Marie Mathurine GUILLEMIN (1874 - 1957) à la découverte d'un monde nouveau
- Régis COUDRET

- il y a 1 jour
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Préambule

L’histoire de Marie Mathurine GUILLEMIN [1] est celle d’une jeune Bretonne qui quitta sa province, pour aller servir comme domestique en ville à la fin du XIXème siècle. Son histoire n’a rien d’exceptionnelle à première vue. A l’époque, il existait en effet des milliers de Marie Mathurine dans les grandes villes. A tel point qu’en 1905, un hebdomadaire destiné aux jeunes filles de bonne famille [2], fit paraître sous forme de bande dessinée, les « historiettes » d’une jeune Bretonne, parfois sotte, naïve et maladroite, nommée Bécassine. Ses aventures étaient destinées à rassurer les milieux bourgeois, car elles maintenaient toutes les employées à la place qu’ils voulaient lui attribuer, à savoir : bonne à tout faire.
La plupart de ces jeunes femmes quittèrent un jour leur province, sans un bruit, pour se fondre dans les grandes villes tonitruantes. Elles ne laissèrent que peu de traces dans les Archives. Pourtant, les quelques éléments écrits que j’ai rassemblés sur Marie Mathurine ainsi que les témoignages recueillis auprès de deux de ses petits-enfants [3] m’ont permis de constater qu’elle fut loin d’être la « provinciale » que la presse bien-pensante décrivait à l’époque. Sa migration, rendue possible grâce à l’instruction primaire et l’évolution des transports ferroviaires, ainsi que son arrivée dans un monde nouveau durent lui demander des bonnes capacités d’adaptation. Mais nous allons voir aussi, que Marie Mathurine sut sortir de sa condition de domestique pour devenir rentière en quelques années seulement, En ce sens, le destin de Marie Mathurine GUILLEMIN fut plutôt exceptionnel.
La famille de Marie Mathurine GUILLEMIN à Loyat

Au début du XIXème siècle, le grand-père de Marie Mathurine GUILLEMIN, prénommé Yves, avait déjà migré. Il avait quitté à pied, le pays de ses ancêtres. De Plumieux, dans les Côtes d’Armor, il avait traversé la forêt des Forges et gagné la commune de Loyat dans le Morbihan voisin. Il y trouva un emploi de cultivateur, sans doute suffisamment stable, qui lui permit de se marier, en Février 1827, avec Julienne MARET, une native de Loyat [4].
A cette époque, les épidémies de fièvre typhoïde étaient encore fréquentes en Bretagne [5]. Ce qui explique peut-être que sur leurs huit enfants, seuls quatre survécurent. Trois firent souche. Leur aîné, Pierre Marie GUILLEMIN, partit un jour cultiver la terre au hameau de la « Ville Buo » dans la commune voisine de Taupont. Il y épousa, Marie Mathurine COUE, une Taupontaise.
Les Taupontais étaient surnommés depuis des temps immémoriaux, les « licois » par les habitants du pays de Loyat [6], c'est-à-dire des gens « apathiques » en langue gallo. Marie Mathurine COUE était loin d’être amorphe. Car, tout en faisant des ménages, elle donna huit enfants à son mari, dont un seul mourut en bas âge. Elle les éleva à « Penhouët », près de Loyat où son mari avait retrouvé un emploi de journalier. C’est là que naquit la dernière de leurs quatre filles. Pierre Marie la prénomma Marie Mathurine, comme sa mère [7].

Les parents de Marie Mathurine avaient déclaré ne pas savoir signer leur acte de mariage datant de 1865. Nés sous le règne de Louis Philippe, ils n'avaient pas profité de l’avènement de l’instruction primaire en 1833 [8]. Dans le pays de Saint Malo, on parlait le gallo. A quoi bon, parler le français ? D’ailleurs, la commune de Loyat ne se dota d’une école pour garçons qu’en 1851 et il fallut attendre une injonction du préfet du Morbihan en 1887, pour que le conseil municipal se voit imposer la construction d’une école de filles.
Si Pierre Marie ne signa pas les déclarations de naissance de ses enfants, son petit frère, Pierre, de quatre ans son cadet, avait dû recevoir quelques rudiments d’enseignement général [9]. Sa griffe apparaît bien lisible sur l'acte de naissance de sa nièce, Marie Mathurine, née à « Penhouët » le 28 Mai 1874.


