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L'héritage de Marie Mathurine GUILLEMIN (1874 - 1957)

  • Photo du rédacteur: Régis COUDRET
    Régis COUDRET
  • il y a 1 jour
  • 13 min de lecture
Marie Mathurine GUILLEMIN (source : Archives familiales)
Marie Mathurine GUILLEMIN (source : Archives familiales)

Préambule


Dans le précédent article, nous avons vu comment Marie Mathurine GUILLEMIN migra du bourg de Loyat dans le Morbihan, vers Rouen à la fin du XIXème siècle. Nous allons découvrir ici, comment elle passa de la Rive droite bourgeoise, où elle était domestique, à la Rive gauche de Rouen, où elle devint propriétaire et rentière. Les circonstances de la vie l'aidèrent, mais Mathurine profita aussi d'une opportunité qui la mit à l’abri du besoin. Grâce à quelques recherches aux Archives de Rouen, j’ai reconstitué son parcours depuis 1897 jusqu’en 1904, date de naissance de son fils unique, Roger, le grand-père maternel de mon épouse, Béatrice. Ce deuxième épisode, intitulé « L’héritage de Marie Mathurine GUILLEMIN », démarre par l’histoire de la famille de son futur mari, Joseph Eugène LECOINTE.


Les LECOINTE de Déville-les-Rouen


Indienneur imprimant un tissu à la main. (source : Wikipedia)
Indienneur imprimant un tissu à la main. (source : Wikipedia)

La famille de Joseph LECOINTE était originaire de Saint Pierre-de-Manneville, dans le canton de Canteleu, situé à l’Ouest de Rouen. Au début du XIXème siècle, son grand-père, André LECOINTE, y était journalier. Il trouva un complément à ses revenus saisonniers, en se faisant embaucher dans une des nombreuses fabriques de textile qui s’implantaient alors dans la vallée du Cailly. Il devint ouvrier teinturier à Canteleu. Il mourut en 1843, laissant sa veuve, blanchisseuse de son état, avec quatre grands enfants, dont trois garçons. Deux d’entre eux trouvèrent facilement du travail dans des manufactures d’indiennes qui s'étaient installées au Nord de Rouen à la fin du XVIIIème siècle. Le troisième, Benoist Hyacinthe, quitta l'industrie du textile [1]. Il devint garçon de magasin puis représentant de commerce. L’histoire ne dit pas dans quelle branche, mais il s’installa à Déville-les-Rouen située également au bord du Cailly, avec son épouse Apolline, née LEBRET.


Vue sur une ancienne manufacture à Déville les Rouen (source : Geneanet)
Vue sur une ancienne manufacture à Déville-les-Rouen - non datée (source : Geneanet)

Les LECOINTE de Déville-les-Rouen eurent trois enfants : deux garçons et une fille. L’aîné, Auguste Hyppolite, devint comptable. Il migra sur Paris. Sa sœur puînée, Apolline Ludivine, exerça le métier de couturière, comme sa mère, jusqu’à son mariage. Enfin, le benjamin n’était autre que Joseph, le futur mari de Mathurine GUILLEMIN.

Pour mieux comprendre le parcours de Joseph, il nous faut d'abord parler de sa sœur, Apolline. A l’âge de 28 ans, elle dit « oui » à un certain Pierre Prosper VALLEMONT et l'épousa le 2 Mars 1878,. Ce Monsieur avait 17 ans de plus qu’elle. Il était originaire de Morsan, dans l’Eure, où il était né en 1833. Il avait tenu un café à Lisieux avec sa première épouse, dont il eut un fils. Après le décès de celle-ci en 1875, il s’installa à Rouen avec son frère aîné, prénommé Tranquille, et devint « débitant de liquides », au N°7 de la rue Saint Sever. Il faut savoir qu’à la fin du XIXème siècle, un « débitant de liquides » ou « limonadier » désignait le commerçant servant dans un café-débit, des boissons qui pouvaient être non alcoolisées ou alcoolisées, parfois accompagnées de petits plats. On parlerait aujourd’hui de bar à vins.


