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- Mon arrière grand-père, Gustave Edmond COUDRET pendant la guerre franco-prussienne de 1870 - 1871 (Première partie)
Gustave Edmond COUDRET à l’Ecole Polytechnique en Mai 1869 (source : Archives personnelles) Un conflit presque oublié Bismarck et Napoléon III se rencontrent le 2 septembre 1870 après la Bataille de Sedan.(source : Wikicommons) Lorsque j’étais au lycée dans les années 1970, notre professeur d'Histoire nous demanda, en vue du baccalauréat, de retenir le nom d’une petite ville des Ardennes et une date : Sedan, le 2 Septembre 1870. Il s'agissait de la capitulation de l'Empereur NAPOLEON III face au Chancelier Otto Von BISMARCK . et cela semblait clôturer la guerre franco-prussienne de 1870-1871, On tournait bien vite la page et. commençait alors le chapitre sur la IIIème République. Je ne gardais de cette période que l’image d’Epinal de l’envol de Léon GAMBETTA en ballon, le 7 Octobre, depuis Paris encerclée, vers Tours où se constituait « l'Armée de la Loire ». A l'époque, j'ignorais tout de la trahison du Maréchal François Achille BAZAINE , commandant l’Armée du Rhin, qui capitula à Metz le 28 Octobre 1870, livrant ainsi à l'ennemi, sans coup férir, 175 000 hommes et un matériel considérable. Ces soldats aguerris et ces armes manquèrent cruellement à la jeune armée républicaine. Elle n'eut pas le temps ni les moyens nécessaires de s'organiser, avant l'arrivée des Prussiens, retenus jusque là dans l'Est. Monument commémorant la bataille du Mans, dite d’Auvours (source : Wikipedia) C’est en emménageant au Mans au début des années 1990, que je pris conscience de l’existence au Nord de la Loire, de monuments aux morts érigés sur les champs des nombreuses batailles qui se succédèrent ensuite jusqu'à la proclamation de l'Empire allemand à Versailles fin Janvier 1871. A cinq kilomètres de mon domicile, se dresse ainsi un monument de ce conflit presque oublié : celui de la bataille du Mans [1] . Des milliers de volontaires, de gardes mobiles et des évadés de l’Armée du Rhin qui avaient refusé la reddition de BAZAINE, avaient tenté encore une fois de stopper l’avance de l'Armée prussienne. En vain : bien mieux équipées et entraînées à la guerre que la France de l'Empereur déchu, les troupes du Chancelier remportèrent toutes les batailles décisives. Je savais que mon arrière-grand-père, le Général de Brigade Gustave Edmond COUDRET, Polytechnicien et Officier d'Artillerie, avait commencé sa carrière à Metz en 1870 et participé à un des faits d’armes de cette guerre. Des recherches au Service Historique de la Défense à Vincennes m’ont permis de reconstituer le parcours qu'il effectua pendant les 6 mois que durèrent les hostilités. Des écrits d'évadés de l'Armée du Rhin encerclée à Metz m'ont aidé à imaginer le reste de son périple. Edmond COUDRET, admis à l’Ecole Polytechnique Gustave Edmond COUDRET est né le 1er août 1850 à « trois heures et demie du soir », au N° 7 bis de la rue d’Angiviller à Versailles. Son père, Jean Victor, était un entrepreneur de maçonnerie, bien implanté sur la ville [2] . Et sa mère, Jeanne Palmire, née VATINELLE, élevait déjà leurs deux autres enfants : Jeanne Eugénie, née le 4 Septembre 1846 et son frère, Louis Paul, puiné le 10 Juin 1847. Comme tous les COUDRET depuis cent ans, le benjamin Edmond fut baptisé à l’église de Notre Dame de Versailles. Acte de naissance de Gustave Edmond COUDRET le 1er Août 1850 à Versailles (source : AD des Yvelines BMS) Issu d’un milieu bourgeois plutôt aisé, Edmond effectua ses études au Lycée Impérial de Versailles [3] où il obtint un « certificat de grammaire » le 1er août 1863. Il avait alors tout juste 13 ans. Quatre ans plus tard, le 20 Juillet 1867, son diplôme de bachelier « es sciences » en poche, Edmond fut admis à l’examen du premier degré d’admission à l’Ecole Polytechnique, c'est-à-dire, l’équivalent à l’époque des préparations de « maths sup et spé » d’aujourd’hui. Edmond COUDRET, en classe de spéciales en 1868 au Lycée Impérial de Versailles (source : Archives personnelles) Edmond intégra l’Ecole Polytechnique le 1er Octobre 1868. Sa fiche signalétique le décrit comme un jeune homme aux cheveux et sourcils blonds, front découvert et nez fort, yeux gris, bouche moyenne, menton large et visage ovale, d’une taille d’un mètre et 66 centimètres. A la déclaration de la guerre par la France, le 19 Juillet 1870, Edmond venait de terminer ses examens de fin d’études. Il fut déclaré admissible dans les services publics le 1er Août 1870 avec le rang de 38ème sur 136. Son choix se porta sur l’Artillerie, où il était 4ème sur 60 élèves. L'Artillerie de terre était le service public le plus prisé à l'époque, loin devant le Génie ou les Ponts et Chaussées. Ayant choisi de servir dans l'Armée, Edmond fut nommé automatiquement Sous-Lieutenant, Elève d’Artillerie à l'Ecole Impériale d'Application de l’Artillerie et du Génie à Metz, par décret impérial du 8 Août 1870 prenant effet le 10 du mois. Depuis une semaine, les combats entre Français et Prussiens faisaient rage à l'Est de la place forte. Extrait de la fiche signalétique de Gustave Edmond COUDRET (source : Archives du SHD – dossier GR 10 Yd 1187) L'encerclement de la ville de Metz Extrait de l’avis de nomination de Gustave Edmond COUDRET à « effet immédiat » (source : Archives personnelles) Bataille de Forbach -Spicheren le 6 Août 1870, d’après le Monde illustré (source : Gallica.bnf) Son avis de nomination fut signé le 10 Août par le Général Paul Gustave DEJEAN. Ce jour-là, le Secrétaire d’Etat au Ministère de la Guerre continuait de signer à Paris des actes administratifs, comme les nominations d'officiers, alors que son Ministre, le Major Général Edmond LE BŒUF venait de rejoindre en catastrophe l’Empereur à Verdun. Les évènements sur le théâtre des opérations militaires étaient en train de s’accélérer : le 7 Août, le 2ème Corps de l’Armée du Rhin, commandé par le Général Charles Auguste FROSSARD , s’était replié à la hâte de Forbach, après avoir été débordé la veille à Spicheren, une bourgade située à quelques kilomètres de la frontière avec l’Allemagne, par les troupes du Général Karl Friedrich Von STEINMETZ . FROSSARD avait attendu en vain des renforts du 3ème Corps du Maréchal BAZAINE, déployé autour de Sarreguemines. Cette deuxième défaite de l’Armée française en seulement deux jours [4] faillit même par tourner à la déroute. Mal préparés, dispersés face aux Prussiens mais surtout très mal commandés, les soldats de l’Armée du Rhin furent ensuite battus dans plusieurs combats [5] par les coalisés prussiens et allemands. Regroupée enfin autour de Metz le 11 Août, l’Armée du Rhin aurait dû retraiter sur Verdun, où l'attendait l'Empereur avec sa Garde et LE BOEUF. Mais le Maréchal BAZAINE qui venait d'obtenir de NAPOLEON III le Commandement en chef de l’Armée du Rhin, préféra considérer Metz comme la planche de salut. Carte des principales opérations militaires de 1870 – 1871 (source : La Grande défaite , Ed Perrin) Pendant ce temps, Edmond avait accusé réception de sa nomination le 11 Août. Il était alors au domicile de ses parents à Versailles. Le courrier du Ministère précisait qu'il devait se rendre à l’Ecole de Metz « immédiatement » sans bénéficier d’aucun congé. Il eut tout juste le temps d’embrasser sa mère et son père. Muni d’une feuille de route qui l’autorisait à voyager vers une zone militaire, il se rendit à la gare de l’Est. Les trains de la Compagnie des chemins de fer pour Nancy fonctionnaient encore. Les nombreux transports de troupe ralentissaient le trajet. Après de nombreux arrêts et un changement, il arriva à Metz-Ville le 14 Août. Rendu à l’Ecole, il apprit qu’on envisageait de replier l’Ecole d'Application de l’Artillerie et du Génie sur Paris. Le lendemain, il n’en était plus question. L'enseignement était ajourné sine die et les élèves étaient mobilisés. L’Esplanade de Metz transformée en lieu d’abris pour les soldats en 1870 (Source : Wikipedia) En temps normal, le cursus des Sous-Lieutenants qui arrivaient à l’Ecole, était de deux ans. Ils avaient le temps de prendre leurs quartiers sur le site même de l’Ecole, de se préparer aux cours théoriques avancés et aux travaux pratiques comme la topographie, etc… Ils s'initiaient ensuite aux manœuvres d’artillerie et aux exercices de siège et de défense de places fortes. Edmond passa tout de suite de la théorie à la pratique, sans même défaire son paquetage. Il dut apporter comme la plupart des « bleus » de l’Ecole, une contribution au renforcement de redoutes en terre qui allaient former comme une seconde ceinture autour des fortifications de Metz déjà existantes. Il aida peut-être aussi à l'acheminement et à l’installation de wagons sur la place de l'Esplanade, située devant l’Ecole. Ces transports de marchandises accueillirent bientôt les troupes et les blessés de l’Armée du Rhin qui refluaient dans Metz. En effet, après avoir été vaincu à Gravelotte par l’armée du Général Helmuth Von MOLKTE le 18 août 1870, le Maréchal BAZAINE battit définitivement en retraite vers la place forte, où il espérait trouver un appui défensif important [6] . Canons KRUPP près de Metz en 1870 (source : Anonyme) Le 20 Août, date à laquelle Edmond devait initialement se présenter au Général Jean Baptiste FOURNIER , Commandant l’Ecole, l’encerclement de la ville de Metz était réalisé par les Allemands. La population de la ville, sa garnison et son Ecole, ainsi que les 200 000 hommes de l’Armée du Rhin se retrouvèrent pris dans une nasse. Le Major Général LEBOEUF assurait à NAPOLEON III, la veille de l’entrée en guerre le 19 Juillet, qu’« il ne manque pas un bouton de guêtres » à l’Armée du Rhin. Edmond put constater que certains canons placés sur les remparts de la ville de Metz dataient parfois de l’époque de Louis XV et se chargeaient par la bouche. En face les Prussiens commencèrent à installer leurs batteries de canons KRUPP , dont le chargement se faisait par la culasse. Ils tiraient des obus jusqu'à 3 000 mètres. D'après son dossier militaire, Edmond ne fut pas affecté à une batterie d’artillerie, dite « à pieds » [7] . Pour autant, tout en assurant son service à l'intérieur de la ville, il allait bientôt subir comme tout le monde, les effets du blocus prussien. La capitulation de Bazaine De nombreux ouvrages ont été