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- Marie Barabé, victime de la Terreur
« Les Noyades de Nantes » en 1793, huile sur toile de Joseph Aubert, 1882 Pour écrire cet article sur le thème de " Une Marie ", j'avais l'embarras du choix parmi mes ancêtres. Du côté de ma mère, ce prénom est en effet porté par tous les personnages, à chaque génération, depuis la deuxième moitié du XIXème siècle. Il se combine avec d'autres prénoms, ou apparait en 2eme, 3eme ou 4eme prénom pour les garçons. Portant moi-même le prénom de Marie en 3eme position sur mon état civil, mes parents n'ont fait que perpétuer une tradition bien ancrée en France encore à la fin du XXème siècle (1) . Mon choix s'est porté aisément sur la "Marie" dont ma mère nous disait systématiquement, par exemple à l'occasion de la fête du 14 Juillet, que les sans culottes avaient voulu emmener son "aïeule" jusqu'à Nantes, attachée à la queue d'un âne, pour y être noyée ou guillotinée. J'étais petit mais j'avais été frappé par cette histoire. Ce n'est que des années plus tard que, m'intéressant à la généalogie familiale, je situais Marie Barabé sur mon arbre et reconstituais l'histoire de sa fin tragique, intimement mêlée à l'Histoire de la guerre de Vendée en pays angevin (2) . Marie Barabé est ma huitième aïeule (3) du côté de ma mère. En Décembre 1793, elle fut considérée comme " suspecte " par le Comité révolutionnaire de la ville d'Angers et arrêtée à son domicile. Dans une liste de dénonciation, elle est désignée comme étant " Marie Barabier femme, veuve Paulmier vivant de ses revenus son mari mort depuis 20 ans ci devant officier pour la gabale - suspecte ". Dans la marge, est annoté le nom d'un lieu funeste à l'époque : celui de la prison du Calvaire d'Angers. Il ne me restait plus qu'à reconstituer les conditions de son arrestation et découvrir le véritable sort que mon ancêtre avait connu. Mais commençons par le début : Marie Barabé est née le 26 Octobre 1733 à Beaulieu-sur-Layon, dans l'actuel département du Maine-et-Loire. Elle était la fille de Julien Barabé, Conseiller au Présidial d’Angers. Elle hérita de son père leur maison située dans le bourg. Elle apporta cette demeure dans sa dot lors de son mariage le 5 Septembre 1757 avec Pierre François Paulmier, P rocureur du Roi au " contre mesurage des sels de la Pointe" (4) , De son mariage, Marie eut quatre enfants, dont : Pierre Claude, né à Beaulieu le 17 Août 1758, Marie Charlotte Aimée, née à Beaulieu 12 Janvier 1760, Julie Victoire, née à Beaulieu le 12 Décembre 1760, devenue religieuse, Enfin, un enfant né, baptisé et mort à Beaulieu le 28 Janvier 1763. Son époux, Pierre François, décéda relativement jeune, en 1771 à Angers. Il avait 45 ans. En quittant ce monde bien avant la prise de la Bastille, on peut supposer qu'il évita le pire. En effet, en tant qu'officier du sel, il était chargé de collecter la " gabelle" (5) . Cet impôt fut aboli dès 1790, mais les officiers du sel ainsi que leurs " gabelous" (6) furent pourchassés et bien souvent conduits à la guillotine. Veuve, Marie Barabé vivait donc de ses rentes entre Beaulieu et Angers au début de la Révolution. En 1793, pour défendre la République en danger face aux puissances européennes, la Convention nationale exigea plus de soldats que jamais et procéda à une levée " de 300 000 hommes parmi les garçons et veufs sans enfants... " (2) . Dans l'Ouest, et notamment en pays angevin, les paysans se rebellent, s'organisent et résistent aux troupes venues réprimer leur soulèvement. C'est le début des guerres de Vendée. Des escarmouches éclatent autour de Beaulieu dès la fin Mars. Ne se sentant plus en sécurité à la campagne, Marie se réfugia dans sa maison d'Angers, rue Saint Michel, avec sa fille Marie Charlotte Aimée. En faisant ce choix de la ville, Marie scella son destin. En Novembre 1793, après une série de victoires puis de défaites, les Vendéens et leurs chefs royalistes tentèrent de prendre la ville d'Angers. La cité angevine résista, Le 4 Décembre, les Royalistes renoncèrent à leur projet et prirent la route du Mans. Le danger d'invasion écarté, les dénonciations se multiplièrent auprès du Comité révolutionnaire et la répression s’abattit sans mesure sur les suspects. Marie Barabé n'échappa pas à la fureur révolutionnaire. Le seul motif d'être veuve du " ci devant officier pour la gabale " suffit-il à justifier son arrestation ? Il est possible qu'elle fut aussi considérée comme la mère d’un traître à la patrie en danger, En effet, Pierre Claude, son fils aîné, avait choisi de rejoindre les Vendéens et leurs chefs royalistes, alors qu'il avait jusque là combattu au côté des bleus, en tant que garde national. Dès le mois d'Avril 1793, Pierre Claude écrivit à sa soeur Marie Charlotte un certain nombre de lettres (7) , décrivant ses premiers combats contre les paysans vendéens. Ainsi, le 26 mai 1793. Pierre Claude écrit depuis Saint Georges sur Loire à sa chère sœur : " Me voilà derechef enrôlé sous les drapeaux de Mars." Il semble toujours acquis à la cause républicaine, mais n’a plus la même ardeur à combattre : " j’espère que nous serons relevés sous huit jours par des troupes qui brulent du désir de se mesurer avec les brigands" . Il fatigue : " tout mon regret est de me voir si avancé en âge" . Les circonstances qui l'amenèrent à changer de camp ne sont pas clairement établies. En tout cas, il était du côté des Vendéens à la bataille de Granville en Novembre 1793 où il fut tué par un boulet de canon. Enfin, il semblerait qu'un voisin de Marie Barabé rue Saint Michel avait accueilli chez lui un prêtre réfractaire à la Convention, le curé Repin. Marie était-elle au courant de ce voisinage contre-révolutionnaire ? Si oui, elle se serait rendue aux yeux des révolutionnaires complice (8) . Les sans culottes enfermèrent Marie, 60 ans, à la prison du Calvaire d'Angers. Sa fille Marie Charlotte ne put rien y faire et trouva alors refuge chez sa tante Paulmier au Thoureil, un petit village des bords de Loire entre Angers et Saumur. Vitrail de la Chapelle des Champs des martyrs d'Avrillé, 12 Janvier au 16 Avril 1794 L e 11 décembre, suivant à la lettre les ordres de l'Assemblée Nationale, on commença à mener les prisonniers, les hommes comme les femmes, vers la Loire pour les y noyer. Est-ce que les sans culottes voulurent vraiment emmener mon ancêtre jusqu'à Nantes, attachée à la queue d'un âne ? C'est peu probable. Dans les faits, ils se contentèrent de la laisser croupir en prison et bientôt de brûler sa maison de Beaulieu. La commune de Beaulieu était déjà entrée dans l’Histoire de la Vendée militaire lorsque le 19 Septembre 1793, les Républicains, y subirent une défaite sévère face aux Vendéens [9] . Beaulieu fut bientôt inscrite sur la liste des 735 communes visées par le plan du général Turreau. Une de ses " Colonnes" (10) commandée par le général Cordellier , arriva à Beaulieu le 22 Janvier 1794. Il ordonna que le bourg soit pillé et brûlé : Les Bleus mirent le feu à la maison de Marie Barabé, mais dans leur zèle destructeur, commencèrent également à mettre le feu à la « Pinsonnière », jouxtant la résidence de Marie Barabé. Cette maison bourgeoise, construite en 1780, appartenait alors à un certain Jean Charles Pinson ( 11) , qui n'était autre que le chef de la Garde Nationale de Beaulieu. Les soldats furent arrêtés in extremis par un citoyen qui leur signala que la maison était à un patriote. Le dit patriote signa d'ailleurs le procès verbal suivant : Extrait du rapport de Louis Pierre Choudieu du Plessis, juge de paix de Thouarcé et membre de la commission à la suite de l'armée (AD 49, 94 L) De sa geôle, Marie Barabé apprit elle que sa maison avait été réduite en cendres ? Fin Janvier 1794, elle attendait encore dans sa geôle son triste sort. Début Février, les cadavres pullulaient tellement dans la Loire qu'une épidémie menaçait. Le 8 février 1794 (20 pluviôse An II), le Comité de Salut Public rappela de Nantes le maître d'oeuvres de ces atrocités, Carrier. Marie Barabé échappa peut-être ainsi à ce funeste destin. Mais les conditions d'hygiène n'étaient pas meilleures en prison. U ne pétition fut bientôt adressée au Comité révolutionnaire d'Angers par les chirurgiens de la prison du Calvaire : « Les individus sont plongés dans la fange, rongés par la vermine et entassés les uns sur les autres dans de petites chambres qui sont tellement infectées par les miasmes putrides qui s'exhalent des morts et des mourants, qu'en y entrant on est sur le point de se trouver suffoqué… Tous ceux qui sont détenus au Calvaire seront la proie des douleurs et bientôt au nombre des morts… il n'y a pas de jour qu'il n'en meure 6 ou 8 ; je puis même prouver que les malades de cette maison se montaient hier au nombre de 250 ou 300. Si l'on ne remédie pas un peu à tous ces abus, on verra les maladies se propager de proche en proche et se répandre jusque dans le sein même de la ville. » Le temps que la pétition soit examinée par le Comité Révolutionnaire, et que des mesures élémentaires d’hygiène produisent leurs effets, il était trop trop tard pour que Marie Barabé puisse éventuellement en profiter. Sans doute affaiblie par ses deux mois de captivité, elle est décédée le 19 Février 1794 en prison, ayant tout perdu, et sans doute seule, Mon ancêtre, Marie Barabé, fait malheureusement partie des nombreuses victimes de la Terreur qui ne furent jamais recensées comme tel, avant qu'un écrivain et historien, François Constant Uzureau [12] n'écrive au XXème siècle au sujet des victimes de la Terreur en Anjou : « Quand on parle des victimes de la Terreur, c'est aux seules personnes guillotinées, fusillées et noyées que l'on pense… M. Godard-Faultrier et après lui M. Camille Bourcier croient que leur nombre en Anjou fut environ de 10.000 et leurs conclusions motivées méritent toute créance. Mais ils ont oublié de faire figurer dans leurs raisonnements le nombre très considérable des personnes qui n'ont pu être ni guillotinées, ni fusillées, ni noyées, parce que mortes en prison. Et pourtant, comme les autres, ce sont là des victimes de la fureur révolutionnaire. Il convient donc de les faire entrer en ligne de compte si nous voulons avoir la statistique complète de ceux qui perdirent la vie pendant la tourmente… Les registres de l'état-civil des trois arrondissements de la ville d'Angers nous donnent un total de 1.020 décès en prison, soit 711 femmes et 309 hommes. » Extrait d’une liste des personnes décédées dans la prison du Calvaire pendant la Révolution (document non officiel) ( 1 ) D'après Wikipedia, Marie serait resté le prénom le plus populaire en France au cours du XXème siècle. ( 2) Cf l'ouvrage de Philippe Candé : "La guerre de Vendée en pays angevin". . (3) C'est à dire la trisaïeule de la grand-mère paternelle de ma mère, ou, pour les initiés, le N° Sosa 215 sur mon arbre généalogique. Lire page 200 de l'ouvrage de Philippe Candé : "La guerre de Vendée en pays angevin". (4) C harge héréditaire qui se perpétuait dans cette vieille famille angevine depuis le milieu du XVIIème siècle. La Pointe de Bouchemaine, qui marque l’embouchure de la rivière Maine dans la Loire au Sud d’Angers, était un poste de péage important sur le fleuve après la frontière Anjou-Bretagne à la hauteur d’Ingrandes, en aval. Depuis le Moyen-âge, de nombreux droits étaient perçus sur toutes les denrées qui remontaient la Loire. Et bien sûr, il fallait « contre mesurer » ce qui avait déjà été mesuré par les Bretons. Le bureau des Fermes se trouvait au lieu-dit « La Prévôsté », et la chapelle de Notre-Dame de Ruzebouc faisait alors fonction de grenier à sel. Ancien bureau des Fermes de « La Prévosté » (5) La gabelle était un impôt sur le sel. Il fut considéré en 1790 comme un i mpôt inique et injuste à cause de l’énorme inégalité qui présidait à sa répartition, et donc aboli. (6) Le gabelou est un synonyme de douanier. Sous l'Ancien Régime, il s'agissait du douanier qui était chargé de collecter la gabelle. Aujourd'hui encore ce terme est utilisé pour désigner les douaniers. (7) Archives de famille dont je conserve une copie dactylographiée - ndla, (8) De récentes recherches aux Archives Départementales d'Angers me permettront, je l'espère, de vous en dire plus bientôt. (9) Il s’agit de la bataille du Pont Barré, situé à la hauteur du bourg, sur la route d'Angers à Cholet. 1362 Républicains y perdirent la vie. Cette bataille fut d’autant plus retentissante que le même jour, à Torfou, les Vendéens mirent aussi en déroute l’armée de Mayence, la meilleure d’Europe, qui formait la principale attaque dans un mouvement de tenaille sur les Mauges. Un mois plus tard, après la défaite des Vendéens à Cholet, bon nombre d'habitants de Beaulieu suivirent les troupes Royalistes dans la virée de Galerne. (10) Le 17 janvier 1794 (28 nivôse An II), appliquant le mot d'ordre de destruction de la Vendée, le général Turreau qui a reçu le commandement de l’armée de l’Ouest organise les « Colonnes infernales » qui vont ravager le département. Désavoué par la Convention, Turreau est suspendu au printemps 1794 puis brièvement emprisonné après Thermidor. Il poursuit ensuite sa carrière militaire avant de servir dans la diplomatie de l'Empire. (11) Jean Charles Pinson était un un notaire d’Angers, commandant d’une compagnie de la milice bourgeoise. A la Révolution, il devint chef de la Garde Nationale de Beaulieu. [12] Il fut avec Célestin Port, l'un des premiers à consulter les sources relatives aux Guerres de Vendée, son sujet de prédilection, aux Archives départementales du Maine-et-Loire. Certains historiens lui reprochent un parti pris favorable aux Vendéens – que dire alors de Célestin Port ! – et le manque de renvois précis aux documents originaux. Malgré tout, l'œuvre du chanoine Uzureau, décédé le 29 mars 1948, constitue toujours une référence dans l'historiographie vendéenne.
- 1825-2025: Bicentenaire de la naissance de Charles JOUBERT, Jésuite et Mathématicien
Le RP Charles JOUBERT (1825 - 1906), Jésuite et Mathématicien (source : Archive personnelle) Introduction Le thème de l’article proposé par le « CLG Formation Recherches » en ce mois de Janvier 2025, est « une année se terminant pas le millésime 25 ». Afin de respecter mon objectif premier qui est de raconter, chaque mois, l'histoire d'un personnage de l’arbre généalogique de mes enfants, j’en ai recherché un, dont la naissance, le mariage ou le décès, se serait produit une année se terminant par « 25 ». Le choix ne fut pas bien difficile car, fait étonnant, il n’y en avait qu’un sur les 4 730 enregistrés sur cet arbre. Heureusement, ce n’était pas un illustre inconnu. Il fut Jésuite et Mathématicien reconnu en son temps. Son œuvre universitaire rappellera peut-être quelques souvenirs à celles et ceux qui ont eu un jour « la bosse des maths », et plus particulièrement de l’Algèbre. Il s’appelait Charles JOUBERT et nous fêtons cette année le bicentenaire de sa naissance. Les Archives jésuites contactées, ont bien voulu me communiquer deux notices le concernant. J’en ai extrait quelques anecdotes et éléments qui vous éclaireront sur la vie et la carrière de ce lointain cousin. Les études de Charles JOUBERT Charles Jacques Eugène JOUBERT est né à Beaulieu sur Layon , le 3 Avril 1825. Ses parents, Jacques Charles JOUBERT et Marie Caroline JOUBERT, étaient cousins germains. Ils s’étaient mariés [1] le 3 Mai 1824, à la « Pinsonnière », propriété de leur beau-père et père, Pierre Charles JOUBERT. Acte de naissance de Charles Jacques Eugène JOUBERT (source : AD Maine-et-Loire Naissances 1825 6E22 6) Charles Jacques Eugène fut le premier petit-fils de Pierre Charles JOUBERT et l’aîné d’une fratrie de sept enfants, dont mon trisaïeul, Henri JOUBERT. Arbre d’ascendance de Charles Jacques Eugène JOUBERT (source : Geneatique) Dans les années 1830, Beaulieu était un bourg avec un peu plus de mille habitants. Le père de Charles, que nous appellerons ici Jacques pour plus de commodité, avait repris l’entreprise de fours à chaux de son beau-père, Pierre Charles. Jacques, qui avait suivi plus jeune des cours de Sciences [2] . remarqua très tôt les aptitudes de son fils aîné pour les Mathématiques. Il le confia à son frère Louis François, qui menait alors son sacerdoce dans le diocèse du Mans [3] . Le prêtre donna à Charles ses premières leçons d'Humanités , puis le fit inscrire comme externe au Collège communal du Mans en 1837 [4] . Le 24 Août 1840, un drame survint dans la famille JOUBERT. Alors que Charles se préparait à rentrer en troisième au collège du Mans, son père fut foudroyé sur un four à chaux. On imagine assez bien le désarroi de toute la famille. Jacques laissait son épouse Caroline enceinte de huit mois [5] , obligée de pourvoir à l'éducation de ses enfants et de reprendre en main l'industrie de son mari. Quelques jours plus tard, Charles arrivait à la « Pinsonnière », désireux d’aider sa mère dans l'exploitation des fourneaux. Fort heureusement, Caroline put se faire épauler par son beau-frère Louis François, qui vint à Beaulieu s’occuper de l’éducation de ses neveux et nièces. Charles put continuer ses études à Angers. Après une année passée au petit séminaire de cette ville, Charles termina ses études secondaires au Collège royal d'Angers. Il fut reçu bachelier en Août 1843 « Au nom du Roi » [6] et admis en Mathématiques Supérieures. Un chanoine chez qui il résidait à Angers, lui offrit une bourse au collège Stanislas à Paris. Charles accepta avec bonheur ce moyen de continuer ses études de prédilection. En 1845, après avoir remporté le prix d'honneur à Stanislas, il était reçu premier à l'École normale. Un cours à l'Ecole normale, rue d'Ulm (source : Wikipedia) D’après le Bulletin de l’Association amicale des anciens élèves de l’Ecole normale, Charles put donner toute son ardeur au travail pendant les cours, rue d’Ulm [7] : « Il avait l’air absorbé d’un homme qui goûte peu les récréations frivoles. Il sut pourtant s’attacher des amis de choix, Diguet [8] … par exemple. » Sorti en 1848 de l'Ecole normale, Charles fut reçu premier au Concours d'Agrégation des Sciences Mathématiques. « Il est à désirer, disait l’inspecteur général Cournet dans son rapport, que Monsieur Joubert soit placé de manière à pouvoir continuer les fortes études pour lesquelles il a fait preuve d'aptitudes spéciales ». Charles avait tout juste 23 ans. Charles JOUBERT, professeur de Mathématiques spéciales Première de couverture des Souvenirs de l'Abbé Léon JOLY (source : Archives jésuites) La carrière universitaire de Charles JOUBERT fut assez brève. Nommé le 19 septembre 1848 professeur de Mathématiques spéciales au lycée de Lille, il fut envoyé l'année suivante au lycée de Strasbourg. Sa mère l’aurait accompagné chez le Proviseur du lycée quelques jours avant la rentrée des classes. Cette anecdote nous est rapportée dans un livre de souvenirs du chanoine Léon JOLY [9] , intitulé « Quinze ans à la rue des Postes » . L’auteur écrivit : « Il y a quelque soixante ans, une dame se présentait au lycée de Strasbourg [,..]. . Elle était accompagnée d'un tout jeune homme, [...] Les deux visiteurs furent introduits dans le cabinet de travail du Proviseur qui [...] , ne leur laissa pas le temps d'exposer l'objet d'une démarche, d'ailleurs évidente pour lui. » « Vous venez me présenter un nouvel élève, Madame, et c'est sans doute pour la préparation aux Écoles, peut-être pour l'École polytechnique ? Difficile, jeune homme, cette préparation, très difficile ! » A ce discours, la dame parut tout interdite. Ce que voyant, le jeune homme s'enhardit jusqu'à prendre la parole : « Monsieur le Proviseur, dit-il d'une voix un peu hésitante, il s'agit en effet de la préparation à. l'École polytechnique, et je viens, non pour en suivre les cours, mais pour les professer, si vous le permettez. Je croyais que Monsieur le grand maître de l'Université… » « Fort bien, jeune homme, interrompit précipitamment le proviseur, je veux dire, Monsieur. Oui, oui, j'y suis, maintenant. Mais, alors, vous êtes Monsieur Joubert ! » « Charles Joubert, Monsieur le Proviseur. Je viens… pour vous offrir mes devoirs et me mettre à votre disposition ». « Soyez le bienvenu, Monsieur Joubert, et recevez toutes mes excuses. Vous prendre pour un futur élève ! En vérité, où donc avais-je la tête ? » Voulant rattraper sa bévue, le Proviseur prit soin à la rentrée, d’introduire Charles auprès de ses élèves. Ils le trouvèrent d’abord aussi « trop jeune pour des Taupins ..., commencèrent, à sa vue, par friser leurs moustaches d'une manière menaçante, mais que, la première classe faite, ils déclarèrent… épatant. » Tel aurait été le pittoresque début de la carrière universitaire de Charles. Trois ans plus tard après une nomination provisoire au Lycée de Rennes, Charles était appelé à Paris au Collège Rollin [10] . Dans « Quinze ans à la rue des Postes », on peut lire quelques mots sur son passage dans cette école préparatoire de renom : « L’Université avait l'œil sur le jeune et brillant agrégé. Elle avait marqué sa place au centre même des lumières, comptant bien que, là, il donnerait sa vraie mesure, à la gloire du haut enseignement. » C'est vers cette époque que Charles fit à sa mère ses premières ouvertures sur la carrière nouvelle à laquelle ils se sentait attiré et appelé. Charles JOUBERT, Jésuite et Mathématicien Dans les traditions de sa famille, Caroline JOUBERT avait pieusement élevé ses enfants dans la foi Catholique. Dès son plus jeune âge, Charles profita de « ses mandements » mais aussi des enseignements de son oncle, le chanoine Louis François JOUBERT. Plus tard, les conférences du Père LACORDAIRE , dont il garda toute sa vie un souvenir enthousiaste, affermirent ses convictions. Sans doute, d’autres rencontres déterminèrent Charles à sacrifier le plus brillant avenir universitaire, pour rejoindre la Compagnie de Jésus. Il entra au noviciat de l'Ordre à Angers le 31 Octobre 1854 et fit son diaconat chez les Trappistes. La Compagnie de Jésus n’attendit pas que Charles fût ordonné prêtre en 1859 [11] , pour lui offrir un emploi digne de son mérite. On lui confia la chaire de Mathématiques spéciales à l’Ecole Sainte Geneviève, ouverte depuis peu, rue des Postes à Paris [12] . La nouvelle institution avait commencé à préparer des jeunes gens au concours d’entrée aux Grandes Ecoles. Ils avaient déjà obtenu quelques résultats à Saint Cyr et Navale, mais l’École polytechnique leur restait fermée. Pendant plus de 30 ans, Charles JOUBERT, allait déployer les qualités d'un professeur hors pair à l’école Sainte Geneviève : « Presque à lui seul, il assura le renom de l’école préparatoire. Dès la première année [de sa carrière - ndlr] , en 1857, on vit un élève de la rue des Postes figurer sur la liste de l'École polytechnique. Un « Te Deum » fut chanté à la chapelle, pour célébrer ce succès. Depuis lors, le nombre des reçus alla progressivement en augmentant et, à plusieurs reprises, il atteignit la quarantaine ». Ecole Sainte Geneviève rue des Postes à Paris - ex couvent des Visitandines (source : Rue Lhomond) Dans les premiers temps, le désormais Révérend Père Charles JOUBERT [13] trouvait le secret d'allier aux exigences du professorat, ses travaux personnels en Mathématiques. Dans les comptes-rendus de l'Académie des Sciences de Paris, il fit paraître de 1858 à 1875 de nombreux mémoires sur la théorie des fonctions elliptiques. Ses articles furent réunis en un volume que le Mathématicien Joseph BERTRAND signala dans son rapport sur les progrès de l'Analyse, comme un des travaux [14] les plus importants des Mathématiciens français. Il ajouta : « Le père Joubert que notre école normale peut revendiquer comme un de ses plus brillants élèves est devenu, surtout comme géomètre, le disciple de Monsieur Hermite , comme Monsieur Hermite l’est de Gauss et de Jacob i . Son esprit vigoureux est capable d'invention, reproduit les qualités du Maître, sans rien perdre de son originalité. » Le nombre de ses élèves allant sans cesse en augmentant rue des Postes, le Père JOUBERT se crut obligé de sacrifier ses recherches qui pourtant le passionnaient, pour se consacrer tout entier à la formation des futurs Polytechniciens. « Les questions étaient traitées avec ampleur, les difficultés de détail expliquées avec un soin poussé jusqu'au scrupule. A force de clarté, de méthode, de dévouement envers les élèves, il stimulait les efforts, aplanissait les obstacles et arrivait aux résultats les plus satisfaisants ». La consécration En Septembre 1870, la rentrée des cours ne put avoir lieu [15] . Le Père JOUBERT fut envoyé à Laval pour compléter ses études théologiques. Il évita peut-être ainsi le pire. Au moment du soulèvement de la Commune de Paris , dans la nuit du 3 au 4 avril 1871, la maison est cernée par un bataillon de Fédérés. Ils arrêtent le recteur DUCOUDRAY, onze Jésuites, dont sept professeurs et sept employés. Le 24 mai, cinq Pères furent fusillés avec l’Archevêque de Paris, Monseigneur Georges DARBOY . Après les évènements, Charles JOUBERT reprenait possession d'une chaire à l’école Sainte Geneviève, qu'il ne devait plus abandonner pendant 15 ans. Première de couverture des Thèses du RP JOUBERT- 1876 (source : Gallica) La consécration de la carrière de notre éminent cousin fut sans doute en 1875, lorsqu’on lui proposa la chaire d'Algèbre supérieur et le titre de Doyen à la Faculté des Sciences de l'Université catholique de Paris. Tout à ses élèves, le Père Joubert était resté simple Agrégé. Il n’était pas Docteur. Il entreprit, sans se décharger en rien de ses occupations habituelles, la rédaction d'une thèse sur la transformation des fonctions elliptiques : « La soutenance [16] fut un triomphe pour l’humble religieux il fallut ouvrir au public un amphithéâtre plus vaste que la salle des doctorats. Les membres du jury, Puiseux, Hermite, Briot ne ménagèrent pas leurs félicitations au récipiendaire avec lequel d'ailleurs ils étaient en relation d'amitié [17] , … ». A partir de 1876 et jusqu’en 1888, le Docteur es Sciences Charles JOUBERT tout en restant professeur de spéciales à « Ginette », enseigna à l'Institut catholique l'Algèbre supérieur et le calcul intégral. Il contribua ainsi à faciliter l'accès des grades universitaires aux futurs professeurs de l'enseignement libre. L’époque des décrets et des expulsions Expulsion des Jésuites le 10 Juillet 1880 (source : Gallica - Le Monde illustré ) Sous l'impulsion de Charles de FREYCINET , président du Conseil, et Jules FERRY , ministre de l’Instruction publique, le gouvernement français promulgua le 29 mars 1880, un décret contre les Jésuites. On leur donnait trois mois pour se dissoudre et six mois pour évacuer tous leurs établissements d'enseignement [18] . Pour sauver l'Ecole de la rue des Postes, les Jésuites firent créer la Société anonyme des Ecoles préparatoires. Quelques jésuites restèrent dans la maison à titre purement individuel. Ce fut le cas du Révérend Père JOUBERT qui put continuer ses cours dans le même esprit qu’auparavant, et cela à la grande satisfaction des élèves. En 1888, cédant à la fatigue, Charles dut quitter, non sans regret, les œuvres auxquelles il avait dévoué sa vie [19] . Après avoir enseigné pendant un an à la Faculté libre des Sciences d'Angers, il revint habiter sa chère Ecole Sainte-Geneviève. Il y trouvait un grand attrait à interroger les élèves, à leur faire des cours d'instruction religieuse et à leur servir de directeur spirituel. Faire part du décès de Charles Jacques Eugène JOUBERT (source : Geneanet) En 1891, à la suite d'une visite d'un inspecteur, le Père JOUBERT reçut l'ordre de quitter le collège où il avait espéré terminer en paix ses jours. Retiré dans une maison voisine avec quelques confrères, il en fut expulsé par la loi de 1901 . « On le vit alors réduit à vivre en compagnie d'un seul de ses anciens collègues, privé des avantages et des soins que peut assurer la communauté à un homme âgé. C'est dans cette situation précaire et attristante qu'il s'est éteint, miné surtout par le chagrin, car sa constitution était des plus robustes. » Charles JOUBERT s’éteignit le 10 Juillet 1906, à l’âge de 81 ans, au 26, rue Saint Lambert à Paris. Il fut inhumé au cimetière de Vaugirard. René d’ESCLAIBES qui écrivit une notice sur le Père JOUBERT, dont j’ai reproduit ici quelques extraits, témoigna : « Les innombrables Ingénieurs et Officiers polytechniciens qui lui doivent leur carrière, ont voué une reconnaissance et une admiration à leur professeur, dont nous avons pu recueillir, à l'occasion de sa mort, les multiples et touchants témoignages. ». Ce fut peut-être le cas de mon arrière grand-père, Gustave Edmond COUDRET, Général d'Artillerie et polytechnicien qui plancha en 1867-68 sur des équations du nième degré. Etait-ce sous la houlette éclairée du Révérend Père JOUBERT ? Gustave Edmond COUDRET dans l'encadré, en Mathématiques spéciales en 1867 (source : Archive personnelle) Notes de fin [1] Une dispense papale fut nécessaire. [2] Il avait tenté sans succès le concours d’entrée à l’Ecole normale de Paris, instituée en 1794. [3] Ordonné prêtre en 1821, Louis François JOUBERT devint Chanoine custode de la Cathédrale d’Angers. Il est connu pour avoir sa vie durant animé le sauvetage de la tapisserie de l’Apocalypse. [4] Charles aurait été alors élève de Pierre GUERANGER. [5] Marguerite, la benjamine, naîtra trois semaines après ce drame. [6] Le dernier des Rois, Louis Philippe, Duc d’Orléans, dit Roi des Français. [7] L’Ecole normale créée en 1794, devenue Ecole normale supérieure en 1845, est située depuis 1847, au 45, rue d’Ulm à Paris. [8] Sans doute Charles François DIGUET, né à Cherbourg, le 21 Juin 1822 et décédé à Paris le 12 Mai 1897. De la promotion 1845 comme Charles JOUBERT, il fut également Mathématicien. [9] Il s’agit du chanoine Léon JOLY, responsable de l'administration matérielle puis Directeur légal de l'entité créée en 1880 ayant permis à l’Institut Catholique de Paris, rue des Postes de continuer ses activités malgré les décrets de Jules FERRY. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur le Catholicisme. [10] Devenu en 1944 le C ollège-lycée Jacques-Decour, du nom de résistance d’un de ses professeurs, fusillé par les Allemands en 1942. [11] Charles fut ordonné le 25 Septembre 1859 à Laval. Il donna sa première messe chez les Jésuites à Angers. [12] L’Ecole Sainte Geneviève, aussi connu sous le nom de « Ginette » ouvrit ses portes l’année du noviciat de Charles JOUBERT, c'est-à-dire en 1854. Elle déménagea en 1913 à Versailles. [13 ] Il fut nommé Directeur légal de l’Institution. [14] Ces travaux valurent à Charles JOUBERT d'être nommé membre de l'Académie pontificale des Nuovi Lincei . [15] Napoléon III venait de capituler à Sedan et la France républicaine venait d’être promulguée à Paris. [16] Le 3 Août 1876. [17] Charles HERMITE, dans ses lettres et ses visites fréquentes, se plaisait à mettre le RP JOUBERT au courant de ses découvertes. [18] Au total, 5 643 Jésuites auraient été expulsés, notamment vers Jersey et l’Espagne. Les Pères expulsés de l’Ecole « Ginette » en 1880 par les décrets de Jules FERRY, revinrent à partir de 1887. [19] Toute sa vie Charles JOUBERT conserva une véritable culte pour l'Ecole normale. Lors des fêtes du Centenaire, il assistait Monseigneur PERRAULT à la cérémonie de l'Eglise Saint-Jacques du Haut-Pas et jamais, malgré son grand âge, il ne manqua de se rendre au service annuel célébré par ses anciens camarades.
