AYRAULT en 1786 une médaille d'Or, «  jeton d’or d’une valeur de 200 livres  ». Son mémoire fut imprimé dans les recueils de la Société Royale de Médecine. Extrait de la notice biographique écrite par Thomas Charles ROUSSEAU LASPOIS (source : Archive familiale) Une médaille au revers compromettant Quelques années plus tard, la médaille représentant le Roi Louis XVI sur un côté, aurait pu compromettre le Docteur AYRAULT. En effet, comme le précise son petit-fils dans sa notice biographique : «  Le Docteur Ayrault la mutila en 1793, pour ne pas exposer sa tête aux rigueurs du parti révolutionnaire extrême.  ». Extrait du traité de Messire Jean-Gaspard d’Ailhaud (source : Gallica -BNF) Louis Jacques AYRAULT ne s’était pas contenté, comme d’autres médecins, de la reconnaissance de ses pairs et de jouir des récompenses que la SRM voulait bien distribuer à ses correspondants les plus méritants. «  Mis chaque jour en rapport, par son état, avec les hommes haut placés de l’Ancien Régime  », il reconnut pendant toutes les années qui précédèrent la Révolution «  combien, en général, la noblesse faisait peu de cas du pauvre peuple  ». Toutes ses pensées, toutes ses actions n’eurent pour but que la prospérité de Mirebeau et de ses habitants les plus indigents. Il adopta avec empressement les réformes demandées en 1789 et fut élu maire de Mirebeau le 2 février 1790, et bientôt député par la municipalité à Poitiers pour demander la réunion de tout le pays mirebalais au district de Poitiers. «  Nommé administrateur du département de la Vienne, il provoqua d'utiles améliorations dans l'intérêt de la science, etc… [9] ». et s’attaqua au charlatanisme : «  Louis-Jacques AYRAULT publia contre les poudres d’AILHAUD  des lettres et des observations pleines de justesse qui contribuèrent à discréditer ce remède empirique prôné comme la panacée universelle. Elles ont été recueillies dans le Journal de médecine . » Mais sa philanthropie lui prépara sans doute des jours pénibles. N'étant d'aucun parti mais « ami des Réformes » ,   Louis Jacques AYRAULT « chérissait la Liberté, mais il aurait voulu qu’on en jouit sans tyrannie  ». Lorsque la tyrannie s’installa en province, notamment du fait des guerres civiles proches [10] , «  il fut, comme beaucoup de gens honnêtes… exposé à la persécution des méchants dans leur égarement révolutionnaire ; ils lui arrachèrent le titre de Maire, dont il avait été revêtu quelques temps auparavant  ». C’est sans doute à cette époque qu’il prit la précaution de mutiler la médaille au revers compromettant. Une épidémie grave qui enleva à Parthenay plus de 600 victimes le rappela aux affaires. Ses prompts secours arrêtèrent les progrès du mal. Le mémoire que le Docteur rédigea sur cette épidémie fut estimé par les nouvelles autorités médicales et il redevint même Maire honoraire de la ville de Mirebeau où il s’éteignit le 22 Juin 1803 à l’âge de 74 ans. Epilogue   Couverture du tome 2 de l’Histoire du climat de Emmanuel Le Roy Ladurie traitant des canicules et glaciers (source : Fayard) En 1793, «  la persécution des méchants  » ne s'attaqua pas qu'aux personnes physiques. Elle prit également pour cible les sociétés savantes et littéraires du pays. Ce fut le cas de la Société Royale de Médecine qui fut supprimée par la  loi du 20 thermidor  an I (8 août 1793). Son secrétaire perpétuel, Félix VICQ d’AZYR, avait compilé pendant seize années un grand nombre d’informations variées sur les maladies, les conditions climatiques etc… et bien sûr les données météorologiques de la France que les 150 médecins, à l’instar de Louis Jacques AYRAULT, avaient patiemment observé, mesuré, et rapporté. Ces données furent conservées mais tombèrent dans l'oubli. Ce n’est qu’au XXème siècle, que l’Historien climatique Emmanuel Le Roy Ladurie  les dépoussiéra. Elles lui furent d’un apport précieux pour la connaissance du climat en France sur la fin du XVIIIème siècle. Dans les années 2010, ces « data » furent numérisées dans le cadre d'un projet de recherche fondamentale. Ce projet, nommé CHEDAR [11] a fait l’objet de publications. Elles furent synthétisées par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) [12] dans leur 6 ème rapport d’évaluation paru en 2023. Il a été mis à la disposition des décideurs politiques et du grand public... Si ce dernier rapport ne nous apprend rien de forcément nouveau sur la responsabilité de l'homme dans le réchauffement climatique, il nous rappelle que : «  L’Avenir ne dépend pas du GIEC lui-même, mais de ce que nous faisons collectivement des résultats qu’il met en évidence  » [13] J'espère que les travaux de ces hommes de bonne volonté ne tomberont pas aux oubliettes de l'Histoire. comme ce fut le cas à la Révolution. avec les mémoires de 150 médecins du siècle des Lumières. Notes de fin [1]  Peut-on vraiment s’habituer à des températures dépassant régulièrement les 40°C ? La réponse est apparemment non. En 2022, des scientifiques de l’université de Roehampton au Royaume-Uni se sont penchés sur la tolérance humaine à la chaleur. Les chercheurs ont fixé entre 40 à 50 °C, la limite que le corps humain peut supporter. Or, pour mémoire, le record de température enregistré le 12 Août 2003 à la station de Conqueyrac (Gard) était de 44,1 °C, détrôné par Vérargues dans l’Hérault en 2019 avec 46°C (Record absolu de France actuel). [2]  Cet épisode a marqué le plus les esprits au début du Siècle des Lumières. Pourtant, il est prouvé aujourd’hui que cet épisode ne fut pas le plus froid que l’Europe eut connu durant toute cette période, ni celui qui fit le plus de victimes. Les analyses des « carottes glaciaires » nous ont éclairé définitivement sur les températures. On sait que la précédente grande famine de 1695 aurait causé plus d’un million de victimes, alors que celle qui suivit l’hiver de 1709 n’en « causa » que 600 000. [3] Au XVIIIème siècle, le collège de Bressuire était un petit séminaire qui enseignait la rhétorique et bien sûr le latin. Ses régents étaient des séminaristes de Poitiers. Il était aussi connu pour avoir été une école de grammaire dès le Moyen Age. Son enseignement devait être éclairé puisqu’il forma des Révolutionnaires, comme André MERCIER du ROCHER . Il fut incendié durant les Guerres de Vendée.   [4]  La faculté de médecine de Montpellier, créée en 1220, est la plus ancienne université du Monde en ce qui concerne la médecine, au sens juridique et conceptuel du terme « université » tel que défini à partir du XIIIème siècle en Europe. [5] « Régnicole » est un terme juridique ancien qui désigne tous les habitants naturels d'un royaume ou État. Cette qualité de régnicole est opposée à celle d’ aubain  ou d'étranger. En droit contemporain, on parle plutôt de  citoyen  ou de justiciable. [6] L’Intendant était, sous l' Ancien Régime , un agent du pouvoir royal (commissaire), investi d'un large pouvoir dans une ou plusieurs provinces. [7]  Extrait du mémoire écrit par le docteur Ayrault médecin à Mirebeau, intitulé « Topographie du village de Marconnais et description de l'épidémie » Société Royale de Médecine – SRM 163 n° 1 [8]  La pneumonie ou pneumopathie bactérienne est une infection aiguë pulmonaire bactérienne, due le plus souvent au pneumocoque, mais aussi au Mycoplasma pneumoniae et à d'autres bactéries. Elle survient d'emblée ou peut venir compliquer l'évolution d'une pneumopathie virale, comme celle de la grippe. [9]  Il assura entre autres la conservation du Jardin des Plantes créé à Poitiers en 1784 par Monsieur BOULA de NANTEUIL et qu'on voulait supprimer en 1791. [10]  Référence sans doute aux Guerres Vendéennes qui démarrèrent en 1793. [11]  Ce projet, nommé CHEDAR, visa à déterminer les conditions météorologiques, environnementales et sanitaires qui prévalurent aux XVIIIème et XIXème siècle, à partir d'archives historiques et de simulations régionales du climat. [12]  Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat ou « GIEC » existe depuis 1988. Il a fait paraître en 2023 son 6ème rapport d’évaluation. L’avant dernier rapport, paru en 2014, avait précédé de peu les accords de Paris annoncés à l’issue de la COP 21 de 2015.   [13] Comme l’écrit Jean JOUZEL, un des scientifiques du GIEC,

  • En Juin 1884, la rumeur du choléra se répand jusqu’au Thoureil.