écrits sur le blocus de Metz. Ce n’est pas mon propos ici de les plagier. En quelques mots seulement, ce siège s’est déroulé du 20 août au 28 octobre 1870. Les Français de BAZAINE tentèrent de le rompre à Noisseville le 31 Août. Ils furent repoussés. La seconde partie de l’Armée française, reformée au camp de Châlons par l’Empereur et commandée par le Maréchal de MAC MAHON , tenta en même temps de venir en aide à l’Armée du Rhin, mais deux armées allemandes la piégèrent le 1er Septembre 1870, dans les Ardennes . Ce fut la bataille de Sedan [8] où NAPOLEON III fut fait prisonnier. Bataille de Sedan : les Français encerclés le 31 Août 1870 (source : Paris Musées) Une ambulancière soigne un soldat blessé à Metz (source : Autour des arènes de Metz Sablon) Les Prussiens firent bien sûr circuler ces informations dans Metz. La population apprit ainsi la nouvelle de l’abdication de l’Empereur, la proclamation de la République à Paris, enfin l'encerclement de la capitale , sonnant le glas de leurs espoirs de renforts. BAZAINE tenta encore de forcer le blocus le 7 Octobre mais il fut à nouveau repoussé dans ses fortifications. Pas moins de 15 000 malades ou blessés s’entassaient alors dans les hôpitaux de la ville ou des baraquements de fortune. Les vivres et l’eau étaient à ce moment sévèrement rationnés et l’on commençait à manger des chevaux et même des rats pour tromper la faim. L’efficacité du blocus allemand portait ses fruits. Les troupes prussiennes défilent devant la statue de FABERT à Metz (source : Autour des arènes de Metz Sablon) Fin Octobre, la privation de nourriture affectait le moral des habitants mais les Messins n'avaient jamais capitulé. Personne et surtout pas les troupes ne soupçonnaient le Maréchal BAZAINE d’être entré en négociation avec l’ennemi. C'est au château de Frescaty, sur la commune de Moulins-lès-Metz , qu'est signée, le 27 octobre 1870 la capitulation de Metz. François Achille BAZAINE qui fut jugé et condamné à mort par ses pairs en 1873 [9] , choisit de se rendre le 28 Octobre, livrant à l’ennemi plus de 175 000 prisonniers et un matériel considérable. Le 29 octobre 1870, vers 16 heures, les troupes prussiennes entraient triomphalement dans la ville. Cette reddition soudaine permit au prince Frédéric-Charles de Prusse et à son Armée de rejoindre rapidement la vallée de la Loire avec pour objectif de vaincre l'Armée éponyme, qui se constituait avec des troupes rappelées d'Algérie. Léon GAMBETTA, arrivé le 7 Octobre sur place, comptait sur ces derniers soldats de carrière pour encadrer « des engagés volontaires, des jeunes soldats de la classe de 1870, … enfin des mobiles dénués de toute instruction militaire. » Les évadés de Metz vinrent bientôt renforcer leurs rangs en Picardie, en encadrant l'Armée du Nord . Ce sont tous ces hommes de bonne volonté « qui pendant près de quatre mois encore, vont combattre pied à pied l’envahisseur… » Quelques jours après la reddition de BAZAINE, mon arrière grand-père Edmond COUDRET put très vite se joindre à eux. Je vous raconterai prochainement la suite de son parcours pendant cette guerre dans une deuxième et dernière partie. Prochainement : Edmond COUDRET rejoint l'Armée du Nord. Notes de fin [1] La bataille du Mans, encore appelée bataille d’Auvours , opposa le 10 Janvier 1871, la Deuxième Armée du prince Frédéric Charles de Prusse à la Seconde Armée de la Loire, commandée par le Général CHANZY. Ce fut une défaite décisive pour les Français. [2] Jean Victor COUDRET était notamment cofondateur de la Caisse d’Epargne de Versailles. [3] Devenu l’actuel Lycée Hoche en 1888 [4] La première bataille et retraite du Corps d'Armée commandée par le Maréchal de MAC-MAHON avait déjà eu lieu à Wissembourg le 4 Août, suivie d'une déroute le 6 à Frœschwiller-Wœrth. [5] Borny, Gravelotte, Saint Privat, etc... [6] Les fortifications de Metz avaient été en effet renforcées et quatre nouveaux forts détachés , complétés par des redoutes en terre, formaient une seconde ceinture fortifiée réputée infranchissable. [7] Désigne les batteries d'artillerie affectées aux ouvrages de défense des forts par opposition aux batteries « montées », c'est-à-dire tirées par des chevaux. [8] Pour celles et ceux qui aimeraient en savoir plus sur cette bataille décisive de la guerre franco-prussienne de 1870 - 1871, je recommande le lien suivant : La létalité du feu : la bataille de Sedan (1870) . Cette vidéo de 8 mn apporte un éclairage très intéressant sur l'aspect militaire de ce conflit, véritable charnière entre les guerres napoléoniennes et la Grande Guerre. [9] Sa peine fut commuée par le Président de la République MAC MAHON en vingt ans de forteresse.
- Les premiers souvenirs d'enfance de ma mère, Monique ROBLIN à Montmorillon
Monique ROBLIN, il y a 100 ans (source : Archive personnelle) Préambule Ce mois-ci, j’aimerais vous raconter quelques souvenirs d’enfance que ma mère, Monique ROBLIN, avait en mémoire vers la fin de sa vie. En général, les premiers souvenirs d’ enfance, ceux qu’on appelle autobiographiques, peuvent dater de l’âge de 3 à 4 ans. La plupart du temps, les souvenirs que ma mère me raconta, tournaient autour de rencontres familiales bien précises. Comme tous ces évènements se déroulèrent avant que ma mère n’ait cinq ans, j’en ai déduit qu'elle les avait reconstitués, à partir d’évocations faites par son entourage. Elle ne m’en a d’ailleurs jamais parlé de façon structurée, mais par fragments, au gré de conversations. J’ai gardé ainsi quelques éclats de son baptême, de la sépulture de sa mère et de deux mariages. Des images fugitives qu’elle fit surgir, comme ces photos anciennes que le soleil efface peu à peu, sauf un détail qui reste et qui parle encore. Ce jour-là, au 20 rue Grandmont Ma mère est née le 30 Septembre 1921 à Montmorillon, sous-préfecture du département de la Vienne. C’était un Vendredi matin. Ce jour-là au 20, rue Grandmont ma grand-mère, Anne-Marie, née HUON de KERMADEC, peina pour la mettre au monde [1] . Paul ROBLIN alla dans l’après-midi déclarer son enfant à la mairie. L’officier de l’Etat civil inscrivit comme prénoms Marie Monique sur son registre. Il souligna le prénom Monique en bleu, avec un crayon gras épais pour insister sur le nom d’usage. Sur le livret de famille, il y avait déjà cinq autres prénoms : l’aînée, Gabrielle, dite Gaby, allait sur ses huit ans. Suivaient les deux garçons de la famille, Georges et Paul, respectivement cinq et quatre ans. Puis Anne, de son deuxième prénom Victoire, car elle était née en Novembre 1918 et enfin, Marguerite qu’on surnomma Guite. Elle précédait ma mère d’une année. Satisfait, Paul se rendit ensuite, comme tous les jours de la semaine, au Palais de Justice, où il exerçait la profession d’avoué au tribunal civil, depuis sa démobilisation en Janvier 1919. Arbre d’ascendance et de descendance de Paul ROBLIN (source : Geneatique) Le baptême de Monique Quelques jours plus tard, eut lieu le baptême de Monique. Bien sûr, ma mère ne pouvait pas s’en souvenir. Mais elle accepta un jour de reconstituer le nom des personnages qui figuraient sur une photographie de cette fête familiale, extraite d’un vieil album de famille. Après la cérémonie, on avait organisé une petite réception, au 20 rue Grandmont. Et l’après-midi, on posa pour une photo de groupe dans le jardin. Du côté des ROBLIN, étaient présents Ernest et Emilie, les aïeux de la famille ainsi qu’Henri et Marie Emilie, frère et sœur de Paul. La journée était belle pour un début d’Octobre, donnant à ces dames l’occasion de sortir leurs nouveaux chapeaux, mais aussi de découvrir leurs bras. On était en plein dans les « Années folles » et les femmes commençaient à s’émanciper, même dans ce milieu très conservateur. De leur côté, les hommes avaient abandonné la redingote d’avant-guerre et adopté le complet veston, plus moderne. Guite, qui ne marchait pas bien encore, avait eu droit à des chaussures toutes neuves pour assister au baptême [2] . Gaby et Anne avaient choisi chacune leur plus belle robe et portaient comme il se doit, leur médaille de baptême. Quant aux garçons, deux d’entre eux arboraient encore le col marin de la « Belle époque » qui avait précédé la Grande Guerre. Montmorillon n’était qu’à une quarantaine de kilomètres de Poitiers et relié par une ligne de chemin de fer, permettant ainsi à trois des frères d’Anne-Marie HUON de KERMADEC de faire le déplacement dans la journée. Olivier, Yves et Hervé, étaient présents avec leurs épouses et leurs enfants. Notamment Simone, la fille aînée d’Hervé et de Marie [3] . Il manquait l’aîné, Régis HUON de KERMADEC, devenu Comte et Chef d’armes depuis la mort de leur père Georges, l’année précédente. Alain, son frère puîné, également absent, était représenté par Mercédès [4] , une de ses filles. A l’âge de dix ans seulement, elle avait accepté d’être la marraine de Monique. Ma mère me raconta que Mercédès l’avait portée sur les fonts baptismaux de l’église Saint Martial de Montmorillon. Seul souvenir qu’elle avait pu se constituer de son baptême, à partir de ce qu’on lui avait raconté de la cérémonie. En guise de cadeau, maman avait reçu un lit d’enfant. Il en restait encore des morceaux rouillés dans le grenier du Thoureil, il y a quelques années. Ils avaient suivi maman toute sa vie. De gauche à droite, devant et assis Pierre de Chaumont (?), Paul Roblin, Anne, Gaby, Guite, Jacqueline Moinet (?), Georges Roblin et Jean Moinet (?). Derrière et debout Henri Roblin, frère de Paul, Mme et Mr Hervé de Kermadec, Olivier de Kermadec, Emilie Roblin, Mme Yves de Kermadec, Ernest Roblin et Mme Olivier de Kermadec (source : Archive personnelle) Monique avait tout juste onze mois « In memoriam » (source : Archive personnelle) Alors qu’elle se remettait à peine de son dernier accouchement, Anne Marie ROBLIN « se retrouva dans une situation intéressante ». Autrement dit, elle tomba à nouveau enceinte au début de l’année 1922. Ma mère fut alors confiée à une nourrice, Alexandrine, qui prit également en charge Anne et Guite. Anne Marie mit péniblement au monde une petite Jehanne, le 12 Août 1922. Mais sans doute épuisée par ses grossesses successives, elle ne se releva pas de ses couches. Elle expira le 31 Août, à l’âge de 37 ans. Monique avait tout juste onze mois. Sa petite sœur rendit l’âme peu de temps après, le 19 Novembre Anne Marie ROBLIN et