- « Les fruits de la terre » de Sumatra à la fin du XIXème siècle (Troisième partie : Edmée JOUBERT)
Edmée JOUBERT, d'après un médaillon réalisé par Mademoiselle LEBLANC en 1865 (source : Archive personnelle) Préambule Dans cette troisième partie des « fruits de la terre » de Sumatra à la fin du XIXème siècle, j’ai mis en avant le personnage de Pauline Marie Edmée JOUBERT devenue Madame Joseph BOUCHARD. Edmée était la fille aînée de Paul JOUBERT et de Marie BOURGOUIN et une des nombreuses nièces de mon trisaïeul, Henri JOUBERT. Elle est née le 16 Mars 1864 à Poitiers et épousa le 19 Octobre 1887 à Bressuire dans les Deux Sèvres, Joseph dont elle était tombée amoureuse [1] . Elle avait 23 ans. Joseph qui en avait 34, était revenu de l’île de Sumatra en milieu d’année, non seulement pour se marier, mais aussi pour lever des fonds dans l’affaire de tabac qu’il avait démarré dans la colonie Néerlandaise. Arbre d’ascendance d’Edmée BOUCHARD, née JOUBERT (source : Geneatique) Projet de plantation de tabac à Sumatra 1888 (source :Archive personnelle) Le 27 Décembre, Joseph confiait à son beau-frère, Jean GUERRY DAVID, avocat d’affaires à Angoulême, le soin de défendre son projet auprès d’investisseurs français. Il n’attendit pas que les banquiers potentiellement intéressés s’engagent sur son projet, pour repartir avec sa jeune épouse. La mise en culture des plants de tabac nécessitait sa présence à Bandar-Mariam, sa plantation de Serdang . Au grand dam de sa mère, Marie JOUBERT qui ne s'attendait pas à un départ de sa fille aussi précipité, Edmée embarqua le 1er Janvier 1888 avec Joseph sur « l’Anadyr », un vapeur des Messageries Maritimes, à Marseille. A peine installée à bord, Edmée commença un journal intime sur un petit agenda de la nouvelle année : « 1er Janvier 1888 - A quatre heures : Où dormirons nous cette année commencée sur la grand mer salée, c’est le secret de Dieu ! Le navire dérape… La rade disparait ; on affecte un air de vaillance, mais le cœur est ému, les yeux humides. Puis voilà qu’à cette émotion mal dissimulée, s’ajoute un malaise soudain. Je fais connaissance tout à la fois avec une Méditerranée exécrable, ma cabine et le mal de mer… » « l’Anadyr à Port Saïd » - (source ; Collection Ctre. Am. Adam) Le voyage d'Edmée jusqu'à Medan Un récit de Xavier BRAU de SAINT POL LIAS paru dans le Journal des Voyages de Décembre 1894 (source : Gallica) La destination du jeune couple était Medan, devenue la capitale de la « Residens » [2] de Deli au Nord Est de Sumatra. Edmée, élevée par les Sœurs Ursulines, partait à la découverte d’un monde dont elle ignorait tout. Si ce n’est ce qu'elle en avait rêvé, jeune fille, en lisant des récits de voyage [3] . Joseph, planteur aguerri par huit années d’expérience sous l'équateur, repartait en Orient avec la certitude d’y faire fructifier ses affaires. Edmée avait débarqué sale et exténuée, avec son mari et ses malles le 23 Février à Medan. Joseph l'avait installée dans un hôtel qui lui parut miteux. « Après les hôtels européanisés des Straits Settlements , l’auberge a la diable des pays neufs » lui dit-elle. « C’est momentané » lui avait-il répondu. Au début de leur séjour, ils dînèrent « à table d’hôte ; les convives excités par la bière et le champagne, se lançaient les verres et les bouteilles à la tête… ils tapaient sur la table en hurlant des refrains bacchiques… Nous n’avons pas attendu le dessert pour nous sauver. ». Joseph s’absenta les jours suivants pour leur trouver une demeure. Edmée se barricada dans la chambre d'hôtel, préférant y dîner avec toutes sortes de cancrelats, plutôt que de subir ces rustres [4] . Le momentané dura cinq jours. Edmée eut tout le temps alors de se remémorer son voyage de deux mois. Il avait d’abord été agité en Méditerranée, puis de plus en plus chaud entre le canal de Suez et Aden dans le Sud de la Mer Rouge. Après une escale rapide, « l’Anadyr » avait traversé à toute vapeur l’immense Océan Indien. Edmée avait pu enfin descendre à terre dans la capitale de l’inoubliable perle des Indes : Ceylan [5] . Sa visite de la capitale Colombo , l’avait comblée mais avait été si courte. Elle n’avait eu que trois jours pour parcourir les marchés où elle s’était enivrée d’odeurs et de couleurs, avant de reprendre la mer avec regret. Elle avait quitté « l’Anadyr » à Singapour et attendu quelques jours avec son mari dans un hôtel européen, l’arrivée du vapeur « Mercury ». Ce rafiot devait leur faire traverser le détroit de Malacca pour atteindre Sumatra. La rade de Colombo à la fin du XIXème siècle (source : Archive personnelle) Le confort de ce dernier transport n’avait évidemment pas été celui des premières classes de « l’Anadyr ». « Les cabines du Mercury sont inhabitables, vrais placards sans air… le spectacle de la salle de bains m’a dégoûté de toute ablution, … ». En plus, le « Mercury » était tombé en panne en mer. Alors que l’eau commençait à manquer à bord, ils avaient été remorqués par un autre petit vapeur hollandais dont l’équipage devait être à moitié pirate… Maintenant, il lui fallait encore braver la crasse de cet hôtel rempli de personnages douteux, en quête d’aventures. Enfin, le 28 Février, Joseph trouva une maison dans un faubourg de Medan qui voisinait avec la forêt. « L'impasse où elle s'élève, bordée de haies vives ombragés de beaux arbres, aboutit au palais du Prince de la famille régnante, Premier ministre du sultan de Delhi ». « Dans notre rue circulent des sergents de ville malais, sanglés dans un uniforme de toile bleue, passementé de jaune, et traînant derrière eux un grand sabre. » Rassurée peut-être par cette présence policière, Edmée put se remettre de ses émotions. Elle écrivit dans son journal : « Demain, je débuterai comme maîtresse de maison à Sumatra. Mon ignorance du malais rendra ma tâche plus ardue. Je prévois plus d'une épineuse contestation entre moi et ces indigènes… Étendu sur ma chaise longue, je dis adieu ce soir, à mon existence de voyageuse. Demain sera une vie nouvelle dans une ville nouvelle. » La nouvelle vie d'Edmée Décidée donc à mener sa nouvelle vie, Edmée s’aventura au crépuscule avec Joseph, dans l’unique promenade de Medan plantée d’arbres : « Dans vingt ans, ils donneront de l’ombre ». C’était l’heure où on pouvait espérer croiser les rares femmes européennes, ayant eu le courage d’accompagner leur mari planteur dans cette contrée. Elle toisa d’abord « une blonde Néerlandaise, vêtue d’un peignoir blanc, chaussée de bas blancs et de souliers noirs… Tandis que l’étrangère regardait curieusement ma toque de paille, je m’étonnais de la voir circuler dans la rue sans autre coiffure que le casque doré de ses cheveux ». Un peu plus loin, elle remarqua qu’elle faisait aussi exception, en portant des gants. Elle en conclut que : « les modistes et les gantiers ne feront jamais fortune à Medan… ». Une tenue de maison semblant admise partout en raison de sa simplicité, elle adopta une nouvelle garde-robe « indigène élégantisée », mais moins corsetée et tellement plus agréable. Edmée passa le mois de Mars à tenter de prendre la main sur la conduite de sa maison : « Mes études de malais réussissent mal… Je n’arrive comme résultat qu’à donner des ordres qui ahurissent mes domestiques ». Au début du mois d’Avril, elle se sentit soudainement abattue. Joseph remarqua son état de somnolence et le mit d’abord sur le compte des premières chaleurs de l’été équatorial. Bientôt, il fallut se rendre à l’évidence : Edmée était enceinte. Le 13 Avril, il écrivit à sa belle-mère Marie : « J’ai un bon espoir à vous confier… Je crois notre chère Edmée enceinte et vous pouvez penser si cela me comble de joie… ». La perspective de devenir père redonna de l'énergie à Joseph. Il commençait en effet à désespérer de voir ses affaires aboutir à Bandar-Mariam. Son associé TABEL était en train de lui faire faux bond sur le terrain, et il avait beau relancer son beau-frère, mandaté avant son départ, celui-ci était aux abonnés absents. Malheureusement pour Joseph, une crise sur le marché du tabac à Amsterdam venait de démarrer suite à la faillite d’un des plus gros planteurs de Sumatra. Les banquiers et autres souscripteurs approchés par Jean GUERRY DAVID, « n’ayant pas l’expérience des affaires internationales », refusèrent in fine de s’engager [6] . Faire-part de Baptême de Paul Marie Henri BOUCHARD du 9 Avril 1889 (source : Archive personnelle) Heureusement, la grossesse d'Edmée se passait plutôt bien. D'après Joseph qui tenait régulièrement informée sa belle-mère, Edmée ne souffrait que de la chaleur. En Juillet, il écrivit : « Voilà le quatrième mois fini et aucun vomissement, presque aucun malaise ne l’a fatiguée… Mais à part la chaleur, Edmée se porte bien, même très bien , mangeant de tout, etc … il y a donc de bonnes raisons pour espérer que cela continue jusqu’à la fin et qu’un dénouement heureux couronnera le tout ». Assistée d'une voisine « qui a eu sept enfants » et d’une domestique javanaise, Edmée mit au monde un petit garçon : « le 1er Décembre à 2 heures précises, Monsieur Paul Marie Henri BOUCHARD a fait son entrée dans les meilleures conditions possibles ». Les relevailles [7] d’Edmée ne se firent que trois semaines plus tard. Tout s’était passé pour le mieux et le bébé était le plus beau du monde, mais le médecin hollandais qui avait ausculté Edmée avait quand même demandé à ce que la parturiente ne se lève pas trop vite et mange du « bouillon à la poule ». Edmée alternait allaitement et repos, découvrant son enfant et sa nouvelle condition. Henri se révéla être : « gros et gras, vigoureux et bien conformé… mangeant et dormant bien sans trop de cris, etc.. », facilitant certainement les choses. Les deux seules ombres à ce parfait tableau de famille furent d’une part, l’absence de missionnaire catholique susceptible de baptiser l’enfant et d’autre part, l’attitude de la domestique javanaise. « Notre bonne n’est pas mauvaise, beaucoup de bonne volonté, tenant bien l’enfant, procédant à sa toilette, etc… mais sotte et entêtée dans ses croyances et superstitions javanaises dont il est extrêmement difficile de lui interdire l’usage sur Edmée et Henri ». Cela finit par irriter Joseph. Il se mit en quête d’une nurse anglaise. Quant à Henri, il fut d’abord ondoyé par son père. Un missionnaire catholique, le Révérend Père STAHL, de passage à Medan et en route pour le Royaume de Sarawak sur l’île de Bornéo , le baptisa enfin au mois d’Avril 1889.. La nurse anglaise, Miss PEARSONS, n’arriva de Singapour qu’au mois de Novembre 1889. « Je me trouvais en face d’une jeune personne grande, assez forte pour une anglaise, parfaitement laide mais mise avec goût et qui entra en matière avec Henri avec une parfaite simplicité, ce qui me plaît. ». L’histoire ne dit pas à quel moment Joseph vira la « bonne » javanaise … Il faut dire aussi que son mari s'occupait plutôt bien de la cuisine. Ce qui aida peut-être Joseph à digérer pendant quelque temps encore les superstitions locales. « Une grave résolution » Extrait de l’acte de cession de la plantation de Serdang du 18 Février 1889 (source : Archive personnelle) Pendant tout ce temps, Joseph avait continué d’exploiter ses parcelles de tabac. Il, comptait sur les fluctuations du cours [8] , très chahuté, pour vendre au mieux son terrain. Le 18 Février 1889, il finit par le céder à un planteur hollandais de Serdang, Emil Johan BORRING pour la somme de 24,000 dollars, soit 100 000 francs environ. Joseph tenta alors quelques combinaisons financières sur place. Celles-ci fort heureusement n’eurent pas de conséquences fâcheuses sur le train de vie de la petite famille. Joseph dut quand même s’engager sur l’honneur auprès de son beau-père à ne pas toucher à la dot de son épouse. Et il envisagea quelques économies au sein du foyer. Edmée dut ainsi se passer un temps de ses abonnements « littéraires, politiques ou mondains ». Joseph demanda à un de ses beaux-frères, Jacques JOUBERT, de résilier en son nom l’abonnement à « la Revue des Deux Mondes » mais de garder celui de « la Mode illustrée , car ceci est un instrument de travail et peu cher ». Edmée en avait besoin pour ses travaux de couture, Extrait de la Mode Illustrée du 5 Janvier 1890 (source :Gallica) Les montages financiers de Joseph tombèrent à l’eau les uns après les autres. Hésitant à rentrer définitivement en France, il prit finalement au début de l’année 1890 une résolution. Le 3 Février, Joseph écrivit : « Mes chères deux mères et mon cher père, je vous écris une lettre collective pour vous annoncer une nouvelle (résolution) grave et définitive que j’ai prise il y a quelques jours et dont je me hâte de vous informer… Un français établi à Singapore, planteur de café, déjà vieux, m’a proposé de le remplacer comme administrateur de sa plantation pendant un voyage qu’il compte faire en France à cause de sa maladie, …maladie dont on ne revient guère. Ne voyant aucune affaire à monter en ce moment à ma convenance, j’ai accepté et nous partons dans une quinzaine pour Singapore pour nous y établir. L’avenir nous apprendra si j’ai eu tort ou raison… Désormais, nous vous prions de nous adresser toute notre poste, … à Monsieur Bouchard, Chassériau Estate, Singapore ». Bukit Timah Deux ans plus tôt, lors de leur escale à Singapour, Joseph et Edmée avait fait la connaissance de Monsieur Léopold CHASSERIAU, propriétaire d'une plantation de caféiers florissante de la colonie Anglaise. Ils étaient alors à l'hôtel de « l'Europe » dans l’attente du « Mercury » qui devait les emmener à Sumatra. CHASSERIAU les avait invités dans sa plantation de Bukit Timah [9] , situé non loin du port. Dans son journal intime, Edmée nous a laissé une description du futur employeur de son mari et de son exploitation : « Le manager, d’origine française, jouit dans la colonie d’une réputation d’excentricité qui me semble justifiée. Ce vieillard, embarqué comme mousse à l’âge de dix ans, a mené l’existence la plus accidentée qu’on puisse rêver et fait et défait plusieurs fortunes. A soixante ans passés, séparé de sa femme et de ses fils avec qui il ne s’entendait pas, il vit seul dirigeant une exploitation considérable. Très aimable, il nous a promenés en voiture au travers des massifs de caféiers dont nous avons admiré la masse sombre, semée d’étoiles blanches et de baies de corail… Ces fleurs répandent une odeur exquise… Ce n’est pas le Moka d’Arabie qu’on cultive ici. Il exige une altitude plus élevée et un climat froid très différent de celui de Singapour. On a donc tenté dans cette plantation d’acclimater des caféiers à grosses baies, originaires du Libéria. Avec succès même si ce café est d’une qualité de beaucoup inférieure au Moka et manque surtout d’arômes. » Malgré leur différence d'âge, Joseph et Léopold avaient sympathisé. Extrait de l’acte de naissance de Radegonde Edmée Marie BOUCHARD le 12 Mai 1890 à Bukit Timah (source : Archive personnelle) En 1890, Joseph n’avait toujours pas de position stable et ses beaux-parents le poussait à rentrer en France et assurer un avenir pérenne à sa famille. Edmée était à nouveau enceinte de cinq mois et demi. Joseph hésitait, lorsque Léopold CHASSERIAU lui proposa ce poste d’administrateur. Il offrait à Joseph de bonnes conditions : « Il m’offre 200 dollars par mois, un intérêt aux bénéfices, ses chevaux et voiture et met sa maison à ma disposition ». En somme, Joseph n’avait plus à se préoccuper de nourrir sa petite famille pendant un temps. Et il n'abandonnait pas son ambition de faire fortune dans les affaires. Les BOUCHARD quittèrent Medan pour rejoindre Bukit Timah. Le petit Henri avait alors 14 mois et demi et faisait ses premiers pas avec Miss PEARSONS. Malgré les fatigues de sa nouvelle grossesse, Edmée n’était pas fâchée de quitter Médan. Edmée eut le temps de s'installer confortablement dans la demeure de CHASSERIAU avant d'accoucher. Radegonde Edmée Marie naquit le 12 Mai 1890 à dix heures du matin. Le médecin, prévenu dans la nuit par Joseph, arriva à 9 heures et demi. Il dit à Joseph : « Tout va bien, il n’y a rien en souffrance… Nous pouvons aller fumer un cigare car ce ne sera pas avant une heure ou deux d’ici. » Devant l’invite, Joseph allait lui en offrir un sur le perron lorsque : « nous entendons crier : c’est fait et cela était vrai. Le pauvre docteur jette son cigare à droite, la boîte d’allumette à gauche, se précipite et trouve une petite fille. Penaud et confus, il a voulu réparer son erreur et a soigné le reste avec une dextérité admirable… ». Malgré un début de congestion à la naissance, Marie se révéla aussi vorace que son frère : « elle est née extrêmement rouge, presque violette… il n’y paraît presque plus rien. Elle a pris le sein très bien et crie comme trois Henri ». L’histoire ne dit pas comment Henri prit l’arrivée de sa petite sœur. Marie et Henri BOUCHARD avec leur « nounou » chinoise et sa fille, en 1891 (source : Archive personnelle) Epilogue Petit à petit, Edmée acceptait sa condition de « mère nourricière ». A Singapour, Monseigneur Edouard GASNIER , « un de mes compatriotes angevin », écrivit elle à sa mère, l'orienta vers la Mère Supérieure des Dames de Saint Maur . Elle trouva auprès des religieuses « le secours de la Religion » qui lui avait manqué à Medan. Joseph lui, était accaparé par son « job ». Celui-ci ne différait pas beaucoup de celui d’administrateur d’une plantation de tabac, si ce n’est évidemment la nature de la culture. Planter des caféiers s'avérait beaucoup plus simple. Idem pour la récolte. Pour autant, Léopold CHASSERIAU ne partit pas tout de suite pour la France. Il supervisa d'abord le travail de son nouvel administrateur, qu'il considéra bientôt comme son fils, lui apprenant les ficelles permettant d'exporter un « bon café » vers l'Europe. Bientôt, il introduisit Joseph dans le sérail des planteurs de Singapour. Son avenir et celui de sa famille dans la colonie Britannique semblait enfin en bonne voie. Nous verrons ce qu'il en sera dans un prochain épisode. Un caféier « Liberia » en fleurs, planté en 1896 à Lampung – (source : Wikipedia). A suivre prochainement : Joseph part en exploration dans le Détroit de la Sonde, huit ans après l'explosion du volcan Krakatau. . Notes de fin [1] D’après le journal intime d’Edmée JOUBERT commencé en 1888. [2] La « Residens » est le nom donné aux provinces de Sumatra par les Néerlandais [3] Comme ceux de BRAU de SAINT POL LIAS, parus dans « le Journal des Voyages » ou encore « la revue des Deux Mondes ». [4] Edmée assista sans doute au « Hari Besar », le jour des planteurs. Tous les quinze jours, ceux-ci venaient boire leur paye dans un hôtel de Medan. (voir pages 53 et suivantes de « Délire des Tropiques » de Laszlo Szekely aux Ed. Olizane) [5] Ancien nom de l’actuelle Sri-Lanka. [6] Pourtant cette crise n’était que passagère. Son beau-frère se révéla t’il incompétent en affaires ou fit-il payer à Joseph son départ précipité huit ans plus tôt ? [7] La première origine de cette tradition est religieuse. Les femmes devaient rester un temps éloignées des lieux de culte et recevaient une bénédiction particulière après 40 jours. [8] Fin 1889, une véritable crise agricole mondiale avait démarré qui impacta le marché européen et plus particulièrement celui d'Amsterdam et donc le tabac de Deli. Deux raisons semblent émerger concernant le tabac de Deli : D’abord une surproduction de qualité inférieure de son tabac et le retrait subit des acheteurs des Etats Unis, principaux clients, causé par la mise en place de droits d’entrée importants des produits en Amérique dont le tabac (sauf cubain) se trouva frappé (Bills Mac Kinley). [9] Nom qui signifie colline d’Etain. Aujourd'hui Bukit Timah est devenu une banlieue résidentielle de Singapour.