Tonneaux attendant d’être débarqué sur les bords de Seine (source : Visites photographiques-Rouen)
Tonneaux attendant d’être débarqués sur les bords de Seine à Rouen (source : Visites photographiques-Rouen)

Le 7 de la rue Saint Sever n’était pas très loin du futur pont Boieldieu qui allait bientôt relier les deux rives de la Seine. Les frères VALLEMONT étaient donc à deux pas des quais, où transitaient les tonneaux de vins venant notamment de Bourgogne, via Paris. Ils n’avaient pas beaucoup de trajet à faire pour s’approvisionner auprès des grossistes. Les VALLEMONT stockaient ainsi le minimum de marchandises dans leur réserve, ce qui leur permettaient de gagner de la surface pour accueillir les chalands. Les habitués devaient être des dockers finissant leur poste de travail, des ouvriers ou de petits artisans débarquant le matin de la gare de Saint Sever tout proche, pour embaucher dans les ateliers de textile du faubourg. Les café-débits ne manquaient pas dans le quartier. Mais la demande était aussi importante. Ce qui fait que les bien nommés Prosper et Tranquille rêvèrent bientôt d’adjoindre à leur café, une épicerie. Seulement, pour attirer les ménagères, il leur fallait trouver une gérante.

Le 2 Mars 1878, Prosper VALLEMONT épousa Apolline LECOINTE. La future gérante du café-épicerie avait demandé à son petit frère Joseph d’être son témoin. Joseph avait alors 25 ans et il effectuait son service militaire.


Arbre d’ascendance de Joseph Eugène LECOINTE (source : Geneatique)
Arbre d’ascendance de Joseph Eugène LECOINTE (source : Geneatique)

Joseph LECOINTE et sa soeur

Apolline


Joseph Eugène LECOINTE, au 3eme Régiment de Cuirassiers en 1875 (source : image générée par l’IA)
Joseph Eugène LECOINTE, au 3eme Régiment de Cuirassiers en 1875 (source : image générée par l’IA)

Joseph LECOINTE était né le 17 Avril 1853 à Déville-les-Rouen. Au moment du tirage au sort en 1873, il habitait chez sa mère, devenue veuve, et travaillait comme ouvrier tapissier. Sur sa fiche matricule, il est décrit comme ayant une taille de 1 mètre 78. Il a les cheveux et les sourcils blonds, les yeux bleus, un visage ovale, le nez et la bouche moyenne, enfin le front et le menton ronds. Son niveau d’instruction est de 2, ce qui le classe comme ayant au moins suivi l’enseignement primaire. Joseph fut considéré comme bon pour le service et partit au 3ème Régiment de Cuirassiers pour cinq ans [2]. Au moment du mariage de sa sœur, il attendait son envoi dans la Réserve. Je l'ai imaginé assistant aux noces dans son bel uniforme de Cuirassiers, ce qui, avec sa taille assez grande pour l’époque, lui donnait sans doute une belle prestance.

En Juillet 1879, Joseph passa dans la Réserve de l’Armée. Il indiqua à l’Administration militaire résider au N° 38 rue Orbe, à Rouen. C'était sur la Rive droite où il avait repris son métier d’ouvrier tapissier. Il n’apparaît plus à cette adresse sur le recensement de 1881. Et pour cause ; Joseph habitait maintenant avec sa sœur Apolline et leur mère au 21, Boulevard Beauvoisine sur la Rive gauche, dans un logement dont Apolline avait récemment hérité.


Acte de décès de Pierre Prosper VALLEMONT du 2 Avril 1881 à Rouen (source : AD Seine Maritime )
Acte de décès de Pierre Prosper VALLEMONT du 2 Avril 1881 à Rouen (source : AD Seine Maritime )

Apolline VALLEMONT venait de perdre son époux le 2 Avril 1881, trois ans à peine après son mariage. On ne saura jamais comment Prosper VALLEMONT mourut. On sait seulement qu’il avait réalisé son rêve de devenir propriétaire d’un café-épicerie et qu’il trépassa à son domicile. Il laissait sa veuve sans descendance, mais pas sans héritage.