son dernier enfant furent enterrées à Montmorillon [5] . Plus tard, Monique chercha à en savoir plus sur sa mère. Son entourage la lui décrivit comme très douce et dévouée toute sa vie à son mari et à ses enfants. Lorsqu’elle me raconta le peu qu’elle savait de sa mère, maman garda de longs silences. Elle ne trouvait pas les mots pour combler le vide laissé par sa disparition. Elle savait seulement que sa mère lui avait choisi le prénom de Monique mais ne sut jamais la raison de ce choix [6] . Alexandrine, dite « Dine » Paul se retrouva seul avec ses six enfants. Très vite, la solidarité s’organisa autour de lui. Les aînés, Gaby, Georges et Paul furent accueillis à Poitiers chez leur oncle Hervé HUON de KERMADEC. Georges et Paul purent ainsi faire leur rentrée au collège Saint Joseph de Poitiers et Gaby rejoindre l’institution du Sacré Cœur . D’après maman, son père ne voulut pas longtemps de cette « solidarité familiale ». L’atmosphère n’était guère chaleureuse : les KERMADEC considéraient que Paul n’avait pas laissé beaucoup de répit à son épouse entre deux grossesses. La sœur aînée de Paul ROBLIN, Marie Emilie, qui était célibataire, vint bientôt s’installer rue Grandmont. Elle prit en charge l’éducation des trois cadettes ainsi que la tenue de la maison. Les six enfants de Paul ROBLIN en 1922 (source : Archive personnelle) Comme Marie Emilie était à cheval sur l’étiquette, les fillettes préféraient de loin être avec leur nourrice Alexandrine, dite « Dine ». De sa prime jeunesse à Montmorillon, Dine était sans doute le meilleur souvenir de ma mère. Au soir de sa vie, le visage de maman s’éclaira soudain lorsqu’elle m’en parla : « Une grande femme très mince », me dit-elle. Elle se souvenait par exemple de Dine « se cassant la gueule » dans le jardin, s’étalant de tout son long dans le panier de linge qu’elle portait. Maman, en se remémorant l’incident, s’était mise à rire comme une gamine. Elle se souvenait d’autres détails, comme le fait qu’il y avait un petit bosquet avec des fraises dans le jardin rue Grandmont. Il y avait aussi un potager dans lequel elle accompagnait Dine et Georgette la cuisinière. Elle les aidait à récolter les haricots. Ma mère était d’ailleurs plus souvent dans la cuisine de Montmorillon que dans le salon ou la salle à manger avec son père et sa tante. C’est là qu’elle prenait la plupart de ses repas avec Guite et Anne, sans oublier le petit chat de la maison, « minette », qu'elle adorait. Il faut dire que lorsqu’elles y étaient invitées, l’ambiance à table avec son père et sa tante ne devait pas être d’une folle gaieté. En 1923, Paul et sa sœur qui venaient à peine de quitter le deuil d’Anne Marie, perdirent leur père, Ernest le 30 Octobre, puis presque simultanément leur petit frère, Henri, emporté par la tuberculose le 11 Décembre [7] . On arriva ainsi en 1925. Les « petites dernières » Cette année-là, le 25 Mars, mon arrière-grand-mère Emilie ROBLIN, née JOUBERT, nota dans un carnet: « Mon cher Paul a pris une grande détermination… Il a résolu de refaire son foyer. Dieu qu’il prie toujours avec une fervente confiance dans toutes les circonstances importantes de sa vie, semble bien lui avoir fait trouver une jeune fille, digne de devenir une seconde mère pour ses enfants. » Paul avait effectivement pris la résolution de se remarier, suivant en cela les dernières volontés de son épouse et d’autre part, les recommandations de son confesseur. Monseigneur DURFORT , évêque de Poitiers, lui avait vanté les qualités d’une femme, qu’il connaissait de longue date, étant lui-même très lié à sa famille. Une rencontre fut d’abord organisée entre Emilie et la candidate : Yvonne Marie Josèphe Jeanne de LA MONNERAYE, né à Pontvallain dans la Sarthe le 30 Août 1890. Elle avait alors 34 ans. Ce préliminaire eut lieu à l’Evêché. Emilie était accompagnée de sa petite fille, Marguerite. Emilie décrivit Yvonne à son fils, comme étant « fort distinguée », ce qui voulait dire raffinée, et, chose peut-être la plus importante à ses yeux : « elle a été élevée dans des principes sérieux et religieux que nous aimons. Adopter tous nos chers petits ne lui coûte nullement. D’ailleurs elle les trouve ravissants surtout l’aînée, Gabrielle ». Furent ensuite organisées des entrevues et des promenades en automobile. Paul put faire sa cour à maintes reprises. Sa persévérance toucha Yvonne, qui finit par lui dire oui au dernier jour d’Août. Les fiançailles furent célébrées le 5 Octobre à Laval en présence de Marie Emilie. La sœur de Paul fit ainsi davantage connaissance avec Yvonne. Monseigneur DURFORT, qui avait dû s’éclipser au dernier moment pour « assister aux fêtes données à Alger en l'honneur du Cardinal LAVIGERIE », unit par procuration Paul ROBLIN et Yvonne de LA MONNERAYE le 25 Novembre 1925 à la cathédrale de Laval. Le Doyen de la cathédrale officia et lut aux nouveaux époux, une lettre de bénédiction du Saint Père ainsi que l’homélie de Monseigneur DURFORT. Anne, Guite et Monique, ne furent pas invitées à la cérémonie, ni à la réception qui suivit. Dès le lendemain, Yvonne gagna Biarritz et le pays basque avec son époux, pour leur voyage de noces. A l’aller, elle fit cependant étape chez Emilie ROBLIN à Mirebeau, à côté de Poitiers. Pour autant, elle n’y rencontra pas ses « chers petits ». A leur retour, le couple fit un détour par Poitiers. Yvonne y fit la connaissance des aînés, notamment de Gaby. Enfin, elle s’arrêta avec son époux à Montmorillon où l’attendait Marie Emilie et les « petites dernières ». Marie Emilie commença à l’initier aux habitudes de la maison, qu’elle-même avait instituées. Maman avait alors un peu plus de quatre ans. Son père lui avait manqué, me dit-elle, mais l’arrivée de sa belle-mère dans la maison ne lui laissa aucun souvenir. La traîne de la promise Léon LAPOMMERAY et Marie Emilie ROBLIN le jour de leur mariage (source : Archive personnelle) A la même époque, sa tante Marie Emilie avait reçu une proposition de mariage d’un veuf, le docteur Léon LAPOMMERAY [8] établi à Bordeaux. Paul fit sa connaissance. Ils causèrent beaucoup ensemble, et il lui trouva une conversation très intéressante. Ainsi, Marie Emilie put le revoir régulièrement. Tout le monde constata sa bonté, la délicatesse de ses sentiments. De Montmorillon, Marie Emilie multiplia les correspondances avec lui, et leurs échanges répétés finirent par décider Marie Emilie. A 43 ans, elle accepta sa proposition. Le mariage fut célébré par l’archiprêtre Monseigneur PENNIER en l’église Saint Martial de Montmorillon. Cette fois-ci les petites ne furent pas oubliées. Marie Emilie avait en effet choisi comme demoiselles et garçons d’honneur ses nièces et neveux. Maman me raconta qu’elle se souvenait très bien d’avoir porté la traîne de la promise avec sa sœur Guite. Le chœur de l’église était décoré avec des branches de sapins, alternant avec des lys. Monique se souvenait que la robe de la mariée scintillait de mille feux. J’ai imaginé que c’était grâce à la « Fée électricité ». En effet, Montmorillon venait tout juste d’être électrifiée. Le cortège devait être éclairé avec les toutes nouvelles ampoules électriques [9] . Même s’il y avait peu de personnes à son mariage (environ 25 personnes), aux dires de sa grand-mère Emilie : « Ce fut un moment de grande émotion. Ma fille aînée rayonnait de bonheur comme une jeune fille de vingt-cinq ans ». A la manière dont ma mère me parla de ce mariage, j’imagine que cet évènement constitua pour elle un vrai souvenir d’enfance. Ma mère avait eu enfin l’occasion d’être mise en lumière, d’exister. Epilogue Monique ROBLIN en 1928 (source : Archive personnelle) Fin 1926, le tribunal de Montmorillon fut transféré à Poitiers, obligeant Paul ROBLIN à faire de fréquents voyages entre les deux villes pour son travail. Aussi songe a-t-il bientôt à changer de résidence. De plus l’éducation de ses enfants, qu’il ne voulait confier qu’aux établissements que lui-même et sa famille avaient déjà fréquentés, lui était un motif suffisant pour quitter Montmorillon. Mais la difficulté de trouver un logement digne du rang de sa seconde épouse retarda la réalisation de ce projet. Du coup, ma mère commença en 1927 sa première année scolaire dans l’institution Saint Martial, un petit établissement privé de Montmorillon. En fin d’année, sa sœur Guite y fit sa première communion. Ce fut la dernière fête familiale à Montmorillon avant que Monique ne quitte définitivement la petite ville de son enfance, à la rentrée 1928. Cette année-là, Dine fut congédiée. Mais ma mère garda le contact avec sa nourrice jusqu’à sa mort, survenue après la guerre. Notes de fin [1] D’après un courrier du 5 Octobre 1921 de la directrice de l’école des filles du Thoureil, Anne-Marie peinait à se remettre. Aussi ses 32 élèves prièrent pour elle. [2] Ce qui, j’imagine, ne lui laissa pas un excellent souvenir de la journée. [3] La future Comtesse Gaston de FONTMICHEL qui fut aussi ma marraine. Elle eut un fils, devenu maire de Grasse. [4] Mercédès, née le 25 Juillet 1911 à Paris épousa Marc de LESQUEN du PLESSIS CASSO. [5] La stèle d’Anne Marie et de Jehanne était encore visible en 2006, comme en témoigne ma sœur Maryelle en dédicace d’un petit album qu’elle offrit à maman et qui s’intitule « Souvenir de Montmorillon » [6] Sainte Monique était réputée être la protectrice des mères. Dans cette partie du Poitou catholique et superstitieuse, peut-être ma grand-mère avait-elle choisi ce prénom d’usage pour remercier la mère de Saint Augustin du bon déroulement de l’accouchement ? Malheureusement, cette possible invocation ne lui porta pas chance en 1922. [7] Celui-ci venait tout juste d’épouser Marie de FONT REAULX, d’une vieille famille de Montmorillon. [8] Le docteur LAPOMMERAY avait 54 ans le jour de son remariage, le 9 Février 1926. Il avait un fils qui avait 20 ans. Marie Emilie avait fait la connaissance de son futur époux chez sa cousine Charlotte PERSON de CHAMPOLY, Il appartenait à une famille poitevine qui leur était intimement lié. [9] En 1926, Montmorillon fut la dernière commune de la Vienne a être électrifiée, faisant de ce département, le deuxième après Paris à profiter de ce nouvel éclairage. A l’époque, seule une commune sur deux en France était reliée au réseau électrique. Il fallut attendre les années 1950 pour que la France soit entièrement électrifiée.