Comme l’a écrit il y a quelques années Jacques GUILLEMIN, le père de Marie Mathurine était « un homme de journée travaillant à la campagne dans les fermes. » [10]. Au gré des baux de fermage, Pierre Marie devait migrer avec sa famille de quelques kilomètres, d’une exploitation à l’autre. Avec son épouse, ils durent se contenter toute leur vie de logements insalubres, parfois constitués d’une seule pièce basse et dont le loyer était déduit de leur maigre salaire. Bientôt, les enfants du couple s’y entassèrent, les aînées s’occupant des plus jeunes.
Le fils aîné de Pierre Marie et de Marie Mathurine, Alexis, avait huit ans au moment de la naissance de sa soeur, Marie Mathurine. Né en 1866, il parlait le gallo plutôt que le français. S'il alla à l'école de Loyat, il ne fut certainement pas très assidu car il aida en priorité son père à labourer les champs. Il faut dire qu’il avait déjà quatorze ans lorsque l’école devint obligatoire et gratuite en 1881. Bientôt, il partit comme tous les conscrits, faire son service militaire à vingt ans [11].
Quatre filles naquirent après Alexis : Jeanne Marie en 1867, Marie Françoise en 1869 Marie Ange en 1872, et enfin Marie Mathurine en 1874. Trois garçons vinrent ensuite : Jean Marie en 1876, Pierre Marie, né en 1879, ne vécut qu’une semaine, enfin le benjamin en 1881 : Mathurin Marie.

Ce que nous disent les recensements

Depuis 1801, les Préfectures pratiquaient dans chaque commune de leur département un recensement quinquennal de la population. La famille GUILLEMIN apparaît sur celui de Loyat en 1876. Marie Mathurine a alors deux ans. Et peut-être est-elle sous la surveillance de son grand-père Yves, également recensé à cette adresse ? Cinq ans plus tard, Marie Mathurine garde les vaches, comme elle le raconta beaucoup plus tard à son petit-fils, Jacques. Elle aidait sans doute aussi à d'autres travaux dans les champs, au rythme des saisons qui reviennent. C’est d’ailleurs à l’occasion d’une moisson que Marie Mathurine se blessa à la jambe avec une faucille, en jouant au concours du « plus rapide » avec son petit frère Pierre Marie [12].

Sur le recensement suivant de 1886, Alexis, n'apparaît plus. Sans doute est-il alors sous les drapeaux. Marie Jeanne, qui a maintenant 18 ans, travaille comme lingère, rapportant un complément de salaire au foyer. Mais sa sœur puîné, Marie Françoise qui a 16 ans, est elle aussi absente.
Les GUILLEMIN de Loyat étaient catholiques pratiquants comme tous les gens du pays. Leur situation précaire devait les amener à profiter des bonnes oeuvres, nombreuses dans les campagnes bretonnes. J’ai imaginé que Pierre Marie et Marie Mathurine avaient confié Marie Françoise aux Filles du Saint Esprit, une congrégation religieuse bien connue en Bretagne. Les religieuses, qu'on appelait les « Sœurs blanches », avaient en effet ouvert une école gratuite pour jeunes filles à Loyat dès 1843.

Marie Françoise y reçut une instruction modeste, mêlée de catéchisme et de discipline, qui ne permettait pas une grande ascension sociale, mais qui lui ouvrit néanmoins une porte. Sur recommandation des religieuses, Marie Françoise fut placée comme domestique.
Après quelques recherches, j’ai retrouvé sa trace sur le recensement effectué en 1891 à Villers-en-Ouche dans l’Orne. Une « Marie GUILMIN » apparaît comme domestique chez un certain Timoléon MESNEL, propriétaire et son épouse Hersélie RUEL. Elle a 21 ans. Trois ans plus tard, Marie Françoise GUILLEMIN se mariait effectivement à Villers-en-Ouche avec Augustin Lucien Julien HAMEL, le fils d’un aubergiste, en présence de son ancien employeur Timoléon MESNEL. J'ai imaginé qu'elle avait gagné l’Orne par le train reliant Loyat à Rennes depuis 1884, puis Flers dans l’Orne; où les sœurs avaient une autre résidence. Fait intéressant : Marie Françoise est la première des filles GUILLEMIN à avoir signé son acte de mariage. En effet, ses sœurs, Marie Jeanne et Marie Ange déclarèrent elles, ne pas savoir signer au moment de leur mariage dans les années 1890 à Loyat.