Extrait du contrat de mariage VALLEMONT-LECOINTE passé devant Maître LE BERTRE le 28 Février 1878 (source : AD Seine Maritime- 2 E 35/114)
Extrait du contrat de mariage VALLEMONT-LECOINTE passé devant Maître LE BERTRE le 28 Février 1878 (source : AD Seine Maritime- 2 E 35/114)

Le contrat de mariage que Prosper avait passé le 23 Février 1878 avec sa future épouse, devant Maître LE BERTRE à Déville-les-Rouen, prévoyait le régime « dotal ». Par ce régime, Prosper apportait à son épouse « un quart en pleine propriété » des biens qu'il avait acquis avant mariage et tous les acquêts au cours de leur union. Elle hérita d'un huitième du café-épicerie que feu son mari avait avec son frère Tranquille et d’un quart des autres biens que Prosper avait acquis avant mariage. Le reste allait à son fils. Je n’ai pas pu consulter l'inventaire, mais Apolline ressortit certainement de ce bref mariage beaucoup plus riche qu’elle n’était auparavant [3].

Avec son pécule, la petite couturière à façon de Déville les Rouen hébergea pendant plus de dix ans son frère et sa mère au 21, Boulevard Beauvoisine. Sa mère devint la cuisinière du café-épicerie, dont Tranquille resta le patron. Quant à Joseph, il continua de faire le trajet par le pont Corneille, pour rejoindre un atelier de tapissier de la Rive droite. J'ai imaginé que pour payer un loyer à sa soeur, il aidait en plus le matin ou le soir, Tranquille, dans l'approvisionnement du N°7 de la rue Saint Sever.


Les LECOINTE au N°21, Bld Beauvoisine à Rouen -Extrait du recensement de 1881 (source : AD Seine Maritime 6 M 325 page 40 sur 842)
Les LECOINTE au N°21, Bld Beauvoisine à Rouen -Extrait du recensement de 1881 (source : AD Seine Maritime 6 M 325 page 40 sur 842)
Acte de décès d’Apolline LEBRET, veuve LECOINTE au N°121, rue Lafayette à Rouen (source : AD Seine Maritime)
Acte de décès d’Apolline LEBRET, veuve LECOINTE au N°121, rue Lafayette à Rouen (source : AD Seine Maritime)

En 1893, la situation des LECOINTE changea à nouveau. Le premier Août, Apolline LECOINTE, née LEBRET, décédait au 121, rue Lafayette à Rouen. Joseph, accompagné de Tranquille déclara que sa mère était décédée chez elle. En fait, d'après les documents que j'ai pu consultés, sa soeur était devenue propriétaire de ce nouveau débit de liquides, situé à deux pas de l'église Saint Sever, quelque temps avant la mort de sa mère, Elle avait dû vendre quelque temps avant, le logement du 21, Boulevard Beauvoisine et cédé sa part dans le café du 7, rue Saint Sever à son beau-frère. Avec son capital, elle avait alors acheté ce nouveau café. Elle entraîna dans son sillage sa mère. Quant à son frère, il est possible qu'il ait trouvé un autre logement plus proche de son lieu de travail, de l'autre côté de la Seine.


Entre deux recensements


Sur le recensement suivant de 1896, Joseph n’est pas enregistré au 121, rue Lafayette. Sa soeur y est déclarée comme « chef » du débit de liquides. Elle est assistée d'une certaine Marie VALLET, domestique.


Appoline « VALMONT » au N°121, rue Lafayette à Rouen -Extrait du recensement de 1896 (source : AD Seine Maritime 6 M 434 page 328 sur 752)
Appoline « VALMONT » au N°121, rue Lafayette à Rouen -Extrait du recensement de 1896 (source : AD Seine Maritime 6 M 434 page 328 sur 752)

Au début de l’année suivante, Apolline qui n’avait que 46 ans, décéda à son tour. Joseph déclara son décès le 22 Janvier 1897 à la Mairie, en compagnie de l’omniprésent Tranquille VALLEMONT. Comme elle n'avait pas eu d'enfants, Joseph devint le seul héritier. Il fit valoir ses droits auprès de l’Administration. L’actif de cession comprenant le fonds de commerce du café et les marchandises fut estimé à 6 927 francs [4]. A cela s’ajoutait un livret de la Caisse d’Epargne de Rouen d’un montant de 1 506 francs. Joseph dont le salaire journalier d’ouvrier tapissier avoisinait peut-être les 8 francs par jour, se retrouva du jour au lendemain propriétaire et rentier.