- « Les fruits de la terre » de Sumatra à la fin du XIXème siècle (Les cendres du Krakatau)
Lithographie représentant l’éruption du Krakatau en Août 1883 (source : Wikipedia) L’explosion volcanique du Krakatau « Le Cri » d’Edvard MUNCH - 1893 (source : Wikipedia) L'explosion volcanique du Krakatau , survenue le 27 Août 1883, provoqua sur Terre le bruit le plus fort jamais entendu et engendra des nuages de cendres visibles jusque dans le ciel de l' Europe du Nord . Le Norvégien Edvard Munch reproduisit ces phénomènes dix ans plus tard dans son célèbre tableau « Le Cri ». Au deuxième semestre de 1883, Joseph BOUCHARD laissa un témoignage de ce cataclysme, dans un courrier qu'il avait adressé à sa mère : « Vous avez eu en Europe tous les détails de cette immense catastrophe qui s’est étendue jusque dans le Sud de Sumatra. Aussi je ne vous en dirai pas grand-chose de nouveau. Comme curiosité seulement vous apprendrez qu’ éloignés de près de trois cents lieues [1] du théâtre de l’évènement, nous avons entendu très distinctement toutes les explosions et une, entre autres, à 9 heures du matin, a été tellement forte que ma maison en a tremblé. Vous pouvez juger ce que c’était à proximité du volcan Krakatau ... » Dans cette quatrième partie des « fruits de la terre » de Sumatra à la fin du XIXème siècle, nous allons suivre Joseph, parti en exploration en Juillet 1891 vers le détroit de la Sonde , entre Sumatra et Java. Il arriva dans une région où les dégâts causés par les tsunamis qui suivirent l’explosion du volcan Krakatau, étaient encore bien visibles. Il aborda à différents endroits de la côte Sud-Ouest de Sumatra et profita de ses observations pour proposer à des partenaires de Singapour, une nouvelle voie de transport pour l'exportation du café. Dans les précédents chapitres, nous avons pu constater l’énergie que Joseph déployait dans chacune de ses entreprises. Jusque-là, ses initiatives s'étaient soldés par des quasi échecs financiers. Nous verrons si, cette fois, sa persévérance paya en retour. Léopold CHASSERIAU Léopold CHASSERIAU (1825–1891) (source : Wikipedia) Lorsqu'il accueillit Joseph et Edmée dans sa plantation en Mars 1890, Léopold CHASSERIAU avait plus de 40 années de colonies derrière lui. Il avait commencé en Malaisie avec une bourse plus que légère. Après divers revers de fortune, dans le sucre en Malaisie, puis dans le vin du Bordelais, il s'était lancé dans la culture du manioc à Singapour. Le pari était risqué car cette culture était toute nouvelle en Asie tropicale et entrait en concurrence avec le riz , l'aliment de base des populations asiatiques. Mais la culture du manioc s’avéra facile sur le sol de sa nouvelle plantation de « Bukit Timah » [2] et, avec très peu de soins, donna des rendements excellents. Un planteur de Ceylan lui avait fait présent de plantules de caféiers « Liberia » . Il les mit en terre dans un coin de son exploitation de manioc. Ces caféiers devinrent en deux ans de vigoureux arbustes dont les branches étaient recouvertes de fruits. CHASSERIAU reconvertit alors son exploitation de 3 100 acres [3] dans cette variété de café. C’était en 1886. Presque toutes les plantations de caféiers d'« Arabica » étaient en train de succomber dans les diverses régions de la zone subtropicale, sous l’envahissement d’une maladie parasitaire [4] . Le caféier Libéria résista bien au champignon. Le succès avait été au rendez-vous. Détail d’une carte du Détroit de Singapour de 1890 (source : Archive personnelle) Quatre ans après, Léopold était riche mais il se sentait usé et surtout seul. Il se prit d'intérêt pour Joseph qui était un peu son « pays » [5] et décida de l'aider En prenant un poste d’administrateur aux Etablissements CHASSERIAU, Joseph savait que son propriétaire était malade : « d’une maladie dont on ne revient guère » . Il lui faudrait trouver un autre « job » tôt ou tard. A moins qu’une bonne affaire « qui assurât l’avenir d’Edmée et de nos enfants » ne se présente. Joseph et Léopold s’entendirent sur un contrat de travail sans clause d’exclusivité. Les bonnes affaires En Mars 1890, Léopold introduisit Joseph auprès d'amis qui sauraient l'orienter vers les bonnes affaires. Car, lui dit-il « les bonnes affaires sont rares et surtout, quand elles sont bonnes, elles sont tenues bien secrètes par ceux qui les détiennent jusqu'au jour où il n'y a plus moyen de ne rien cacher mais ce jour-là, toutes les portes sont fermées. ». Le vieil homme présenta Joseph à un homme expérimenté dans la Colonie : le Consul Général de Belgique, Monsieur DONNER. Celui-ci recommanda à Joseph de se fixer d’une façon provisoire quelconque dans Singapour même, afin de se mettre « à l’affut des affaires pour ne pas les laisser passer ». Quelque temps après la naissance de Marie, Edmée et Joseph déménagèrent au 14, Sophia Road dans un quartier résidentiel de Singapour, à mi-chemin du centre de la ville et de Bukit Timah. Extrait de l’acte de vente d’une parcelle à Joseph BOUCHARD fait le 21 Octobre 1890 (source : Archive personnelle) Je ne sais pas si Edmée trouva des avantages à cette nouvelle installation. Elle qui aimait la vie en société, elle pouvait espérer enfin accueillir du monde chez elle. Pour Joseph, c’était sûrement le meilleur moyen de nouer des connaissances utiles. Il commença à fréquenter un Club d'affaires, où s’échangeaient de façon confidentielle les informations intéressantes. Mais pour être membre de ce Club, il fallait être propriétaire d’une parcelle. Joseph fit l’acquisition le 21 Octobre 1890 d’un petit domaine de 29 acres auprès d’un Chinois, pour la modique somme de 2 600 dollars. « Ce jour-là, je trouvai cette petite propriété d’un bon marché… et je l’achetai… ». La Triple-Alliance Au premier semestre de l'année 1891, alors qu'Edmée s’occupait de bonnes œuvres chez les Dames de Saint Maur , Joseph flaira la bonne affaire : « A quelque intervalle de là, une affaire vraiment bonne passa à ma portée, mais il me fallait une diplomatie véritable pour y entrer. Cette affaire… me laissait espérer qu’au bout de peu d’années nous pourrions être assez fortunés, si Dieu me prêtait aide, pour nous retirer complètement en Europe. ». Au mois de Juin, l’affaire semblait engagée et Joseph en faisait partie. Le 12 Juin 1891, il crut bon de se justifier auprès de son beau-père, en faisant quelque peu l’important : « L'affaire me paraît bonne et sûre... Après un mois de prise de renseignements et d'études, nous signons ce que nous avons nommé la Triple-Alliance mais elle n'est pas offensive… [6] Elle n'est que défensive de nos intérêts. Nous nous trouvons en effet de trois nationalités différentes : Monsieur BRANDT, Consul Général d'Autriche à Singapour, Monsieur VERLEMANN, planteur hollandais et votre serviteur. Ces deux derniers sont administrateurs en chef de l'entreprise. Au fur et à mesure que viendront les nouvelles, je vous les communiquerai mon cher père et j'espère que vous ne serez pas fâché d'apprendre que le nom de votre fils n'est pas encore si mauvais puisqu'on veut bien le mettre à la tête d'une entreprise de cette importance adieu mon bon père embrassez bien tous les vôtres pour moi, votre fils Joseph Bouchard ». Mais de quelle entreprise s’agissait il ? La concession de « Paggar Alam » Monsieur WERLEMANN était à la tête d’une plantation de café. Monsieur BRANDT était son « premier agent pour l'expédition et vente des cafés et opérations de banque. » de cette plantation. Monsieur WERLEMANN avait fait une demande de concession de 6 000 hectares auprès du Résident de Palembang au Sud de Sumatra. L’Est de cette Province était déjà exploité par les Européens. L’idée de WERLEMANN était d’investir sur les plateaux de Pasoemah, situés dans l’extrême Ouest de la Province. Le lieu-dit de la concession s’appelait « Paggar Alam », ce qui voulait dire « clôture du monde » en Malais. Le transport des récoltes des terres déjà cultivés par des autochtones, se faisait par la capitale Palembang, dont l'accès depuis la mer de Java à l'Est était facile. Mais les nouvelles parcelles concédées étant à plusieurs jours de transport par attelages à l’intérieur des terres, la « Triple-Alliance » voulait évaluer un autre chemin par les montagnes depuis la Résidence de Benkoelen, situé sur la côte Ouest de Sumatra. En Juin 1891, Joseph fut donc mandaté pour se rendre à « Paggar Alam ». Il crut bon de fanfaronner encore auprès de son beau-père : « Voilà pourquoi, je me suis décidé à partir en exploration, étudier l’affaire qui est magnifique et faire entre parenthèse le plus beau voyage de montagnes qu’il soit possible de rêver… » Il prépara ensuite son voyage. « Paggar Alam » (ou Pageralam) au pied du volcan Dempo en 1890 (source : Archive personnelle) J’ai imaginé que Joseph, en homme d’honneur, avait tenu Léopold CHASSERIAU au courant de ses intentions et qu’il avait démissionné de son poste d’administrateur et , laissant au vieil homme le temps de lui trouver un remplaçant... En tout cas, au moment où Joseph quittait, fin Juin, Singapour pour Batavia [7] sur l’île de Java, Léopold CHASSERIAU embarquait de son côté sur le Steamship « Natal » à destination de Marseille [8] . Quant à Edmée, eut-elle voix au chapitre dans ce nouveau choix de son époux ? Joseph ne devait quand même pas ignorer que son épouse était à nouveau enceinte de bientôt trois mois. La côte Sud-Ouest de Sumatra Son absence devait durer six semaines. Arrivé à Batavia, Joseph embarqua sur un bateau à vapeur Hollandais, transportant des marchandises et une vingtaine de passagers à destination de la côte Sud-Ouest de Sumatra. « Embarqués le 8 juillet 1891 à 9h du matin à Batavia… sur un steamer hollandais, le « Naëtsnyker », nous arrivons vers 11 heures du soir à Telok Betong. Comme la lune refuse de nous éclairer, nous restons jusqu'au lendemain matin, faute de pouvoir débarquer et embarquer les marchandises. Le 9 à 2 heures de l'après-midi, nous repartons et longeons la côte vers l’Océan Indien... Cette partie de Sumatra a été la plus éprouvée lors de l'éruption du Krakatau. Une vague énorme comme on s'en souvient fut soulevé au moment final de l'éruption... La hauteur de cette vague estimée à 40 mètres environ ravagea cette partie de la côte de Sumatra... Outre les milliers de vie d'hommes qu'elle emporta, l'érosion