Mais revenons au recensement de 1886 à Loyat. Un autre fait y est à noter. Les petits frères de Marie Mathurine, Jean Marie, 9 ans et Mathurin Marie 6 ans, sont déclarés comme « Ecol », c'est à dire écoliers. L’école était devenue gratuite depuis 1881 et surtout obligatoire à partir de 1882, de l’âge de 6 ans jusqu’à 13 ans [13]. J’ai imaginé que Marie Mathurine avait reçu comme consigne de ses parents d’accompagner ses frères au bourg de Loyat, situé à trois kilomètres de leur maison. Pendant que les garçons allaient à l’école communale, elle se rendait non loin de là chez les « Sœurs blanches ». Elle y apprit à lire, à écrire et à compter, tout comme sa sœur aînée.

Marie Mathurine GUILLEMIN à la découverte d’un monde nouveau
Dans son histoire sur les GUILLEMIN, Jacques nous raconte aussi que « Grand-mère est venue à Rouen assez jeune. ». Avait-elle suivi la même voie que Marie Françoise et profité d’une recommandation des Filles du Saint Esprit de Loyat ? La congrégation n'était pas présente à Rouen. « Elle logeait sans doute chez un parent. », nous précise Jacques. J’ai cherché un moment du côté d'une petite cousine de Marie Mathurine par sa grand-mère paternelle, Marie Rose CHANTREL, née à Mohon, non loin de Loyat en 1880. Marie Rose migra également du côté de Rouen, où elle épousa Ernest Charles DODELANDE en 1908 à Mont Saint Aignan. En vain. Plus jeune que sa cousine à la mode de Bretagne, Marie Rose avait gagné Rouen quelques années après que Marie Mathurine soit arrivé sur place. Et comme la lecture des recensements n’est pas aussi facile à effectuer dans une cité de 110 000 habitants comme Rouen, que dans un bourg comme Loyat - 2 000 habitants au début des années 1890, on ne saura probablement jamais quand et chez quel parent Marie Mathurine arriva à Rouen.

En 1891, Marie Mathurine n’apparaît plus sur le recensement de Loyat, ni sur les suivants. J’ai donc supposé, qu'après une première expérience comme domestique à Ploërmel, chef lieu du canton, Marie Mathurine avait tenté sa chance dans une grande ville vers l'âge de 18-20 ans. Elle avait définitivement quitté Penhouët un matin, à pied. Elle portait une petite valise de toile, quelques effets, un morceau de pain et un bout de lard. La gare de Loyat était modeste, comparée à celle de Ploërmel, distante de huit kilomètres. Elle attendit le petit train qui l’emporta d’abord vers « La Brohinière », sur une ligne secondaire. On y voyageait lentement, serré sur des banquettes de bois. Autour d’elle, des paysans, quelques soldats, d’autres jeunes filles silencieuses. À Rennes, elle changea de train. Le bruit dans la gare de l’Ouest, bien plus grande que celle de Ploërmel, l’agitation autour d’elle, furent un premier choc.
Puis vint le long trajet vers Paris. Il fallait six heures et plus à l’époque, d’un voyage fatigant, ponctué d’arrêts et de repas frugaux. A Montparnasse, on la repèra tout de suite. Elle ne portait pas de parapluie comme Bécassine mais, elle portait encore le costume noir et la coiffe blanche. Contrairement à beaucoup de jeunes femmes qui ne faisaient que baragouiner le français, Marie Mathurine l'avait pratiqué à l'école des Soeurs. Elle sut demander son chemin et ainsi éviter les importuns, à l’affut dans la gare [14]. Il fallut encore traverser la ville, sans doute en omnibus, pour rejoindre la gare Saint-Lazare. De là, un dernier train lui permit de découvrir la Seine jusqu’à Rouen. Là où son grand-père avait migré en un jour, il lui fallut peut-être deux jours de voyage pour rejoindre son parent. Ce fut alors un vrai basculement dans son existence rythmé jusque là par le chant du coq.