- Les « fruits de la terre » de Sumatra à la fin du XIXème siècle (Deuxième partie : les « Battaks »)
Carte de la province de Deli et sa capitale Medan à la fin du XIXème siècle (source :Archive familiale) Au début des années 1880, l'île de Sumatra n’était encore que partiellement cartographiée par les Hollandais. Sur les hautes terres proches des volcans, vivaient des autochtones que les Malais appelaient les « Battaks ». Beaucoup d'Européens, implantés depuis peu à l’Est de l’île, croyaient ces « indigènes anthropophages… ». Dans cette deuxième partie des « fruits de la terre » de Sumatra à la fin du XIXème siècle, nous retrouvons Joseph BOUCHARD, parti à leur rencontre. Le « Tuan Ketjil » Joseph BOUCHARD en 1880 (source: Archive familiale) En Janvier 1881, Joseph avait terminé son apprentissage à Sungai Sekambing. Il n’était plus le novice qui s’était émerveillé, dans les premières lettres qu’il adressait à sa mère, de la moindre fleur chatoyante à l’orée de la forêt vierge. En tant qu'assistant, Joseph était devenu un « Tuan Ketjil » [1] : « J'avais mes propres coolies et j'étais responsable de ma propre section ». Dès cinq heures du matin, Joseph sortait sur le perron de la maison qu’il partageait avec les autres assistants. Il était vêtu d’un pantalon de toile, d'une tunique à cinq boutons, et surtout coiffé de son casque colonial blanc. Aussitôt le baba qui était chargé de relayer ses ordres, se présentait à lui. On procédait à l’appel de la centaine de coolies rassemblés en rangs, silencieux, des hommes devenus de simples numéros depuis qu'ils avaient été loués à Paul de GUIGNE, Le baba donnait à Joseph les quelques numéros manquants. Des malades qui se trouvaient depuis la veille à l’hôpital de la plantation. Une bicoque où on leur distribuait un peu de « quinine » [2] la plupart du temps. Cheval « Batak », encore appelé de Deli (source : Wikimedia) La saison des pluies était terminée. Ce jour-là, Joseph devait seulement donner quelques instructions au baba sur les prochaines parcelles à labourer. Ensuite, les surveillants Malais prendraient le relais auprès des coolies. Il était prévu que Joseph se joigne à une course avec un Hollandais vers un « kampung » [3] , un village ami dans l’intérieur des terres. Il était habité par des autochtones ayant accepté « l’Andat » [4] malais. Un serviteur l’attendait, tenant par leur bride deux petits chevaux « Batak ». Joseph et son compagnon ne tardèrent pas à se mettre en chemin. La Région de Deli La petite troupe se frayait tant bien que mal un passage dans la forêt. Le chemin avait été défoncé par la récente saison des pluies. Pour passer le temps, Joseph songea à la Région de Deli et à la mission que Paul de GUIGNE lui avait confiée. Pendant très longtemps, il n’y avait eu à l’Est de Sumatra que des marécages putrides au bord de la mer et une forêt inextricable dans l’intérieur des terres : un vrai paradis pour les crocodiles et les éléphants. Des Malais étaient venus depuis l’autre côté du détroit de Malacca. Ils avaient ramené des autochtones de leurs incursions dans les hautes terres près du lac Toba. Ceux-ci étaient devenus leurs esclaves pour l’exploitation du poivrier. Les musulmans avaient appelé « Battaks » les insoumis qui étaient restés autour des volcans. Les Malais s'étaient ensuite installés non loin de la mer, autour d'une grosse bourgade appelée Medan . C'était aujourd'hui leur capitale. En 1863, le Sultan MA’MOEN AL RASJID y régnait en monarque absolu, sur un territoire allant de la mer jusqu’au pied des volcans. Avec l'arrivée des Hollandais, l'esclavage fut officiellement aboli. MA 'MOEN AL RASJID commença à céder des terres aux Tuans. Avec les profits, il se fit construire un palais. A partir de 1870, la Compagnie « Deli Maastschappij » qui regroupait les premiers planteurs européens de Deli compléta sa main d’œuvre de coolies avec des affranchis. Ils s’occupèrent du défrichage de la forêt, de la construction des maisons et du transport du matériel en « sâmpân » [5] . En 1880, Paul de GUIGNE décida d'aller encore plus loin dans la démarche. Il savait qu'un petit kampung d'affranchis non loin de Sungai Sekambing, entretenait des relations de cousinage avec des insoumis. Il envoya Joseph établir le contact avec ces Battaks et si possible, obtenir leur collaboration [6] . Palais du Sultan MA’MOEN AL RASJID de Deli construit à la fin du XIXeme siècle (source : Wikipedia) Un petit kampung ami Trois jours plus tard, Joseph écrivait à sa mère: « Cette lettre ne sera pas très longue... En effet il est 7 heures du soir. J'arrive de 3 jours de course dans la montagne… et Monsieur de Guigne me dit que les courriers partent demain matin à 5 heures. » Il continua : « Dans ma dernière lettre adressée à Berthe je parlais d'une excursion [à venir – ndla] chez les Battaks et comme quelques détails t'intéresseront peut-être, je vais tâcher de te donner les plus curieux… D'abord les terres où nous sommes sont limites avec les terres des pays Battaks non soumis. Il y a quelques kampungs qui sont peu amis des blancs. C'était précisément un de ceux-là qu'il s'agissait de visiter pour apaiser et amadouer un peu leur chef. Il avait prétendu que lorsque les blancs viendraient cultiver les terres, il avait soixante fusils et qu'il s'en servirait… Nous partîmes donc… J'étais avec un hollandais. Après deux ou trois heures, nous arrivâmes… dans un petit kampung ami, où nous devions déjeuner. …On nous donna une copieuse ration de riz bouilli sur une feuille de bananier. Sur une autre feuille, un poulet grillé sur des charbons et du piment écrasé pour manger avec le riz. Enfin, un bambou plein d'eau pour boire. J'oubliais : du coco frais pour nous rafraîchir en arrivant. Le tout est excellent. Je recommencerai le poulet grillé. C'est simplement exquis. » [7] L’andalisman, une épice utilisée dans leur cuisine par les Battaks (source : Leroypoivre.fr) Une « case » Battak au début du XXème siècle (source : Wikipedia) Pour faciliter la digestion, le chef du village invita Joseph et son compagnon à sortir sur les marches de sa maison. Là, ils commencèrent à palabrer. C'est à dire que ne comprenant rien au charabia du chef, Joseph se contenta d’acquiescer de temps à autre, laissant son compagnon mener la discussion. Pour se distraire, Joseph observa la vie du village qui avait repris autour d’eux : « Les hommes ne font à peu près rien. Pendant que les femmes font tout le gros ouvrage, plantent le riz, le décortiquent, etc… les hommes mâchent du bétel, pêchent ou chassent ou jouent. » Joseph interrompit brusquement sa lettre. Il ne tenait plus debout. Il conclut : « Je suis obligé de terminer là ma lettre. Je tombe de sommeil et de fatigue. La prochaine fois, je compte vous donner plus de détails. Adieu… » Chez les Battaks indépendants De Février à Juillet 1881, les courriers manquent. Il semble que les deux colons multiplièrent les séjours dans le kampung ami. Enfin, leurs efforts furent récompensés. Un midi, alors que Joseph s’apprêtait à digérer pour la nième fois un poulet grillé, il comprit qu’ils étaient autorisés à continuer leur chemin dans la montagne . Dessin de Joseph Bouchard (source : Archive familiale) De retour à Sungai Sekambing, Joseph écrivit : « J'ai été chez les Battaks indépendants avec un autre européen … Ce sont de véritables sauvages.... Ils sont tous à peu près nus. Un petit pagne leur serre les reins : voilà tout. Les femmes mariées ont la poitrine complètement découverte... les jeunes filles attachent leurs pagnes sous les épaules... ce qu'il y a de plus curieux dans leur ornementation ce sont leurs boucles d'oreilles. Celles-ci sont percées en haut et comme cet ornement est en argent massif et très lourd, elles le soutiennent en le relevant dans la chevelure... Ornementation d'oreilles d'une femme Battak au début du XXème siècle (source : Pinterest) Maison Battak (source : Pinterest) [Dans ce kampung – ndla] Il y a 10 ou 12 maisons… Ce qui les distingue, c'est la maison du chef, lequel commande à une partie du pays... Sa case n'a que deux portes, pas de cheminée. Le plancher est haut, en lattes de palmier ce qui… forme des claires-voies. Ils font là leur cuisine, leur lit, vident l'eau par le plancher de même que les os... de poulet et tout le reste… La maison est sur des pieux à cause de l'humidité. Là-dessous, se trouvent une légion de poulets, et surtout un troupeau de porcs. Aussi dès que quelque chose tombe, quoi que ce soit, cela n'arrive pas à terre… Lorsque nous fûmes entrés, le chef voulut faire le fanfaron pour nous intimider.... il n'était pas bien disposé du tout. Enfin, après deux heures de conversation monotone, le chef finit par nous demander si nous voulions manger le riz et le sel avec lui... C'était un bon signe. On nous prépara le repas… nous mangeâmes, ... et nous sortîmes pour digérer. Heureusement, ils sont très sobres ne boivent qu'un peu de vin de palmier qui est bon. » Séjour chez les insoumis Joseph s'acclimata très bien à la vie en montagne : « Voilà une bonne et vraie vie de nature, saine … » . Bientôt, il s'installa chez les insoumis. Le 21 Septembre 1881, il écrit à Berthe : « Aujourd'hui même, je vais m'établir dans les montagnes… La température est. meilleure qu'ici, ... Je logerai dans une case des Battaks ..., mangerai le riz avec de la poule grillée du sel et du piment pendant un mois ... Pendant ce temps-là, ma maison se bâtira, Dans ma prochaine lettre, je vous apprendrai cette vie des premiers jours en véritable sauvage... je te dis à Dieu et te prie de faire toutes mes amitiés à tout le monde adieu ton frère. » Dessin de la maison Battak de Joseph en 1881 (source : Archive familiale) Joseph ne donna des nouvelles aux siens qu’en Novembre 1881. « Ma chère Berthe il y a plus d'un mois que je ne vous ai écrit et ce n'est pas sans motif. J'étais dans la montagne dans une maison Battak où logaient ton serviteur, trois Malais, un Battak et sept Indiens. Je te mets dans cette lettre un petit dessin que j'ai fait à mes moments perdus. La maison Battak est la première que j'ai habitée ; la femme Battak qui est représentée est ma ménagère qui prépare du riz… Le palmier que tu vois à droite est appelé ici « mergat ». Il donne un vin agréable à boire, du sucre, de la corde et sa feuille sert à couvrir les maisons … L'autre, celui qui est derrière la maison est « l’aréquier » dont les Malais et autres mangent la noix dans leur bétel … La maison comportait une chambre où l'on fait la cuisine, où l'on dort, où l'on mange, où l'on met son linge sécher quand il pleut, où l'on met ses provisions etc… Cette chambre mesure environ 3 mètres sur 4. L’odeur des 12 hommes en me comptant était exquise le matin... » Petit à petit, Joseph s’intégra à la communauté Battak. Il assista même à des obsèques : « J’ai vu une cérémonie assez curieuse pour te la compter : c'est un enterrement. Quand un homme meurt, … immédiatement les autres tirent des coups de fusil pour empêcher les esprits mauvais de s'emparer de son âme et de la torturer… Après en avoir tiré plusieurs, ils posent à côté de la porte de la maison du défunt, des feuilles d'un palmier qui a la propriété de chasser les esprits mauvais. Enfin les hommes vont le mettre en terre en tirant toujours des coups de fusil. Le corps est cousu dans une natte en rotin puis ils reviennent à la maison et c'est à ce moment qu'a lieu la vraie cérémonie funèbre. On dresse à côté de la maison une espèce d'hôtel en bois recouvert d’étoffes blanches sur lequel on pose les vêtements, les armes du défunt avec une noix de coco, un bol contenant du jus de citron, du riz et les différents fruits et légumes qu'ils ont l'habitude de manger. Cela fait, les femmes de la famille commencent à danser autour de cet hôtel, jusqu'à ce qu'elles tombent épuisées. Elles s’asseyent sur une natte et là rassemblent tous les membres de la famille. Elles commencent des lamentations et gémissent jusqu'à ce que tout le monde en ait assez. Alors, on se sépare et c'est fini : on est aussi gai que par le passé. Quand le corps est complètement décomposé en terre, on retire les os et on les fait brûler, sauf le crâne [8] puis on place les cendres dans un bambou parfaitement fermé et on le suspend à un arbre sacré dans la forêt [9] . Je n'ai pas vu comment s'accomplit cette dernière cérémonie. J'espère la voir une autre fois. » Femmes Battaks posant devant le crâne de leurs ancêtres (source : Pinterest) Joseph put constater que les Battaks n’étaient pas ces anthropophages sur lesquels les Européens fantasmaient, mais « un peuple simple et bon. Il est seulement méfiant par crainte probablement ,... » [10] « Ce peuple m'intéresse beaucoup d'abord par ce qu'il est à peu près inconnu ensuite qu'il est très intéressant d'étudier les mœurs d'un peuple encore sauvage à notre époque. A cette occasion je te prierai de garder mes lettres. Et comme je vous écris toutes les choses intéressantes celle-là du moins peuvent rester et je pourrai m'en servir plus tard. » Représentation de L’Hariara, un arbre sacré chez les Battaks (source : Kompasiana) Joseph, administrateur de la nouvelle concession Tout en étant ethnologue à ses heures, Joseph remplissait sa mission. Bientôt, le chef du Kampung insoumis accepta de se mettre à son service avec une quarantaine de ses sujets. Satisfait des résultats que son assistant avait obtenus, Paul de GUIGNE demanda à Joseph d’administrer la mise en d’exploitation de la nouvelle concession. Sous les ordres de Joseph, les Battaks commencèrent à construire des maisons pour les futures récoltes mais aussi sa future maison. Leur chef serait payé lorsque le travail serait achevé en Août. Ils seraient libres de rentrer chez eux ensuite. Bien que surchargé de travail, Joseph continua de donner de ses nouvelles : « Ma chère petite sœur... nous avons une pluie battante et j'en profite pour vous écrire car à l'ordinaire je suis surchargé le travail. Toute ma journée se passe dans la forêt que l'on coupe pour la plantation, etc… Je suis avec une centaine d'hommes à surveiller, ce n'est pas une sinécure. ». Comme tous les Tuans, Joseph devait se faire respecter des coolies. Dans un courrier à Berthe, où il écrit au sujet d’un vol dans son poulailler : « Cette expression « mis aux fers » peut te surprendre mais n'oublie pas que nous sommes dans un pays de sauvages où il faut même quelques fois défendre sa vie. Ne pense pas cependant que ce soit les Bataks…, Non, ce sont les travailleurs chinois qui sont corrompus… Il faut savoir prendre des mesures énergiques comme les fers aux pieds ou même les coups. Vous devez comprendre difficilement ces mesures sévères et même brutales mais ici elles sont nécessaires. » Pour mieux se défendre le cas échéant, Joseph passa avec les Battaks une sorte de contrat. Cet accord prévoyait qu’ils se chargent de le protéger ou encore de récupérer des coolies évadés. En cas de réussite, les chasseurs empochaient quelques « florins » [11] supplémentaires par individu récupéré… Chasseurs Battaks vers 1870 (source : Wikipedia) Dans tous ses courriers, Joseph faisait son possible pour rassurer sa mère sur sa santé : « Ma santé est toujours très bonne. J'ai eu seulement à subir un ennui qui est fréquent dans le pays : des quantités innombrables de petites bêtes microscopiques, de petits poux, vivent dans la forêt et s'attachent aux jambes de ceux qui passent. Ils se logent entre peau et chair ... A part cela qui n'est qu'ennuyeux, ma santé est excellente... Le choléra qui a sévi à Java ... ne nous pas encore atteint ici. Le climat est excellent à Sumatra. L'air est sain ... » Je ne sais pas si sa lettre eut l’effet escompté. Car, des voyageurs de retour d’Inde avaient répandu la nouvelle que l'épidémie de choléra qui s’était déclarée dans le golfe du Bengale, se déplaçait de façon foudroyante vers l’Est du continent asiatique. La presse s'en était fait l'écho fin 1881, Les ravages du cholera Le choléra s'invita en force à Sumatra vers le mois d'Avril 1882. Toute communication avec l'extérieur de la Province de Deli fut interdite. Après deux mois, Joseph put enfin donner de ses nouvelles. « Deli le 7 juin 1882, Vous pourrez peut-être vous demander, ma chère Maman, comment il se fait que vous ne receviez pas de nouvelles de moi depuis longtemps. Cette fois, il y a eu une raison sérieuse... Nous avons eu le choléra depuis 2 mois. Extrait de la lettre de Joseph BOUCHARD à sa mère du 7 Juin 1882 (source : Archive familiale) Dans sa très longue lettre, Joseph évoque à peine le sort des coolies à son service [12] En revanche, il a un mot pour les Battaks qui l'entourent : « Les malheureux Battaks nous appelaient à leur secours car leur mari ou femme ou parents les désertaient dès qu'ils étaient atteints.» . Si Joseph n’épargna pas à sa mère une description des symptômes de la terrible maladie, c’était pour mieux lui expliquer qu’on se fait en Europe une fausse idée du choléra : « J'ai veillé, soigné, frictionné, etc… mes 40 malades je les ai nettoyés des pieds à la tête, j'ai respiré toutes leurs odeurs, … je connais plus de vingt autres personnes qui ont fait la même chose et qui n'ont pas eu le moindre malaise, de même que moi… en un mot … le choléra n'est pas contagieux [par l’air – ndla] . » Pendant toute cette période, Joseph avait pris : « des bains fréquents,… quelques toniques en plus de l'eau de vie plus fréquemment, jamais d'eau pure. » etc… Voilà ma chère maman ce qui m'a empêché de vous écrire car je ne voulais point vous effrayer avant que tout soit fini sachant la frayeur qu'inspire en Europe le seul mot de choléra… Non, le choléra a atteint d'abord les malheureux chinois malpropres, et ne se déclarant malade que lorsqu'il y a presque plus d'espoir… Cette période est passée. Je ne m'en plains pas je vous assure... Adieu ma chère maman, etc... » « Home, sweet home » A cause du choléra, il n’y eut pas de récolte sur la nouvelle plantation en 1882 . Paul de GUIGNE n’en voulut pas à Joseph. Au mois de Novembre, Joseph put annoncer fièrement à sa mère que sa situation allait s’améliorer : « il y a lieu de vous réjouir… car ma position est sur le point de s'améliorer singulièrement. Il y a un mois environ, l'administrateur de la terre où je suis ce qu'on appelle assistant, ayant eu une querelle avec Monsieur de Guigné, fut remercié par lui et moi chargé de le remplacer… Or une place d’administrateur est régulièrement fixée à 150 dollars par mois [13] et 10 % sur les bénéfices nets, Donc vous voyez bien que les nouvelles sont bonnes et même excellentes… » Au début de l'année 1883, la plantation fut reliée au réseau de chemins qui menait à Médan. « Ma chère Berthe, … Je viens de finir un gué sur une assez forte rivière et aujourd'hui pour la première fois, je vais y faire passer une charrette. Auparavant, tous les bagages, le riz, nos provisions, etc… tout était transporté à bras d'hommes. Maintenant le chemin est fini et une charrette peut arriver jusqu'à la maison… » En Juillet, Joseph put décrire à sa sœur Berthe sa maison terminée : « J'habite une petite maison tout en haut dans la montagne. Cette maison qui a 10 mètres sur 10 se compose d'une véranda, d’une pièce principale, ensuite d'une grande chambre à l'usage de ton frère, d'une petite chambre à celui des rares étrangers y parvenant, d'une salle à manger et d'un office. Tu vois que ton frère est installé comme un prince, avec deux domestiques, une écurie et un poulailler qui forment les communs, et un jardin. Plus un domestique javanais pour soigner le cheval, un chinois porteur d'eau et laveur de vaisselle et une javanaise cuisinière et femme de ménage, voilà mon personnel. Ce mot de jardin doit t’intriguer, sache bien que j'ai en ce moment un jardin potager réputé à dix lieux à la ronde. J'ai réussi parfaitement cette année des salades : laitue, scarole, chicorée, etc… J'ai une basse-cour qui ne compte pas moins de 40 poules pendant toute l'année... C'est pour moi une grande distraction et un grand délassement d'aller chaque jour en dernière heure dans mon jardin et surveiller ma basse-cour. » En Février 1884, les efforts de Joseph sont récompensés : « Nous commençons une nouvelle année qui s'annonce sous de roses auspices. Notre récolte de tabac [celle de 1883–ndla] n'est pas encore partie pour l'Europe mais elle va l'être sous peu... Il y a bien 60 000 livres de tabac dans les magasins et cependant l'année dernière a été médiocre à cause des… suites du choléra... j'attends l'année prochaine avec impatience ». L’année suivante à la même époque, Joseph est à la tête de la première entreprise de Monsieur et Madame de GUIGNE, chargé de 300 chinois et d'une centaine de Malais et Javanais. « La position est belle et si Dieu m'aide un peu, j'espère bien une vingtaine de mille francs cette année. Pourtant, les soucis ne m'ont pas manqué cette année : beaucoup de coolies chinois encore morts du choléra, des ouragans terribles qui ont brisé des champs entiers de tabac et renversé les constructions indispensables pour la récolte. Voilà le bilan le plus sérieux. Mais tout bien pesé l'entreprise est une des bonnes de Deli cette année. » Les ambitions de Joseph Joseph aurait pu se contenter de sa position enviée d'administrateur salarié chez les GUIGNE. Mais il avait d'autres ambitions. Plutôt que d'annoncer enfin un voyage en Europe, il fait part à sa sœur de son intention d’ouvrir un établissement à son compte. Le 19 décembre 1885, Joseph s’associe avec son ancien tuteur, Monsieur TABEL : « Ma chère petite sœur, un changement est survenu dans ma position. Me trouvant un petit capital, j'entreprends une plantation pour mon compte. Le tabac rapporte 100 et 120 % et je risque ma chance. Je me suis associé avec un autre français qui connaît à fond le travail et nous avons donc toute chance de réussir. nous ne prenons pas d'autres employés cette année et nous recommençons le dur métier de défrichement et de tout le travail extérieur par nous-mêmes. Mais ton frère est devenu un tropical endurci. et qui ne cède sa part de fatigue à personne. » Les choses semblent aller assez vite au début. Il écrit : « Je viens de recevoir ma concession de terrain comprenant environ 2 000 hectares à Serdang, laquelle me coûte en tout environ 5 000 francs... Depuis que j'y vois un peu plus clair dans tous les travaux, à entreprendre, j'estime qu'à moins de catastrophe, la terre rapportera un minimum de 50 %. Voilà l'objectif que je me suis proposé et voilà pourquoi je suis resté 5 ans subordonné à Monsieur de GUIGNE. Mais dans les colonies, on n’arrive à rien comme employé chez quelqu'un. Il faut faire par soi-même… » Pour obtenir un fonds de roulement suffisant sur deux ans, Joseph et son associé doivent trouver des capitaux. Joseph en trouve auprès d’un lointain cousin qui lui doit et à sa sœur un legs correspondant à un héritage. « J'ai pensé à Henri X,… je lui ai écrit aujourd'hui directement. ». En attendant les fonds, Joseph part à la recherche d’un assistant et met sa famille à contribution pour dénicher une perle rare : « Pourriez-vous dans la famille ou en dehors me trouver un jeune homme qui peut travailler avec moi.... ». Il conclut sa demande : « Agissez le plus vite possible ... L'année prochaine nous donnera la réalisation de mon espérance ou une déception. Impossible de prévoir » Dans l'attente d'une nouvelle maison fin 1886 (source : Archive familiale) A la fin du premier trimestre de l’année 1886, Joseph et Monsieur TABEL