produite sur les rochers élevés de Telok Betong est encore parfaitement visible et rappelle l'idée des courbes de niveau sur une carte de géographie... On se demande quelle est la puissance terrible de cette mer en furie qui, après 8 ans, laisse des traces effroyablement aussi nettes d'une seule vague ». Le détroit de la Sonde (Straat Soenda) et la côte Sud de Sumatra en 1890 Entourés en rouge l'emplacement du Krakatau et Telok Betong (source : Archive personnelle) Route maritime de Kroë à Benkoelen en 1890 (source : Archive personnelle) Les premières observations dont Joseph fit part à la Triple-Alliance dans un rapport daté d’Août 1891, portent sur la difficulté qu’il y avait d’aborder les rivages de Sumatra du côté de l’Océan Indien avec un bateau d’un certain tonnage : « Toutes les côtes du district de Lampong ainsi que celui de Kroë où nous jetons l'ancre le lendemain matin 10 juillet, … sont assez élevées, parfois même de véritables montagnes surplombent l’océan. On ne voit pas là comme sur la côte Est, des terres basses… que des bateaux d'un tonnage de 500 à 1000 tonneaux peuvent emprunter..., La côte Ouest au contraire est peu favorisée pour l'atterrissage… » Enfin, Joseph nota : « Les rivières sont inabordables à cause ... des bancs de sable et de galets qui s'y sont accumulés lors de l'éruption. » « Vu du steamer, ces côtes restent magnifiques,... Le moindre îlot est un bouquet de verdure. A peine un ruban de sable indique la séparation des eaux et des arbres... Nous ne naviguons jamais bien loin des côtes. Aussi ne les perdons nous jamais de vue mais nous ne pouvons distinguer les détails que lorsque le bateau peut enfin aborder… Là alors, tout le monde est sur le pont et les passagers échangent leurs réflexions que je suis, hélas, loin de comprendre car sur une vingtaine de passagers il n'y a qu'un Allemand et un Français, votre serviteur. L'Allemand est un vrai et aimable savant voyageur… âgée de 75 ans, parlant parfaitement le français et l'anglais. Il vient... faire des recherches ethnographiques et anthropologiques… » A un moment, Joseph débarque en chaloupe avec lui pour une escale rapide, « mouillant ses habits » avec d’autres pour aider le savant. Celui-ci « avait trop présumé de ses forces et au moment d'enjamber par-dessus bord, le flot le fait rouler et il tombe. Tout le monde s'empresse,... et le voilà installé, un peu pâle évidemment. Il s'était fait mal mais son inquiétude était tout pour ses clichés ». Pour le remercier, le savant initiera Joseph à la photographie avec un appareil minuscule. Joseph se promit d'en acquérir un. Le surlendemain, le steamer aborde enfin Benkoelen où Joseph devait débarquer. La Résidence de Benkoelen « Il n'y a ni fort ni même de baie à proprement parler à Benkoelen, une vaste échancrure peu profonde et ouverte au vent d'ouest. Des bas-fonds rocheux... forcent le steamer de mouiller au large et rendent l'embarquement et le débarquement malaisés à cause de la houle ... Une fois arrivé, nous nous rendons au « Government Lodge », espèce d'hôtel subventionné par le gouvernement car un hôtelier ne trouverait pas encore de quoi vivre dans ce pays dénué d'Européens. » En effet la Résidence de Benkoelen, à part quelques fonctionnaires Hollandais, n'est encore habitée par aucun Européen. « Nous allons le soir reconnaître la ville de Benkoelen. Sa situation est charmante bâtie sur le bord de la mer sur de petites collines... élevées de 25 à 30 mètres environ au-dessus du niveau de l'eau... Les maisons presque toutes en pierre sont entourés de jardin et de bosquets, les rues larges sont ombragées en partie par des filaos , cocotiers, muscadiers, girofliers, etc... Ce qui prouve un sol fertile... mais hélas, il y a un revers. Un mal... afflige ce beau pays : la ville n'est qu'un désert ». Au début du XIXème siècle, les Anglais avaient disputé à la Hollande la possession de Sumatra. Thomas RAFFLES , le fondateur de Singapour, s'était en premier installé à Benkoelen. « Pendant les quelques années de son gouvernement, il avait créé la ville, ouvert des chemins, bâti des ponts, etc… De plus il avait attiré de nombreux et riches colons si l'on en juge par les maisons de Benkoelen encore debout, …et par les postes qu'il avait créé sur la côte, témoin celui de Mana au Sud de Benkoelen. Contraint par des traités Européens de se retirer de Benkoelen, RAFFLES alla fonder Singapour mais il fit détruire par la population elle-même les plantations de muscadiers... et emmena avec lui une grande quantité d'indigènes pour peupler Singapour. La Hollande dût repeupler Benkoelen avec des Javanais. Depuis ce temps-là, Benkoelen ne s'est pas encore relevé mais le moment approche et l'on peut déjà prévoir sa prospérité. » Vue de Singapour fondée par Thomas RAFFLES vers 1830 (source : "Mémoire de Sophia RAFFLES" – Wikipedia) « Durant les 3 jours où nous y sommes demeurés, nous avons été rendre visite à Monsieur le Résident VAN LANGEN, ... fort distingué et très aimable. Fort bien reçu par lui, il nous engage vivement à nous établir à Benkoelen… mais ce n'est pas dans nos instructions. Notre but est d'aller à Paggar Alam par la route de Palembang. » Avant de partir, Monsieur VAN LANGEN ne lui cacha pas « qu'il est très peiné que tous les colons se portent vers Palembang et qu’aucun encore ne s'est fixé à Benkoelen ». Conscient que la grosse difficulté était l'abordage des steamers , « dont un bon port doit garantir la sécurité des embarquements », le Résident promit à Joseph la construction d’une jetée, si le gouvernement Hollandais dont il dépendait « voyait un mouvement important de colonisation. » « La terre du Pasoemah » Avant de quitter Benkoelen, Joseph rencontra un Anglais naturalisé Hollandais. Monsieur WINTER, âgé de 75 ans, avait été contrôleur de Mana, situé à 132 kms au Sud de Benkoelen. Il montra à Joseph des essais de café Liberia qu'il effectuait à Benkoelen. Malgré la proximité immédiate de la mer et son atmosphère saline, les arbustes, âgés de trois ans, étaient chargés de fruits. La terre de Benkoelen semblait vraiment bonne. WINTER lui certifia « qu’à Mana les terres sont bien plus belles encore pour le Liberia ». Mais Joseph devait s’en tenir aux instructions de ses mandants. il se promit, s’il avait le temps : « d'aller explorer Mana car les renseignements que Monsieur Winter nous donne sur cette contrée sont assez remarquables pour nous faire changer un peu notre itinéraire ». Ayant utilisé des chemins jusqu'à Paggar Alam « praticables par des charrettes, bons et bien entretenus,..» , Joseph nota que « les terres du Pasoemah sont une succession de vastes plateaux dont le terrain paraît de première qualité… Les indigènes y perpétuent des cultures de riz chaque année, grâce à l'abondance de petit cours d'eau qui courent presque au niveau du sol et le régénèrent par l'humus d'été. » Il prit une maison dans le canton de Paggar Alam. Visitant les alentours, « il devenait évident pour moi que la terre d'une fertilité admirable élevé de près de 2 000 pieds au-dessus du niveau de la mer était éminemment propice à la culture du café Arabica... Le terrain est largement arrosé. Des sources partout proviennent du Dempo, grande montagne de 12 000 pieds de hauteur dominant tout le pays. Aussi les rendements sont-ils très beaux et je puis affirmer avoir vu des arbres fleuris après un an et demi de plantation et produisant au bout de 2 ans et cela dans des conditions de soins tout à fait primitives. L'indigène défriche la forêt, plante du riz et après la récolte, plante le café sans ombrage sans labourage en un mot, sans aucun soin préparatoire que celui du nettoyage de terrain.... C'est dire la magnifique fertilité de la terre du Pasoemah... Un autre point remarquable à noter est que dans tout mon voyage, je n'ai pas vu trace d'une maladie sur les feuilles des caféiers. » Le Dempo (Christoffel Hendrik Japing, 1921- Courtesy TropenMuseum Archives Les frais de transport Les conditions de culture semblaient idéales, mais Joseph pointa très vite des frais de transport considérables du café par le chemin de Palembang : « Tout ce café est acheté par les « Hadjis » [9] qui en effectue le transport jusqu’à Palembang. Il faut compter dans des conditions normales 9 jours de transport par charrette à l’exportation et 16 jours à l’importation. De plus,... une épizootie règne depuis plusieurs mois sur les bœufs. Elle décime tous les animaux. Les « Hadjis » sont obligés de louer des hommes pour traîner les charrettes depuis Paggar Alam… au prix fabuleux de 7 à 8 Florins par « pièce » ( ?). » Devant de tels frais, Joseph examina les conditions de transport par Mana et Benkoelen : « Voici les résultats : Il faut le même temps de transport pour l'exportation et l'importation, soit 9 jours, en passant par Loebek Tapi et Mana. Le transport devra d’abord être effectué par chevaux, à cause du chemin qui est très bon mais pas assez large pour permettre à une charrette de passer. Ensuite, de Loebek Tapi à Mana, le trajet peut être effectué par des charrettes, la route étant fort bonne. De là, on peut aller par charrette à Benkoelen.... Il y a donc un grand avantage à passer par Benkoelen : l'économie du temps. Le chemin proposé par Joseph BOUCHARD à ses partenaires de la « Triple-Alliance (source : Archive personnelle) Il vint à Joseph une autre idée qu’il écrivit dans son rapport : De plus, si de Paggar Alam, nous passons par Loebek Tapi, … nous trouverions un terrain élevé de 900 à 1 000 pieds éminemment propre à la culture du café Liberia. Nous en avons vu, planté par les indigènes qui est de toute beauté… Ces indigènes nous offrent en plus de nous apporter du rotang nécessaire à la construction d'habitations, etc… La population accepterait des travaux peu pénibles comme la cueillette du café, l'assortiment, etc… A Mana, les bœufs valent de 150 à 200 Florins pièce, mais là, la maladie a complètement cessé depuis plusieurs mois. » Et cerise sur le gâteau, Joseph annonça : « Si on pouvait disposer immédiatement de chevaux comme moyen de transport, on pourrait se procurer de suite le stock de café qui se trouve immobilisé à Paggar Alam, à cause des difficultés du transport... Il y aurait une jolie opération à réaliser de suite.» Fort de ses observations et renseignements, Joseph