    Les ravages du choléra au XIXème siècle en France (source : l'Histoire par l'image) Les conséquences sanitaires d’une catastrophe climatique Chaque année, nous entendons parler de la saison des ouragans dans le Golfe du Mexique. Les conséquences économiques de ces catastrophes climatiques sont souvent énormes, surtout lorsque la trajectoire de ces phénomènes extrêmes touche les régions résidentielles de Floride ou encore les installations pétrolières situées au large du Texas. Dans d'autres régions du monde, les conséquences du passage de ces monstres sont avant tout sanitaires C'est souvent le cas dans le delta du Gange. Régulièrement, les médias rapportent les appels au secours d'ONG [1] ,  faisant part de l’apparition de cas de choléra dans tel ou tel pays limitrophe. Et pour cause. Le  delta du Gange  est considéré comme le foyer originel et historique du choléra. La densité humaine y a toujours été très forte et l’économie agricole est encore basée sur l'utilisation d'engrais humain [2] . Le choléra y est endémique. C'est-à-dire qu'il se produit un équilibre instable entre les infections et l’immunité des populations. Quand l'immunité collective baisse, par exemple lorsque la concentration humaine augmente, les cas de choléra augmentent et inversement. Ce cycle est influencé par les saisons et le régime des pluies. Lorsqu’un cyclone [3] aborde les côtes, de fortes inondations se créent, recouvrant les terres agricoles. Les eaux du delta, devenues saumâtres, sont un réservoir permanent de vibrions cholériques . Ceux-ci se propagent parmi les populations qui s’entassent dans des camps de fortune, où les conditions d’hygiène sont sommaires. Le choléra peut devenir alors épidémique. Une femme dans une rue inondée au sud de Chittagong (Bangladesh) - (source : AFP) Limitée initialement à l' Asie , la puissance du choléra fut démultipliée au XIXème siècle, par l'essor de la marine à vapeur et par l'arrivée du chemin de fer. Les épidémies se développèrent alors en véritables pandémies  qui atteignirent bientôt l' Europe . Le train, vecteur de propagation du choléra En Juin 1884, une certaine panique s’empara de la population française avec l’annonce d’une nouvelle épidémie de choléra dans le Sud du pays. La maladie très contagieuse avait déjà frappé trois fois la France depuis 1832. La dernière pandémie avait d'ailleurs été dévastatrice. Elle avait touché le territoire en deux vagues, emportant plus de 140 000 personnes lors de la seconde de 1854, marquant durablement les esprits [4] . La nouvelle pandémie partit comme les précédentes du sous-continent indien et se diffusa par le canal de Suez en Méditerranée occidentale.. Elle frappa en premier le port de Toulon, puis celui de Marseille. Les premières personnes atteintes furent détectées autour de la cité phocéenne [5] . Le journal Le Matin  du 25 Juin nota : « Les chemins de fer, ... sont envahis pour transporter les émigrants dans les campagnes environnantes, aux bords de la mer, dans les villes éloignées, et beaucoup à Paris. »   Parmi ces émigrants, il y avait beaucoup de Piémontais et de Liguriens. Connaissant la situation précaire des émigrés italiens installés dans le midi de la France et persuadés qu'il fournirait le contingent le plus sérieux de transmission de la maladie, les gouvernements italien et français les engagèrent fortement à rallier leur patrie d’origine à la condition de se munir d'une patente délivrée à la frontière. Cette migration à rebours s'adressant à plus de 100 000 personnes, entraîna la création de lazarets improvisés en quelques jours début juillet 1884 sur le territoire frontalier, notamment entre Menton et Vintimille. Les conditions précipitées de l'organisation de cette migration n’empêchèrent pas la propagation de la maladie vers l’Italie. Notamment vers Naples [6] . Carte du choléra en Europe, 1884 (source : BnF-Gallica) Depuis 1854, le transport ferroviaire s'était considérablement développé en France. Devant la multiplication des cas, craignant que l'épidémie ne se propage rapidement vers la capitale, la toute jeune IIIème République décida d'un relatif confinement dans les villes touchées. Elle limita les transports interrégionaux, en mettant en place des « permis de circulation  », en demandant aux voyageurs d'être habillés de vêtements propres et aux forces de l'ordre d'effectuer des contrôles dans les gares. Hélène BARBIER, une des nombreuses tantes de Marie Emilie ROBLIN, née JOUBERT, fit l’expérience des mesures de prévention mises en place par les autorités. Début Juillet, mon arrière grand-père, Ernest ROBLIN, écrivait à son épouse : « Ta tante Hélène était signalée ce matin en partance (ndla : de Poitiers) pour Bordeaux et la police assistée de médecins, s’est transportée à la gare pour la désinfecter ainsi que ses enfants. Afin de lui éviter cette réception désagréable, ton oncle Grand a télégraphié pour la faire arrêter à Ligugé où une voiture a dû l’attendre pour la transporter à la campagne.  » Malheureusement pour elle, « le maire de Ligugé, prévenu par la Préfecture, l’attendait à la gare et lui a défendu de descendre. Après des pourparlers qui ont duré plus d’une demi-heure, il a fallu remonter en wagon avec le maire et supporter à Poitiers une désinfection complète ». Apparemment, ces mesures prophylactiques eurent un certain effet. Elles aidèrent à stopper la propagation du choléra, mais cela n'empêcha pas la rumeur de se répandre. Mesures de désinfection en gare de Lyon à Paris en 1884. (source : BnF) La rumeur se répand à Poitiers et jusqu'au Thoureil lettre d'Ernest ROBLIN à son épouse Marie Emilie (source : Archive familiale) Fin Juin 1884, Marie Emilie était enceinte de huit mois. Parce qu’elle se sentait fatiguée, elle avait retardé son départ de Poitiers, prévu normalement en Mai pour sa villégiature du Thoureil dans le Maine-et-Loire. Néanmoins, devant le danger potentiel du choléra en ville, il fut décidé, après avis d’un médecin, qu’elle gagnerait « sa campagne  », où l’air était sans doute plus sain qu’en ville [7] . Ernest resta seul à Poitiers. En tant que secrétaire de la société savante des Antiquaires de l’Ouest , il préparait de longue date leur congrès qui devait avoir lieu cette année-là dans la capitale poitevine. Début Juillet, alors qu'il devait accueillir les participants, Ernest céda à une certaine frayeur devant la rumeur persistante : « On vient de m’apprendre que le choléra est à Tours. Inutile de te dire que s’il apparaît à Poitiers, je déguerpirai au plus vite  », écrivit il à Marie Emilie alors que celle-ci se confinait au Thoureil. Il s’assura auprès des autorités de la tenue de la rencontre. Comme la plupart venait de départements limitrophes de la Vienne, les congressistes eurent finalement l’autorisation de se déplacer sur Poitiers. L’ouverture se fit sans incident le 5 Juillet. Ils déambulèrent ensuite pendant trois jours dans les rues de Poitiers et sur les sites de plusieurs fouilles. Puis, les conférenciers se retrouvèrent le dernier soir à la mairie pour une réception, suivie d’un bon repas à l’hôtel de France, clôturant ainsi leur assemblée. L'histoire ne dit pas si des cas de choléra se déclarèrent mais on ne servit sans doute pas beaucoup d'eau sur les tables ... Pendant que son mari décomptait les nombreux toasts de cette fin de congrès, Marie Emilie souffrait de la chaleur au Thoureil. Le bébé pesant de plus en plus lourd, ses jambes avaient enflé et on fit à nouveau venir le médecin. Rien de grave, nota le docteur qui prescrivit néanmoins à sa patiente de garder le lit. Il se dépêcha ensuite de la quitter. Face à la nouvelle « peur bleue » [8] qui se répandait en Provence et dans le Nord de l'Italie, mais aussi au danger réel de propagation du choléra vers le Nord de notre pays, les médecins avaient un travail énorme d'enseignement à mener sur leur territoire d'intervention. Le rôle d’une eau propre, d’une alimentation saine, de la désinfection des objets [9] , et d’une hygiène irréprochable est maintenant connue de la communauté scientifique face à la propagation du choléra. En 1884, même si des publications scientifiques commençaient à se diffuser dans la communauté, ce n'étaient encore que des hypothèses et de toute façon, les moyens d’action étaient difficiles à obtenir. Le ravitaillement en eau saine se faisaient par tonneaux avec des moyens de transport plus ou moins rapides. Les traitements populaires continuaient à aller de la saignée par les sangsues, à l'absorption d'un demi verre d'huile associé à du vin. Flairer de temps à autre de l'alcool camphré était recommandé ou encore rentrer chez soi tôt, sans passer par le bistrot... Pour ne pas arranger les choses, l 'été 1884 s'annonçait caniculaire... Et sur les bords de la Loire ou encore au lavoir du Thoureil, où le travail des grandes lessives avait commencé, la rumeur gonflait : les mauvaises odeurs du fleuve, dont le niveau était bas, ne risquaient elles pas d’apporter dans le bourg les miasmes du choléra, « cette maladie venue on ne sait d’où et qui vous frappe comme une flèche mortelle ?  » La presse au secours des « hygiénistes » Les médecins dits « hygiénistes » [10] profitèrent d'un nouvel allié dans leur campagne de prévention. La presse devenue libre en 1881 , participa très vite aux efforts de pédagogie nécessaires, en offrant à ses lecteurs des reportages, permettant de saisir visuellement les mesures prophylactiques approuvées par la Faculté. Le numéro de L’Illustration daté du 12 juillet 1884 choisit notamment de mettre en avant celles qui furent prises à la frontière italienne pour éviter la propagation de la maladie en France. Gravure parues dans l'Illustration, no 2160, 12 juillet 1884 (source: BnF - l'Histoire par l'Image) L'image ci-contre insiste sur la désinfection des voyageurs et de leurs bagages à la frontière italienne : sous la garde de soldats armés de baïonnettes, deux hommes vaporisent un liquide sur des bagages ouverts. Leur solution curative (à base de soufre) est contenue dans les grandes bouteilles en verre en bas à gauche. Aucun mot n’est échangé entre les personnages, qui observent le processus et patientent. Passé la mi-Juillet, la presse se fit plus rassurante. Le quotidien Le Siècle consacra ainsi un long article à « l’épidémie de peur » qui avait accompagné l’arrivée du choléra le mois précédent dans le Sud de la France. La rumeur d’une épidémie au plan national fut bientôt démentie. Ernest put rendre visite à la tante Hélène qui, malgré elle, avait défrayé la chronique. Elle lui raconta « son odyssée  ». Puis, il fut repris par ses affaires. Enfin, le 24 Juillet, Ernest rejoignit son épouse au Thoureil. Le 2 Août 1884, Marie Emilie mit au monde Pauline Anne Marguerite. Elle fut la deuxième ROBLIN à naître au Thoureil. La marraine fut la « tantine » de Marie Emilie. Elle ne put se rendre sur les fonts baptismaux. La rumeur passée, elle s'était empressée de partir prendre les eaux à Cauterets dans les Pyrénées. Pour se faire pardonner, elle offrit à sa filleule un berceau qui manquait pour « accueillir la petite fleur ». Son neveu ne fut pas en reste puisqu’il reçut « un coupe papier en buffle avec manche en corne d’isard » et « un petit porte cigarettes d’un système très nouveau ». On ne sait si Marie Emilie, parturiente, reçut autre chose que « mille choses aimables pour toi » de la part de son beau-père. La vie avait repris son cours normal. Arbre de descendance de Marie Emilie ROBLIN, née JOUBERT (source : Archive familiale) «  choisir entre la peste et le choléra   » En 1883, alors que cette pandémie avait atteint le Moyen Orient, Robert Koch , un des fondateurs de la bactériologie, isola l’agent microbien du choléra. Il prouva peu après le rôle de l’eau dans la transmission de la maladie. En fait, le rôle de l’eau avait déjà été mis en évidence dès 1855 [11] , mais les débats scientifiques sur la transmission du choléra alimentaient encore les réflexions du corps médical français en 1884. Beaucoup croyaient encore au déplacement de « nuées cholériques  » dans l'atmosphère. Pourtant, les symptômes du choléra étaient connus depuis longtemps : des diarrhées brutales et très abondantes menaient rapidement à une déshydratation complète [12] , Et comme le traitement et l'évacuation des eaux usées ne s'étaient amélioré que dans les grandes villes occidentales, la consommation de boissons ou d'aliments souillés continuaient ailleurs. La carte de la 6ème pandémie de choléra (source : BnF - Gallica) La 6ème pandémie  commença en Inde en 1899, où elle tua plus de 800 000 personnes et se propagea au Moyen Orient, à l’Afrique du Nord et en Europe de l’Est. En revanche, elle épargna globalement l'Europe occidentale, comme on peut le constater sur la carte ci-contre. Les grandes villes de ces pays s’étaient déjà largement équipées en structures médicales et avaient assaini leurs eaux. D’autre part, un certain nombre de conférences sanitaires internationales avaient abouti en 1893 à un accord permettant la mise en place de cordons sanitaires avec « quarantaine » aux frontières et des verrous sanitaires le plus près possible des lieux originaires de diffusion de la maladie d’Orient en Europe, notamment au niveau du canal de Suez. Il y eut en tout six pandémies de choléra  au XIXème siècle [13] . La maladie finit même par supplanter en France la «  reine de la peur  » : la peste, dont le spectre était enfoui au plus profond de la mémoire collective. A tel point qu’à l’heure du coronavirus, un siècle et demi plus tard, on continue de «  choisir entre la peste et le choléra  ». Epilogue La multiplication des transports aériens et des échanges commerciaux après la Deuxième Guerre Mondiale ont rebattu les cartes des foyers du choléra. La 7ème  pandémie , qui a commencé en 1961, sévit encore au début du XXIème siècle . Et la maladie est désormais endémique dans de nombreux pays, notamment en Afrique. Il est impossible actuellement d’éliminer l’agent pathogène du choléra dans l’environnement. Il existe bien divers vaccins  contre le choléra, mais leur efficacité n'est pas absolue .   Dans ce contexte, il m’a semblé intéressant de raconter la manière dont mes aïeux ont réagi face à un début d'épidémie, à une époque où les vaccins n'existaient pas encore. A Mayotte, département français, où un début d'épidémie a été signalé en 2024 [14] , les mesures de prévention que connurent Ernest et son épouse ainsi que sa « tantine » en 1884 et la prise en charge des cas isolés, sont peut-être encore le meilleur moyen de lutter contre la maladie pour éviter la propagation. N'en déplaise à la tante Hélène ! Notes de fin [1]  Les Organisations Non Gouvernementales telles que Médecins sans frontière ou Oxfam. [2]  Générant un « péril fécal ». [3]  Nom donné aux ouragans dans l’Océan Indien ou encore typhons en Asie du Sud-Est. [4] Quelques années plus tard, alors que la presse n'était pas encore libre, Victor Hugo décrivit les conséquences du choléra sur Paris dans son œuvre « Les Misérables » (1862). [5] Cette épidémie provoqua un peu plus de 1 700 décès dans la ville de Marseille. Il s’agissait d’une épidémie de choléra « nostra », moins mortelle que la forme du choléra « morbus » de 1854. [6]  Cette pandémie fit plus de 50 000 victimes en Italie, notamment à Naples. Cette ville s'engagea bientôt dans le Risanamento. [7] A Poitiers, le médecin d'Emilie croyait encore que le choléra pouvait se transmettre par la voie aérienne. Mais après tout, que n'a t'on pas cru ou croit encore aujourd'hui sur la propagation du coronavirus ? [8] L'expression « peur bleue » est née au XIXème siècle. Elle serait liée à la coloration bleu pâle des lèvres et des extrémités (doigts et orteils) chez les malades cyanosés par le choléra. [9] Comme les poignées de porte, les vêtements et autres affaires contaminées. [10]   L'Hygiénisme est un courant de pensée né à la fin du 18ème siècle. Il se développe dans une société malade, où la  tuberculose  et l' alcoolisme  étaient  endémiques , où les  épidémies  de  pestes  et de  choléra  faisaient rage et où les guerres bouleversaient les pays européens. [11]  Par un certain John Snow. [12]   Seule une réhydratation pouvait laisser espérer une issue favorable au malade intoxiqué. [13]  Les six pandémies observées du XIXème siècle firent des millions de morts en Europe, en Afrique et dans les Amériques. [14]  Le journal Le Monde du 8 Mai 2024 signale : « L'épidémie de choléra à Mayotte a fait un premier mort, en enfant de 3 ans ». En Juillet, il y avait 219 cas de choléra dans le 101ème département français.