ne sont pas loin de la catastrophe : « Différentes difficultés morales et physiques nous ont retardé beaucoup et il a fallu une fois abandonner tous les travaux pour recommencer ailleurs… nous comptons aller plus vite parce que nous mettrons moins d'hommes mais le résultat ne sera pas le même… Nous sommes avec une trentaine d'hommes dans une cahute en herbe couchant au milieu d’eux, mangeant du riz et du sel comme eux ... et pendant 4 jours nous nous demandions chaque soir si nous aurions du riz le lendemain vu les pluies torrentielles tombant sans interruption… . Deux jours après m'arrivait un convoi de vivres complet : riz poule poisson salé piment, etc…de Monsieur de Guigne… Au milieu de l’année, l’espoir renaît : « pour le moment je suis encore au milieu de la forêt mais au moins j'ai une petite maison mes bagages et de larges approvisionnements à cause du chemin ouvert… Et un assistant va nous rejoindre. Dans un mois ou deux j'entrerai dans la nouvelle maison qui se construit en ce moment. ». Retour en Europe Début 1887, Joseph est à nouveau confiant dans l'avenir : « je t'écris tout en surveillant au magasin le triage de ma première récolte que je vais expédier en Europe pour la faire vendre. il s'agit d'un peu plus de 3 000 balles de tabac de 80 kg chacune d'une valeur d'environ 300 francs chaque plus ou moins selon l'expertise que l'on en fait en Europe. Tous les planteurs d'ici font un grand éloge de ma récolte aussi j'espère beaucoup. » Au final, Joseph et son associé semblent avoir gagné leur pari . Ils réalisent même un petit bénéfice et envisagent déjà pour l'année suivante d'agrandir la plantation. Joseph écrit à Berthe : « Serdang Sumatra, je t'écris un mot en toute hâte ma chère petite sœur mes affaires marchent bien nous avons fait une très belle et très bonne récolte et je compte beaucoup réussir maintenant. Je t'ai expédié la procuration pour toucher ... ma part dans la succession de Thérèse et pour donner quittance à Henri.» Pour s'agrandir, Joseph doit lever d'autres fonds. Ayant trouvé un assistant sur place qui a déjà de l'expérience : « J'ai avec moi un assistant qui se nomme Monsieur BERLAND, un français. C'est un homme de 40 ans environ très sérieux et excellent travailleur », Joseph se décide à rentrer en France pour convaincre les banquiers de son entreprise. Ce n'est de toute façon pas le seul motif de son voyage. Il rentre aussi pour faire la connaissance de sa future épouse. A suivre prochainement : Edmée JOUBERT Les volcans de Sumatra ( source : Printerest) Notes de fin [1] Littéralement, le « Tuan » veut dire Seigneur en malais. [2] En 1853, Louis Pasteur obtient un dérivé proche de la quinine, la quinotoxine. De même pour la cinchotoxine. Ces deux substances sont alors désignées « quinicine » et « cinchonicine » : Miller et Rohde leur donnent leur nom actuel dans les années 1890. [3] Hameaux regroupant quelques familles. [4] Les us et coutumes. [5] Canot, pirogue, barque, bateau en malais. [6] En 1880, BRAU de SAINT POL LIAS avait observé « que les anthropophages descendent maintenant de leur montagne, attirés par les dollars des Européens. Ils viennent offrir leurs services pour la construction des cases et des séchoirs. ». Dans un de ses romans, intitulé « Amour sauvage », paru dans le journal Le Temps en 1894, BRAU de SAINT POL décrivit l’exploitation des GUIGNE « comme un modèle aristocratique idéalisé dans ce nouveau monde qui avait suscité son projet de Colon-Explorateur ». J'ai donc imaginé que Paul de GUIGNE avait profité des observations faites par son compatriote – voir "Brau de Saint-Pol Lias à Sumatra (1876-1881). Utopies coloniales et figures de l’explorateur" de Pierre LABROUSSE [7] Peut-être Joseph goûta il l’andismalan au cours de son premier séjour chez ces Battaks ? Il s'agit d'un d'un faux poivre provenant des hauts plateaux du Nord de Sumatra. [8] Les Battaks conservent les crânes de leurs ancêtres à la manière des Bretons dont nous avons parlé l'an passé à l’occasion de la fête d’Halloween. [9] Pour les amateurs de cinéma, il semble que les Battaks aient inspiré David Camerone pour son film « Avatar ». Les Battaks ont en effet un arbre sacré, connu sous le nom de « Hariara ». Peut-être était-ce de cet arbre auquel Joseph faisait allusion. [10] Les avis divergent sur le caractère anthropophage des Battaks. Il semblerait que les Battaks pouvaient devenir cannibales, c'est-à-dire qu’ils pouvaient manger de la chair humaine à l’occasion de certains rites. – voir la Revue des Deux Mondes de 1859 – tome 19 page 926 [11] Le « Florin » était la monnaie néerlandaise en cours au XIXème siècle. Il a perduré jusqu'à l'Euro. [12] « À l’époque, il est vrai, le coolie était enveloppé dans une insignifiance » - extrait de Esclaves et coolies : pour un rapprochement des mémoires par Khal TORABULLY [13] Un dollar valait à peu près 5 francs, soit ici 750 francs
- L’origine possible de la « maison ancestrale » au bourg du Thoureil
Frontispice de la maison ancestrale (source : Archive personnelle) Préambule Le thème du mois de Novembre n’était pas un « monument », comme je l’ai cru au préalable [1] , mais le « foncier » [2] . Et comme persévérer dans son erreur est paraît-il diabolique, voici avec un mois de retard, un article sur l'origine possible de la maison qui a constitué le bien principal de notre ancêtre, Pierre PAULMIER, et de ses descendants au bourg du Thoureil au XVIIIème siècle. Pour un généalogiste, il est relativement aisé de retrouver à partir du XIXème siècle, des plans et des matrices cadastrales aux Archives Départementales. Ces documents permettent d’attribuer à tel propriétaire, tel lot et son usage. Mais avant la Révolution, les choses se compliquent notablement. Il faut se plonger dans des actes notariés pour espérer retrouver quelque chose sur le foncier. Cela peut prendre beaucoup de temps, voire s'avérer impossible. J’ai eu la chance de démarrer cette enquête, il y a maintenant plus de trente ans, avec une personne remarquable à qui je rends hommage ici : Jeanne FRAYSSE . Elle fut avec son mari Camille, la mémoire vivante du Thoureil jusqu’en 1996. La « maison ancestrale » Ayant appris mon intérêt pour l’histoire de la maison de mes ancêtres, Jeanne FRAYSSE remit à ma mère, Monique COUDRET, née ROBLIN, un petit document dactylographié dont elle était l'autrice. J’en reproduis ici un court extrait : « … Une autre vieille famille bourgeoise du Thoureil, pourvue de nombreux fiefs (Nidevelle, Le Houssay, La Herpinière, etc...) et propriétaire de nombreuses parcelles de terre, a comme dernier représentant dans le pays Monsieur Roblin. La maison ancestrale lui est échue en partage. Depuis près de 400 ans la maison familiale est donc aux mains de la même lignée. Le fait est heureux et à souligner. Nous n'avons pas d'autre exemple à signaler chez nous. La construction très homogène, très grand siècle n'a pas subi d'outrages... » Jeanne FRAYSSE à lépoque où je la rencontrais au Thoureil (source : Archive personnelle) Jusque-là, j’avais pensé comme toute ma famille, que la « maison ancestrale » datait de la fin du XVIIIème siècle, comme le rappellent aux passants les ferronneries sur son frontispice [3] . Rapporté à aujourd'hui, l'édifice devait avoir à peu près 250 ans. Pour en savoir plus sur les « près de 400 ans » dont Madame FRAYSSE parlait, je la rencontrais à différentes reprises. Elle me dit alors n’avoir formulé qu'une hypothèse basée sur son savoir, des notes prises en Archives Départementales et quelques documents originaux dont elle était dépositaire. Elle manquait toutefois de preuves. Elle me donna ses notes et puis, « on va, on mène sa vie, tout occupé de chaque jour, et on néglige d’interroger ceux qui auraient pu nous renseigner sur le passé lointain. Quand on s’en avise, ils sont partis » [4] . J'ai repris le flambeau récemment et tenté de préciser la date à laquelle la maison ancestrale devint le port d’attache de Pierre PAULMIER et de ses descendants au Thoureil depuis. Pierre PAULMIER, « noble homme, procureur du Roi » Une généalogie, dressée par mon trisaïeul Henri JOUBERT en 1898 [5] , fait état de Pierre PAULMIER [6] , « noble homme, procureur du Roi, marguillier de la paroisse de la Trinité d'Angers, né vers 1625 et qui fut inhumé dans l'église des Augustins d’Angers le 17 Mai 1708, à l'âge de 83 ans ». Baptême de Louise LEGEAY le 28 Novembre 1627 (source : AD 49–BMS Le Thoureil) Pierre PAULMIER épousa en premières noces, Louise LEGEAY, baptisée au Thoureil le 28 Novembre 1627. Comme les registres paroissiaux du Thoureil font défaut entre 1644 et 1671, je n’ai pas pu retrouver leur acte de mariage, mais le patronyme LEGEAY apparaît fréquemment à cette époque dans ces registres, dénotant un enracinement certain [7] . Ainsi, la présence de la mère de Louise, Charlotte LEGEAY, née AUBINEAU [8] , est attestée au Thoureil, le 20 Juin 1620, dans un acte de baptême où elle est déclarée marraine [9]. De leur mariage, Pierre et Louise eurent une fille, née vers 1651. Elle fut prénommée à son tour Louise. Sa mère mourut vers 1653 [5] . Louise semble alors avoir hérité de nombreux biens de sa mère. Ayant professé au couvent des Ursulines de Saumur à l’âge de 25 ans, elle légua à son père ses biens, pour un montant avoisinant les 2 200 livres [10] , comme suit : « Le vingtième jour de Novembre 1676 après midy, par devant nous Florent Doualles, notaire royal en la ville de Saumur... damoiselle Louise Paulmier majeure de vingt-cinq ans qu’elle a affirmé fille de noble homme Pierre Paulmier bourgeois de la ville d'Angers et de deffunte demoiselle Louise Legeay, de present novice au couvent des dames religieuses Ursulines de cette ville, y demeurante bourg et paroisse Notre dame de Maurille et pour leffet du present contrat a parlé à la grille du parloir du dit couvent, laquelle volontaire et sans contrainte, tant cedde quitte delaisse et transporte promet garantie perpetuellement... au dict sieur Paulmier son père... une maison et appartenance située au bourg et paroisse du Thoureil, et cellier en apenty et luisette, joignant l'eglize dudict Thoureil , une closerie size au village de Cumeray, paroisse Saint Georges des Sept Voies, (etc...), ... le tout appartient à la vandresse des successions de la damoiselle Legeay sa mère de Mr Estienne Legeay son ayeul … et cette vandition faite en outre moyennant la somme de deux mil deux cent livres... » Acte notarié confirmant le legs d’une maison « joignant l’église » à Pierre PAULMIER le 20 Novembre 1676 (source : AD 49–BMS Le Thoureil) Comme le montre cet acte, rédigé devant notaire le 20 Novembre 1676, la famille LEGEAY était bien présente au Thoureil et à Saint Georges des Sept Voies depuis au moins deux générations. Dans cet acte, Louise lègue une maison à son père. Ce bien est situé dans le bourg du Thoureil, mais est décrit comme « joignant l’églize » [11] . Cet emplacement ne correspond pas à celui de la maison ancestrale, située à quelques centaines de mètres du centre historique du bourg. Quant à Pierre PAULMIER, sa présence est attestée au Thoureil dès 1651 dans de nombreux actes dressés par Maître Guillaume SIGOGNE, notaire au Thoureil [12] . Des baux et actes d’échanges entre cette date et 1655, montrent bien que notre ancêtre était marié à Louise LEGEAY et qu’il investissait dans le bourg. Pour autant, je n’ai pas retrouvé à ce jour, un acte de succession ou un inventaire de biens qui m’aurait permis d’affirmer que la maison ancestrale, si elle existait déjà, aurait pu lui être cédé ou encore légué dès cette époque. Les autres mariages de Pierre PAULMIER Au fil des ans, Pierre PAULMIER se remaria deux fois. Il épousa en secondes noces Perrine LEPAGE le 18 Novembre 1664 à Saint Georges des Sept Voies, paroisse proche du Thoureil. Perrine était déjà veuve d’un certain André SIGOGNE, marchand à Saint Georges des Sept Voies. Le patronyme SIGOGNE est aussi très répandu dans la Sénéchaussée de Saint Georges des Sept voies et sur le Thoureil. Le fait est à noter car des SIGOGNE furent les notaires royaux sur Saint Georges et les environs pendant 4 générations. Et comme nous le verrons, un de ces notaires, Louis SIGOGNE, était propriétaire d’une maison au XVIIIème siècle, jouxtant la maison ancestrale au bourg du Thoureil. Simple coïncidence ou peut-on supposer que les SIGOGNE avaient eu dans leur patrimoine la maison ancestrale ? Perrine aurait-elle pu en hériter de son premier mari ? Acte de Mariage de Pierre PAULMIER et Perrine LEPAGE le 28 Novembre 1664 (source : AD 49–BMS Saint Georges des Sept Voies) Perrine et Pierre eurent un fils, Charles, né en 1668. Sa mère Perrine est décédée le 17 Juin 1672 à Saint Georges des Sept Voies, alors qu'il n'avait que quatre ans. Licencié es lois, Charles PAULMIER, dit de la Chauvelière, devint Sénéchal de la Baronnie de Richebourg, hameau de Saint Georges des Sept Voies et fut procureur du Roi au grenier à sel de Brissac... Il contracta mariage avec Renée GANNE, mais est mort sans postérité. Enfin, Pierre PAULMIER convola en troisièmes noces avec Jeanne GAULTIER [13] dont nous descendons. Celle-ci était originaire de la paroisse de Saint Léonard de Chemillé, petite ville angevine des Mauges, non loin de Cholet. Pierre et Jeanne se marièrent à Angers le premier Mars 1677. Rien n’indique que la famille GAULTIER ait eu une quelconque implantation au Thoureil avant cette date. Pierre et Jeanne eurent cinq enfants. La première, une petite fille de prénom inconnu, est sans doute morte quelques jours après sa naissance. Mais elle fut baptisée, puisqu’elle eut droit à une sépulture le 2 Janvier 1678 à Saint Léonard de Chemillé. Leurs autres enfants furent : Pierre, né au Thoureil le 17 juillet 1679, Louise Jeanne, née en 1682, Magdeleine Thérèse, née en 1684, Enfin, François, né en 1687. Descendance de Pierre PAULMIER (source : Geneatique) A l’âge de 67 ans, Pierre PAULMIER se retrouva veuf pour la troisième fois : « Le vingt-cinquième jour du mois d'octobre de l'an 1692, a esté inhumé dans l'église le corps de la deffunte demoiselle Jeanne Gaultier, vivante femme du Sieur Pierre Paulmier, bourgeois de la ville d'Angers par vénérable Monsieur Simon Jarry curé de Touarcé en présence de Messieurs Urbain Perrault curé de Saint Maur et Mathias Foucqué, curé de Saint Eusèbe de Gennes et plusieurs autres... » [14] Des documents d’échange et de contre échange [15] , des brouillons contenant le relevé de rentes montrent que Pierre PAULMIER continua de faire l'acquisition ou échangea de nombreux biens dans le village ou les environs [16] . Il céda ainsi le « dernier jour d’Octobre 1679 » le bien immeuble « joignant l’églize » que sa fille Louise lui avait légué, à Monsieur René DUDOIGT, prêtre, curé de Saint Genulfe du Toureil. Pierre s'éteignit à l'âge de 83 ans, le 17 Mai 1708. Comme la plupart des « nobles hommes », il fut conduit processionnellement et inhumé dans l’église des Augustins d’Angers. Ses enfants se partagèrent alors ses biens. Mais la maison ancestrale en faisait-elle partie ? Acte de Sépulture de Pierre PAULMIER le 17 Mai 1708 (source : AD 49–BMS Angers La Trinité) « partage entre mes frere, souer et moy » C’est un papier brouillon non daté intitulé « partage entre mes frere, souer et moy » rédigé par Charles PAULMIER, Sieur de la Chauvelière, qui m’a enfin permis d’affirmer que la maison ancestrale a bien appartenu à Pierre PAULMIER. Dans ce document, je découvrais la liste des biens qui furent légués à « damoiselle Louise Paulmier ». En voici une extrait de la première page : « Au quatrième lot est et demeure une maison et appartenance située en la paroisse du Toureil sur Loire composée de deux chambres basses, cuisine et antichambre à costé, deux chambres haultes, estude à costé, greniers au-dessus, un autre corps de maison dans lenclos où loge le closier, composé d'une chambre basse grenier au-dessus, une grange au bout dicelle, pigeonnier au-dessus duquel il y a un petit cellier, escurie. Cave et pressouer avec tous les ustancilles dudit pressouer... jardins derrier en fasson de terrasse avec un jardin au-devant de la dite maison, un chemin entre deux. Letout enclos de murs à la réserve du jardin hault qui ne l’est que d'un costé, le tout joignant d'un costé vers orient le sentier de la rivière de Loire, daustre costé Le Clos de vigne des héritiers André Van Voorn, abbouste dun bout vers midy les maisons et jardin de Louis Sigogne notaire royal, dautre bout les maisons du sieur Aubry et des héritiers dud. Van Voorn et le cimetière dud. lieu un petit chemin entre deux appelé la Craquerie. » . Extrait du papier brouillon rédigé par Charles PAULMIER, Sieur de la Chauvelière entre 1708 et 1713 (source : Archive familiale) Dans ce document de six pages, le Sieur de la Chauvelière est mentionné à différentes reprises, comme ayant fait « échange » d’articles avec sa demi-sœur Louise Jeanne PAULMIER. Ces échanges portent sur « différents boisseaux de froment et de seigle mesure de Brissac ». Or, ces mêmes échanges sont formalisés dans un autre document signé par Charles et Louise Jeanne PAULMIER, daté du « cinquième jour de Janvier mil sept cent treize » [17] . Ce quatrième lot est donc bien celui qui fut constitué pour Louise Jeanne PAULMIER, cinquième enfant, née du troisième mariage de Pierre PAULMIER avec Jeanne GAULTIER. On note par ailleurs que un voisin immédiat « vers midy », c'est à dire au Sud est Louis SIGOGNE, notaire royal et possible cousin de feue Perrine LEPAGE, seconde épouse de Pierre PAULMIER. Enfin, l’emplacement des biens décrits sur ce papier brouillon correspond à l’enclos actuel de la maison ancestrale. Lorsqu'on se place dos à la Loire, il y a bien des maisons et jardin situés « d’un bout vers midy », mais surtout « ... le cimetière dud. Lieu » situé à « dautre bout » (au Nord). Et il existe bien aujourd'hui « un petit chemin entre deux appelé la Craquerie ». Extrait du cadastre napoléonien montrant notamment le cimetière et le chemin de la Craquerie (source : AD Maine et Loire) Epilogue L'enquête n'est donc pas terminée. Les archives notariés du Thoureil du XVIIème siècle manquent avant 1651 [18] ou tombent parfois en poussières comme j’ai pu le constater, en ouvrant certains cartons aux Archives Départementales. Je me suis contenté dans cet article d’explorer quelques pistes, montrant que la maison a été possiblement apportée par une des deux premières épouses de Pierre PAULMIER. Mais il sera difficile de préciser la date exacte à laquelle Pierre PAULMIER en devint propriétaire Et pour affirmer que cette maison a près de 400 ans, comme le supposait Madame FRAYSSE, il faudrait procéder à une datation de la charpente ou encore retrouver un « terrier » [19] de l’ancien Régime, s'il en existe ! Enfin, la description qui est faite dans le brouillon du début du XVIIIème siècle, des pièces de la maison ancestrale correspond assez bien à ce qu’il en est de son intérieur aujourd'hui. J’ai donc imaginé que Charlotte PAULMIER, dernière héritière en 1771 de la maison, avait fait appel à un architecte pour consolider [20] et donner à cette « construction très homogène, très grand siècle », son aspect actuel. Il pourrait s'agir de Jacques JARRY [21] , Notes de fin [1] Voir mon article sur " le monument des soldats morts pour la France du Thoureil " publié le 11 Novembre [2] Définition d’après Le Robert, « Dico en ligne » [3] Sont inscrits quatre chiffres formant la date 1771 [4] Jean Delay – Avant Mémoire, 1979, Gallimard [5] Cet arbre et les registres paroissiaux du Thoureil m’ont permis de construire un arbre des PAULMIER dont je reproduis dans cet article un extrait. [6] Pierre PAULMIER est peut-être issu de la famille de René PAULMIER, sieur de La Bouverie, avocat au barreau d’Angers, syndic de l’ordre en 1617 et échevin en 1629. [7] Célestin PORT dans son dictionnaire du Maine et Loire rapporte la présence d’un Jean LEGEAY, chanoine de l’église Saint Maurice d’Angers et curé du Thoureil en 1522. [8] La famille AUBINEAU était sans doute originaire des Ponts de Cé, d’après le Dictionnaire des Familles de l’Anjou (base adfa-Geneanet) [9] Baptême le 20 Juin 1620 de Jehanne, fille de Jehan du MESNIL (BMS Le Thoureil 1592-1644 AD Maine et Loire) [10] Pour fixer un ordre de grandeur, on peut considérer qu'une livre tournois de 1676 équivaudrait à 15 € de 2002, soit pour 2 200 livres , environ 33 000 euros. [11] Lors de la reconstruction de l’église Saint Genulphe en 1804, on cite une maison jouxtant l’église, appelée « Tartifume ». Pour « tard il fume », nom donné en patois local à de très modestes maisons, domiciles de journaliers, rentrant tard chez eux pour dîner (selon Camille et Jeanne Fraysse dans le lexique de leur ouvrage « Mon village »). S’agissait-il de la maison dont Pierre Paulmier hérita en 1676 ? Cette maison n’existe plus aujourd’hui. Elle se situait à l’emplacement de l’actuel terrain bordé de tilleuls. [12] Maître Guillaume SIGOGNE est le seul notaire royal du Thoureil dont les minutes ont été déposées aux Archives Départementales. Voir AD 49 - Le Thoureil 1651 à 1657 5 E 55 510. [13] La famille de Jeanne GAULTIER portait « d'argent à trois gantelets de sable posés deux et un » - Cité vers 1700 par Charles René d’HOZIER dans le Grand Armorial de France page 1344 [14] (BMS Le Thoureil AD Maine et Loire) [15] Par exemple le 5 Juillet 1694, un acte devant Louis SIGOGNE, notaire Royal, portant sur « une pièce de vignes… sis au Platdoigt, paroisse de Saint Georges des Sept Voies » [16] Dans un document notarié, intitulé « acquisition d’un pré près de Ponceau et d’un morceau de vignes aux Foucheaux, … paroisse de Saint Georges des Sept Voies » en date du 27 mai 1666, il est dit que Pierre PAULMIER est le « mary de damoiselle Perrine LEPAGE ». [17] Ce qui m’a permis de dater le papier brouillon entre 1708 et cette date. [18] Date probable à laquelle Pierre PAULMIER se maria au bourg du Thoureil [19] Registre foncier dans l’ancien Régime. [20] Les ferronneries qui marquent la date de 1771 sur le frontispice sont les extrémités de tirants renforçant les murs de la bâtisse. [21] Jacques JARRY, fut l’architecte bâtisseur de la Pinsonnière en 1780, demeure des JOUBERT à Beaulieu sur Layon.de même facture que celle du Thoureil
- L'âne du Poitou, au centre d'une joute politique en 1884