proposa à ses partenaires : la création de deux établissements principaux pour la plantation du café, l'un dans les environs de Paggar Alam... pour la plantation du café Arabica, l'autre à Loebek Tapi pour la plantation du café Liberia. le tri et la mise en sac du café à Loebek Tapi ; le tout serait envoyé à Benkoelen pour exportation la formation d'une compagnie pour réaliser ce projet. Avant de quitter Benkoelen, Joseph obtint l'assurance du Résident de Benkoelen que les titres de concession sur Loebek Tapi seraient réglés au plus vite. Restait à convaincre ses partenaires et les banques de l'intérêt du projet Les cendres du Krakatau Joseph rentra à Singapour au début du mois d’Août 1891. Un courrier de son beau-père l’attendait. La nouvelle de son voyage avait été fraîchement reçue par Paul JOUBERT et son épouse. Non seulement, ils avaient accueilli chez eux en Juillet la mère de Joseph, Emmeline BOUCHARD dont la santé déclinait, mais en plus ils avaient mal pris que leur gendre se lance dans une expédition hasardeuse, à l’heure où son épouse, leur fille, était à nouveau enceinte. Impuissant à raisonner son gendre déjà parti, Paul JOUBERT ne put que lui faire part de son mécontentement. Joseph envoya la réponse suivante : « Me voilà de retour à Singapour pour terminer et conclure l’affaire avec une banque importante de cette ville qui s’était engagé à nous soutenir si mon rapport était favorable et qui nous promet maintenant tout son concours sur mes conclusions. J’ai risqué quelques milliers de francs. En retour, on me donne une place d'administrateur en chef à 1 200 francs par mois et le remboursement des milliers de Francs ou plus que j'aurai dépensé. Que voulez-vous on ne trouve pas pareil aubaine tous les matins et vous m'auriez traité de sot de l'avoir refusé pour une séparation de quelques jours avec Edmée, quand il s'agit de tout un avenir et vous auriez eu bien raison je suis de retour depuis 2 jours et je ne puis vous dire que l'affaire est terminée car il y a une grande quantité de détails à éclaircir mais sur mon rapport ces messieurs m'ont dit qu'il ne voyait aucune objection sérieuse à opposer. C'est beaucoup chez des hommes d'affaires surtout quand il s'agit d'un capital de 2 millions à mettre en exploitation. Adieu mon cher père je vous embrasse tout du meilleur de mon cœur et ayez confiance en votre gendre pour l'avenir de vos petits-enfants. Votre fils Bouchard Joseph » Si les tsunamis générés par l'explosion du volcan eurent un effet destructeur sur de nombreuses colonies comme celles de Telok Betung, il est prouvé aujourd'hui que les retombées des cendres du Krakatau eurent un effet bénéfique pour la Région. Le Sud de Sumatra, presque stérile avant l'éruption, devint très fertile. En soulignant « la magnifique fertilité de la terre du Pasoneah » dans son rapport aux banquiers, Joseph n' était peut-être pas conscient de ce phénomène. Savait-il par exemple que le Dempo était un volcan toujours en activité ? En tout cas, il n'en parla pas dans son rapport [10] . Cette opportunité attira une population importante d’Européens en quête de nouvelles exploitations. Joseph en fit partie. Seulement, avant de pouvoir repartir sur la terre de Paggar Alam, d’autres soucis, cette fois d'ordre familial, l’attendaient. Le volcan Dempo vue de Paggar Alam (source : Tim Hannigan, January 2011) A suivre prochainement : Retour à Paggar Alam Notes de fin [1] Une lieue au XIXème siècle valait environ 4,3 kms, soit pour 300 lieues environ 1 290 kilomètres. On estime que les personnes se trouvant à moins de 160 kilomètres subirent toutes des altérations persistantes de l'audition. [2] Nom qui signifie colline d’Etain. [3] Soient environ 1 250 hectares. [4] L’Hemileia Vastatrix , une espèce de champignon phytopathogène, responsable de la rouille orangée du caféier, maladie fongique qui a colonisé au XIXème siècle toutes les régions caféières du monde. [5] Léopold CHASSERIAU était comme Joseph BOUCHARD, originaire de Charente. [6] Sans doute, Joseph BOUCHARD faisait-il référence avec un certain humour à la Triplice, cette entente conclue entre l’Empire allemand, la monarchie Austro-hongroise et le Royaume d’Italie à partir de 1882. [7] Actuelle Jakarta, capitale de l’Indonésie. [8] Au cours du voyage, le vieil homme eut un accident malencontreux. Il se blessa à la jambe et fut débarqué le 5 Août 1891 dans le port d’Aden pour y être soigné. Malheureusement, les jours suivants, il développa une infection à l'hôpital et mourut le 20 Août [9] Les « Hadjis » étaient l'équivalent de barons, vassaux du Sultan, recevant des terres qu'ils exploitaient. [10] Et pourtant, il avait séjourné chez les Bataks, au pied d'un lac-volcan de montagne bien connu des vulcanologues : le Toba . dont la plus récente éruption il y a environ 75 000 ans est estimée de magnitude 8 sur l' échelle VEI (en comparaison le Krakatau est classé de magnitude 6 sur l’échelle VEI).
- Pierre Claude PAULMIER, tué à la bataille de Granville en 1793 (Dernière partie)
La bataille de Granville, par Jean-François Hue – 1800 (source : Wikimanche) Préambule En Mai 1793, Pierre Claude PAULMIER repartit en guerre contre les Vendéens. Le 26, il écrit depuis Saint Georges sur Loire à sa sœur Charlotte Aimée « Me voilà derechef enrôlé sous les drapeaux de Mars. ». Pierre Claude sert toujours dans la Garde nationale mais on sent qu'il fatigue : « tout mon regret est de me voir si avancé en âge [...] j’espère que nous serons relevés sous huit jours par des troupes qui brûlent du désir de se mesurer avec les brigands ». Mais surtout, Pierre Claude se fait du souci pour deux de ses proches, arrêtés en Mars par les Municipaux d’Angers : « Mande-moi de tous ceux qui m’intéressent, principalement des deux détenus. […] Je t’avouerai que j’ai quitté la ville avec regret, parce que j’aurais pu aider à accélérer la délivrance de nos parents communs. J’attends de la justice des Municipaux d’embrasser mon oncle à mon retour à Angers ». « Arrêtés comme suspects » Supplique adressée par Marie BRUNEAU de MOLANCE aux administrateurs du département de Maine-et-Loire – Annotation signée par Aimé COURAUDIN (source : AD Maine-et-Loire) Son oncle Claude Louis Charles PAULMIER, avait en effet été arrêté le 17 Mars 1793, alors qu’on lui avait demandé d'aller monter la garde au château d'Angers. Son fils aîné, Charles René, fut arrêté le même jour. Tous deux furent internés « à la maison du Petit Séminaire » à Angers, « sans sujet, ni cause » apparente. Trois semaines plus tard, la belle-sœur de Claude Louis, Marie Renée BRUNEAU de MOLANCE [1] , ne connaissant toujours pas les motifs de leur arrestation, adressa une supplique aux « Citoyens administrateurs du département de Maine-et-Loire » : « … [je] vous supplie instamment de vouloir bien les faire élargir et leur donner la liberté… », arguant qu’ils ont « exactement suivis les lois portées par le Constitution, qu’ils n’ont rien dit, ni rien fait, [etc…] ». Sa lettre s’adressait plus particulièrement à un des membres du Comité de surveillance du département : le Président du tribunal du district d’Angers Aimé COURAUDIN. « Le citoyen Aimé Couraudin, dit de La Noue ». était ce cousin issu de germain de Claude Louis dont nous avons parlé précédemment . Il était par ailleurs un membre reconnu de la Société populaire qui regroupait les Girondins d'Angers. Réponse du Conseil Général de la Commune d’Angers aux administrateurs du département de Maine-et-Loire (source : AD Maine-et-Loire) Le 6 Avril, Alors que Pierre Claude était en train de batailler contre les « brigands », du côté de Nantes , ledit Comité fit passer la « pétition » de Marie Renée à la Municipalité d’Angers pour obtenir « ses observations et renseignements ». COURAUDIN signa. Deux jours plus tard, le Conseil Général de la Commune déclara laconiquement que « Messieurs Paulmier père et fils ont été arrêtés comme suspects, ce par mesure de sureté générale . » En Mars 1793, Claude Louis qui avait été membre de la Municipalité d’Angers jusqu'à la fin de 1790, n'avait plus de fonction particulière dans les instances révolutionnaires du Département, ni de la Commune. Alors qu'il avait été « Lieutenant à l’Election d’Angers », Claude Louis se contentait de la Direction du Mont de Piété d’Angers pour exister socialement. Comment expliquer ce retrait de la chose publique ? Comme Aimé COURAUDIN, Claude Louis avait sûrement adhéré aux idées de liberté qui fédérèrent tous les courants révolutionnaires jusqu'à ce que l'Assemblée nationale Constituante vote la Constitution civile du clergé . Mais Claude Louis était avant tout catholique. Il devait être un de ces modérés qui prirent leurs distances avec la Révolution, lorsque le pape déclara en Avril 1791 la dite Constitution « hérétique et schismatique ». A partir d'Août 1792, alors que la situation se radicalisait dans l’Ouest, après la destitution du Roi et la déportation des prêtres réfractaires, lui et son fils exprimèrent ils des opinions contre-révolutionnaires ? Nous allons voir que Claude Louis s'exposa encore plus à la fin du Printemps 1793, au point d'être pris pour un « Blanc ». Entre temps, les évènements politiques se précipitèrent à Paris. « la chute des Girondins » Le 6 Avril 1793, la Convention, sous l’égide de Georges Jacques DANTON , créa un Comité de salut public , composé de douze membres. Ce Comité était chargé de contrôler les fonctions des organes législatifs, exécutifs et administratifs. A coups de décrets, la France entière fut bientôt sous sa main. « Un des premiers soins [de ce comité - ndla] ... fut de diminuer la puissance des administrations départementales, … réduites à ne plus s’occuper que [… ] de la surveillance des routes et des canaux » [2] . Triomphe de Marat , d'après un Anonyme de 1793 (source : Bibliothèque du Congrès) Aucun Girondin ne reçut de siège dans ce Comité. Se sentant mis en minorité dans toutes les décisions, la Convention Girondine commit alors l’erreur de faire arrêter le Montagnard qui les provoquait le plus : le journaliste Jean Paul MARAT . Ils accusèrent « l’ami du peuple » d’inciter à la violence de façon illégale dans ses pamphlets. Le 24 Avril, MARAT fut acquitté et surtout porté en triomphe par la foule de parisiens venus à son procès. Dès lors, l’opinion publique se retourna définitivement contre les Girondins. Il ne restait plus qu’à trouver des motifs pour les faire tomber. « Le dimanche 2 Juin au matin, la sonnerie du tocsin de Paris donna le signal de l'action aux sans-culottes de la ville. … Plus de 80 000 Parisiens, dont beaucoup étaient armés, encerclèrent le palais des Tuileries, où se réunissait la Convention ». 