  • Denis DELAMARE, Maître boulanger (1660 – 1733)

    Denis DELAMARE (1660 – 1733) (source : Archives personnelles) Préambule Lorsque j’étais gamin, son portrait trônait dans le salon de mon grand-père à Nice. C’est à peine si nous, les jeunes, lui adressions un regard, tant nous étions rivés chaque jour sur les aiguilles de la pendule, à attendre l’heure du départ à la plage. Au Thoureil, mes parents le reléguèrent à l’étage sur une bonnetière, dans une quasi obscurité, que seul son cadre de bois doré éclairait. A l’époque, mon père n’était pas encore devenu mal voyant. Je lui demandais s’il savait de qui il s’agissait. Il se souvenait de son patronyme : DELAMARE. Mais, il ne savait déjà plus à quelle branche des COUDRET, cette famille avait été attachée. Et surtout plus personne ne savait ce que ce personnage avait mené comme existence. Était-il officier du roi, conseiller, homme de robe ? Quelques années plus tard, j’héritais du tableau. L'ancêtre reprit sa veille dans notre salon. C’est en le dépoussiérant, que je retrouvais derrière le portrait, un écrit plié en quatre. Je me mis à déchiffrer : «  Le Sieur Denis Delamare représenté cy derrière est né en 1660 et mort le 14 Février 1733  ». Un de ses petits-fils, Henry DELAMARE avait dressé un arbre généalogique ascendant et descendant de son aïeul en 1782. Grâce à cette trame et à la découverte récente d'une autre archive de famille, je suis à même de vous raconter aujourd'hui l’histoire de Denis DELAMARE et son lien avec la famille COUDRET. Extrait de l’arbre généalogique de Denis DELAMARE de 1782 (source : Archives personnelles) Les DELAMARE : du fief du Durinois au fournil du faubourg Saint Lazare Carte de Gonesse vers 1780 (source : Cartes de Cassini). Denis DELAMARE est probablement né à Gonesse [1] , dans l’actuel département du Val d’Oise. Il était un des cinq enfants d’Élie DELAMARE, laboureur dans ce bourg du Nord de Paris, réputé pour ses blés. Le document de 1782 précise que «  leur ayeul avait trois fils [ et était-ndla] … propriétaire du fief de Durinois ». J'ai retrouvé qu'un certain Jean de LAMARE, Bourgeois de Paris, avait été Seigneur d'un fief du Durinois au XVIème siècle [2] . Durinois était une petite seigneurie rurale, implantée aux abords Nord-est de Paris. J'ai supposé que ce Jean de LAMARE avait été le grand-père de Denis et qu’Elie était un de ses fils cadets. Ce qui avait ôté à ce dernier tout droit sur l'héritage du fief du Durinois. Il aurait alors gagné la terre de Gonesse qu'il se mit à travailler, après avoir «  diverti le bien que lui avait laissé son père  ». Marie de Médicis dégustant du pain mollet de Gonesse (source : Image générée par l’IA) Néanmoins, grâce au douaire de sa mère, Denis put entrer en apprentissage auprès d’un boulanger de Gonesse. Au XVIIème siècle, Gonesse se taillait une solide réputation pour la qualité de son pain fabriqué avec le blé du terroir. Le pain mollet de Gonesse était bien connu à Paris sous le nom de « pain de chapitre » [3] . C’était un pain avec une farine de froment très fine, préparé avec du lait et du beurre qu'on appelait aussi « pain à la Reine », parce qu'il avait été le préféré de Marie de Médicis . J’ai imaginé que Denis acquit bientôt un savoir-faire dans la fabrication de ce pain. Dans les années 1680, Denis, sur les conseils de ses parents, s'installa comme boulanger à Gonesse. A quelques kilomètres au Sud, était le petit village de Dugny [4] où coulait la rivière Vieille mer . La farine des trois moulins qui suivait son cours, était prisée des boulangers de la région. Denis y rencontra Jeanne PREVOST dont le père était maréchal-ferrant, L'artisan œuvrait pour les meuniers. Sa fille, Jeanne, était née et avait été baptisée le 10 Octobre 1663 à Dugny [5] .  C’est dans cette paroisse que Denis et Jeanne se marièrent le 17 Novembre de l’An de Grâce 1687 [6] . Le Petit moulin de Dugny au début du XXème siècle (source ! Wikipedia) Le père de Denis était présent à la cérémonie [7] . Il est mentionné dans l’acte de mariage comme étant «  boulanger  ». Cette déclaration laisse supposer qu’Elie DELAMARE était devenu «  laboureur boulanger  ». Le groupe des laboureurs boulangers occupe le haut de la liste, parmi les 95 boulangers de Gonesse recensés par la Prévôté de Paris en 1693 [8] , Ils étaient une quinzaine à Gonesse : les plus riches. Il faut dire que «  L'association de ces deux métiers par un même individu présentait pour lui plusieurs avantages, liés au fait qu'il n'avait pas à acheter de grains pour faire du pain… ou s'il devait en acheter c'est dans une bien moindre proportion que les autres boulangers. Et il ne payait pas de droit sur le marché des grains…  » [9] . Extrait du Mariage de Denis DELAMARE et de Jeanne PREVOST le 17 Novembre 1687 à Dugny (BMS 1miEC0301 1624-1718.AD 93) Denis et Jeanne s’installèrent rapidement après leur mariage aux portes de Paris. En effet, Jeanne qui avait gardé un lien avec sa paroisse d’origine, est citée comme marraine dans un certain nombre d’actes paroissiaux de Dugny dans les années qui suivent. Mais surtout, elle est nommée dans les registres, comme étant la «  femme de Denis Delamare boulanger au Faubourg Saint Lazare, paroisse Saint Laurent  ». C’est par exemple le cas, à l’occasion de l’enterrement d'un de leurs fils, prénommé Nicolas, le 17 Avril 1693. Sépulture de Nicolas DELAMARE le 17 Avril 1693 à Dugny (source : BMS 1miEC0301 1624-1718.AD 93) Denis DELAMARE, ou l’ascension d’un artisan boulanger Vue de l’Eglise Saint Laurent par Israël SILVESTRE (1621 – 1691) (source : Bibliothèque municipale de Lyon) Au XVIIème siècle, le «  Faubourg Saint Lazare » ou enclos Saint Lazare était un quartier en pleine construction aux portes de Paris, peuplé d’artisans et de commerçants. Les boulangers s'étaient regroupés autour de l’enclos. Ils formaient une communauté corporative considérée comme « libre », c'est-à-dire qu’elle n’était pas aussi rigoureusement encadrée que celle des boulangers de Paris, dits « jurés » [10]   . L’enclos Saint Lazare n’existe plus aujourd'hui [11] mais il se situait à proximité de l’église Saint Laurent . Cette église, aujourd'hui proche de la gare de l'Est, était sur la route royale [12]  qui menait à Saint Denis puis à Senlis. Et cette route passait par Dugny et Gonesse. Le bourg de Gonesse au XVIIème siècle, «  était au cœur d’une très grande région céréalière... les boulangers du bourg attiraient à eux des quantités de grain qu'ils vendaient ensuite sous forme de pain dans la capitale  ». En quittant le monde rural pour le faubourg parisien, Denis resta en contact avec son père. J’ai imaginé que Denis DELAMARE forma après son mariage, une association avec son père et son beau-père, Pierre PREVOST. Pour fabriquer le pain, il fallait transformer le grain en farine dans un moulin. Etant maréchal-ferrant, Pierre PREVOST forgeait ou réparait des pièces de moulin, comme des axes, manivelles, etc… Entre artisans à l'époque, le troc était souvent de mise : Elie DELAMARE fit transporter le grain qu’il destinait à son fils sur des chariots tirés par des bœufs jusque dans un des moulins de Dugny. Pierre PREVOST en était le maréchal-ferrant attitré. Pendant que le meunier moulait le blé, Pierre PREVOST s’occupait des fers des bêtes. Les bœufs continuaient ensuite leur route vers la capitale transportant la farine de froment, que Denis transformait en pain dans son fournil du faubourg Saint Lazare. L'association échangea ainsi le grain, la farine et le pain contre des services. Et paya aussi moins de taxes... De plus, pendant les années de disette [13] , ces membres ne manquèrent jamais de pain... « Un forgeron ferrant un bœuf » de Karel Dujardin (source : Wikicommons) Comme tous les boulangers du faubourg Saint-Lazare, Denis et Jeanne étaient moins contrôlés par les lieutenants de police [14]  sur le poids des miches que leurs homologues parisiens. Ils en tirèrent peut-être profit en vendant leur pain aux riches bourgeois de Paris, alléchés par l'odeur appétissante