Il fallut que Marie Mathurine trouve un travail. Son instruction la rendait sans doute digne de confiance. Elle savait lire une consigne, tenir un compte. Elle trouva rapidement. Ma belle-mère, Odile GUILLEMIN, se souvient que sa grand-mère avait d’abord travaillé dans la plus vieille maison de la rue Saint Romain à Rouen Rive droite, juste à côté de la Cathédrale [15]. Son frère, Jacques, nous a raconté que sa grand-mère avait « appris le métier de repasseuse avec des fers que l’on mettait sur les braises.» Sur les recensements, il y a effectivement beaucoup d’adresses rue Saint Romain où on trouve des employées dont le métier était repasseuse. Je n’ai néanmoins trouvé aucune trace de Marie Mathurine dans cette rue à l’époque.
Puis, « elle devint dame de compagnie dans une maison bourgeoise et chapeautait des jeunes enfants ou jeunes filles dans ce milieu aisé de l’époque. ». Etait-ce au 64, rue des Carmes, toujours à proximité de la Cathédrale ? Comme nous le verrons plus loin, elle indiqua cette adresse comme étant la sienne au moment de son mariage. Sur les recensements, il y a effectivement plusieurs familles nombreuses au 64, qui justifiaient la présence de gouvernantes. Mais Marie Mathurine n'apparaît pas à cette adresse en 1896, un an avant son mariage.

Quelque part donc dans ce quartier, Marie Mathurine fut logée et nourrie chez des bourgeois, travaillant de longues journées, sortant peu. J'ai supposé qu'elle recevait des gages qu’elle mettait de côté en prévision ou envoyait peut-être à ses parents restés à Penhouët. Son accent en français s’adoucit avec le temps. Et Rouen Rive droite devint son quotidien : ses rues, ses clochers, la fumée des usines qui se profilaient de l'autre côté de la Seine, le va-et-vient sur les quais. Un jour, elle traversa le pont Boieldieu reliant les deux rives. De là, la vue était superbe sur le quartier de la cathédrale. C’est peut-être là qu’elle rencontra son futur mari, Joseph Eugène LECOINTE.
A suivre prochainement : Dans un prochain épisode, nous verrons comment Marie Mathurine sut profiter d'une opportunité que la vie nous offre parfois, dans « L'héritage de Marie Mathurine GUILLEMIN ».
Notes de fin
[1] l’arrière-grand-mère maternelle de mon épouse Béatrice..
[2] La « Semaine de Suzette ».
[3] Jacques et Odile GUILLEMIN.
[5] Des épidémies de dysenterie et de fièvre typhoïde frappèrent Loyat jusqu’en 1863. On peut supposer que l’hygiénisme atteignit ensuite les communes les plus reculées du Morbihan.
[6] Le « licois » était le surnom donné par les habitants de Loyat à leurs voisins de Taupont. Les « licois » étaient considérés comme apathiques. Voir les Légendes, contes et chansons populaires du Morbihan, écrit par le Dr. Alfred FOUQUET en 1857 et réédité en 2020.
[7] Elle fut sans doute aussi baptisée, même si je n’ai pas pu consulter les archives de la paroisse de Loyat.
[8] La loi GUIZOT de 1833 créa une école primaire pour les garçons et se contenta d’inciter les communes à en ouvrir une pour les filles. Le tout étant aux frais de chaque commune.
[9] Était-ce en fréquentant la toute nouvelle école de Loyat ou peut-être plus tard, profita-t-il de l’enseignement que l’armée du Second Empire commençait à donner à ses recrues au moment de leur service militaire ?
[10] Dans « Jacques raconte famille Guillemin-Carton ».

[11] Les conscrits étaient tirés au sort. Le service militaire durait alors 5 ans. Alexis GUILLEMIN eut peut-être la chance d’avoir un début d’instruction pendant son service. Au moment de son incorporation en 1886, il est dit qu’il a un niveau 3 correspondant à « l'isolement scolaire ».. J'ai imaginé qu'il avait suivi un enseignement général pendant l'année qu'il fit à Lorient avant d’embarquer dans l’Infanterie de Marine pour Tahiti.
[12] L’anecdote m’a été racontée par Odile GUILLEMIN.
[14] 500 000 Bretons sur une population de 3 000 000 quittèrent leur région natale entre 1890 et 1910. Beaucoup transitèrent par Montparnasse qui devient un temps un quartier breton.
[15] Cette vieille maison du XVème siècle faillit être détruite en 1899, afin de dégager la Cathédrale. . Grâce à la société des Amis des Monuments Rouennais, elle fut sauvée et a été plus récemment restaurée et mise en valeur.





Merci pour ce récit. Je ne savais pas qu'elle avait fait tous ces métiers avant d'être engagée chez son futur Mari
Merci pour ce texte très intéressant.