29 Girondins qui y siégeaient furent mis en état d’arrestation et accusé d'avoir fomenté un complot. Ce fut la chute des Girondins de Paris, bientôt suivis par leurs collègues de Province. Débarrassé de ses rivaux, Le Comité de salut public Montagnard réfléchit alors aux moyens les plus radicaux pour contrer les ennemis de la République, notamment dans l’Ouest de la France insurgé. Ce fut le début de la Terreur. Arrestation des girondins le 2 Juin 1793, d'après un Anonyme (source : Rijks museum) La loi des Suspects Le 26 Mai 1793, Pierre Claude PAULMIER n’en savait toujours pas plus sur le sort de ses deux parents. Avant de repartir combattre les Vendéens qui se faisaient de plus en plus pressants autour d’Angers, il avait rencontré Aimé COURAUDIN, qu'il continue d'appeler LA NOUE dans son courrier : « Le jour de mon départ pour Saint Georges, je rencontrais le citoyen La Noue qui me dit qu’il s’employait avec ardeur à leur délivrance. » Mais quels pouvoirs Aimé COURAUDIN, alors Président du tribunal du district d’Angers, détenait il encore ? Certes, Aimé était encore notable dans la Municipalité mais Charles BERGER, le nouveau Maire [3] et ses adjoints recevaient déjà leurs ordres de deux Commissaires politiques ou Représentants du peuple, dépêchés par le Comité de Salut public [4] . A Angers, le premier Commissaire, encore appelé Représentant du peuple, était René Pierre CHOUDIEU . Le chef des Volontaires d’Anjou de 1789 était devenu député du Maine-et-Loire à la Convention et siégeait alors sur les bancs de la Montagne [5] . Aimé COURAUDIN, était passé à la Tribune de la Convention juste avant la chute des Girondins. Il était venu porter une pétition de la ville d'Angers, mettant en cause des Montagnards angevins. CHOUDIEU qui était peut-être alors au palais des Tuileries, allait bientôt s'en souvenir. Il porta son ancien collègue au Présidial d’Angers, sur la liste des suspects. Le Comité révolutionnaire angevin, constitué en Juillet par CHOUDIEU et consorts, attendit la loi des Suspects du 17 Septembre 1793, pour accuser ouvertement Aimé COURAUDIN d’être un fédéraliste [6] . Il fut alors incarcéré le 9 Septembre au château d’Angers, puis au château d’Amboise, avec 4 autres notables angevins. Les prévenus furent envoyés devant le Tribunal révolutionnaire de Paris où l'accusateur public Antoine FOUQUIER-TINVILLE instruisit leur procès. Le citoyen Aimé COURAUDIN, fut condamné à mort le 29 Germinal An II [7] en raison de sa signature d’une pétition dirigée contre les Montagnards. Il fut guillotiné à la barrière du Trône à Paris le lendemain. Comme on peut le constater, la démarche de Pierre Claude auprès d'Aimé COURAUDIN quelques mois auparavant, avait peu de chances d'aboutir. Derniers moments des Girondins de Paris le 31 octobre 1793 par Karl von Piloty (source Wikipedia) « La fille Molancé » Emplacement de la maison de Guinefolle sur plan cadastral de 1844 (AM Angers 1 Fi 844) De toute façon, avec ou sans l'aide du Girondin, Pierre Claude ne put bientôt plus rien faire pour son oncle. Le 30 Mai 1793, à Angers, un prêtre réfractaire, du nom de René MENARD, avait été arrêté dans une maison de « la rue de Guinefolle » [8] à Angers. Il fut détenu au château. Ce vicaire de Martigné-Briant s’était soustrait à la déportation des prêtres de l’été 1792. Depuis le mois de Janvier 1793, il se cachait dans une chambre normalement occupée par une dénommée GOHIER. Celle-ci était locataire de la « ci-devant Bruneau de Molancé ». Le juge qui entendit le prêtre, n’eut pas de mal à établir qu’il avait d’abord vécu clandestinement toute la fin de l’année 1792 dans une autre maison, également propriété de Claude Charles BRUNEAU de MOLANCE, décédé en Août. Le juge demanda au prêtre [9] : « Qui vous a donné permission de rester dans la maison de Molancé depuis l’époque de son décès…? » Il répondit : « J’y suis resté du consentement de la fille Molancé. » Il s’agissait de la belle-sœur de Claude Louis Charles PAULMIER. A la question suivante : « Le citoyen Paulmier avait-il connaissance de votre retraite dans la maison de sa sœur ? René MENARD répondit : « Il en avait connaissance du vivant de son beau-frère ». Le motif commençait à être daté. Etait-il néanmoins suffisant pour inculper officiellement Claude Louis de complicité « dans le recel d’un prêtre insermenté » [10] ? On se contenta de le maintenir en prison au Petit Séminaire avec son fils, en attendant de statuer. Quant à « la Molancé », je ne sais pas si elle fut alors arrêtée, jugée et condamnée, si elle se cacha à son tour ou si elle réussit à se mettre bientôt sous la protection de l’Armée catholique et royale. En effet, quelques jours seulement après l’interrogatoire du vicaire de Martigné-Briant, le 11 Juin, « toutes les autorités d’Angers s’enfuirent dans un désordre indescriptible, en apprenant les succès remportés à Saumur par les Vendéens » [11] Les habitants d’Angers nommèrent alors un Comité municipal le 13, dont le Maire provisoire fut Jean Guillaume de la PLANCHE, ancien membre de l’Assemblée Constituante [12] . Les habitants d'Angers esseulés, attendaient de ce Comité qu'ils maintiennent l’ordre en ville. On transféra les prisonniers du château au Mans [13] , mais ceux d’autres prisons, comme au Petit Séminaire, furent maintenus à Angers. « Au nom de Louis XVII » Claude Louis PAULMIER, membre du Conseil provisoire d'Angers du 24 Juin 1793 (source : l'Anjou Historique) Les Vendéens commandés par d'ELBEE et STOFFLET entrèrent dans la ville d'Angers le 18 Juin 1793. Ils ne restèrent pas longtemps, n'ayant pas les moyens de se maintenir dans une ville de cette taille. Mais ils libérèrent les prisonniers présumés contre-révolutionnaires et « Le 24 Juin 1793, veille de leur départ pour Nantes, les chefs de l’Armée catholique et royale nommèrent un conseil provisoire qui, au nom de Louis XVII, devait administrer la ville… » Ils laissèrent à la tête de ce troisième Conseil en un mois, Guillaume de la PLANCHE, redevenu pour l’heure Comte de RUILLE. Ils lui remirent une liste de 40 membres pour siéger. « Paulmier père ». apparaissait sur cette liste. Le Conseil provisoire ne siégea pas longtemps. Le 4 Juillet, une avant-garde républicaine reprenait la ville et la Municipalité originelle reprenait ses fonctions. Les représentants du peuple, dont René Pierre CHOUDIEU, avaient attendu à Tours que l’orage passe. Dès leur retour, ils firent arrêter un peu plus de 1 500 personnes en plus des prisonniers libérés par les Vendéens. Certains prévenus avaient bien sûr profité de la trêve offerte par les Blancs pour fuir. Les autres comparurent bientôt devant des Commissions militaires. Guillaume de la PLANCHE tenta bien de justifier l’existence du Conseil provisoire qu’il avait présidé et d'en défendre ses membres. Mais les juges estimèrent sans doute que certains n’avaient pas eu de mal à arborer « la cocarde blanche » pendant l’occupation éphémère des Royalistes. Claude Louis Charles PAULMIER et son fils retournèrent en prison. Louis Charles croupit à Angers jusqu’en Décembre 1793, date à laquelle il fut transféré à la prison de Doué la Fontaine [14] . Dans l'attente d'un procès, il mourut en prison dans la misère la plus totale et loin de sa famille, le 1er Janvier 1794. Quant à son fils Charles René, il fut transféré à la prison d’Amboise dans la nuit du 18 au 19 Octobre 1793 par le gendarme BAZIRE avec 34 autres prisonniers [15] . On craignait alors une nouvelle attaque des Vendéens, « alarme d’autant plus fondées qu’il n’y avait pas de troupe pour défendre la ville » [16] . Je ne sais pas si sa jeunesse lui permit de mieux résister aux conditions de détention que son oncle, mais il ressortit vivant de sa cellule à la fin de la Terreur [17]. Acte de décès de Claude Louis Charles PAULMIER du 01 Janvier 1794 (source : BMS de Doué la Fontaine - ADML) Je ne sais pas si le deuxième Bataillon [18] auquel Pierre Claude était rattaché, fut relevé en Juin 1793. Lorsque les Vendéens marchèrent sur Angers le 18 Juin, « La Garde nationale d’Angers, dont les chefs [avaient - ndla] ...abandonné la ville avec l’administration et les officiers municipaux, [n'avaient pas - ndla] ... fui dans son ensemble ; et elle ne réagit pas à l’arrivée des insurgés… » [19] . Pierre Claude était-il de garde en ville ? Si oui, je ne pense pas qu'il ait cherché pour autant à porter « la cocarde blanche ». D'ailleurs, pendant leur court séjour, les Vendéens ne cherchèrent pas à inquiéter ceux des Gardes nationaux, dont les convictions révolutionnaires étaient plutôt tièdes. Si Pierre Claude s’était trouvé de l'ardeur à combattre les bandes de Brigands en Mars 1793, c'était avant tout parce qu'il s'exaltait, disait sa sœur, pour les choses nouvelles. Cette semaine là, Pierre Claude dut se contenter d'assurer son service et peut-être eut-il la joie d'embrasser son oncle avant qu'il ne soit remis en prison ? A partir de cette hypothèse, comment expliquer alors que Pierre Claude soit mort dans les rangs de l’Armée catholique et royale à Granville ? La Convention vota « L’anéantissement de la Vendée » Malgré un certain nombre de recherches aux Archives du Maine-et-Loire, je n’ai pas retrouvé d’éléments permettant de dater le revirement de Pierre Claude. Je n'ai pu faire que des hypothèses et des suppositions sur ce qui fut sans nul doute, considéré par les Bleus, comme une trahison de sa part. Les combats au Sud des Ponts-de-Cé : la Roche de Mûrs, gravure de Thomas Drake, 1856 (source : Wikipedia) Le 26 Juillet, une partie seulement de la Garde nationale angevine fut mobilisé et se trouvait dans le faubourg Bressigny d’Angers, à l’issue des combats au Sud des Ponts-de-Cé . 