de leur pain mollet. Plan de la Foire Saint Laurent en 1743 (source : BNF Les Essentiels) Le couple s’intéressa aussi aux foires comme celle de la Saint Laurent . Cette manifestation se tenait depuis le Moyen Age dans l’enclos Saint Lazare [15] . Depuis 1661 elle ouvrait le 9 août, veille de la Saint-Laurent et se terminait le 29 septembre, jour de la Saint-Michel. L’enclos était partagé en vingt-quatre îlots. Dans chaque îlot, on trouvait traditionnellement des boutiques de brocanteurs, de marchands ambulants, tels que les colporteurs, etc… [16]  Les visiteurs parisiens s’y rendaient plutôt après le déjeuner et ne s’y restauraient que rarement [17] . Mais, dans la deuxième moitié du XVIIème siècle, la foire fut envahie par des comédiens. Petit à petit, leurs spectacles attirèrent de nouveaux chalands, y compris de la noblesse qui ne dédaignait pas les friandises pendant les représentations. Aussi j’ai imaginé que Denis et Jeanne y avaient tenu un étal dès 1688, où ils vendaient des petits pains fantaisie contre espèces sonnantes et trébuchantes. Dix ans après, en novembre 1699, Denis et Jeanne, devenus riches, firent l’acquisition d’une maison et d’un four, situé au 29 du faubourg Saint-Lazare [18] . A bientôt 40 ans, Denis était à la fois maître boulanger et propriétaire. Sa famille fit souche pendant plus d’un siècle dans la paroisse Saint Laurent. Une petite note datant de 1884 Note manuscrite de 1884 de Jeanne Palmyre VATINELLE, « femme COUDRET » sur son ascendance DELAMARE (source : Archives personnelles) Récemment, en mettant de l’ordre dans les archives de mon arrière-grand-père Gustave Edmond COUDRET [19] , je suis tombé sur une petite note rédigée par sa mère, Jeanne Palmyre VATINELLE, datant de 1884. Ma trisaïeule paternelle «  épouse Coudret  » avait eu la bonne idée de rapporter son lien de famille avec le rédacteur de l’arbre généalogique de Denis DELAMARE : « … Henry Delamare… a écrit et signé la généalogie qui se trouve derrière le portrait de Denis Delamare… Notre grand-père maternel doit être un des petits fils de Siméon Delamare. » . L’arbre généalogique que j’avais retrouvé derrière le portrait, indique que Denis et Jeanne DELAMARE eurent six enfants, dont deux garçons Denis et Siméon devenus Maîtres boulangers [20] . Le deuxième, Siméon serait né en 1701 et baptisé paroisse Saint Laurent. Après la mort de son père, survenu le 14 Février 1733, Siméon devint même le doyen des boulangers de Paris. Son fils Henry, auteur de la généalogie, ne reprit pas le flambeau. En effet, suivant un procès verbal du 27 Mars 1771, constatant la «   mort subite  » de son père Siméon, survenu dans sa maison du Faubourg Saint Martin, on apprend qu'Henry, témoin, était devenu «  maître en chirurgie  ». Extrait des Minutes des commissaires du Châtelet concernant la « mort subite » de Simeon Delamarre (source : Archives nationales Y12177) Henry eut deux filles et un garçon. Ce dernier, «   nommé Jean-François, né le 23 Septembre 1768…  » était le grand-père maternel de Jeanne Palmyre VATINELLE. Au verso de la petite note de ma trisaïeule, j’appris que Jean-François avait eu deux enfants : un garçon dont je ne connais pas le prénom et une fille, Louise Palmyre. Louise Palmyre DELAMARE épousa un certain Louis Théodore VATINELLE. Ils eurent deux filles, dont Jeanne Palmyre «  épouse COUDRET  ». A la naissance de Jeanne Palmyre en 1826, son grand-père, Jean-François, était parti depuis longtemps pour les Amériques avec son fils. Tous deux s’étaient lancés dans le commerce de toiles. On perdit ensuite leurs traces. Mais ceci est une autre histoire. Arbre de descendance d'Henry Delamare (source : Généatique) Epilogue Grâce à Jeanne Palmyre, le portrait de Denis DELAMARE, Maître boulanger, entra dans la famille COUDRET. Cinq générations après, j’en suis le dépositaire. Et parfois, quand je m’assoie dans mon salon, je lui jette un regard. Denis DELAMARE ne fut pas le conseiller du Roi que j’avais imaginé. Il fut maître boulanger, s’enrichit et retrouva à la fin du règne de Louis XIV, le statut de bourgeois que son père, cadet de famille, avait perdu. Dès le début du XVIIIème siècle, «  certaines classes de la société s’enrichissent considérablement et aspirent à une forme de reconnaissance : le portrait joue alors un rôle central...  » . Si «  Les souverains et les membres de la famille royale se faisaient portraiturer depuis fort longtemps par leurs artistes favoris… Chacun désormais souhaitait s’approprier cette manière d’asseoir son nom et de laisser une trace dans l’Histoire  » [21] . J’ai imaginé que Denis, fier de son ascension sociale, avait franchi un jour le seuil d’un atelier pour passer commande de son portrait. Le peintre, habitué aux commandes de la bourgeoisie montante, sut le convaincre : « Si vous voulez affirmer votre place dans la cité, commandez un portrait. Pas un petit pastel, non… une grande toile [22] , à l’égal des magistrats. » Denis hésita, puis finit par céder à la tentation. On le représenterait non pas dans son tablier de travail, mais en maître respecté, vêtu d’un habit sombre recouvert d’un drapé de velours grenat, tombant sur son épaule avec des plis théâtraux. La perruque poudrée, large et soigneusement bouclée, encadrerait son visage, lui conférant une gravité nouvelle. Grâce à ce portrait de bonne facture, mon ancêtre Denis DELAMARE réussit à laisser une trace dans l’histoire de notre famille. Notes de fin [1]  Malheureusement, les Registres paroissiaux de Gonesse sont lacunaires à cette époque et ne permettent pas de le confirmer. Ils ne démarrent qu’en 1692. [2]  Voir les Archives Nationales (cote S//6733 – vol. 2). Le fief du Durinois se trouvait sur le territoire de l’actuelle commune de Bagnolet, à l’est de Paris, dans l’ancien diocèse de Paris et dépendait de la paroisse de Romainville sous l’Ancien Régime. C’était un petit fief rural comportant quelques terres, vignes et maisons, exploité par des laboureurs ou des vignerons. [3]  Ainsi nommé du fait que le boulanger du chapitre de Notre-Dame de Paris  aurait été le premier à le fabriquer. [4]  La commune existe encore mais est en grande partie sur l’actuel emplacement de l’aéroport du Bourget. [5]  Les registres de Dugny remontent à 1624 et mentionnent de nombreux PREVOST et DUGLAND. Pierre PREVOST et Martine, née DUGLAND, y étaient sans doute implantés de longue date. [6]  Voir 1miEC0301 des AD 93 - Actes de naissances, de mariages et de décès de Dugny, 1624-1718 p 167. [7]  La mère de Denis, Jeanne, née DUMOUSTIER, est citée mais elle n’était déjà plus de ce monde. [8]  Sur un total de 3 000 habitants. Voir Nicolas De la Mare, Traité de la Police, Paris, 2* édition, 1722, livre I, titre XII, chapitre XI. A noter que ce Nicolas DE LA MARE bien connu, n’est qu’un homonyme de la famille qui nous intéresse. [9]  Du coup, la prévôté demandait à ces favorisés de fabriquer parfois dix fois plus de pain quotidiennement, selon les individus. Extrait de « Le pain de Gonesse à la fin du XVIIe siècle. » par Claude GINDIN In : Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 19 N°3, Juillet-Septembre 1972. pp. 414- 433. [10]  Depuis 1678, les boulangers jurés devaient nécessairement passer par un apprentissage et valider leur maîtrise par un chef-d’œuvre. [11]  Ce quartier disparut au XIXème siècle au profit de grands équipements comme la Gare du Nord ou la gare de l’Est. Sur les vastes terrains de l’enclos Saint Lazare, il ne reste aujourd’hui plus qu’un square rappelant cette époque verdoyante : le jardin Saint Lazare. [12]  Saint Denis était la nécropole royale et le château de Senlis était la plus vieille résidence royale depuis Hugues Capet. [13]  Les années 1690 sont connues comme ayant été des années de grande misère. En 1692, par exemple, le froid rendit la récolte de céréales particulièrement catastrophique autour de Paris. [14]  Dans ces années où les crises frumentaires se succédaient, le prix du pain était particulièrement surveillé, sa qualité contrôlée, son