Acte de décès d’Apolline Ludivine LECOINTE, veuve VALLEMONT au N°121, rue Lafayette à Rouen (source : AD Seine Maritime)
Acte de décès d’Apolline Ludivine LECOINTE, veuve VALLEMONT au N°121, rue Lafayette à Rouen (source : AD Seine Maritime)

Sur l’acte de décès de sa soeur, on peut lire aussi que Joseph habitait au 64, rue des Carmes à Rouen. Cette rue est située sur la Rive gauche, à proximité de la Cathédrale. Après recoupements, j'ai estimé qu'il avait élu domicile à cet endroit. entre deux recensements, possiblement juste après celui de 1896. Et plus exactement après le 29 Mars de cette année-là.




Le mariage de Marie Mathurine GUILLEMIN


En effet, d'après les listes nominatives du recensement de 1896, conservés aux Archives départementales, « les personnes mentionnées [sur le recensement - ndla] sont celles présentes dans le foyer la nuit du 29 mars 1896. ». Ni Joseph, ni Marie Mathurine ne figurent au 64, rue des Carmes à cette date.

Extrait du contrat de mariage LECOINTE-GUILLEMIN passé devant Maître DARRE le 18 Février 1897 (source : AD Seine Maritime-2 E 34/176)
Extrait du contrat de mariage LECOINTE-GUILLEMIN passé devant Maître DARRE le 18 Février 1897 (source : AD Seine Maritime-2 E 34/176)

Mais, je pense qu'ils se connaissaient déjà depuis un moment, J'ai imaginé qu'il s'était rencontré sur les quais de la Rive Gauche. Je ne sais pas ce qu’il en fut de leurs sentiments réciproques. Ce qui est sûr, c'est qu'après le décès d’Apolline, ils étaient déjjà suffisamment en confiance pour que Joseph propose le mariage [5] à Mathurine, de 21 ans sa cadette. Dès le 18 Février, c'est-à-dire un jour après avoir obtenu l’estimation du fonds de commerce, Joseph signait un contrat de mariage avec elle, devant Maître DARRE, notaire à Darnétal. Le mariage devait avoir lieu « incessamment à la mairie de Rouen ».


Extrait du livret de famille de Marie Mathurine et Joseph Eugène LECOINTE (source : Archives familiales)
Extrait du livret de famille de Marie Mathurine et Joseph Eugène LECOINTE (source : Archives familiales)

Mathurine et Joseph se présentèrent devant Monsieur le Maire le 9 Mars suivant. Mathurine se déclara sans profession. Joseph n’habitait plus au 64, rue des Carmes, mais occupait déjà le 121, rue Lafayette, comme limonadier. En revanche, Mathurine déclara habiter au 64, rue des Carmes. On peut raisonnablement penser qu'elle partageait ce logement avec Joseph avant le décès de sa soeur.

On ne peut de toute façon que fantasmer sur leur situation avant mariage. Ce qui importe, c'est que Mathurine saisit l’opportunité de quitter pratiquement du jour au lendemain, sa condition de domestique, en acceptant l'offre de Joseph. Les futurs époux adoptèrent pour base de leur union, le régime de la communauté aux acquêts. Une convention de mariage prévoyait en outre que Mathurine aurait « l’usufruit de l’autre moitié revenant à la succession de son mari avec dispense de la caution et d’emploi ». La future épouse apporta des vêtements, une montre et des bijoux pour une valeur de 1 500 francs, soit l’équivalent de trois années de son salaire de domestique [6]. J'en ai conclu que notre bretonne devait travailler depuis quelques années déjà, pour s'être constituée une telle dot. Quant à Joseph, il apporta en plus du fonds de commerce déjà estimé, la somme de 3 000 francs, et des obligations pour une valeur de 4 560 francs. Et il n’était pas endetté. Les époux emménagèrent au dessus du café au 121, rue Lafayette.


Le 121, rue Lafayette


Les premiers temps, je pense que le couple géra le café sans aide. Le logement attenant devait être suffisamment grand pour accueillir un enfant. Mais les années passèrent et il n'en vint pas. Les LECOINTE recrutèrent une cuisinière. Elle apparaît sous le nom de Marguerite DERENNE sur le recensement de 1901. Mathurine se déclare sans profession, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’était pas présente, faisant attention aux habitués et tenant aussi le tiroir caisse.