Les déménagements ont ceci de bon qu'ils nous permettent parfois de retrouver des trésors oubliés. Il y a quelques jours, j'ai ainsi dépoussiéré chez moi des vieux albums de cartes postales illustrées. J'ai profité d'un moment de pause entre deux cartons, pour les consulter. Et je suis tombé sur une carte de 1904, dont le cliché et la légende m'ont rappelé que les ânes du Mirebalais avaient été une fois par an, pendant près de 40 ans, au centre de la vie de mon bisaïeul, Gilles Ernest Roblin. Anes du Mirebalais (recto) Comme on peut le voir, les ânes du Poitou rendaient encore service à l'homme au début du XXème siècle (1) . L'équidé avait d'ailleurs une place de choix au Concours général et national de l'agriculture qui se déroulait à Paris chaque année depuis 1864 (2) . A Mirebeau-en-Poitou, le Concours agricole se préparait dès la foire de l'Âne, qui avait lieu à la Saint Louis fin Août (3) . On y élisait en effet le plus bel âne du Poitou. La distribution des récompenses au lauréat se faisait plus tard mi-Septembre au moment des Comices agricoles. Mais c'est le succès de la fête de l'Âne qui garantissait la bonne tenue des échanges commerciaux qui suivaient. En 1881, Gilles Ernest Roblin reprit le flambeau de la politique que son père Léopold avait laissé de côté, à l'issue de son dernier mandat en 1880 au Conseil Général de la Vienne. « Catholique pieux, royaliste indéfectible », clairement conservateur, Ernest lança un mouvement politique au niveau de Mirebeau-en-Poitou et commença à participer à un certain nombre de Comices agricoles dans le canton. On était à l'été 1884 et bientôt la Présidence des Comices de Mirebeau serait vacante. Ce mandat pouvait constituer un excellent marchepied vers le Conseil Général. Ernest se porta candidat et, bien sûr, ligua contre lui les Républicains du Mirebalais (4) . Début 1885, Ernest fut élu à la tête du Comice. Son opposant principal, Camille Bazille (5) , avocat lui aussi à Poitiers, contesta les conditions de son élection. Il réussit à convaincre le Préfet de la Vienne de dissoudre le prochain Comice agricole de Mirebeau de Septembre. L’affaire était grave car elle compromettait aussi le jury de la fête de l'Âne et donc son bon déroulement. Le cas fut suivi jusqu’au Conseil Général. Ernest dut batailler ferme pendant tout le premier semestre pour faire valoir ses droits. Grâce à ses bons appuis, et notamment celui de Monsieur de Soubeyran, député de la Vienne, il obtint satisfaction du Conseil Général peu de temps avant sa vacation de l’été et même, une subvention de 300 francs du Ministère de l’Agriculture. Un blâme fut infligé au Préfet qui avait, apparemment, un peu trop appuyé Monsieur Bazille. En tant que Président, Ernest savait qu'il aurait à participer en Août au jury choisissant le plus beau des ânes. Comme chaque année, on s'attendait à une centaine de quadrupèdes postulants. Et à autant de propriétaires qu'il ne faudrait pas fâcher. Tous étaient des électeurs potentiels. Ernest avait le mois de Juillet pour s'imprégner des critères permettant d'éclairer son futur choix. En même temps, Ernest devait trouver une salle en vue de la première Assemblée générale de la Société Agricole qu’il avait créé à l’issue de son élection au Comice. Mais son adversaire politique n'avait pas déposé les armes. Peu de temps avant la mi-Août, il obtint du conseil municipal de Mirebeau qu’Ernest ne puisse pas utiliser les locaux annexes de la mairie pour son Assemblée prévue début Septembre. En vain : Ernest s’arrangea pour être accueilli avec ses adhérents au château de Billy près de Mirebeau. Château de Billy près de Mirebeau Ernest dut néanmoins interrompre les vacances qu'il passait avec son épouse et ses enfants sur les bords de Loire et rentrer à Mirebeau. Il fit le siège de la mairie pour s'assurer qu'aucun autre incident ne viendrait le déstabiliser. Les partis en présence durent finalement trouver un arrangement. On fit la trêve, le temps de savoir quel baudet serait promu pour représenter le département de la Vienne au prochain Concours agricole. Face à cet enjeu, l’entente cordiale avait été de rigueur. Invité à la tribune d'honneur, Ernest put suivre tranquillement les courses d'ânes qui devaient départager les concurrents. Des centaines de personnes se pressaient sur le champ de foire, transformé en véritable hippodrome. La Gendarmerie, installée juste à côté du champ, étaient aux premières loges pour assurer la bonne tenue des festivités jusqu'au banquet final. Champ de foire de Mirebeau Dès le lendemain, Ernest, soulagé, put s'atteler à la préparation de ses cartouchières. A l’ouverture de la chasse, il se défoula sur le gibier, exceptionnellement abondant cette année-là. Ernest et son père se vantèrent auprès de Marie Emilie d’avoir tué à eux deux, 27 cailles en une seule journée à Beauvais dans les Deux-Sèvres : « Elles nous aveuglaient littéralement ». On peut supposer que sa première fête de l'Âne fut une réussite auprès des agriculteurs. En effet, le 6 Septembre, date de l’Assemblée générale de la Société Agricole, Ernest réunit plus de 400 propriétaires adhérents. Les doléances venaient notamment des agriculteurs qui réclamaient des surtaxes d’entrée sur les grains et les bestiaux originaires de pays étrangers. Ernest sut trouver les mots et toutes ses propositions furent adoptées. Il fut ovationné. On remonta le cahier des doléances au niveau du Conseil Général. Fin Septembre, son premier Comice fut un triomphe. Selon le Journal de l’Ouest du Mercredi 30 Septembre. Il réunit 458 agriculteurs alors que « le semblant de Comice, organisé par l’infatué B., n’a pu en réunir qu’une trentaine ». Etaient présents MM.de Soubeyran et Pain, députés, présidents d’honneur de la Société Agricole, M. le Général Arnaudeau, sénateur, M. Serph, député, M Creuzé, conseiller général, etc … Les fanfares de Vendeuvre et de Mirebeau étaient rangées sur le quai de la gare de Mirebeau pour accueillir les personnalités politiques. D’après le quotidien : « plus de deux mille personnes se pressaient aux alentours… ». Et pendant que les musiques jouent, la foule salue les élus aux cris de : « Vive la liste conservatrice ! ». Détail piquant : dans le même train qui avait amené les amis d’Ernest, se trouvaient les candidats républicains. Ils assistèrent malgré eux à cette nouvelle ovation. Puis un long cortège se forma vers le champ de foire de Mirebeau, où une tribune, « élégamment décorée », était préparée pour la distribution des récompenses aux lauréats du concours. Avant la distribution, « M. Ernest Roblin prononça un discours remarquable, interrompu, à plusieurs reprises, par les applaudissements de la foule, …, qu’on peut évaluer à six mille personnes au moins. » Ernest avait su reformuler dans son discours l’ensemble des doléances déjà exprimées plus haut (6) . Face à cette victoire des conservateurs, les Républicains mirebalais, têtus comme les bourriques qu’ils avaient applaudies peu de temps auparavant, et peut-être aussi moins heureux à la chasse, utilisèrent la liberté de la Presse fraîchement acquise (7) , pour multiplier les tribunes incendiaires contre Ernest dans les journaux. Je ne sais pas si Ernest fit valoir un droit de réponse mais il était pugnace. L'année suivante, il avait pris une décision importante dès les premiers jours de Mai. Il annonça sa candidature aux prochaines élections du Conseil Général. Les Conseillers généraux étaient élus pour six ans et les dernières élections avaient eu lieu en 1883. Mais un scrutin partiel était prévu pour le début du mois d’Août 1886. Ernest consacra tout son temps à entraîner le Comité conservateur du Mirebalais, congédiant même des clients. Il s’agissait de regagner du terrain sur les Républicains, déjà bien avancés dans la campagne. Avec les militants les plus actifs de son mouvement, il se montra tous les jours de foire et de marché. Ainsi, Le 2 Juin, profitant d’une foule énorme, Ernest, fatigué de serrer les mains, « y va au salut ». Il reçoit beaucoup et ne manque pas de visiteurs chez lui. A ses amis politiques, il fait goûter les premières cerises qu’un certain « père Turquois » lui a apporté de Chézelles : « Je te laisse à penser quelle brèche nous avons fait aux 8 ou 10 livres de cerises qui se trouvaient là devant nous ». Son unique adversaire était un certain Nivert. Le Petit Mirebalais, journal local acquis à la cause des conservateurs, le présente à plusieurs reprises comme un aventurier opportuniste : « Monsieur Nivert, ayant fait fortune en Amérique dans les Assurances après avoir été tour à tour horloger, élève dentiste à San Francisco puis journaliste, …fila en Algérie, où nous le retrouvons marchand de dattes à Batna… En 1870, le capitaine Nivert eut un accès d’héroïsme, en s’engageant dans les mobilisés de la Vienne, … comme officier-payeur ». On peut supposer que, de son côté, la presse Républicaine ne fut pas tendre non plus avec Ernest. Hélas, « menant une campagne à l’Américaine, à coup d’affiches et de réclames », Nivert sut convaincre les électeurs les plus influents du pays. Ernest perdit cette élection, malgré une campagne le présentant comme un enfant du pays : « un homme disposé à vous rendre des services, qui vous en a rendu, qui vous en rendra encore, qui ne veut rien pour lui et qui n’a d’autre ambition que celle d’être utile à ses concitoyens ». Il ne lui restait plus qu’à attendre trois longues années pour se représenter et surtout réitérer d'année en année une fête de l'Âne réussie. Le petit Mirebalais du 31 Juillet 1886 (1) Dans les décennies qui suivirent, il y eut la mécanisation progressive de l'activité agricole. A partir de 1950, les ânes du Mirebalais étaient en voie de disparition. Fort heureusement, le développement des activités de loisirs sont en train de redonner vie à l'espèce. (2) Le Concours agricole date du Second Empire mais avait trouvé un second souffle lors de la création d’un Ministère de l’Agriculture en 1881. Quant au salon du Tourisme, il vient seulement de fêter en 2023 sa 46ème bougie. (3) Extrait d'un article du 28 Août 2020 du Mirebalais indépendant : " Cela fait maintenant plus de 30 ans que cette manifestation ( la grande foire de l'âne - ndla ) a été réactualisée à l’occasion de la Saint-Louis fixée à la date du 25 août sur le calendrier…" Cette concentration de l’espèce asine tient ses origines d’une ordonnance du roi Louis IX qui, en l’an 1270, met le pays Mirebalais en concurrence avec le pays Mellois pour en faire un lieu de commerce de Baudets et Mulets du Poitou." (4) Depuis l'avènement de la IIIème République, les Comices étaient devenus le théâtre de joutes politiques acharnées entre partis conservateurs et républicains. (5) Camille Bazille est un homme politique français né le 1er mai 1854 à Poitiers (Vienne) et décédé le 1er février 1900 à Paris. Docteur en droit, il est avocat à Poitiers, puis à Paris en 1878. Il est avocat au Conseil d’État et à la Cour de cassation en 1882. Conseiller général du canton de Monts-sur-Guesnes de 1883 à 1900, il est député de la Vienne de 1892 à 1900, se consacrant surtout aux questions militaires. (6) Comme de nombreuses autres instances acquises aux conservateurs, au niveau régional puis national, réclamaient la même chose, les députés furent saisis et durent bientôt adopter des textes visant à augmenter les droits de douane sur les importations de céréales et de bétail des pays en voie d’industrialisation, notamment le Canada et les Etats-Unis,. Ce fut la fin de la politique du pain à bon marché. (7) La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse définit les libertés et responsabilités de la presse française, imposant un cadre légal à toute publication, ainsi qu'à l'affichage public, au colportage et à la vente sur la voie publique.
- Une "carte postale ancienne" : la carte-lettre
Quand on parle de carte postale, on pense à un morceau de papier cartonné rectangulaire de dimensions variables, illustrée par une photo ou encore une gravure . Mes archives familiales sont malheureusement pauvres en cartes anciennes de ce type. En revanche, je suis dépositaire de nombreuses cartes-lettre que mon arrière grand-père maternel, Gilles Ernest Roblin nous a laissées. Cet entier postal (1) non illustré fut introduit le 15 Juin 1886 par l'Administration des Postes et Télégraphes. La carte-lettre avait les mêmes caractéristiques en dimensions et poids que la carte-poste (2) , une des toutes premières cartes postales (3) . Aussi ai-je, pour les besoins de cet article, considéré la carte-lettre comme étant une petite cousine, descendante de la carte postale., De plus, sa diffusion ayant cessé depuis longtemps (4) . on peut aussi dire que la carte-lettre est ancienne. Sans photo, ni légende, il ne me restait plus qu'à trouver dans les cartes de mon ancêtre, un dénominateur commun pouvant intéresser le lecteur. J'ai choisi les moyens de transport. En 1908, mon bisaïeul maternel, Gilles Ernest Roblin, ne jurait plus que par l'automobile. Le 8 Novembre au soir, il écrivait à sa chère et tendre épouse, Marie Emilie, née Joubert : " ... J'ai fait... très bon voyage, l'express cependant m'a paru bien lent et la campagne, entrevu à travers la fumée, bien triste. Décidément, il n'y a que l'auto. " Le train qu'il utilisait pourtant depuis sa jeunesse lui semblait plus ennuyeux que l'automobile dont il devait pourtant envisager l'entretien : " J'ai oublié de dire que, lorsqu'on graissera l'auto, il ne faut pas oublié la rondelle à billes de l'embrayage, qui a besoin de graisse consistante. " A 53 ans, Ernest avait connu ou entendu parler d'un certain nombre de moyens de transport. La veille de ses quinze ans, le 8 Octobre 1870 (5) . l e gouvernement de défense national dans Paris assiégé par les prussiens, avait décidé d’envoyer son ministre de l’intérieur, Léon Gambetta , à Tours afin d’organiser la résistance. Pour ce faire il employa la voie des airs et quitta la capitale en ballon. accompagné des... premières cartes-poste. La République prend son envol A l'époque, mon bisaïeul était pensionnaire dans un établissement de jésuites, Saint Joseph de Poitiers. Ernest entra ensuite à la faculté de droit de cette ville. En 1875, bien que volontaire au tirage au sort pour le service, il fut exempté par le conseil de révision pour cause de myopie. Ce qui ne l’empêcha pas de poursuivre ses études et d’obtenir sa licence en 1877. Il s’inscrivit alors au stage du barreau de la cour d’appel de Poitiers et devint avocat. Le 22 Octobre 1879, il se maria avec Marie Emilie Joubert, dont la famille était angevine. Il ouvrit un cabinet dont les revenus lui permirent d'élever ses cinq enfants et de s'assurer une rente confortable. Dès lors, il partagea sa vie de notable de province entre Poitiers où il plaidait, Mirebeau-en-Poitou où il ambitionnait de devenir Conseiller général et Le Thoureil, petite bourgade du Maine-et-Loire, où il avait sa résidence d'été. Sans oublier sa passion pour la chasse qui le menait dans les Deux Sèvres chaque mois de Septembre. Pour mener à bien tous ses déplacements, il utilisa successivement ou simultanément suivant les trajets, un certain nombre de moyens de transport. Il s'essaya au derby, au tricycle à moteur, sans oublier la bicyclette, et pour les longues distances, il prenait le train dont les correspondances ferroviaires se multipliaient dans la deuxième moitié du XIXème siècle. A chaque fois qu'il se déplaçait, Ernest avait l'habitude d'écrire à son épouse des petites lettres. Ainsi, fin Juillet 1883, ayant fini ses plaidoiries à la Cour d'appel de Poitiers, il rejoignit son épouse au Thoureil et la prévint qu'il prendrait le train qui devait le déposer à La Ménitré, non loin du Thoureil, à « 1 h 50, à moins que, la chaleur ne me force à prendre le train de 3 h 29 le matin … » (6) . De là, le passeur de Saint Maur devait l’attendre pour lui faire traverser la Loire sur une gabare. En Août 1885, il préféra prendre « sa voiture » (7) . Ernest avait rejoint son épouse au Thoureil par le train pour des vacances, avec des pleins paniers de fraises ainsi que de légumes du jardin de Mirebeau. Malheureusement, attirés par la bonne odeur des fruits, des employés du chemin de fer visitèrent les paniers. Ce qui restait des fruits arriva à destination à l’état de compote. On put quand même en faire des confitures. Ernest ne chercha pas à porter plainte auprès de la compagnie de transports (8) , mais décida de la « boycotter » un temps. C’est ainsi qu’il fit le trajet de retour sur Mirebeau fin Août, par la route avec son propre attelage. Cela lui prit deux jours (9) . Emmené par sa jument « Bichette » à bonne allure, il atteignit sa destination en « bon état, bête et gens ». Dans un courrier posté le soir même à son épouse, il recommanda le trajet à ses beaux-parents, l’estimant plus agréable et plus court que celui par Montreuil et Loudun. Il conclut son périple en disant : « Tous mes colis sont arrivés en bon état, poires et pêches intactes et virginales ». Enfin, il couvre de baisers « sa charmante épouse et ses trois enfants ». Dog cart de Derby Trois ans plus tard, Ernest fit l’acquisition d’une bicyclette munie d’une chaîne de transmission. Même si l’engin n’était encore équipé que de bandages pleins, Ernest progressa avec plaisir autour du Thoureil. Seul sur les chemins, il lui tardait de pouvoir emmener un jour son fils à vélo à la chasse. En 1892, emballé par ce nouveau moyen de transport, Ernest inaugura la saison de la chasse avec un tricycle. Il avait jugé plus pratique cette variante du vélocipède pour aller de Mirebeau à La Touche Barrée, dans les Deux-Sèvres. Il fit faire par un menuisier un caisson qu’il accrocha à l’arrière et dans lequel il put mettre ses cartouchières et sa gibecière. Gardant son fusil en bandoulière, il pouvait en disposer plus rapidement pour s’amuser à tuer quelques grives du bord de la route. Il eut quand même quelques déboires en chemin. Le 3 Septembre, il note : « Un orage épouvantable m’a forcé de m’arrêter deux heures durant dans une boutique de maréchal isolée sur la route du côté de de Faye l’Abbesse. Mes bagages ont été consciensieusement trempés. Au final, je n’ai eu d’autre incident que la perte de mon caoutchouc sur la route du côté de Boussais. ». (10) En 1900, après bien des déboires électoraux dans le canton mirebalais, il fut élu maire de Thoureil. Dès lors, il se consacra au bourg (11) . Son tricycle était largement démodé. Il essaya une « pétrolette » , en fait, un tricycle à pétrole. Avant de l'acheter, il demanda à un de ses amis du Palais, Delabarde de faire découvrir à Marie Emilie et à son fils Paul les joies de ce nouveau type de transport. Delabarde avait une « Dion de Bouton ». Alors qu’Ernest était auprès de ses administrés au Thoureil, Marie Emilie lui écrivit : « Je te dirai qu’hier, je me suis laissé tenter par une petite course en pétrolette, dont j’ai été enchantée. Delabarde avait conduit Paul sur la route de Poitiers jusqu’à Noiron, puis au retour, jusqu’en haut de la côte de Chouppes. Comme il restait un peu de temps avant le dîner et que Delabarde proposait une autre petite course, je me suis substituée à Paul, et montant sur la route de Poitiers, je suis allée jusqu’un peu au-delà de la Croix qui est après Varennes. Mon tour a duré vingt minutes… Je trouvais qu’on filait comme le vent et je pensais que nos filles seraient bien heureuses de se faire véhiculer ainsi. » la "Pétrolette" de De DionBouton La famille semblaitconvaincu par les machines à moteur, Ernest n'avait plus qu'à investir dans une automobile, Ce fuit chose faite à à la fin de l'été 1901. Un véhicule léger dont je ne connais pas la marque, lui fut livrée à Poitiers. Pour la démarrer, on mit à contribution le fidèle Delabarde qui, décidément devait s’y connaître en mécanique. Il recommanda de chauffer correctement l’engin dans la cour, avant de démarrer, afin d’être sûr de passer les côtes, sans avoir trop à pousser... Ernest chargea son fils de la préparation du premier voyage. L’essai ne fut pas complètement satisfaisant. Marie Emilie l’écrivit à sa cousine : « Rendus au Palais où Ernest avait affaire, la pluie les a faits rebrousser chemin et comme en arrivant à Saint Jean, il était encore de bonne heure, Paul a proposé d’aller sur la route de Loudun. Ils ont mis 27 minutes du Palais à la moitié de la côte de Dandesigny. Là, pluie à verse… Ils retournent vers Mirebeau. Arrivés à l’embranchement de la petite route qui mène à Chouppes, surviennent deux charretées de pierre qui ne veulent pas se déranger ; alors on arrête la voiturette et on la tourne, à cause du vent en face de la côte qui commençait. Plus moyen de repartir. Pendant près de deux heures, il a fallu s’évertuer à trouver le pourquoi, enfin, ils ont fabriqué des tréteaux de bois et, après une bonne chauffe, la machine a débrayé, puis a gravi sans coup férir la côte de Chouppes et est arrivé directement à la maison » Ayant gardé en mémoire les péripéties de sa première automobile sur la route Chouppes, une des actions d’Ernest, en qualité de maire du Thoureil, fut de faire améliorer les principaux chemins qui reliaient le village aux bourgs avoisinants. Au début de l’année 1902, son conseil vota le budget pour que le chemin vicinal qui longeait la Loire (12) , soit élargi et permette ainsi le croisement de deux véhicules. En rendant libre la circulation de tous les types de véhicules, Ernest favorisa la plaisance des angevins, venant en touristes sur les bords du fleuve. Il fit même la demande d’un tramway passant par le bourg du Thoureil, au motif de désenclaver le petit port des mariniers. Le projet fut sans suite (13) . . Petit à petit, Ernest utilisa l'automobile dans tous ses déplacements de longue distance. En 1910, il fit par exemple le pélerinage de Lourdes depuis Mirebau. Sa carte-lettre du 11 Juillet, montre qu'il fit le trajet sans encombres mécaniques et en deux jours (14) , via Angoulême et en faisant étape à Agen. « Nous n'avons pas eu la moindre panne, malgré les montagnes russes à travers lesquelles nous avons évolué » Après Angoulême, il dut s'arrêter « sur la route... avec une pauvre folle... » qui voulait l'électricité. On peut imaginer que la pauvre cherchait sans doute avant tout à s'éclairer. Pour ma part, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à la manière dont on nous demande aujourd'hui de faire des économies d'énergie et d'investir dans la voiture électrique pour abandonner progressivement le moteur thermique. Autre époque, .... L'automobile à la Belle Epoque (1) Un entier postal est un support imprimé émis par l'Administration des PTT (aujourd'hui la Poste) sur lequel est habituellement imprimé un timbre poste. ( source Wikipedia). (2) D'après le texte du second décret du 27 septembre 1870 de la République Française , la carte-poste était un « carton d'un poids de 3 grammes au maximum, et de 11 centimètres de long sur 7 centimètres de large et portent, sur l'une des faces l'adresse du destinataire et, sur l'autre, la correspondance du public ». (3) Elle fut créé durant le siège de Paris en 1870-1871 pour un envoi par ballon monté, alors que la première carte postale illustrée n'apparut qu'en 1873 .à Paris à l’initiative des magasins de la Belle Jardinière (source Wikipedia). (4) En 1941 sous le régime de Vichy. (5) Gilles Ernest Roblin est né le 8 Octobre 1855 à Mirebeau. Sa mère, Arthémise Rousseau-Laspois était issue d’une vieille famille de la Seigneurie de Parthenay, devenue mirebalaise depuis trois générations. Elle avait épousé le 15 Juin 1840, un certain Léopold Roblin, obscur receveur de l’Enregistrement et du Domaine, débarqué de sa Nièvre natale trois ans auparavant pour y remplir son emploi. (6) Nos aïeux n’hésitaient pas à se lever tôt pour voyager. (7) En fait un derby. (8) La compagnie des chemins de fer d'Orléans avait la concession. (9) Le 20 Août, il évita la grand-route qui passait par les deux villes de Montreuil-Bellay et Loudun, et traça par l’arrière-pays Thoureillais, joignant Doué-la-Fontaine, Thouars, Saint Jouin-les-Marnes et enfin Mirebeau. (10) Cette année-là, un écossais du nom de Dunlop avait inventé « le tube creux de caoutchouc gonflé à l’air », plus connu sous le nom de chambre à air. (11) Mandat qu'il conserva jusqu'à sa mort, survenu à Mirebeau le 30 Octobre 1923. (12) Futur RD 132 qui vient de Gennes-Val-de-Loire (13) Le transport fluvial qui avait fait la richesse du bourg jusqu'au milieu du XIXème siècle devait disparaître vers 1910., (14) Le trajet Le Thoureil- Mirebeau en derby, soit 90 kms, lui avait pris le même temps.