poids vérifié dans Paris et auprès des boulangers jurés. [15]  Au XVIIe siècle, la foire Saint Laurent se développa fortement, pour se tenir pendant deux semaines. On avait même édifié un enclos spécifique pour accueillir l’événement. [16]  L’Amour médecin (I, 2) : «  Est-ce que ta chambre ne te semble pas assez parée, et que tu souhaiterais quelque cabinet [buffet à tiroirs] de la Foire Saint-Laurent  ? » [17]  Toujours Molière dans l’Avare (II, 5) : « Elle doit après dîner rendre visite à votre fille, d’où elle fait son compte d’aller faire un tour à la Foire, pour venir ensuite au souper » [18]  Il faudrait retrouver une minute de notaire décrivant le contenu de cette maison, mais je suppose que Denis et Jeanne avaient déjà suffisamment de biens pour faire l’acquisition d’un fournil. Un inventaire après décès de Jeanne PREVOST du 07 Janvier 1717 est consultable au Caran. [19]  Voir aussi mon article sur mon arrière-grand-père Gustave Edmond COUDRET pendant la guerre franco-prussienne de 1870-1871. [20]  Suivant un Edit du Roi «  portant union des boulangers des faubourgs de Paris à ceux de la ville…  » promulgué en Août 1711, tous les apprentis boulangers devaient réaliser un chef d’œuvre pour devenir maître, y compris les artisans dits « libres ». Source Gallica : Les métiers et corporations de la ville de Paris XIVe – XVIIIème siècles par René de Lespinasse  [21] Extrait du site https://plume-dhistoire.fr/lage-dor-du-portrait-au-xviiie-siecle/ [22]  Aux XVIIᵉ et début XVIIIᵉ siècles, les grands portraits peints en pied (à l’huile sur toile, en grand format) restaient l’apanage de la noblesse et de la haute bourgeoisie enrichie (officiers de finance, parlementaires, grands marchands). Ces œuvres coûtaient chères : il fallait non seulement payer le peintre, mais aussi le cadre, parfois les habits luxueux spécialement commandés pour la pose

  • Mon arrière grand-père, Gustave Edmond COUDRET pendant la guerre franco-prussienne de 1870 - 1871 (Deuxième partie)

    Officier artilleur de l’Armée du Nord à l’aube de la bataille de Saint Quentin, le 19 Janvier 1871 (source : Image générée par l’IA) Préambule Dans la première partie de cet article , je vous ai raconté comment mon arrière-grand-père, Gustave Edmond COUDRET, jeune Polytechnicien de 20 ans, rejoignit l’Ecole d’Application de l’Artillerie et du Génie de Metz en Août 1870. Les Prussiens et les coalisés allemands étaient en train d’encercler l’Armée du Rhin dans la place forte de Metz. Edmond se retrouva du jour au lendemain mobilisé pour la défense de la ville. Après deux mois de blocus, le Maréchal BAZAINE, Commandant en chef de l’Armée du Rhin, signa le 28 Octobre une reddition que personne n’attendait. Pendant ce temps, la deuxième Armée, dite de Châlons , avait été défaite à Sedan. La République, nouvellement proclamée, tentait d'organiser la résistance à l'envahisseur, en mobilisant des volontaires. Son gouvernement de Défense nationale manquait cruellement de moyens structurés. Les Polytechniciens qui s’évadèrent de Metz furent les bienvenus. Les évadés par la Belgique Signature du protocole de reddition à Moulins les Metz le 27 Octobre 1870 (source : Autour des Arènes de Metz Sablon) Le protocole de reddition qui avait été signé le 27 Octobre à Moulins-lès-Metz  prévoyait dans son article 1er que «  l’Armée française, sous les ordres du Maréchal Bazaine, sera prisonnière de guerre  ». Toutefois, l’article 4 précisait : «  Tous les généraux et officiers, [...] qui engageront leur parole d’honneur par écrit de ne pas porter les armes contre l’Allemagne, [...] jusqu’à la fin de la guerre actuelle ne seront pas faits prisonniers de guerre.  » Les Officiers de l’Armée du Rhin déchirent leurs drapeaux (source : Autour des Arènes de Metz Sablon) Le lendemain, alors que le tocsin sonnait dans toute la ville, les Officiers de l’Armée du Rhin, mis devant le fait accompli, déchirèrent les drapeaux de leurs Régiments, avant de déposer les armes. Ils sortirent à la tête de leurs troupes le 29 au matin, et les rangèrent en ordre militaire aux lieux qui leur furent indiqués. Pendant que les sous-officiers conduisaient leurs sections vers des lieux de captivité, les Officiers, conformément à l’article 3, rentrèrent : « … librement dans l’intérieur du camp retranché, ou à Metz, sous la condition de s’engager sur l’honneur à ne pas quitter la place sans l’ordre du commandant prussien…  » Les archives de l’École polytechnique conservent des parcours d’anciens élèves passés par Metz en 1870. Après la reddition, une partie des élèves Officiers ayant combattu, ne donnèrent pas leur parole et réussirent à s’évader par la Belgique, pour rejoindre les armées de la République. D’après les archives de l’Ecole d’Application de l’Artillerie et du Génie, le Général Jean Baptiste FOURNIER , Directeur de l'Ecole, obtint pour les élèves de la promotion d’Août 1870 n’ayant pas combattu, la permission des Prussiens qu’ils puissent quitter librement la ville, et ce, sans donner leur parole de ne pas combattre les Armées allemandes. Ce fut le cas d'Edmond. Le 1er Novembre, muni d'un certificat de scolarité et d’une « légitimation », c'est-à-dire d’un laisser-passer, Edmond franchit les lignes ennemies en vêtements civils, avec l’autorisation de voyager de Metz à Versailles en passant par la Belgique. Le laisser-passer remis à Gustave Edmond COUDRET le 1er Novembre 1870 (source : Archives personnelles) Un « évadé de Metz » rejoint seul à pieds la frontière belge après la reddition de Metz (source : Image générée par l’IA) Des jeunes Polytechniciens documentèrent les routes empruntées, probablement à pieds [1] , jusqu’à la frontière belge. J’ai donc imaginé qu’Edmond était passé par Rodange , comme beaucoup d’évadés. Les Belges, restés neutres dans le conflit, accueillaient discrètement les Français, avant de les orienter vers Bruxelles par Namur. Là ils pouvaient rencontrer les autorités consulaires. Je ne sais pas dans quel état d’esprit Edmond était en quittant Metz : Etait-il seul ? Réussit il à rejoindre d’autres évadés ? Une fois en Belgique, la plupart de ces hommes n’avaient qu’un souhait : rallier au plus vite l’embryon d’Armée qui était en train de se former autour de Maubeuge, Cambrai, Valenciennes, etc... Ce fut d’ailleurs le cas d’Officiers supérieurs comme le Colonel Jean Joseph FARRE de l’Armée du Rhin. Il put s’enfuir et alla offrir ses services au gouvernement de la Défense nationale. FARRE fut nommé Gouverneur militaire de Lille. Il s’affaira tant et si bien qu’il se vit confier, le 10 Novembre, l’intérim de ce que l’on appelait déjà l’Armée du Nord. Edmond COUDRET rejoint l'Armée du Nord Le certificat de scolarité remis à Gustave Edmond COUDRET le 31 Octobre 1870 (source : Archives personnelles) Arrivé à Bruxelles, Edmond déclara qu’il était désireux de rallier les unités françaises qui se reformait dans le Nord du pays. Il fut invité à se présenter à l’Etat-Major de la place de Lille. Arrivé le 3 Novembre, Edmond put justifier son identité grâce à un certificat de scolarité signé par le Commandant en second l'Ecole de Metz, le Lieutenant-colonel Charles-Moÿse GOULIER . Edmond avait pris soin de cacher ce sésame dans une doublure de son vêtement civil. On manquait cruellement de cadres : « Polytechnicien, Metz, artillerie ? Bien. Vous pourrez prendre le commandement d’une section dans une batterie de campagne au 15e . ». On l’envoya au dépôt de ce Régiment d’Artillerie à Douai pour y faire son enseignement. Il devait apprendre à commander le plus rapidement possible deux canons de « 4 ou de 12 » , soit environ 30 à 40 hommes servant les pièces et conduisant les attelages. D’après ses états de service, il fut nommé dès le 24 Novembre, «  Sous-lieutenant d’Artillerie et classé à la première batterie principale du 15ème Régiment d’Artillerie   [2] . Général Louis Faidherbe (1818-1889) (source : Wikipedia) Trois jours plus tôt, le Général de Brigade FARRE, nouvellement promu, avait tenté à Villers-Bretonneux de