Les trois occupants du N°121, rue Lafayette à Rouen en 1901 (source : AD Seine Maritime 6 M 485 page 388 sur 822)
Les trois occupants du 121, rue Lafayette à Rouen en 1901 (source : AD Seine Maritime 6 M 485 page 388 sur 822)
Le magasin Camille Goubert, café-débit avant la guerre de 14-18, à l’angle des rues Lafayette et Pavée, vers 1918 (source : Histoire de Rouen en 800 photographies par Guy PESSIOT)
Le magasin Camille Goubert, café-débit avant la guerre de 14-18, à l’angle des rues Lafayette et Pavée, vers 1918 (source : Histoire de Rouen en 800 photographies par Guy PESSIOT)

Le 121, rue Lafayette faisait l’angle avec la rue Pavée qui partait vers Sotteville. Juste de l’autre côté de la rue Pavée, le N° 123 était occupé par un autre café-débit qui faisait aussi l’angle [7]. J’ai supposé que les deux établissements se valaient en surface et devanture, ne se distinguant que par leur enseigne. Vu leur situation, les deux commerces n’étaient pas de trop pour accueillir les Dimanche une clientèle masculine bourgeoise, qui s’encanaillait pendant que ces dames allaient à l’église Saint Sever. Le reste de la semaine, il y avait toujours du monde de passage pour « s’en jeter un petit » [8], d’un côté ou l’autre de la rue, en attendant le tramway de la « C.T.R » [9] Un premier tram récemment électrifié, passait devant l'église Saint Sever en direction du Champ de courses, et un autre filait vers le terminus de Sotteville, en empruntant la rue Pavée.


La rue Lafayette vers 1897 – Au premier plan, les rails du tram électrifié, au fond, l’église Saint Sever (source : Histoire de Rouen en 800 photographies par Guy PESSIOT)
La rue Lafayette vers 1897 – Au premier plan, les rails du tram électrifié, au fond, l’église Saint Sever (source : Histoire de Rouen en 800 photographies par Guy PESSIOT)

L'héritage de Marie Mathurine GUILLEMIN


On ne mourrait pas très âgé chez les LECOINTE. Malgré une bonne constitution constatée au moment de son service militaire, Joseph LECOINTE décéda à seulement 49 ans, le 12 Novembre 1902, en son domicile de la rue Lafayette. Dans son récit sur la famille GUILLEMIN-CARTON, Jacques GUILLEMIN nous a raconté que sa « Grand-mère hérita d’une petite fortune pour l’époque… ». L’Administration qui enregistra la succession, présente les choses de manière plus neutre et impersonnelle : « Le de cujus n’a pas d’héritier à réserve [10] mais il laisse Madame Guillemin Marie Mathurine, pour veuve légataire universelle, aux termes de son testament olographe ».


Extrait du Procès-verbal de constat et du dépôt du testament olographe de Joseph Eugène LECOINTE (source : AD Seine Maritime-2 E 34/193)
Extrait du Procès-verbal de constat et du dépôt du testament olographe de Joseph Eugène LECOINTE (source : AD Seine Maritime-2 E 34/193)

En effet, Joseph avait laissé un testament le 6 Septembre précédant sa mort. En quelques lignes, il avait signé : « Je lègue à ma femme… née Guillemin… tout ce que je possède… fait à Rouen le six Septembre mil neuf cent deux ». Était-il malade pour écrire ses dernières volontés aussi jeune ? C’est possible, mais comme l’écrit Jacques : « Nous ne savons pas comment est décédé son mari. ».

Son testament avait été déposé chez Maître DARRE, le notaire de Darnétal qui avait déjà établi le contrat de mariage des LECOINTE. Un certain Gabriel Amédée LECOINTE, Huissier audiencier près du Tribunal Civil de Rouen présenta et défendit le 15 Décembre 1902 le testament. Celui-ci devait être authentifié. Après expertise, le Président du Tribunal rendit une ordonnance le 20 Décembre suivant, confirmant Mathurine comme légataire universelle de Joseph LECOINTE.


Au 121, rue Lafayette, Une sandwicherie a remplacé le café-débit des LECOINTE (source : Archives personnelles)
Au 121, rue Lafayette, Une sandwicherie a remplacé le café-débit des LECOINTE (source : Archives personnelles)

Mais qui était cet homonyme de Joseph ? Il se trouve que Maître Gabriel Amédée LECOINTE n’était autre que le voisin immédiat de Mathurine et Joseph. Il avait son étude au 30, rue Pavée où il habitait avec son épouse. Cet immeuble d'habitations sur deux étages jouxte encore aujourd'hui le 121, rue Lafayette, dont le rez-de-chaussée est devenu une sandwicherie. Passant devant ces immeubles, j’ai imaginé que Gabriel avait été inrigué à l'époque par l'enseigne des limonadiers, affichant son propre nom. Plutôt que de prendre ses habitudes de l'autre côté de la rue, il se mit à fréquenter le café-débit de Joseph et Mathurine.