- L'incendie et le naufrage du "Ville d'Alger" (1er Février 1920)
Jeune retraité, je me suis penché sur des papiers contenus dans une vieille malle de voyage dont j’ai hérité de ma mère, il y a déjà une bonne dizaine d’années. J’aimerais vous faire part du sentiment étrange que j’ai éprouvé à y découvrir dans une petite enveloppe jaunie, deux documents sur un de mes lointains cousins. Mais avant de vous dévoiler ces archives parlant de sa fin probablement tragique, je crois nécessaire de disgresser sur quelques souvenirs d’enfance, permettant de mieux situer mon histoire. En 1987, ma mère, à qui je rendais visite, m’annonça le décès de son « grand-oncle » Paul, un de ses nombreux parents « à la mode de Bretagne » (1) qu’elle affectionnait plus particulièrement. Je me souvenais que mes parents nous avaient envoyé, une de mes sœurs et moi, en vacances chez lui. C’était en 1966. J’avais alors six ans. Paul Bouchard habitait avec son épouse Madeleine, une grande maison dans un hameau près de Mussidan en Dordogne. Leur jardin jouxtait l’Isle, un affluent de la Dordogne. Craignant que nous ne nous aventurions trop près de la rivière, nous avions interdiction de sortir seuls. Il faut dire que l’oncle était infirme de guerre et ne risquait pas de courir derrière nous. Pour tromper l’ennui, l’oncle Paul nous racontait parfois des histoires. L’après-midi, après la sieste de rigueur, on s’installait dans son salon où il y avait plein d’objets étranges : des coquillages, des plumes d'oiseaux exotiques, des masques, des lances et autres poignards en forme de serpents, mais aussi des tableaux d’ancêtres, etc… Paul Bouchard en 1919 Après avoir allumé sa pipe, il commençait une histoire qui nous faisait vite oublier le beau jardin arboré. Ses récits nous emmenaient à la fin du XIXème siècle, dans la jungle de Sumatra, avec notamment des tigres prêts à bondir et des noms imprononçables, qu’il pointait sur des cartes de l’ex colonie hollandaise, déployées comme autant de cartes de l'île au trésor. Je pense aujourd’hui que ces vacances nourrirent en partie mon imaginaire et participèrent, qui sait, à ma future orientation professionnelle. En effet, en 1979, j’avais démarré des études au Havre pour devenir officier de la Marine Marchande. Je naviguais quelques années au pont et à la machine, autour de l’Afrique, plus particulièrement dans le trapèze des Mascareignes (2) sur des porte-conteneurs de la Compagnie Navale et Commerciale Havraise Péninsulaire. Une dizaine d’années plus tard, pour des raisons personnelles, je décidais de « mettre mon sac à terre » (3) . Je me mariais bientôt et entamais une autre vie. A la naissance de notre premier enfant au début des années 90, je commençais à m’intéresser à la généalogie. J’avais eu le temps d’oublier le vieil oncle et ses odeurs de tabac hollandais. D’autant que sa veuve vécut centenaire et ce n’est qu’au début de notre siècle, que Madeleine Bouchard, née David, s’éteignit sans descendance directe. Ma mère hérita des « biens de famille ». Elle m’annonça qu’à la demande expresse de feu son « grand-oncle » Paul, j'hériterais à sa propre mort des lances et d’autres objets exotiques qui vinrent bientôt décorer sa maison sur les bords de Loire. A l’époque, je me souviens très bien m’être demandé quel bon souvenir j’avais pu laisser à cet oncle, à qui je n’avais jamais donné de nouvelles, pour qu’il m’ait ainsi désigné comme légataire particulier ? Mon épouse et moi, nous nous rendîmes à Mussidan pour aider ma mère à prendre possession des biens en question. Non sans émotion, je retournais sur ce lieu de vacances de mon enfance. Après avoir fait un inventaire avec le notaire, par acquit de conscience, je montais au grenier où je tombais en arrêt devant une vieille malle de voyage en bois. Un simple coup d'œil à son contenu me replongea dans les histoires de l’oncle Paul. Il y était question de Sumatra, de chasseurs de tigre et de voyages au long cours. Je fis bien sûr rajouter ce coffre et son contenu à l’inventaire. Dès que je pus, je triais des liasses d’actes notariés, des courriers, mais aussi des photos ou des journaux de voyage, que contenait le coffre. Ensuite pris par mon travail et ma propre famille, je remisais le tout. Je dressais toutefois un arbre généalogique succinct de ces cousins éloignés. La mère de Paul Bouchard s’appelait Marie Charlotte Radegonde. Elle était née Joubert. Elle était une des nombreuses nièces d’Henri Joubert, mon trisaïeul du côté de ma mère. Elle était née à Poitiers en 1864. Le 19 Octobre 1887, elle épousa à Bressuire dans les Deux Sèvres, un certain Joseph Bouchard, issu d’une vieille famille poitevine. Ensemble, ils embarquèrent le 1er Janvier 1888 à Marseille sur « l’Anadyr », paquebot des Messageries Maritimes, desservant l'Asie. Leur destination finale était l’île de Sumatra, alors colonie hollandaise. Joseph Bouchard devait y prendre un poste d’administrateur dans une plantation de caféiers, près de Medan, au nord de l’île. "l'Anadyr" à quai Marie Charlotte eut six enfants, dont deux moururent en bas âge. Tous naquirent à Sumatra ou Singapour, sauf Paul, le quatrième, né à Poitiers le 11 Novembre 1893. Après cet accouchement, Marie Charlotte rejoignit son mari à Sumatra et ne rentra définitivement en France qu’au début du XXème siècle avec donc trois garçons et une fille. Dans l’ordre de naissance : Henri, Marie Edmée, Paul et Jacques. Henri l'aîné, effectua son service militaire dans la Marine à Cherbourg, Réserviste, il fut rappelé sous les drapeaux dès Juillet 1914. Peut-être mieux préparé que ses frères, il eut la chance d’échapper à la « Grande Faucheuse » et en sortit indemne en Novembre 1918. Son petit frère Jacques eut moins de chance. Il mourut au champ d'honneur un mois avant l'armistice. Quant à Paul, à vingt ans, il fut mobilisé comme sergent au 128ème de ligne. Blessé en Janvier 1915, il finit la guerre dans un hôpital et garda des séquelles de ses blessures toute sa vie. Il se maria en 1919 à Madeleine David et commença une carrière comme agent maritime à la Compagnie Générale Transatlantique. Madeleine et Paul n’eurent jamais d’enfants, mais voyagèrent beaucoup. Mais qu’étaient devenus Henri et sa sœur Marie Edmée à la fin de la Première Guerre ? Marie Edmée fit carrière comme infirmière, mais ne se maria pas. Elle est décédée après la deuxième guerre mondiale. Le notaire de Mussidan ne sut pas me renseigner sur Henri, si ce n'est qu'il était aussi décédé sans descendance. Fin de l'histoire ? Non pas car, il y a quelques semaines, parmi tous les documents répertoriés de la vieille malle, j'ai découvert une petite enveloppe contenant : une photo d'Henri Bouchard, un formulaire à l’en-tête de la République française et une coupure de journal. Henri Bouchard en 1919 Ce sont les deux derniers documents qui ont créé en moi une émotion forte. Le 1er Octobre 1919, Henri Bouchard, fraîchement démobilisé, avait donné à son petit frère Paul, procuration sur la prime qu’il pourrait toucher de son temps militaire. La déclaration tenant lieu de procuration est à l'en-tête de la Marine Marchande. Elle précise qu'Henri était mécanicien de 1ère classe, inscrit maritime au Havre, numéro 7236. Procuration donnée à Paul Bouchard en 1919 Henri Bouchard avait donc été « Mar-Mar », comme moi 60 ans plus tard. Première émotion bientôt suivie d’une autre, plus grande. L’article de journal (4) , fait état de l’incendie et du naufrage d'un paquebot, le « Ville d’Alger », en route pour Tamatave (5) , survenus au large de l’île de la Réunion le 1er Février 1920. En parcourant l’article, je découvre que le « Ville d’Alger » naviguait pour le compte de la Compagnie Havraise Péninsulaire qui n’est autre que l’ancien nom donné à l’Armement maritime pour lequel j’ai navigué comme officier pont, puis machines à partir de Février 1983. Mon premier voyage m’avait emmené à la Réunion, puis à Tamatave sur un porte conteneur baptisé le « Ville de Brest ». Ai-je affaire à une simple coïncidence ? Ou une « loyauté invisible » (6) m’aura-t-elle poussé à reprendre la dernière route qu’a peut-être prise mon lointain cousin Henri Bouchard. Depuis ces découvertes, j’échafaude des hypothèses : Henri Bouchard, après avoir confié la gestion de ses affaires à son frère Paul, a-t’il effectué son premier et dernier (?) voyage maritime à bord du « Ville d’Alger », comme mécanicien. Pour le savoir, il faudra que je me déplace aux affaires maritimes du Havre. Une rapide recherche sur la toîle m'a indiqué que sur les 150 personnes à bord, seuls 21 réussirent à échouer leur embarcation de sauvetage au nord de Tamatave sur l’île de Madagascar. Les autres embarcations ne furent jamais retrouvées (7) . · Si Henri était à bord, faisait-il partie des survivants ? ou fut-il porté disparu ? Seul son dernier frère, l’oncle Paul, aurait pu me dire ce qu’il était advenu d'Henri en 1920. Aujourd’hui, je me sens proche de ce cousin et porteur de ces questions. Pour en savoir plus, je dois maintenant faire parler les Archives. (1) L’expression « à la mode de Bretagne » tirerait ses origines de la Bretagne. Ce sont les habitants de cette région qui ont pris l'habitude d'appeler "cousin" des parents éloignés, voire des amis très proches. (Référence internet) (2) Situé à 10 000 km de la France, le trapèze des Mascareignes regroupe l’ensemble des îles Vanille au sud ouest de l’Océan Indien : L’île de La Réunion , Madagascar , L’île Maurice , Les Comores , Les Seychelles et Mayotte . (3) Expression utilisée pour signifier qu’on cesse de naviguer. (4) La coupure est extraite d’un journal inconnu et non daté - archives de famille. (5) Actuel port de Toamasina (Madagascar). (6) Référence à l’ouvrage d’Anne Ancelin Schützenberger : « Aïe, mes aïeux » (7) Référence internet : extrait d’un article de Témoignages, magazine réunionnais, paru le 23 Décembre 2008, rapportant le témoignage d’un des 21 rescapés du « Ville d’Alger » encore vivant à l’époque : L’incendie du “Ville d’Alger” : Vingt et un rescapés (temoignages.re) .
- Halloween chez les Bretons : les boîtes à crâne
La veille de la nuit sainte Le soir du 31 Octobre, la tradition d'Halloween veut que les enfants, en quête de friandises, se métamorphosent en fantômes, sorcières, vampires, ou encore squelettes. Ils errent dans les rues, frappant aux portes des maisons dans l’espoir de remplir leurs sacs de trésors sucrés. L’an dernier, en ouvrant ma porte, je suis tombé nez à nez avec un jeune masqué, arborant une tête de mort. Je me suis soudain rappelé ce cousin breton, Frédéric Auguste Huon de Kermadec, dont j’avais eu la surprise de découvrir le « chef » dans la cathédrale de Saint Pol de Léon en 2021. Halloween, dont le nom signifie « veille de la nuit sainte » (1) , se révèle être plus qu’une simple soirée festive. C’est la veille de la Toussaint, suivie de la commémoration des fidèles défunts dans la tradition catholique. C’est pourquoi, j’ai établi un lien entre cette soirée particulière et le souvenir de mon lointain cousin. Boîte à crâne d'Auguste Frédéric (archives personnelles) Frédéric Auguste, résident des étagères de la nuit Frédéric Auguste est l’un des 32 résidents perpétuels des « étagères de la nuit » (2) , une curiosité insolite que l’on trouve en Bretagne (3) . Ces étagères sont situées dans le bas côté sud de la cathédrale Saint Pol-Aurélien. Elles abritent d’étranges boîtes, rangées sur trois niveaux dans une niche. Ces boîtes ressemblent à de petites chapelles surmontées d’une croix et sont protégées par une grille. Leur façade est percée d’une petite fenêtre, souvent en forme de cœur. Chacune d’entre elles est de couleur noire, blanche ou bleu nuit. A l’intérieur, repose le crâne d'une personne ayant vécu dans la commune, et le nom de cette personne est précisé sur le fronton de la boîte. On les appelle aussi « boîtes à crâne ». Les Huon de Kermadec, natifs de Saint Pol de Léon Au début de l’année 2021, ma femme et moi avons décidé de profiter d'un déconfinement post-covid pour prendre l’air à Roscoff dans le Finistère. Entre deux randonnées le long du littoral, nous avons opté pour une visite guidée de Saint Pol de Léon, ville située à proximité du port breton. Je savais que ma grand-mère maternelle, Anne Marie Huon de Kermadec était née là-bas en 1895. Son père, le Comte Georges Huon de Kermadec, chef du nom et d’armes (XVIIème génération), également originaire de Saint Pol, avait été adjoint au maire de la commune, avant de quitter définitivement le Léon avec sa famille pour s’installer dans le Poitou. Lors de cette visite, j’ai fait une découverte plutôt inhabituelle Notre guide, à qui je partageais ces quelques informations sur ma famille, nous dirigea d’abord vers la mairie. Là, dans l’escalier monumental, une plaque commémorative porte le nom de Casimir Huon de Kermadec, mon trisaïeul du côté maternel. Il avait été le premier magistrat de la commune en 1867 et s'est éteint à Saint Pol en 1888. Liste des maires de Saint Pol de Léon (archives personnelles) Nous fîmes ensuite un détour par le cimetière, où je relevais sur un certain nombre de vieux marbres funéraires, le blason des Huon de Kermadec, témoignant de leur longue présence dans la région. Il nous emmena enfin visiter la cathédrale Saint Pol-Aurélien, où je découvrais, entre autres trésors, le crâne enchâssé de mon lointain cousin dans une des fameuses boîtes, découverte que certains n’hésitent pas à qualifier de « gothique » sur la toîle (4) . Blason des Huon de Kermadec et des Lesguen (archives personnelles) Riches et pauvres à égalité Notre guide nous raconta qu’avant le XVIe siècle, les plus riches avaient coutume d’être inhumés dans la cathédrale. Cependant, au fil du temps, les places se firent de plus en plus rares. À la fin du XVIIIe siècle, l’évêque interdit les inhumations à l’intérieur de l’église. Les cimetières manquèrent bientôt de place aussi. Une nouvelle pratique s’imposa alors : après cinq ans, une fois les chairs décomposées, les corps étaient placés dans des fosses communes mais on prenait soin de retirer les crânes des défunts et de les déposer dans des boîtes. Ces boîtes étaient alors restituées aux familles ou selon, déposées sur des étagères à l’intérieur des églises. La tradition perdura jusqu’au milieu du XIXème siècle où riches et pauvres se retrouvèrent un temps à égalité. Sur les étagères, on peut voir ainsi la boîte de Hamon Barbier, un riche seigneur qui construisit le château de Kerjean, voisinant avec un certain Claude Le Lann, un simple sabotier. Vint ensuite le temps des concessions… Enquête généalogique Mais qui était donc Frédéric Auguste ? Reposant dans sa dernière demeure aux côtés d’un ancien recteur et d’un inconnu décédé en 1791, je me suis demandé s’il était riche ou pauvre au moment de sa mort. Pour en savoir plus, j’ai entrepris une petite enquête sur l’arbre généalogique des Kermadec grâce à un ouvrage de référence sur cette ancienne famille, intitulé « l’Histoire généalogique de la maison Huon de Kermadec » (5) . A la page 230, j’ai trouvé ce petit résumé : « Frédéric Auguste est né à Brest le 18 Janvier 1776, fils puiné de François Pierre et de Marie-Madeleine Calemard de Gineslous (6) . Frédéric entra au collège de Vannes le 25 Mai 1767 en qualité d'élève du Roi. Sous la pression de l'opinion publique peu favorable aux « officiers rouges » (7) , sortis du Corps des Pages ou des Ecoles Royales de Marine, Louis XVI supprima les Gardes Marines en 1786. Les futurs officiers désormais dénommés « Elèves de Marine » furent dispersés comme pensionnaires du Roi, dans divers collèges situés à proximité des frontières maritimes du royaume. Après deux ans d'études, le 1er Août 1789, Frédéric passa de la 3ème à la 2ème classe. Surviennent les évènements de la Révolution et dès lors on perd peu à peu sa trace. En 1790, il embarque à bord de la Sincère (Capitaine Monsieur de Villéon). La même année, il passe sur le Barbeau (Capitaine monsieur Dupleix) et fait campagne sur les côtes d'Europe. En 1791, il est aux ordres de Monsieur d'Entrecasteaux à bord du Patriote. » Emigré ? Ou vécut Frédéric Auguste après 1791 ? Dans quelles conditions ? Ces informations demeurent obscures. Il est possible qu’il ait trouvé refuge aux environs de Brest, de Landerneau ou de Morlaix. Un placard officiel daté du 5 Septembre 1798 dénonce les Emigrés du département du Finistère. Parmi les noms, on relève le suivant : « Huon Bohars Origine : Landerneau ». Cette mention ne peut s'appliquer qu'à Frédéric, seul représentant masculin alors de cette branche des Huon de Kermadec, dite des Bohars (8) , à cette date. Cependant, Frédéric Auguste n'était pas originaire de Landerneau, mais était né à Brest. Les listes d'émigrés n'étaient pas toujours précises. Selon, les auteurs de l’ouvrage sur les Huon de Kermadec : « A notre connaissance, aucune des personnes citées dans cette liste n’avait émigré. Cette liste est l’œuvre d’un dénonciateur calomnieux » (page 254). Si Frédéric Auguste a toutefois émigré, il revint un jour au pays. Sans alliance, il vint peut-être s'installer près de son petit cousin Casimir à Saint Pol de Léon. I l y est décédé le 22 Octobre 1834 à l'âge de 58 ans. Avait-t-il fait fortune ? Son acte de décès précise qu’il était propriétaire, ce qui laisse supposer qu’il avait une certaine rente. Je n’en sais toutefois pas plus. Acte de décès de Frédéric Auguste Huon de Bohars (extrait des actes décès Saint Pol de Léon AD Finistère - Penn-ar-Bed ) Arbre de descendance de Vincent Huon de Kermadec et de Marie Renée de Lesguen, dont Frédéric Auguste Huon de Bohars In memoriam La branche des Bohars s'éteignit avec Frédéric Auguste. En ce qui concerne son héritage historique, Frédéric Auguste n’a pas laissé de traces marquantes, contrairement à de nombreux membres de sa famille au XVIIIème siècle. Le plus connu est sans doute son cousin germain, Jean Michel Huon de Kermadec , Il commanda l'Espérance, une des frégates partie à la recherche de La Pérouse en 1791. Cependant, la découverte du « chef » de Frédéric Auguste dans la cathédrale de Saint Pol de Léon m’a autant ému que si j’avais découvert la tombe de son illustre cousin, quelque part dans le lointain Pacifique (9). Notes (1) A l’origine, Halloween était « Samain », une fête créée par les Celtes pour célébrer la fin de l’automne et l’entrée dans une nouvelle année. Déclarée paienne par les chrétiens au VIIème siècle, cette fête de fin Octobre resta ancrée dans les traditions populaires irlandaises. Lorsqu’ils émigrèrent en masse outre-Atlantique au XIXème siècle, les Irlandais importèrent leurs croyances et célébrations. Ils donnèrent alors à Samain le nom d’Halloween, dérivé de « All Hallows Even » qui signifie « veille de la nuit sainte », veille de la Toussaint. (2) C'est un prêtre du diocèse de Quimper et Léon, Yves-Pascal Castel, féru d’art, qui donna à cette collection macabre le nom plein de poésie : « les étagères de la nuit ». Elles furent aussi décrites par des écrivains célèbres : Gustave Flaubert ou Prosper Mérimée. Enfin, elles furent classées aux Monuments Historiques le 23 Février 1987. (3) Le guide de la Bretagne mystérieuse de Gwenc'hlan Le Scouëzec concentre ainsi une foule de curiosités à découvrir à l'occasion d'un séjour dans la Région. (4) Voir aussi la vidéo : Les Étagères de la Nuit - CuriOsity #28 - YouTube (5) « l’Histoire généalogique de la maison Huon de Kermadec », co-écrite par Hervé Huon de Kermadec (XVIIIème génération) et son fils Alain, notamment en 1941. (6) Ils eurent trois enfants : Jean Marie Raymond (1765 - 1786) mort sans postérité, Frédéric Auguste et Marie Louise Cécile (1769 - 1812) (7) En fait, les officiers nobles portaient un uniforme bleu et rouge, les différenciant des « officiers bleus » roturiers. (8) Branche cadette des Huon de Kermadec (XIIIème génération bis) qui n'eut qu'une existence éphémère. de moins de cent ans, Le père de Frédéric Auguste, François-Pierre , en est le fondateur. Il est dit le chevalier Huon de Bohars, du nom d'une terre située dans la paroisse de Bohars.. (9) Jean Michel Huon de Kermadec succomba aux fatigues de l'expédition en Mai 1793 et fut enterré sur l'îlot de Poudouié dans le hâvre de Balade. C'est une des îles située à l'intérieur du récif barriéré du Nord de la Nouvelle-Caldédonie. Ces îles sont proches de la célèbre fosse océanique qui porte aujourd’hui le nom des Kermadec.