barrer la route avec 25 000 hommes, aux effectifs bien supérieurs en nombre [3]  de l’Armée prussienne du Général Edwin Von MANTEUFFEL Ceux-ci venaient de Laon et remontaient vers Amiens [4] . Après cette bataille, qui ne fit que ralentir les Prussiens, l'Armée du Nord se replia. Le Général Louis FAIDHERBE qui venait d’être nommé Commandant en chef par Léon GAMBETTA scinda alors l' Armée en deux Corps : Le 22ème et le 23ème Corps. La première batterie dans laquelle Edmond servait fut rattachée au 23ème. Le 17 Décembre, FAIDHERBE engagea le 22ème Corps dans une nouvelle bataille, visant à reconquérir la capitale picarde. Le 23ème Corps resta en réserve. Sa contre-offensive échoua à la bataille de Pont-Noyelles , le 24 Décembre 1870. Mais FAIDHERBE parvint néanmoins à créer une ouverture à la bataille de Bapaume le 3 Janvier. A l'issue, FAIDHERBE engagea la réserve pour suppléer aux nombreuses pertes que le 22ème Corps avait subies. Le 6 Janvier 1871, Edmond quitta Douai pour rejoindre le « front », en qualité d’Adjoint du Commandant de l’Artillerie du 23ème Corps. « Les affaires de Vermand et de Saint Quentin » Le Commandant de l’Artillerie du 23ème Corps était le Chef d’Escadron GRANDMOTTET. En Janvier 1871, il commandait six batteries de « 4 ou de 12 » qu’il répartissait entre les Divisions d’Infanterie en fonction des besoins. L’Historique du 15ème Régiment d’Artillerie [5] ne cite pas le nom d’Edmond Gustave COUDRET mais sa participation aux « affaires de Vermand et de Saint Quentin » les 18 et 19 Janvier 1871 est attestée dans son dossier militaire [6] . Extrait de la narration du Sous-lieutenant Gustave Edmond COUDRET du 15 Octobre 1871 (source : Dossier militaire GB 10Yd 1187- SHD de Vincennes) En tant qu’Adjoint du Chef d’Escadron GRANDMOTTET, Edmond n'était pas affecté à une batterie en particulier. Son rôle était d’assurer le ravitaillement des batteries en munitions et en chevaux, lorsque celles-ci en manquaient. C’est ainsi qu’il fut probablement à la tête du convoi de munitions qui permit à la batterie N°3 ter, commandée par le Lieutenant BELVALETTE [7] , de reprendre le combat face aux troupes prussiennes de Karl Von GOEBEN le 19 Janvier. Ce matin-là, les canons de BELVALETTE n’avaient plus que «  10 coups par pièce  » et il envisageait de faire retraite : «  Un exprès envoyé au commandant de l’Artillerie du 23ème Corps pour lui demander des instructions, revint avec l’ordre de se replier sur Saint Quentin, pour y prendre un approvisionnement complet de munitions. Arrivés au faubourg de la ville, nous rencontrâmes un convoi de caissons et de chevaux qui nous était destiné, ce qui nous permit de rebrousser chemin et de reprendre part au combat … » Ce convoi était possiblement mené par Edmond. Le Lieutenant BELVALETTE, «  prit sur lui de s’établir en avant de la ville, face au village du Fayet, où l’on apercevait des masses ennemies s’avancer [avec -ndla] l’intention de nous couper la retraite sur Cambrai  ». Cette colonne tentait effectivement de couper la route aux troupes de FAIDHERBE qui battaient en retraite vers Cambrai. Une autre batterie également sans munitions, se joignit alors à BELVALETTE. Grâce à l'apport inespéré du convoi de munitions, sans doute des obus à balles, les douze canons purent bientôt concentrer leur feu sur les Prussiens. Dans son ouvrage « Les Armées du Nord et de Normandie », datant de 1897, Paul GRENEST qui était lui-même artilleur, relate ainsi la fin de la bataille de Saint Quentin  : «  Devant cette attaque imprévu, les colonnes ennemies s’arrêtèrent… [les] troupes prussiennes... abandonnèrent le projet de nous couper la retraite.  » Il ajoute : « Le général FAIDHERBE, qui parcourt alors le front de bataille, félicita les… officiers de leur initiative.  ». Carte des principales opérations militaires de 1870 – 1871 (source : La Grande défaite , Ed Perrin) Le soir du 19 Janvier, le Général FAIDHERBE put battre en retraite et en ordre à l'abri des places fortes de Cambrai et Lille. La bataille de Saint Quentin fut l’ultime bataille [8] de cette guerre. Cette action permit au Nord-Pas-de-Calais de résister jusqu'à la capitulation du pays. Celle-ci ne tarda pas : les rigueurs conjuguées d’un terrible hiver et l’encerclement quasi complet par les prussiens avaient rendu la situation désespérée dans Paris. Le 28 Janvier, le gouvernement de la Défense nationale demandait et obtenait l’armistice . Le même jour, le Major Général FARRE signait à Lille un document attestant du grade de Lieutenant en Second à titre provisoire de Gustave Edmond COUDRET et de son affectation à l’Armée du Nord pendant les opérations. Mais, juste après l’armistice, l’Armée du Nord fut dévalidée. Durant l’insurrection de la Commune de Paris, Edmond COUDRET fit « le service de son grade » à Douai Les batteries du 15ème Régiment d’Artillerie qui avaient été affectées au 23ème Corps pendant les opérations furent stationnées à Douai. Ce fut le cas de la première batterie principale dont Edmond faisait toujours partie. Peu de temps après, le 18 Mars 1871, éclatait l’insurrection de la Commune de Paris . Pour soumettre cette « émeute populaire », le nouveau gouvernement d’ Adolphe THIERS , réfugié à Versailles, constitua une Armée de 130 000 hommes avec l’appui du Chancelier BISMARCK et l'aide des troupes allemandes occupant encore les banlieues. Une partie du 15ème Régiment d’Artillerie fut sollicitée dès le mois d’Avril, pour renforcer l'Armée, dite des « Versaillais ». Paris fut « conquise » par l’Ouest [9] . Le canon tonna dès les premières escarmouches et servit tout au long des évènements à enlever les barricades, jusqu’aux derniers combats de la «  Semaine Sanglante  » du 27 Mai, au corps à corps et à l’arme blanche dans le cimetière du Père Lachaise. Ce fut la fin de la Commune de Paris. La « Semaine sanglante » se termina au cimetière du Père Lachaise (source : Wikipedia) Edmond n’eut pas à combattre les « Fédérés » [10] .  Ses états de service précisent qu’il continua à faire «  le service de son grade  » à Douai durant l’insurrection de Paris. Il n’arriva à l’Armée de Versailles que le 14 Juin 1871, c'est-à-dire après les évènements de la Commune. Il fut alors versé à la « 3ème Batterie bis du 15ème Régiment d’Artillerie ». Extrait de la narration du Sous-lieutenant Gustave Edmond COUDRET du 15 Octobre 1871 (source : Dossier militaire GB 10Yd 1187- SHD de Vincennes) La « situation militaire » d’Edmond COUDRET Trois mois après la fin de la Commune de Paris, alors que la paix avait été signée entre la République française et l’Empire allemand par le Traité de Francfort , l’Assemblée nationale réfléchit à une réorganisation de l’Armée qui avait été défaite à Sedan. Le Ministère de la Guerre se pencha sur les dossiers militaires des jeunes Officiers polytechniciens de la promotion d’Août 1870. Ils étaient les futurs cadres d'une armée qu'on voulait calquer sur le modèle prussien. Un certain nombre de Sous-lieutenants avaient pris part aux combats jusqu’à l’armistice du 28 Janvier 1871. Suivant leur affectation, certains d'entre eux avaient également participé aux combats de rue dans Paris. Beaucoup nommés à titre provisoire Lieutenant en second, avaient donc appris à commander leurs sections au feu. Certains avaient même été cités pour leurs actions devant l'ennemi. Chaque Officier constitua un dossier spécial, intitulé « situation militaire ». Edmond COUDRET renvoya son formulaire au Ministère le 14 Septembre 1871. Sa narration personnelle était accompagnée d’une note spéciale de son chef de Corps, le Chef d’Escadron LEFRANCOIS. Au mois d’Août, le Général FAIDHERBE, avait émis un avis favorable pour le maintien dans son grade d’Edmond. Il se remémora peut-être la participation d'Edmond dans l’affaire de la 3eme batterie ter à Saint Quentin. Mais FAIDHERBE, tout en ayant encore des fonctions militaires, avait aussi opté dès le mois de Février 1871 pour une carrière politique. Son étiquette à gauche [11] le situait clairement dans l’opposition