Extrait du Journal de Rouen du 9 Mars 1897 (source : Gallica-BNF)
Extrait du Journal de Rouen du 9 Mars 1897 (source : Gallica-BNF)

De par sa fonction, Maître LECOINTE était amené à organiser des ventes publiques de liquides saisis dans les Entrepôts généraux, près du quai Cavelier-de-la-Salle. J'ai imaginé que l'huissier devint un client intéressant pour nos limonadiers en quête de bonnes affaires. Aussi, au moment du décès de Joseph, Mathurine, qui n’était pas au fait de toutes les formalités administratives à accomplir, s’était adressé tout naturellement à Gabriel.


« Ils avaient tous les deux 30 ans »


Dans son récit, Jacques GUILLEMIN nous a aussi précisé qu' : « Un huissier voisin, habitant 30 rue Pavé, se nommant également Lecointe, s’occupa de ses affaires d’argent et de succession. » Mathurine et Gabriel « avaient tous les deux 30 ans en 1904 ». Mathurine se retrouva enceinte de « leur rapprochement ». Gabriel était marié. Son épouse et son étude étaient juste à côté du 121, rue Lafayette. Lorsque son état ne lui permit plus de cacher grand-chose, Mathurine dut déménager. Elle trouva à se loger rue Georges d’Amboise, sur le Rive droite de Rouen. Quelque temps après, elle accoucha d’un petit garçon. Mathurine lui donna le prénom de Roger.


A suivre : Dans un prochain épisode intitulé « la jeunesse de Roger GUILLEMIN » , nous verrons comment Mathurine, à la tête de sa petite fortune, s’installa seule avec son fils, à Sotteville-les-Rouen, sur la Rive gauche de la Seine.


Notes de fin


[1] L’impression sur calicot qui avait connu une grande prospérité dans la première moitié du XIXème siècle à Rouen souffrit de la concurrence anglaise des tissus mélangés. Ce qui créa du chômage.


[2] Le 27 juillet 1872 , avec la loi CISSEY, le service militaire devient obligatoire pour tous les Français âgés de 19 ans. Comme à cette époque, l'armée ne peut accueillir que 400 000 hommes, un tirage au sort décide dans les faits de la durée du service actif : cinq ans ou un an.


[3] Elle n’avait apporté dans la dot que des vêtements dont son mari lui laissa l’exclusivité.


[4] Rapporté à aujourd'hui, 6 000 francs sont de l’ordre de € 100 000. Cette valeur situe ce commerce comme ayant été d’un bon niveau dans ce quartier de Rouen


[5] Je ne sais pas s’il y eut un mariage religieux. Pour cela, il faudrait consulter les archives diocésaines de Rouen.


[6] Une domestique à service complet chez des bourgeois gagnait beaucoup moins qu’un ouvrier qualifié, mais était nourrie et logée.


[7] Le magasin Camille Goubert, café-débit avant la guerre de 14-18, s’est reconverti dans l’habillement sous le nom de «  Au Franco-Belge », rappelant les liens étroits et durables qui unirent les Rouennais et les milliers de réfugiés et blessés belges durant cette guerre


[8] L’expression est argotique. Vers la fin du XIXème siècle, on consommait beaucoup d’eau-de-vie et d’absinthe.


[9]  Le réseau de la Compagnie des Tramways de Rouen (CTR) a été électrifié et les premières rames électriques circulèrent à partir de 22 janvier 1896.


[10] En droit, le « de cujus » est la personne dont la succession est ouverte. Ne pas avoir d'héritier à réserve signifie ne pas avoir d'enfants héritiers.


 
 
 

1 commentaire


Moune
il y a 4 heures

Passionnant, très bien documenté. Il faut quand même faire un peu de gymnastique mentale pour refaire l'arbre généalogique . Les commentaires en fin de document sont aussi très interessants.

Merci pour cette énorme travail.

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