- Le soldat Eugène Carton, « Gueule cassée »
Parmi les nombreuses victimes de la Première guerre mondiale, les « Gueules cassées » Chaque 11 Novembre, on fête l’Armistice de la Guerre de 14-18. Devant les monuments aux morts, Les anciens combattants déposent des gerbes de fleurs et l'assistance jette un œil sur les noms gravés en lettres d’or dans le marbre noir des plaques commémoratives. On pense « à tous nos morts ». Mais se souvient on des blessés ? Sur les 1,4 millions que la France dénombra lors de la Première Guerre mondiale, nombreux étaient des blessés de la face. Qui se souvient de leur délégation particulièrement impressionnante lors de la cérémonie de signature du traité de Versailles, le 28 Juin 1919. Ce jour-là, Georges Clemenceau leur adressa ces paroles : « Vous étiez dans un mauvais coin, cela se voit ! ». En 1919, Eugène Augustave CARTON, le père de Suzanne Jeanne [1] , faisait partie de ces blessés, qu’on allait bientôt nommer les « gueules cassées » [2] . Source : L'Histoire par l'image Le conscrit Eugène Carton, classé aux « Services auxiliaires » de l’Armée en 1904 En 1902, Eugène avait 20 ans. Tiré au sort dans sa commune de Sotteville-lès-Rouen avec le numéro 152 [3] , le conscrit s’était présenté au Conseil de Révision de la région de Rouen Sud. Là, il passa sous la toise [4] . Avec une taille de 1,69 mètre, et une constitution à priori bonne, il aurait dû être classé au service actif. Pourtant, il fut ajourné à 1903. De nouveau examiné par le dit Conseil, Eugène fut finalement versé aux « Services auxiliaires » de l’Armée en 1904, sans doute dans des services administratifs. Le motif indiqué sur sa fiche matricule (N°780) indique une « mauvaise dentition ». Source : AD de Seine Maritime - 1R 3128 page 672 En 1904, une mauvaise dentition était un motif suffisant pour échapper au service actif. Le législateur n’avait pas encore intégré que les étuis à poudre noire ne se déchiraient plus avec les dents [5] et qu’on avait inventé depuis longtemps les cartouches à balle [6] . Je pense qu’Eugène fut renvoyé chez lui, car sa fiche matricule ne détaille aucun service jusqu’au 1er Octobre 1906. Il passa alors dans la Réserve de l’Armée active, mobilisable au Régiment d’Infanterie de Rouen Sud. Eugène n’attendit pas la « quille » [7] pour fonder son foyer. Eugène CARTON se marie le 24 Novembre 1904 Eugène avait fait la connaissance de sa future épouse avant le Conseil de Révision. Jeanne Françoise Emilia RENAULT, était née le 11 Septembre 1885 à Sotteville-lès-Rouen. Sa famille était originaire de Tourville-la-Rivière, située dans une boucle de la Seine au Sud de Rouen. Elle vivait depuis 1901 au moins [8] avec sa mère, Clémence, née BENARD, et ses frères et sœurs, au 52 de la rue Lecuyer à Sotteville-lès-Rouen. Son père, Emile Sévère, était décédé en 1900. A 19 ans, Jeanne exerçait le métier de cuisinière. Eugène Augustave CARTON était originaire de petits villages au Nord-Est de Rouen. Ses parents, Philippe Gustave et Elise Eulalie, née DEMELLIERS, s’étaient mariés le 16 Juin 1879 à Saint Léger-du-Bourg-Denis, situé à mi-chemin de leurs villages respectifs. Mais sans doute trouvait on plus de travail à la ville. Eugène était né le 23 Août 1882 à Darnétal, limitrophe de Saint Léger et de Rouen, où l’industrie textile était en plein développement. Son père, Philippe Gustave y était jardinier et sa mère, domestique. Source : Archives personnelles Au moment du tirage au sort, en 1902, Eugène résidait au 59 rue Raspail à Sotteville-lès-Rouen, chez Charles LESCUR, un cousin issu de germain, de seize ans son aîné. Ils habitaient à quelques rues de la famille RENAULT. Eugène et Jeanne se marièrent à Sotteville-lès-Rouen le 24 Novembre 1904. Les époux s’installèrent dans « une maison au fond d’un jardin dans une ruelle qui prenait entre la rue Hyacinthe Ménager et le boulevard du 14 juillet... » [8] . Ils eurent deux enfants : · Raymond Eugène Emile est né le 16 Juin 1905 à Sotteville-lès-Rouen · Suzanne Jeanne Elise Françoise le 04 Octobre 1909 à Sotteville-lès-Rouen. Suzanne n’avait pas encore cinq ans lorsque son père partit à la la Guerre. Source : Archives familiales La Mobilisation générale Même s'il était classé aux « Services auxiliaires » de l’Armée de Terre. Eugène, en tant que réserviste, fut mobilisé dès le 1er Août 1914. Il ne reçut pas pour autant son affectation tout de suite. Source : Wikipedia et Archives Nationales Dès les premières semaines, le conflit fut très meurtrier. Les soldats des unités combattantes de la première heure, dans leurs uniformes garance [9] , furent fauchés en masse par les mitrailleuses allemandes en Lorraine. Il y eut un début de retraite, puis le front se stabilisa à l’issue de la bataille de la Marne le 12 Octobre 1914. L'Etat-major fit bientôt appel à la Réserve pour garnir les 700 kilomètres de tranchées qu’on creusait de la côte belge jusqu’à la Suisse. On se rappela qu’ « un homme appartenant au service auxiliaire est mobilisé au même titre que les autres hommes,… ». Le cas d’Eugène fut sans doute vite considéré par la Commission de Réforme. Ses problèmes de dents n’étaient plus un motif d’exemption. Avoir deux enfants n’y changeait rien. Le 31 Octobre 1914, il fut « reclassé » au Service armé. Il « arriva au Corps le 27 Novembre 1914 », c'est-à-dire, au dépôt du Régiment stationné à Rouen Sud. Début 1915, alors qu'il attendait toujours une affectation. l'Etat-Major préparait de grandes offensives pour le printemps. Première affectation Eugène fut affecté au 36ème Régiment d’Infanterie (RI) en Juin 1915. Il quitta Rouen le 12, sans doute par le train, et débarqua à Mondicourt, au Sud-Ouest d’Arras dans le Pas de Calais. La deuxième bataille de l’Artois se déroulait non loin de là depuis le 9 Mai. Eugène partit aussitôt vers « Le Souich », un hameau non loin d’ Ivergny . Son Régiment y cantonnait au repos [10] . C’est là qu’il fit connaissance avec ce qui restait des hommes de sa Compagnie. Le 36ème RI ainsi que le 74ème RI de ligne venaient en effet de participer sous les ordres du Général Mangin aux tentatives de prendre le village de Neuville-Saint-Vaast, entre Arras et Lens [11] . Source : Geneanet.org Heureusement pour Eugène, l’arrêt des opérations en cours fut ordonné le 25 Juin par le Général d’Armée d’Urbal. Le 36ème RI put enfin souffler. Pendant les deux mois qui suivirent, Eugène ne semble pas avoir été exposé. D’après ses notes, il participa surtout à des travaux de renforcement des ouvrages du secteur, comme les tranchées ou les lignes de barbelés. Le 74ème d’Infanterie au repos Le lundi 17 Septembre 1915, Eugène fut muté au 74ème RI et affecté à la 12ème Compagnie du 3ème Bataillon, cantonné à Ambrines , Il était sous les ordres du Commandant Lachèvre. D’après le Journal de Marches et des Opérations du 74ème RI, jusqu’au 20 Septembre, le Régiment participe à des travaux de propreté. Le jeudi 20 Septembre, le Régiment est passé en revue par le Général Commandant la 5ème Division. Eugène fut-il pris en photo ce jour-là ? On le voit poser au verso d’une carte postale non datée, baïonnette au fusil. Il porte un uniforme, dont la double rangée de boutons de sa vareuse et l’absence de bandes molletières trahissent l’uniforme bleu et rouge du mois d’Août 1914. Source : Archives familiales Pourtant, le 1er juin 1915, la France avait définitivement abandonné l’uniforme garance et adopté pour son Armée de Terre un uniforme plus sobre de couleur bleu horizon. Mais en Septembre, les Régiments de ligne n’avaient pas tous reçu les nouveaux uniformes [12] , censés fondre le soldat dans la grisaille matinale précédant une attaque. Le soldat de 2ème classe Eugène CARTON fit partie de la première vague dans la 3ème bataille d’Artois Le samedi 22 Septembre, « en vertu de l’Ordre général N°348 du 20 Septembre de Monsieur le Général Commandant la 5ème DI », le 74ème s’embarque « en automobiles » à 16 h 30 pour se rendre à Ecoivres et Bray. Le lundi 24 Septembre, le Bataillon d'Eugène se rend « au chemin des abris » où il stationne jusqu’au 25 Septembre au petit matin. A 4 heures, aux coups de sifflet, Eugène s’élance avec son bataillon hors des abris, Arrivé à 10 h 30 à la tranchée dite des Déserteurs, on prend le temps de se compter. On semble plus nombreux, malgré les balles qui sifflent tout autour et l’explosion des grenades en tous genres. En fait, le bataillon s’est mélangé à des éléments du 36ème RI, qui aurait dû, sur le papier, être plus à gauche. Sous les injonctions des officiers, dans un nouvel élan, on dépasse ensemble le « Vert-Halo » vers 17 heures, avant de se retrancher sur cette position pendant la première partie de la nuit. Au soir du 25, les pertes du 74ème RI sont de 23 tués, 126 blessés et 42 disparus. Eugène répond présent. A une heure du matin, le mercredi 26 Septembre, le Commandant Lachèvre reçoit l’ordre de son Colonel d’avancer. Mais « ces mouvements demandent beaucoup de temps à être exécutés car les unités qui y prennent part reçoivent des coups de feu à la fois des allemands de face et de dos d’une Compagnie du 39ème RI placée en renfort à P 40 et qui tirait sur tout ce qu’elle voyait en avant sans rien reconnaître de la situation ». Alors qu'il commence à battre en retraite, le Bataillon Lachèvre reçoit l’ordre d’appuyer le 274ème RI qui doit attaquer la ferme de La Folie. Le Commandant cherche à entraîner ses troupes, mais à 8 heures, il est blessé et son bataillon ne peut redépasser la tranchée des Déserteurs. Le rédacteur du Journal des Opérations conclut cette deuxième journée par un laconique : « La situation resta telle jusqu’à la nuit ». Il tint ensuite le décompte quotidien des pertes des 12 Compagnies engagées : 34 tués, 156 blessés et 36 disparus. Le soldat 2ème classe Eugène CARTON fait partie des disparus ce soir-là. D'hôpital en hôpital Eugène avait été blessé par un éclat d’obus qui lui avait mutilé la partie inférieure du visage. Reprenant conscience, Eugène eut la présence d'esprit de placer la pointe de son fusil en direction de la tranchée qu'il venait de quitter. A la nuit, il rampa tant bien que mal dans cette direction. Il raconta plus tard à son petit-fils Jacques qu'il s'était laissé tomber dans un boyau et avait atterri sur un soldat qui, le prenant pour un allemand, avait failli le tuer. Malgré sa blessure, il réussit à s'identifier. Comme pour la plupart des blessés de la face, son pronostic vital n'était pas engagé. Un camarade l'évacua vers l'hôpital de « l'Avant » [13] . L'équipe médicale se contenta de lui éviter les complications mortelles comme une hémorragie ou les infections. Mais la douleur devait être intense. Eugène resta cinq jours sans pouvoir s'alimenter. Depuis le début du conflit, le service de Santé des Armées est en pleine adaptation. Comme le nombre de blessés, souffrant de fractures aux maxillaires, en particulier inférieur comme Eugène, sont de plus en plus nombreux, la chirurgie maxillo-faciale est en plein essor. Mais les services spécialisés ne sont pas encore nombreux en 1915 [14] . En Octobre, Eugène est dirigé vers différents hôpitaux avant d’aboutir le 11 Janvier 1916, soit trois mois après sa blessure, à l'hôpital Chaptal [15] . Eugène subira plusieurs interventions de réparation de la mâchoire et de restauration du visage. Convalescent, il est proposé pour une pension de retraite de 5ème classe par la Commission de réforme du centre spécial de Clignancourt, pour « large pseudarthrose au maxillaire inférieur » [16] . Le 27 Avril 1918, il peut enfin rentrer chez lui, Pour lui, la guerre est finie [17] . Sources : Archives familiales Le mauvais coin Pendant toute la guerre, Jeanne avait élevé seule ses enfants. Eugène étant blessé de guerre, elle put obtenir un emploi dans un bureau de l’Armée. On ne sait pas si elle put rendre visite à son mari à l'hôpital avant 1918. Mais c'est sans doute un homme profondément marqué que Jeanne et ses enfants retrouvent en Avril de cette année là. Raymond et Suzanne n’avaient pas vu leur père depuis 1915. On peut imaginer le choc que son visage mutilé put produire sur eux. Le prix Goncourt de 1918, Georges Duhamel écrivit que ce type de blessure touche « ces appareils délicats qui permettent à l'homme de manger, de respirer, de sentir des odeurs, de voir et d'entendre et qui permettent aussi de paraître au milieu de ses semblables, sans leur inspirer étonnement ou répulsion ». Il fallut apprendre à vivre avec. Eugène obtint une pension de retraite de 660 francs par Décret Présidentiel du 17 Décembre 1918. Sa blessure lui valut aussi de recevoir la Médaille militaire par Décret Présidentiel en date du 25 Octobre 1927. Sur l'ordre de service, il est écrit :« Soldat du plus grand courage et d’un dévouement hors de pair. S’est particulièrement distingué le 26 Septembre 1915, au plateau de la Folie, au cours d’un assaut à la baïonnette où il fut très grièvement blessé. » Eugène Augustave CARTON était sans doute dans un mauvais coin des combats de tranchée et des incessants pilonnages d’artillerie qui firent pendant quatre longues années, tant de blessures de la face. Il eut la chance sans doute d'être bien entouré par son épouse et sa famille. Car beaucoup de ces « gueules cassées » perdirent toute identité, voire toute vie sociale. Certains furent internés à vie. Pensionné à 75 % et handicapé par une paralysie progressive des membres inférieurs, Eugène sera contraint d’abandonner définitivement son métier de maçon. Il fut néanmoins embauché aux Chemins de fer de l’Etat. et employé à réparer des wagons. Il dut avoir la fierté de participer avec son fils Raymond à la construction de sa maison au début des années 20 et de connaître ses petits-enfants, notamment Jacques avec qui il jouait après la deuxième Guerre mondiale aux petits chevaux. Eugène Carton est décédé à l'âge de 79 ans, le 26 Février 1961. Notes de fin [1] Suzanne Jeanne, épouse de Roger GUILLEMIN, arrière grand-mère maternel de nos enfants. Voir sur le site l’Arbre d’ascendance de nos enfants. [2] L'expression « gueules cassées » fut inventée en 1921 par le colonel Picot , premier président de l’ Union des blessés de la face et de la tête . [3] Le 21 mars 1905, la loi Berteaux du ministre de la Guerre du gouvernement Maurice Rouvier , supprima le tirage au sort , mais aussi les payements de remplacements, ainsi que les exemptions (sauf pour inaptitude physique). Désormais tous les hommes étaient appelés pour deux ans, pour un service personnel, égal et obligatoire. (source Wikipedia) [4] Passer tout nu sous la toise devant les membres du Conseil de Révision remontait à l’Empire (description en est faite dans l’Instruction générale sur la conscription de 1811). Malgré une remise en cause par le général André en 1901, le passage sous la toise existait encore en 1904. [5] Autrefois, une mauvaise dentition empêchait le soldat de déchirer les étuis de papier contenant la poudre à fusil et conduisait à son exemption. Mais en 1914 ? (source : Les Passerands classés « services auxiliaires » en 14-18). [6] Cartouches de 8mm tirées par le fusil Lebel (modèle 1886) équipant les soldats en 1914 [7] « C’est la quille ! » : cette expression désignait la fin du service militaire. Beaucoup de jeunes, effectuant leur service, attendaient d’être libérés de leurs obligations militaires pour se marier. [8] Source AD Seine Maritime ; tableau de recensement de Sotteville-les –Rouen de 1901 – 6M 486. Voir aussi Jacques raconte (source : famille Guillemin). D’après la fiche matricule d’Eugène Carton, il s’agirait soit du 20 Bld du 14 Juillet à Sotteville-lès-Rouen ou du 2 Cité Thuillier, [9] C’est le ministre de la guerre Adolphe Marie Messimy qui prit la décision de changer l’uniforme français, par un décret du 27 juillet 1914 – un jour avant l’entrée en guerre. Il est bien sur trop tard et les premiers combats se feront avec l’ancienne tenue garance : pantalon rouge, veste longue bleu marine, képi. [10] Voir le Journal de Marches et Opérations du 36ème RI sur « Mémoire des hommes ». [11] Au final, le 74ème avait eu « l’honneur » de reprendre aux Allemands le 9 Juin 1915 ce village, totalement en ruines. Lors des combats, souvent au corps à corps, Le 36ème RI faisait partie avec le 74ème RI de la 5ème Division d’Infanterie dépendant du 3ème Corps d’Armée commandé par le Général Hache. Cette division perdit environ 2 700 hommes au cours de ce seul combat. [12] « Le premier semestre 1915 est synonyme d'anarchie vestimentaire. Dans cette course frénétique vers le "camouflage", pas un soldat n'est vêtu et équipé comme son voisin. "On équipe à tout, va avec tout ce que l'on peut trouver en stock et sur le marché". Les anciens effets côtoient les nouveaux. L'armée française, sur la question vestimentaire tout du moins, fait l'effet d'un groupe désordonné et très hétéroclite. » (source : 1 - Introduction au "Livre d'Or" - Trèbes (Aude) 1914 1918 (trebes1914.fr) [13] Nom donné à l'hôpital de campagne installé près du champ de bataille. [14] En 1914, il n'existait en France qu'un seul service dédié à la chirurgie maxillo-faciale, au Val-de-Grâce à Paris. En 1918, le pays comptera 17 centres interrégionaux de chirurgie maxillo-faciale, répartis sur tout le territoire. [15] En fait le collège Chaptal avait été transformé en hôpital complémentaire de l'hôpital militaire Villemin à Paris dans le 10ème arrondissement de Paris. Eugène fut sans doute pris alors en charge par un service spécialisé proche, peut-être celui du Docteur Sebileau à l'hôpital Lariboisière. [16] Comme il est écrit dans sa fiche matricule N°780. Malgré toutes les interventions, consistant notamment en des greffes sur le menton, Eugène continuera à souffrir d'une "pseudarthrose" au maxillaire inférieur, c'est à dire à des défauts de consolidation des fractures qu'il avait subies. [17] Fin Avril 1918, les Allemands préparent la dernière grande offensive de la Guerre. qu’on appellera « la deuxième bataille de la Marne »,
- Six semaines chez le Docteur SCHWEITZER à Lambaréné
(source : Archives personnelles) Extrait d’un article publié dans le Bulletin des « Feuillants » du Sacré Cœur de Poitiers au 3eme trimestre 1956 « Six semaines chez le Docteur SCHWEITZER à Lambaréné ». C’est par ce titre, que ma mère, Marie Monique COUDRET, née ROBLIN, intitula le récit de son séjour à l’Hôpital du Docteur Albert SCHWEITZER , situé à Lambaréné au Gabon. Elle y accoucha de son deuxième enfant, ma sœur, Maryelle, née le 19 Juin 1956. Les religieuses du Sacré Cœur de Poitiers , pensionnat où Marie Monique avait été élève, lui demandèrent un article sur le « Grand Docteur ». Elles le publièrent dans le petit opuscule trimestriel qu’elles diffusaient auprès de leurs anciennes élèves. Ma mère en garda précieusement un exemplaire. Il ne s’agit pas ici pour moi d’écrire un article sur le célèbre Docteur, Je n'en ai pas la prétention. Mais seulement de raconter brièvement ce que furent les séjours de ma mère au Gabon, en les illustrant de quelques anecdotes, et de rapporter le témoignage de sa rencontre avec le Docteur SCHWEITZER. (source : Archives personnelles) Le premier séjour au Gabon de Marie Monique COUDRET Marie Monique ROBLIN s’est mariée le 6 Janvier 1951 à Paris XVème avec Bernard COUDRET. Mon père travaillait comme agent forestier depuis 1947, dans une exploitation de bois précieux, autour de N’Djolé, une petite ville située au bord du fleuve Ogooué et à un peu plus de 350 kilomètres de la côte atlantique. Après avoir achevé un premier contrat avec la Société du Haut Ogooué (S.H.O) [1] , Bernard était rentré fin 1950 en « métropole » pour épouser Monique. Il était reparti dès le mois de Février à N’Djolé, préparer une maison à ma mère. Un certain nombre de formalités accomplies, ses adieux faits à sa famille, Monique s’était envolée d’Orly en Mai 1951 sur un « « Douglas DC-3 » avec escales. Elle laissait pratiquement tout derrière elle. Pour cette grande aventure, ma mère était seulement accompagnée de son chien, Ymoun, un berger allemand qu’elle avait acheté avec Bernard au cours de leur voyage de noces. (source : Archives personnelles) Son mari l’attendait à Port-Gentil, à l’embouchure du fleuve Ogooué. Bernard et Monique commencèrent par faire des provisions : touques de farine, riz, etc... Car le premier souci au Gabon était le ravitaillement [2] . Ils remontèrent ensuite le fleuve sur une « pinasse » [3] de la S.H.O . La voie fluviale [4] était encore le meilleur moyen d’accès au plateau du Haut Ogooué et à N'Djolé. Monique ne fit que passer à côté de l’hôpital de Lambaréné, où le Docteur SCHWEITZER avait débarqué avec sa femme et son harmonium, 40 ans plus tôt. C’est en longeant ainsi les berges débordant d'une végétation luxuriante, qu’elle découvrit son nouveau pays, fait de collines recouvertes de forêt, dont certaines parties n’étaient pas encore cartographiées. Après quelques jours de découverte et d’acclimatation, ma mère refusa de rester à N’Djolé, où elle aurait pourtant pu s'installer confortablement.. Début Juin, Monique rejoignit mon père qui venait de démarrer un chantier, près de la rivière M'Fouma. Elle y découvrit sa « maison » : une simple case, dont l'intérieur était sur de la terre battue et les murs remplis par une double paroi d'écorces. Des visiteurs inattendus, comme les serpents, y trouvaient parfois refuge. A l’extérieur, mon père avait démarré un petit potager. Petit à petit, ma mère créa son propre confort. Mais, pour quelqu'un qui n’avait jamais quitté la métropole, même habituée aux rigueurs récentes de l’après guerre, le changement fut certainement rude. (source : Archives personnelles) Monique mère passa pratiquement deux ans et demi à l'orée de la forêt vierge. Lorsque mon père s’absentait, parfois plusieurs jours, pour prospecter l'emplacement des okoumés , elle occupait son temps à soigner des lépreux dans son village, en s’inspirant d'un manuel intitulé « le médecin loin de chez moi ». Elle devait composer avec les pratiques du « nganga » [5] . Aux saisons sèches [6] , Bernard et Monique descendaient le fleuve jusqu’à la côte à Fernan-Vaz. Ils trouvaient au bord de l'Océan un climat plus clément. A chaque fois, ils faisaient une rapide escale à Lambaréné, situé au milieu du fleuve, face à l’hôpital du docteur SCHWEITZER, sans pour autant le visiter. Séjour dans la « région des abeilles » Le 17 Janvier 1954, Monique, enceinte de cinq mois et demi, rentra en métropole. Elle accoucha à Nice de mon frère aîné, Paul, le Dimanche 2 Mai 1954. Le contrat de Bernard ne se terminant que le 1er Juin, il était absent pour la naissance de Paul. Un certain nombre d’évènements dans sa famille firent que mon père ne repartit au Gabon qu’en Janvier 1955 pour un troisième contrat. De 1955 à 1957, Bernard prospecta essentiellement à proximité de la rivière la Lebedi, un affluent de l'Ogooué. Son chantier se situait dans le district de Booué, sur la plaine de l’Okanda où régnaient alors les buffles. Monique attendit le mois de Juin 1955 pour rejoindre son mari avec Paul. Les conditions de vie sur place auraient été trop rudes pour un nourrisson. Le Docteur SCHWEITZER avait noté que les Européens, en général, ne supportaient pas longtemps le climat équatorial : « Au bout d’une année déjà, se manifestent chez eux des symptômes de fatigue et d’anémie ; au bout de trois à quatre ans, ils ne sont plus guère capables de fournir un travail normal ; mieux vaut alors rentrer en Europe pour s’y rétablir. » [7] La famille COUDRET ainsi augmentée de Paul, sans compter Ymoun, s'installa alors à la limite d’une région inexplorée du Gabon, dite « région des abeilles » [8] sur les cartes. Au cours de ce deuxième et dernier séjour pour ma mère, toute la famille profita du progrès dans les transports au Gabon. On avait en effet défriché une piste d’atterrissage de 800 mètres de long, pour des avions gros porteurs, à côté de chez eux. Mes parents purent alors se faire construire une maison avec des planchers en bois et, surtout recevoir régulièrement des vivres frais de Port-Gentil. (source : ANMT, Fonds 184AG, Carton 234 Société commerciale, industrielle et agricole du Haut-Ogooué) On imagine assez facilement le confort et la sécurité que ce lien avec le monde leur apporta. Ainsi Paul put être soigné au pied d'un avion, d'un phlegmon par le médecin qui effectuait sa tournée. Et puis, Monique, à nouveau enceinte, put envisager d’accoucher au Gabon. Grâce à l’avion, elle connut enfin l'hôpital du docteur SCHWEITZER de Lambaréné. (source : Archives personnelles) Une escale à Lambaréné Ma mère et Paul furent accueillis le 23 Mai 1956 à l’hôpital de Lambaréné. Ils s'installèrent dans le pavillon « Sans souci ». Monique entamait son dernier mois de grossesse. Légèrement anémiés, Paul et Monique profitèrent des menus essentiellement végétariens, servis à la table du « Grand Docteur » [9] . Il y avait néanmoins des vins d'Alsace pour les accompagner. A cette époque, l’hôpital comprenait déjà une cinquantaine de bâtiments, essentiellement des cases dont les toits étaient en tôles ondulés. Il permettait de loger vingt malades blancs et trois cent cinquante malades indigènes, sans compter les personnes qui les accompagnaient. Trois médecins, huit infirmières européennes et dix infirmiers indigènes y travaillaient en temps ordinaire. (source : Archives personnelles) Mais laissons ma mère s’exprimer au travers de son article paru dans le bulletin des anciennes du Sacré Cœur. Elle décrivit ainsi le Docteur Schweitzer, qu’elle rencontra très vite après son arrivée à l’hôpital : « Il est très grand et à peine voûté pour ses 81 ans. Tous les matins, il rend visite d’abord aux malades européens, puis part, les mains derrière le dos, d’un pas assuré, voir les malades indigènes installés en grand nombre dans plusieurs vastes cases en planches, à toits en tôle ondulée. En cours de route, il donne des grains de maïs ou de riz aux poules qui circulent librement, comme d’ailleurs les cabris, les chiens, les chats, sans compter une jeune guenon-gorille [10] appartenant au médecin chef de l’hôpital et un jeune chimpanzé des plus espiègles. Le « grand docteur » soigne avec amour plusieurs magnifiques antilopes qui sont apprivoisées et mangent dans la main. Il se rend aussi souvent à son village de lépreux [11] , situé à l’écart de l’hôpital. De nombreux malades y reçoivent des soins parfaits. Il y règne une atmosphère gaie malgré l’horreur de certaines plaies, grâce à une jeune infirmière suissesse des plus sympathiques. Elle vit continuellement avec eux et me disait qu’ils sont, dans l’ensemble extrêmement reconnaissants des soins reçus, lui offrant des objets en bois qu’ils fabriquent eux-mêmes lorsqu’ils ne sont pas trop atteints. Ils sont soignés avec des médicaments tout nouveaux. L’hôpital m’a fait l’effet d’une vraie ruche où, dès 6 heures du matin, vous entendez un ronronnement continuel. Ce sont les indigènes qui vaquent à leurs occupations devant leurs cases : faisant la cuisine, allant à la rivière chercher de l’eau, se baigner, laver leurs pagnes tout en « masounant » c’est à dire bavardant entre eux. Cette ruche marche d’une façon impeccable avec de nombreux coups de cloche ou de sonnettes dans la journée soit pour appeler les indigènes qui doivent prendre des médicaments, ou les appeler à la ration : manioc, bananes, riz qu’ils ramènent à leur case sur la tête. Les plus valides viennent chercher leur ration et celles des malades qui viennent à l’hôpital accompagné d’un « ogoy » (parent ou ami). De temps à autre, on entend crier une femme : elle pleure un parent ou son mari mort. Dans l’ensemble, tout le monde travaille, en dehors des malades alités. Le personnel donne l’exemple ; les journées passent très vite tant il y a de travail, assurent les infirmières. ». Monique COUDRET-ROBLIN Monique prenait donc ses repas dans une grande salle à manger, avec le Docteur et les infirmières. Après le repas du soir, Albert SCHWEITZER disait la prière : un Pater suivi d’un cantique, en allemand en général. Il accompagnait lui-même au piano. Il terminait par la lecture d’un passage des Actes de Apôtres. En attendant d’accoucher, Monique s'occupa de faire visiter l'établissement du déjà célèbre Docteur aux nombreux donateurs, suisses et américains pour la plupart. Quant à Paul, du haut de ses deux ans, ma mère écrivit qu'il n'avait cesse de faire connaissance avec tout le monde, y compris avec « l'Arche de Noë » du Docteur. Le Docteur Schweitzer dans le jardin de l'hôpital (source : Archives personnelles) Monique mit au monde ma sœur Maryelle le Mardi 19 Juin 1956, à la lumière d'une simple lampe tempête. Elle fut assistée par une jeune doctoresse, que « les indigènes appelaient docteur Thérèse » et une infirmière, Mademoiselle Maria, attachée à l’hôpital depuis seize ans. Mon père n'était pas présent à la naissance. Un certain Legrand l’informa de la naissance de sa fille par télégramme. Il arriva quatre jours après pour le baptême de sa fille. Maryelle fut baptisée à la Mission Catholique voisine, le Dimanche suivant. L’infirmière, Mademoiselle Maria, prêta une robe de baptême qui appartenait à l’hôpital. Le matin du baptême, le Docteur SCHWEITZER, sa femme et des infirmières, vinrent féliciter Bernard et Monique d’une façon peu banale : ils chantèrent à leur porte des cantiques, puis le Docteur remit à Monique pour sa fille un de ses livres dédicacé. Monique rejoignit avec Paul et Maryelle la « région des abeilles », quinze jours après son accouchement. Elle ne revit jamais le Docteur SCHWEITZER. La vie reprit son cours à quatre et avec Ymoun et sa déjà nombreuse descendance. Les animaux moins domestiques continuaient de s’inviter de temps à autre. Ainsi, Maryelle, bébé, voisinera un temps avec un nid de guêpes bleues, particulièrement dangereuses. Quant à mon frère, c’est un « naja », serpent des plus venimeux, qui passa une nuit sous son lit, laissant sa mue derrière lui en guise de carte de visite. Le contrat de mon père avec la S.H.O expira début Janvier 1957. Monique était enceinte pour la troisième fois. Mes parents rentrèrent alors du Gabon définitivement. Ils atterrirent à Orly le 14 Avril 1957 [12] , au moment où le Docteur SCHWEITZER, devenu prix Nobel de la paix en 1952, lançait ses premiers appels sur radio Oslo, en vue de faire cesser les essais de bombes atomiques de plus en plus nombreux. En Février 1965, Maryelle et Paul reçurent un courrier de Lambaréné. Mademoiselle Maria, l'infirmière qui avait assisté Monique lors de son accouchement, leur donnait des nouvelles du Docteur. A 90 ans (il venait de fêter son anniversaire le 14 Janvier), « le Docteur Schweitzer donne toujours des grains aux poulets et aux canards... Le matin, il y a un rassemblement d'animaux devant sa porte, qui attendent leur petit déjeûner... Le docteur est toujours actif. Il surveille les travaux de construction, reçoit des visiteurs et fait la visite des malades. » Pour SCHWEITZER, il était important que l’homme agisse dans son environnement. Il s’éteignit quelques mois plus tard, le 4 Septembre 1965. Son œuvre perdure encore aujourd’hui. (source : Wikipedia sur George Rodger – National Geographic) Notes de fin [1] L'activité de la S.H.O s'articulait autour de trois filiales : l'exploitation du bois exotique, le négoce de produits manufacturés vers les colonies et la location-vente, réparation et maintenance d'engins de chantiers. Cette dernière activité est la seule à subsister de nos jours et s'appelle Tractafric. Au Gabon, alors Afrique Equatoriale Française (A.E.F), la S.H.O avait reçu la concession du cours supérieur du fleuve Ogooué. Le Docteur SCHWEITZER a eu l’occasion de s’exprimer longuement sur les dangers de ces concessions faites par l’administration coloniale à des sociétés commerciales. Dans son ouvrage « A l’orée de la forêt vierge », il a aussi écrit : « Comme une société commerciale dans sa concession n’a pas à s’inquiéter de la concurrence, elle peut, comme le fait celle du Haut Ogooué, interdire la vente de l’alcool sur son territoire et n’offrir dans ses factoreries que de la bonne marchandise, à l’exclusion de la pacotille. Dirigée par des hommes à vues larges, elle est capable d’exercer une action éducatrice. Et comme le pays lui appartient pour un certain temps, elle a intérêt à l’administrer de façon rationnelle, et ne cèdera pas si aisément à la tentation de pratiquer une politique de déprédation. La lutte pour l’interdiction de l’importation des boissons alcooliques qu’on tenta au Gabon fut conduite par le directeur de la Société du Haut Ogooué. Dans quelques années, les droits de la S.H.O sur le territoire qui lui est confié prendront fin. Je ne crois pas que celui-ci s’en portera mieux. » Ceci dit, la S.H.O n'était pas une oeuvre philanthropique (voir dans le détail « Une entreprise coloniale et ses travailleurs : la Société du Haut-Ogooué et la main d’œuvre africaine (1893-1963)», On sait par ailleurs ce que le système des concessions a généré comme abus, notamment au Congo Belge tout proche, où le travail obligé des autochtones s’assimilait à de l’esclavagisme. [2] Dans son ouvrage « A l’orée de la forêt vierge », le docteur Albert SCHWEITZER a noté quelques détails sur les conditions d’existence des exploitants forestiers dans la région de l’Ogooué : « C’est le ravitaillement qui cause les plus grandes difficultés. Où se procurer, dans ce pays de forêts, de quoi nourrir pendant des semaines soixante à cent hommes ? Les villages et les plantations les plus rapprochés sont peut-être à cinquante kilomètres. On ne peut s’y rendre que par un voyage pénible à travers fondrières et marécages. Or les aliments usuels, les bananes et le manioc, sont difficiles à transporter, à cause de leur volume ; de plus, ils ne se conservent que quelques jours. Le grand malheur en Afrique équatoriale, c’est qu’il n’y pousse rien de comestible qui puisse se conserver au delà d’un temps très limité . » [3] C’est un petit bateau à moteur dont le fond plat permet de passer plus facilement les bancs de sable mouvants du fleuve. [4] En 1951, le Gabon était déjà traversé par quelques routes dites « administratives ». [5] Le « nganga » est au Gabon un personnage traditionnel qui est consulté pour toutes sortes de choses et notamment pour sa connaissance des plantes et de leurs vertus thérapeutiques. Il est le guérisseur mais aussi le magicien. Ainsi il est consulté pour soigner les maux physiques et psychologiques. [6] Mes parents étaient un peu au sud de l’équateur. Les saisons sont celles de l’hémisphère austral. C’est donc l’été là-bas lorsqu’en Europe on a l’hiver. Le climat est de type équatorial chaud et humide caractérisé par quatre saisons: deux pluvieuses et deux sèches. [7] Extrait de son ouvrage « A l’orée de la forêt vierge ». [8] Ma mère me raconta que les noirs lui apportaient sur un plateau des galettes de miel extraites directement des ruches sauvages. Un vrai nectar ! me dit-elle. [9] Surnom donné par les autochtones au Docteur Albert SCHWEITZER. [10] Je me remémore aussi cette histoire de guenon gorille que le docteur Schweitzer avait adoptée dans les années 50. A la mort du docteur en 1965, celle-ci aurait été expédiée au Jardin des Plantes à Paris. En tout cas, je me souviens d’avoir accompagné ma mère un certain nombre de fois dans ce zoo, où elle me présentait une guenon dans sa cage, comme ayant vécu à Lambaréné. [11] Baptisé par le Docteur SCHWEITZER , le « village lumière » [12] D'après le passeport de ma mère (archives personnelles).