au gouvernement conservateur de THIERS. Je pense que son avis compta alors moins que celui du Commandant LEFRANCOIS devant le Comité d’Artillerie du Ministère. LEFRANCOIS avait fait part à ses supérieurs du manque d’expérience du jeune Officier sur le terrain. Edmond n’avait effectivement pas mené d’action à proprement parler à la tête d’une section de canons. Il n’y avait donc pas de raison objective qu’on le maintienne dans son grade de Lieutenant à titre provisoire. Le Général de Brigade de BERKHEIM , Commandant l’Artillerie du 2ème Corps d’Armée, appuya l'avis du Chef d'Escadron LEFRANCOIS par ces termes : «  Monsieur Coudret est un bon officier, ..., mais il n’y a pas lieu de confirmer sa nomination à titre provisoire dans l’intérêt même de cet officier, dont l’instruction militaire a besoin d’être complété en passant par l’Ecole d’application  ». La demande d’Edmond n’aboutit donc pas. Edmond COUDRET continua d’assurer son service dans différentes batteries du 15ème Régiment comme Sous-lieutenant jusqu’au milieu de l’année 1872. Courrier du Ministère de la Guerre à Edmond COUDRET du 3 Mai 1872 (source : Archives personnelles) Le Traité de Francfort avait arraché l’Alsace et la Lorraine et donc la ville de Metz à la France. Il n’y avait donc plus d’Ecole d’Application de l’Artillerie et du Génie fin 1871. Le Ministère de la Guerre chercha un autre lieu. Le choix se porta sur Fontainebleau qui ouvrit ses portes en Mai 1872 à la promotion d’Août 1870. Edmond rejoignit le Carrousel de Fontainebleau le 15 Mai. Le courrier du Ministère de la Guerre précise qu'il devait se faire suivre de son cheval... Le 10 Août 1872, il était finalement promu Lieutenant de 2ème classe. Edmond termina son stage et en sortit 11ème sur 58 le 1er Février 1873. En congés à Versailles au domicile de ses parents, au 29 Boulevard de la Reine, Edmond apprit sa nomination à la Première classe de son grade et une nouvelle affectation. Il rejoignit son service à la 10ème batterie du 11ème Régiment d’Artillerie le 21 Février 1873. Dans ses états de service, cette année là, Edmond est noté par le Général de Brigade FOURNIER, redevenu Directeur de l’Ecole : «  de constitution et santé bonnes, conduite très bonnes, très bon officier  ». Le Lieutenant Gustave Edmond COUDRET à la sortie de l’Ecole d’Application de l’Artillerie et du Génie en Février 1873 (source : Archives personnelles) Médaille commémorative de 1870 – 1871 attirbuée à Gustave Edmond COUDRET en 1912 (source : Archives personnelles et familiales) A l'âge de 22 ans, Edmond reprit le cours normal d'une carrière d’Officier d'Artillerie en temps de paix. Il fit la toute nouvelle Ecole Supérieure de Guerre et fut bien noté pendant tout son parcours qui le ramena notamment à Lille, comme Adjoint au Gouverneur militaire. Devenu Général de Brigade en 1908, Edmond COUDRET demanda sa mise à la retraite pour «  convenances personnelles  » [12] . Il fut placé dans la 2ème section du cadre de l’Etat-Major de l’Armée, c'est-à-dire dans la réserve. Le 20 Avril 1912, Edmond reçut la médaille commémorative de 1870-1871. En Août 1914, on le rappela sous les drapeaux. L'Etat-Major avait à nouveau besoin de cadres pour défendre Paris. Epilogue Il fallut attendre la réforme des programmes scolaires de 1902 pour que les jeunes Français scolarisés apprennent quelque chose de la guerre franco-prussienne de 1870-1871 dans leur manuel « Petit Lavisse » [13] . Encore fallait il qu'ils atteignent la classe de Première au lycée [14] . Pendant 30 ans, la IIIème République avait occulté dans les programmes scolaires, l’évocation historique de ce conflit. Jusque là, Il n’avait été mentionné aux élèves que sous l’angle de la Géographie. Les instituteurs ne faisaient qu'évoquer les pertes territoriales de la France face à l’Allemagne, à savoir « l’Alsace et la Lorraine ». Mon Grand-père, Henri COUDRET, était justement en Première en 1902. Cela faisait longtemps qu'il savait situer la « Tache noire » sur la carte de France. Henri n'en était pas très éloigné géographiquement, puisque son père. Edmond, était alors Directeur de l'Etat-Major de l'Artillerie à Besançon. Il envoya d'ailleurs son fils aux Grandes vacances en Allemagne pour un séjour linguistique. Ce qui fait qu'Henri COUDRET passa l'année suivante son baccalauréat « Lettres et Mathématiques » avec mention avant d'intégrer «  Ginette  » [15] et l'Ecole Polytechnique. Sur son dossier scolaire, il était précisé qu'il connaissait la langue allemande. Mais ceci est une autre histoire que je vous conterai une autre fois. La « Tache noire » d'Albert Bettanier de 1887 (source : Wikipedia) Notes de fin [1]  Ils devaient parcourir environ 60 ou 70 kilomètres, souvent en 2 ou 3 étapes, par des chemins de traverse, de façon à éviter toute mauvaise rencontre. Beaucoup de sauf conduits étaient des faux et pouvaient être mal interprétés. [2]  Cette affectation lui fut remise le 30 Novembre par le Capitaine GAILLARD de BOURNAZEL. Celui-ci devait probablement commander la Première batterie, c'est-à-dire en fait trois sections de deux canons chacune. [3]  43 000 hommes aguerris par leur campagne dans l’Est. [4]  Ce combat de Villers-Bretonneux fut encore une victoire prussienne mais il empêcha une chute rapide de la métropole picarde. [5]  Il n’existe pas pour la Guerre franco-prussienne de 1870-1871 de journaux d’opérations ou de marche pour chaque unité engagée dans des combats comme pendant la Grande Guerre. J’ai pu quand même consulter sur le site Gallica de la Bibliothèque Nationale un Historique du 15ème Régiment d’Artillerie narrant ce conflit. [6]  Cf narration écrite et signée par Edmond dans un rapport du 15 Octobre 1871. Cet écrit est accompagné d’un rapport spécial signé par le Chef d’Escadron LEFRANCOIS, témoin de la présence aux combats du Lieutenant Gustave Edmond COUDRET. [7]  Equipée de canons de campagne de calibre 4, la batterie était sous les ordres du Capitaine HALPHEN. [8]  Le 19 janvier 1871, l’Armée du Nord alignait 15 batteries servies par 2 171 artilleurs. C’est à la bataille de Saint-Quentin qu’ont été tirés pour la première fois les nouveaux obus à balles pour le canon de 4. Ces obus venaient d’être adoptés par le gouvernement de la Défense nationale le 17 décembre 1870. Lors de cette ultime bataille, les troupes allemandes disposaient d’environ 160 pièces d’artillerie. L’artillerie française, reconstituée et correctement dotée, fut à la hauteur des espoirs escomptés et a été réellement efficace. [9]  L’Armée des « Versaillais » qui atteindra un effectif de 130 000 hommes, en partie constituée de prisonniers libérés par les Allemands, fut confiée au maréchal de MAC MAHON, le vaincu de Sedan. Par les banlieues Nord et Est contrôlées par les Allemands, ses troupes purent contourner Paris. De plus, par convention avec le gouvernement THIERS, les Allemands occupèrent la porte et le fort de Vincennes, bloquant ainsi la sortie de la capitale par l'Est. [10]  Nom donné aux troupes de la Commune (gardes nationaux, volontaires, etc.) [11] Il venait d’être élu député de la Gauche républicaine dans le Nord Pas-de-Calais. [12] . Edmond COUDRET venait de perdre sa fille aînée, Marie Victorine. Ce fut la raison officielle de son départ anticipé à la retraite. Mais il est aussi possible que sa mise en disponibilité dans la Réserve soit une conséquence de l'Affaire des fiches . [13] Le « Petit Lavisse » date de 1892. Du nom d’Ernest Lavisse, auteur des manuels d’histoire qui formèrent des millions de Français sous la IIIe République. [14]  A l’époque, la majorité des jeunes français n’allait pas au-delà de la scolarité obligatoire, fixée à 13 ans depuis 1882. Et seuls 25 à 30 % d’entre eux poursuivaient leurs études au-delà du Certificat d’études. C'est-à-dire au-delà de l’école primaire. Selon Jean François LECAILLON, le souvenir de 1870, histoire d’une mémoire chez Bernard GIOVANANGELI Editeur, 2011. [15]  Le Lycée Saint Geneviève à Versailles

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