- Les fêtes religieuses au village du Thoureil à la fin du XIXème siècle
Contexte historique La deuxième moitié du XIXème siècle fut marquée en France par un renouveau religieux, destiné à conforter la foi traditionnelle face à la montée du rationalisme, à l’accélération de l’exode rural et de l’urbanisation qui favorisaient le déclin des pratiques religieuses. « Pour sensibiliser les foules, l’Église privilégie une dévotion démonstrative alimentée par la splendeur des fêtes liturgiques et un climat de miracles . » [1] Afin d’illustrer ce contexte historique, j’ai choisi de raconter deux fêtes religieuses. Ces manifestations eurent lieu à la fin du XIXème siècle dans le petit bourg paisible du Thoureil, sur les bords de la Loire entre Angers et Saumur, alors que l'épidémie de phylloxera se répandait en Anjou. Mes sources proviennent en grande partie des archives diocésaines d’Angers [2] , des correspondances de mes aïeux et, dans une moindre mesure, du fruit de mon imagination. (source : histoire-image.org ) Préambule Dès qu’il le pouvait, l’Abbé Quenion, curé de l’église Saint Genulph-Saint Charles du Thoureil, habillait, avec l’aide du conseil de la Fabrique , les cérémonies religieuses d’un maximum de décorum visant à montrer la splendeur de l’Eglise. En 1882, il organisa à l’occasion du Sacrement de Confirmation , la venue en grandes pompes de l’Evêque d’Angers dans sa petite paroisse de 600 âmes environ. Quelques années plus tard, il profita de la Fête-Dieu [3] , pour contrer le désespoir qui s’emparait de la population face aux épidémies combinées de phylloxera et de mildiou dans leurs vignes. (source : BNF Gallica – Les Essentiels ) Les Paulmier-Joubert œuvrent pour la paroisse du Thoureil au XIXème siècle Pendant l’Ancien Régime, l’église Saint Genulph du Thoureil, était régulièrement envahie par les eaux de la Loire. L’édifice se ruina petit à petit. En 1781, le clergé avait même décidé d’abandonner l’église. Elle n’en eut pas le temps. Car, la Révolution survint. Après la saisie des biens du clergé par la Constitution, ce qu’il restait de l’édifice fut vendu en 1796. Après le Concordat , un don effectué par une de mes lointaines cousines, Charlotte Paulmier, habitante du Thoureil, permit d’engager d’importants travaux. En 1807, l’église put retrouver sa fonction sacrée et reçut le nouveau nom de Saint Genulph –Saint Charles. « Charlotte Paulmier », dernière représentante d’une famille bourgeoise de la ville d’Angers, perpétuait ainsi avant sa mort les œuvres de religion que sa famille avait entretenu depuis plusieurs générations dans le bourg. (source : Archives personnelles) [4] Ses héritiers, les Joubert, continuèrent à participer à l’administration de la paroisse et notamment, de sa Fabrique tout au long du XIXème siècle. Le plus célèbre d’entre eux fut sans doute l’Abbé Louis François Joubert, « custode de la cathédrale d’Angers » [5] . Il donna, sa vie durant à la paroisse du Thoureil, pour le mobilier sacré nécessaire aux célébrations liturgiques. (sources : Archives diocésaines –OP 161) Mais, le plus actif des Joubert ayant œuvré pour la paroisse fut certainement son neveu, Henri Charles Joubert, mon trisaïeul du côté maternel. (source : généalogie familiale sur Geneanet) Henri Charles Joubert, Président du conseil de la Fabrique du Thoureil Dès 1872, Henri avait participé à la constitution du comité catholique du canton de Gennes [6] avec la bénédiction de Monseigneur Charles-Emile Freppel , l’Evêque d’Angers. Ayant pris sa retraite des Contributions indirectes en 1881, Henri s’installa avec sa famille dans le bourg. Il consacra alors toute son énergie à la gestion de la Fabrique [7] dont il prit bientôt la Présidence. (source : Archives personnelles) Henri fit rayonner la Fabrique au delà des limites du village. Grâce à ses bonnes relations avec le diocèse d’Angers mais aussi avec l’Abbé Quenion, membre de droit du conseil de la Fabrique [8] , il réussit à faire venir en grandes pompes dans la petite église de Saint Genulph-Saint Charles, Monseigneur Freppel. C’était le Samedi 25 Septembre 1882. L’organisation de la venue de Monseigneur Freppel au Thoureil L’Evêque d’Angers, devait effectuer une tournée pastorale dans son diocèse. Son agenda prévoyait initialement qu’il se rende le Dimanche 26 Septembre à l’Abbaye de Saint Maur de Glanfeuil . Il devait y administrer, le Sacrement de Confirmation aux enfants de la paroisse du Thoureil, ainsi qu’à ceux des paroisses voisines, notamment de Saint Georges des Sept voies. Il se trouve que l’ Abbaye était située sur le territoire de la commune du Thoureil. Elle était administrée par une communauté de moines bénédictins. Ceux-ci y cultivaient la vigne avec succès, alors que des foyers de phylloxera étaient apparus un peu partout en France, et notamment sur la Loire [9 ] . Le conseil municipal de l’époque, pourtant Républicain bon teint, conscient des ressources que les moines apportaient à la commune, ne s’opposa que mollement à la venue de Monseigneur Freppel jusque dans le bourg. Dès lors, Henri Joubert et l’Abbé Quenion mobilisèrent le ban et l’arrière ban du canton de Gennes, pour organiser la venue du prélat. (source : Wikipedia) Monseigneur Charles Emile Freppel traverse la Loire et bénit les Thoureillais. Savamment orchestrée par Henri Joubert et l’Abbé Quenion, l’arrivée du prélat suscita une véritable fête. Tout le monde voulait y participer. Y compris les bourgs avoisinants. Débarqué du train [10] vers 9 heures à la Ménitré, petit village situé en aval du Thoureil, mais sur l’autre rive de la Loire, Monseigneur Freppel fut accueilli par des jeunes filles de l’école conduite par les religieuses de Saint Charles. Celles-ci lui offrirent deux magnifiques bouquets de fleurs. En retour, l’Evêque leur distribua ses bénédictions paternelles. Mais ce n’était là que le prélude. Pour se rendre à l’embarcadère de la Loire, l’Evêque passa sous un arc de triomphe aux montants de verdure tout émaillé de fleurs. Le long du sentier qui conduisait à la rivière, des oriflammes aux armes épiscopales disaient quelle brillante réception lui serait réservé au Thoureil. Les mariniers de Saint Maur et leurs enfants habillés pour l’occasion en matelots invitèrent Monseigneur Freppel et sa suite à monter dans une embarcation mue par six paires de rames. Neuf barques l’entourèrent pour le faire passer de l’autre côté du fleuve. Les gréements des embarcations laissaient flotter au vent des étendards de toute forme et de toute couleur. Arrivés au milieu du fleuve, les rameurs eurent bien du mal à contrer le courant. Monseigneur Freppel, dans le récit de la journée, qu’il coucha dans le Registre de la Fabrique, s’étonna que les six paires de rames de son embarcation soient « maniées par douze matelots, mais des matelots de 6, 7 ou 8 ans dont la force réunie ont peine à vaincre la résistance du fleuve ». La traversée fut alors accompagnée des chants des fidèles, présents dans les autres barques, encourageant les jeunes rameurs à redoubler d’efforts. Bientôt, on put tirer des salves de mousquets pour prévenir l’autre rive de l’arrivée prochaine de son Eminence. Sur la berge, toute la population du Thoureil attendait patiemment. Monsieur le Maire et son conseil municipal étaient là, mais ce fut Henri, à la tête du conseil de la Fabrique, qui souhaita la bienvenue à l’Evêque. S’il eut des doutes sur l’issue de sa traversée, Monseigneur Freppel n’en laissa rien paraître. Après s’être revêtu de ses ornements pontificaux, il se dirigea vers l’église au milieu d’une haie de guirlandes fleuries entremêlées d’arcades élégantes et d’écussons. Il était précédé par « les douze petits mariniers de Saint Maur, s’avançant fièrement la rame sur l’épaule », tandis que le vieux clocher mêlait ses plus jolis carillons aux chants des psaumes et des cantiques. « A l’église, où nous rentrons, la beauté des décors relève la simplicité de l’architecture ». Après avoir pris la parole pour remercier Monseigneur Freppel de sa présence, l’Abbé Quenion fit un compte rendu de l’état de sa paroisse, rappelant quelles étaient les préoccupations temporelles de ses ouailles [11] , sans oublier les « œuvres nombreuses… (qui) ont su s’implanter dans ce sol autrefois fécondé par les disciples de Benoît ». On offrit bien sûr le Saint sacrifice de la messe. Puis s’adressant à tous les habitants du Thoureil « Nous ( Monseigneur Freppel - ndla) leur avons dit de placer au premier rang de leurs intérêts le salut de leur âme. La vie est courte, les richesses s’évanouissent et les vertus seules nous accompagnent au tribunal de Dieu . » Autrement dit, l’Evêché ne peut pas faire grand chose pour vous aider matériellement face aux catastrophes de ce monde. Mais après tout, Monseigneur Freppel était venu pour bénir des enfants « en attendant que demain nous appelions sur leur âme les pardons de l’Esprit Saint ». Devait s’ensuivre une série d’allocutions et bien sûr un banquet auquel le conseil municipal fut aussi convié, mettant sans doute in fine tout le monde d’accord sur les bonnes choses de ce monde. Monseigneur Freppel put gagner ensuite l’Abbaye de Saint Maur de Glanfeuil toute proche. (source : Archives personnelles) Cet évènement fut relaté et commenté dans la presse angevine [12] . Car Monseigneur Charles-Emile Freppel était non seulement prélat, mais devenu aussi un homme politique influent et soucieux de le faire savoir. Il avait été élu député du Finistère [13] deux ans auparavant et siégeait à droite dans le groupe monarchiste. Il avait pris une part des plus actives aux débats parlementaires, s’élevant notamment contre l’instruction laïque et étatique défendue par Jules Ferry . Il savait se mettre en avant et ses interventions ne laissaient pas indifférents. Sa visite au Thoureil ne passa donc pas inaperçue. D’une certaine manière, Le Thoureil se retrouva ce jour-là au centre du monde. La Fête-Dieu au Thoureil au temps du phylloxera « Le 8 Juillet 1883 au Thoureil, Monsieur le Maire Gigault… constitue trois commissions de surveillance des vignobles sur le territoire » de la commune. Le phylloxera a fait son apparition dans le canton de Gennes. « Une association syndicale se crée… pour tenter une œuvre de préservation ». Jusqu’en 1891, il fallut se battre encore et encore, contre le fléau et engager des traitements à base de sulfocarbonate de potassium, pour sauver ce qui pouvait l’être. Au plan national, tout avait déjà été essayé pour arrêter l’invasion de l’insecte associé à ce fléau : « superstitions, poudres de perlimpinpin, processions et bénédictions, concours doté d’un prix de 20 000 francs or. » En vain. A cette calamité vint s’en ajouter une autre en 1887 : le mildiou des vignes. Un certain fatalisme s’abattit alors sur les gens du Thoureil. Déjà, nombre de paroissiens : mariniers, dont l’activité sur le fleuve avait quasi disparu du fait du développement du train, et vignerons pensaient à quitter le pays [14] , attirés par la ville et ses industries manufacturières. De Mirebeau en Poitou où il était en activité, Gilles Ernest Roblin, devenu gendre d’Henri Joubert par son mariage avec sa fille unique Emilie, réfléchissait à de nouveaux traitements contre le champignon du mildiou. Le 4 Juin 1887, il écrit à son épouse depuis Mirebeau : « tu diras à ton père que je n’ai rien trouvé d’intéressant à lui signaler sur le mildiou dans l’article qu’on m’a envoyé. Mettre environ 300 litres d’eau par kilo de sulfate et litre d’ammoniaque. Pour constater le mildiou, il faut faire attention qu’il n’occasionne jamais de boursouflures à l’endroit des feuilles ». (source : Horticulture et Botanique – www.maisondelagravure.com ) En attendant d’obtenir un traitement phytosanitaire efficace, Ernest et Emilie, fervents catholiques comme leur père, réfléchissaient aussi à une intercession possible auprès du Seigneur pour obtenir un vrai miracle. Est-ce en 1887 qu’ils décidèrent d’accueillir dans la cour de leur maison [15] , la procession qui était organisée à l’issue de l’office de la Fête-Dieu ? Ernest et Emilie firent la proposition à l’Abbé Quenion. Le curé n’avait rien contre ajouter un peu de faste à la cérémonie de l’adoration du Saint sacrement, dite de la Fête-Dieu. La fête liturgique se tenait habituellement chaque année un jeudi de Juin, 60 jours après Pâques. C'est-à-dire au moment où on traitait la vigne. Ajouter un peu de prière au « sulfocarbonate de potassium » ne pouvait qu'aider à remonter le moral des Thoureillais. Pour toucher plus de monde sans doute, il fut décidé avec l’Abbé Quenion de rattacher la cérémonie à la messe du Dimanche, 60 et quelques jours après Pâques. Le Saint-Sacrement fait son entrée dans la cour du pavillon du Thoureil Sans doute était ce un beau Dimanche. A la fin de l’office, la procession démarra de l’église et se rendit au pavillon des Roblin-Joubert, distant de 200 mètres. Un autel avait été confectionné par les paroissiens et afin de donner plus de relief à la cérémonie, des motifs religieux faits de fleurs naturelles, agrémentées de parures de fougères, jonchaient le parcours. Cette année-là, la fête fut particulièrement magnifique. Ernest nota dans un de ces courriers que « les habitants ont rivalisé de zèle et de bon goût pour la décoration de leurs maisons ». Monsieur le curé paré de sa plus belle chasuble, portait haut l’Ostensoir contenant l’hostie consacrée quelques minutes plus tôt à la messe. Pour donner une allure encore plus solennelle à la procession, il était abrité sous un dais, porté par quatre notables du pays. Sur l’autel improvisé dans la cour du pavillon, on déposa l’Ostensoir, puis ce fut le recueillement à genoux, l’adoration et des chants à la Gloire de Dieu. Il s’ensuivit une collation offerte par Ernest et Emilie. Dans le contexte des épidémies du phylloxera et du mildiou, leur cave, encore pourvue de bons vins, fut particulièrement appréciée et les paroissiens trinquèrent bien volontiers à la santé des « châtelains » [16] L'évolution des fêtes religieuses au village du Thoureil Dès lors, chaque année, Ernest et son épouse accueillirent les thoureillais au moment de la fête du Saint Sacrement. Ils menèrent par ailleurs un combat pour une école libre. Et puis, il y eut l'expulsion des Bénédictins de l'Abbaye de Saint Maur et la loi sur la séparation des Eglises et de l'Etat . Les fêtes religieuses perdirent sans doute de leur éclat. A la mort d'Ernest, survenu en 1923, Emilie perpétua la tradition de fêtes en accueillant l'été, la kermesse de l’école libre. A sa propre mort en 1945, ses descendants ne reprirent pas le flambeau. Pourtant, il y a quelques années, à l’occasion de travaux de rénovation de la maison, je rencontrai un artisan du Thoureil, proche de la retraite, qui me dit avoir participé, enfant, à l’adoration du Saint Sacrement dans la cour de la maison... (source : Archives personnelles) Conclusion En conclusion, il fallut attendre le début des années 1890 pour faire redémarrer la vigne en France à partir de nouveaux plants venus d’Amérique, résistants au puceron du phylloxera, au champignon du mildiou, mais aussi au froid. Bref, comme on peut le constater, que ce soit au Thoureil ou ailleurs, les remèdes qu’ils soient issus de la science expérimentale ou qu’ils soient le résultat de prières pendant les processions, furent vains. Il aurait peut-être fallu la survenance d’un miracle… Mais aucune apparition de la Vierge ne fut jamais rapportée au Thoureil [17] . En attendant un prochain renouveau religieux... Notes de fin [1] extrait de : Le renouveau religieux du milieu du XIXe siècle - Histoire analysée en images et œuvres d’art | https://histoire-image.org/ [2] Mes remerciements à l’association "Le Thoureil, Patrimoines Paysages" qui m’a permis d'utiliser ses articles de son bulletin annuel "Le Passeur" (N°1 avec l'article sur le phylloxera au Thoureil et N°6 avec la Fabrique du Thoureil) . [3] Cette fête avait été instituée en 1264 par le pape Urbain IV pour honorer la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie. En France, elle est d’abord célébrée le jeudi suivant l’octave de la Pentecôte, puis le dimanche suivant. Elle est fêtée de nos jours sous le nom de fête du Saint Sacrement. [4] Le nom même des Paulmier aurait pu disparaître avec le temps, si le portail principal de l’église et ses ferrures n’avaient pas été restaurés en 1994. Sur la serrure, on peut aujourd’hui lire nettement le nom de « Charlotte Paulmier » qui donna tant pour que vive l’église du Thoureil. [5] C’est-à-dire gardien du trésor et conservateur des objets précieux. L’Abbé Joubert s’occupa des tapisseries et de la restauration des vitraux de la cathédrale Saint-Maurice. En 1848, il redécouvre la tenture de l’Apocalypse . [6] Gennes , chef lieu du canton dont dépendait le Thoureil. Le comité catholique fut constitué à Gennes en 1872 sur l’initiative de l’évêque du diocèse d’Angers, Monseigneur Charles Emile Freppel. Ce comité avait pour objectif la défense des intérêts religieux et sociaux en Anjou et se proposait notamment de défendre les écoles chrétiennes, de propager les « publications utiles » dans les bibliothèques populaires, destinées à éclairer les ouvriers sur leurs devoirs ... [7] La Fabrique, organisme séculaire, était chargé de gérer les biens et les revenus affectés à l’entretien de l’église paroissiale et du presbytère. [8] Le conseil de la Fabrique se composait de 5 à 9 membres. Le curé et le Maire après la Révolution, y étaient membres de droit. [9] Le phylloxera était apparu à Orléans dès 1865 et avait progressé vers l’Anjou à la fin des années 1870. [10] Le train reliait Tours à Angers via Saumur depuis 1849. [11] Sans doute liés à l’épidémie de phylloxera qui s'avançait dans le Saumurois.. [12] Profitant de la toute nouvelle loi sur la liberté de la Presse de 1881, les journaux locaux devinrent très rapidement des journaux d’opinion. [13] Même s’il résidait dans le Maine-et-Loire, Mgr Freppel, comme tout autre citoyen éligible, avait le droit de se présenter comme député dans un autre département à l’époque. [14] La population du Thoureil décrut de 10 % entre 1881 et 1886. Et ne cessa de s'éroder jusqu'à la Première guerre mondiale . [15] Emilie et son époux Ernest Roblin étaient devenus nu-propriétaires de la maison du Thoureil, suite à un don effectué de leur vivant et par acte notarié d’Henri et Aloysia Joubert à leur fille unique Emilie Joubert. [16] Le vin aidant peut-être, le pavillon s’était transformé dans les esprits en château. [17] Comme les apparitions de la Vierge à La Salette en 1846,et à Lourdes en 1858