300 hommes de la Garde angevine se contentèrent de protéger les fuyards républicains, se repliant après une nouvelle défaite. Mais les Vendéens ne profitèrent pas de leur avantage et retournèrent sur la rive gauche de la Loire. Il est donc peu probable que Pierre Claude, s'il était mobilisé ce jour-là, ait pu être fait prisonnier ou qu’il ait déserté. En Août, les combats cessèrent pratiquement. Les paysans vendéens se consacrèrent à leurs travaux agricoles, notamment aux moissons. Pendant ce temps, lassée de ses échecs, la Convention vota « l’anéantissement de la Vendée » [20] . Le 23 Août, elle décréta la réquisition de tous les Français, de 16 à 60 ans, pour le service des Armées. Et elle envoya par diligences prises aux émigrés, l’armée de Mayence, « la meilleure armée d’Europe » aguerrie et commandée par Jean Baptiste KLEBER , pour épauler les Volontaires déjà présents dans le Maine-et-Loire et la Loire Atlantique. Dès le 7 Septembre, les Républicains reprirent aux Vendéens les Roches de Murs et d’Erigné. Ces barrières surplombant la rivière du Louet, constituaient un verrou vers le Choletais. La rivière du Layon plus au Sud, devint alors la nouvelle ligne de démarcation. Dans le Maine et Loire, la nouvelle levée en masse décrétée par la Convention fut effective le 12 Septembre. Les trois bataillons de la Garde nationale angevine furent alors rattachés aux troupes que le Général Charles François DUHOUX devait mener vers Cholet. J'ai supposé que Pierre Claude en faisait partie. Sa route l’amena alors à franchir la rivière du Layon à Beaulieu, où se trouvait la maison de sa mère. Le point de bascule pour Pierre Claude PAULMIER Extrait du rapport de Louis Pierre Choudieu du Plessis, juge de paix de Thouarcé et membre de la commission à la suite de l'armée (source : AD 49, 94 L) Contrairement à ce que je pensais et avais écrit dans mon article sur Marie BARABE, victime de la Terreur , ce n’est pas en Janvier 1794 que sa maison fut incendiée par les Bleus, mais dans la nuit du 16 au 17 Septembre 1793, « dès l’arrivée de l’armée à Beaulieu » du Général DUHOUX. « Les autres [propriétés ne furent – ndla] ... épargnés que par l’intervention des commissaires du département » [21] , notamment de Louis Pierre CHOUDIEU du PLESSIS [22] , membre de la Commission à la suite de l’Armée. Pourtant, les Vendéens angevins qui administraient le bourg depuis Juin, s’étaient repliés derrière le Layon, à quelques kilomètres au Sud dans l’attente de renforts. Il n’y eut pas de combat à Beaulieu le 16 septembre. Mais les Volontaires républicains qui étaient à l'avant garde de l'armée de DUHOUX, commencèrent à piller et à commettre toutes sortes d’exactions dans les villages et hameaux abandonnés par les rebelles. Le Général DUHOUX, arrivé le 17; s'installa avec son état-major dans Beaulieu [23] . Il feignit de ne rien voir. Mouvements vendéens du 19 Septembre 1793 autour de Cholet - Victoires du Pont-Barré et de Torfou (source : Wikipedia) Je pense que les évènements qui se déroulèrent à Beaulieu et aux alentours, constituèrent le point de bascule pour Pierre Claude. Dès le 19 Septembre, les Vendéens qui avaient trouvé des renforts venus de Coron, reprirent du terrain. en profitant d’une pagaille chez les Bleus, sans doute entretenue par le Général DUHOUX [24] , Les rebelles furent sans doute galvanisés par ce qu’il découvrait dans les hameaux martyrisés. Ils remportèrent la bataille dite du Pont-Barré . Près de 1 300 Bleus mal entraînés y perdirent la vie. Ils furent enterrés dans des fosses près de Beaulieu. Vieux Pont-Barré sur le Layon (source : Wikipedia) Stèle des fosses Cadeau (Cady) à Beaulieu sur Layon (source : Archive personnelle) Pierre Claude a pu être fait prisonnier par les Blancs ce jour-là et choisir entre une exécution sommaire ou combattre avec eux. Il est aussi possible que l’incendie de la maison de sa mère [25] et l’écho des atrocités qu’on commettait dans son « pays », le poussèrent à déserter à partir du 17 Septembre. J’ai alors imaginé que Pierre Claude, connaissant le terrain, avait rejoint les rebelles insurgés de Beaulieu. Leur chef était François Nicolas TESSIER, dit DESMOINERIES, un cousin de Marie BARABE. Son grand-oncle mais aussi voisin à Beaulieu n’eut pas de mal à lui trouver une « cocarde blanche ». A partir de là, leurs destins furent liés [26] . En effet, un mois plus tard, le 17 Octobre 1793, un mauvais choix tactique des Blancs face au Général KLEBER, devait les entraîner dans une lourde défaite à Cholet. Après de sanglants combats, les Vendéens durent se replier vers la Loire. La peur des Bleus conduisit des milliers de soldats, mais aussi de femmes, d'enfants et de vieillards sur la plage de Saint-Florent-le-Vieil. Là, dans une terrible confusion, le 18 octobre 1793, les débris de l'Armée Catholique et Royale entamèrent la désastreuse « Virée de Galerne », espérant trouver un appui de la Bretagne et du Maine. Pierre Claude PAULMIER et François Nicolas DESMOINERIES furent emportés par ce souffle [27] jusqu'à Granville où la mort les attendait. Le Général Lescure blessé, passe la Loire à Saint-Florent, peinture de Jules Girardet, 1882. (source : Musée Birkenhead) Une épitaphe tardive Un peu avant la mi-Novembre 1793, Granville se prépare à recevoir l'assaut de l’Armée catholique et royale venu de Dol de Bretagne. Après avoir parcouru toute la Mayenne, les Vendéens espéraient recevoir dans le port normand des secours de l’Angleterre. Les Républicains alignent une garnison disparate de 5 535 hommes dont 3 183 seulement sont armés. Le Représentant du peuple, Jean Baptiste LECARPENTIER , rapporte : « Devant les remparts, 30 000 assaillants poussent des clameurs effrayantes et majestueuses et déferlent au milieu des hurlements de douleur ou de défi, des explosions, de la fusillade et des râles des blessés. Pendant vingt-huit heures, les 14 et 15 novembre 1793, sous la mitraille et les boulets, les affrontements sont terrifiants ». Devant cette menace, les défendeurs choisissent de sacrifier les faubourgs qui sont incendiés. Le feu se propage rapidement et risque d'embraser toute la ville. Les Vendéens apprennent que les Anglais ne sont pas au rendez-vous. Démoralisés, fatigués, affamés, malades et mais aussi harcelés par d’autres troupes venant de Bretagne et du Maine, les Vendéens se retirent. Des Volontaires normands peuvent sortir de la ville et faire un carnage… LECARPENTIER, dans son rapport à la Convention déplore la perte de 150 hommes : « chacun en a coûté plus de dix à l’ennemi » Carte de la « Virée de Galerne » en 1793 (source : Wikipedia) Extrait de la Généalogie de Marie Emilie JOUBERT de 1898 (source : Archive personnelle) La Généalogie paternelle de mon arrière-grand-mère, Marie Emilie JOUBERT mentionne Pierre Claude, comme ayant été « […], tué par un boulet de canon au siège de Granville le 15 Novembre 1793 ». C’est le seul document, dont je suis dépositaire, datant de 1898, qui atteste du sort funeste de notre lointain cousin. Ces quatre lignes apparaissent comme une épitaphe tardive, rappelant que Pierre Claude n’eut pas droit à une pierre tombale. La mémoire familiale a toujours affirmé qu’il repose dans une fosse commune parmi les 1 500 Vendéens morts au cours de ce siège. De toute façon, il est peu probable qu’il combattait ce jour-là du côté des « Bleus ». Car les 150 volontaires républicains morts ce jour-là, faisaient tous partie de la Garde de la Manche. Il n'y avait apparemment pas de volontaires venus d'autres départements. Et Pierre Claude ne fit jamais partie des gardes nationaux angevins qu'on appela les Volontaires d'Anjou. Ces hommes, comme CHOUDIEU, étaient prêts à combattre aux frontières ou au secours d'autres départements, pour la défense de la Patrie au cri de la « Liberté ou la mort ». La seule chose que je puisse affirmer sur mon lointain cousin, c'est que Pierre Claude était tout sauf un de ces « zélateurs de la Liberté » [28] , Extrait de la liste des 638 Volontaires d'Anjou du 21 Juin 1791 ( source : Archives patrimoniales d'Angers) Notes de fin [1] Je n’ai pas retrouvé l’ acte de décès de l’épouse de Marie Jeanne Thérèse Mélanie BRUNEAU de MOLANCE. Elle était décédée le jour du mariage de son fils Charles René en Novembre 1795. Mais était ce déjà le cas au moment de l’arrestation de son mari ? Peut-être avait-elle des motifs de se cacher ou était-elle en prison ? En tout cas, c’est bien sa sœur « fille majeure » qui s’inquiéta du sort des détenus. [2] Extrait de « L’abbé GRUGET, curé de La Trinité d’Angers » tiré de La Revue de l’Anjou page 329. [3] qui avait été élu le 21 Décembre 1792. [4] Ces « représentants du peuple » avaient été dépêchés par le Comité du salut public dans les départements avec des pouvoirs illimités. [5] En Mars, l’Assemblée législative l’avait déjà envoyé en mission dans le département, afin d’accélérer la levée en masse . [6] Le concept de Fédéralisme était devenu contre révolutionnaire, dans la mesure où la Convention nationale avait déclaré le 24 Juin 1793 la République française « une et indivisible ». [7] Le 15 Avril 1794. [8] Encore appelé rue du Silence. Cette rue jouxtait le couvent des Carmélites. [9] Récit extrait de l’Anjou Historique 1915-11 d’après côte L 952 desArchives Départementales du Maine-et-Loire [10] Au XVIIIème siècle, on pouvait « receler un larron, un meurtrier » d’après le Dictionnaire de l’Académie française de 1776. Le terme ne désigne plus aujourd’hui que les choses. [11] Extrait de l’Anjou Historique de Janvier 1937 : Angers au mois de Juin 1793 : trois municipalités en un mois. [12] Ce Comité provisoire ne fut pas reconnu par les administrateurs du département. [13] René MENARD en faisait partie mais il réussit à s’échapper en chemin (AH 1915 – 11) [14] Lorsque les aléas des batailles ramenèrent les débris de l'Armée catholique et royale aux portes d'Angers le 3 Décembre 1793. [15] Archives du Maine et Loire, série L 1112 et 1120. [16] Anjou Historique VIII, p 356. [17] René Charles PAULMIER se maria en 1795, eut des enfants et devint Adjoint à la Mairie d’Angers. Il s’éteignit en 1828. [18] Avec le N° 1256, Pierre Claude devait appartenir à la 10ème Compagnie de la Deuxième Légion (Batailon) de la Milice nationale angevine devenue Garde nationale. [19] Extrait de « La guerre de Vendée en pays angevin -une mémoire interdite » de Philippe Candé page 142. [20] La Convention vote le 1 er août 1793 un premier décret dit d'anéantissement de la Vendée qui prévoit l'exécution des hommes « pris les armes à la main » mais surtout la déportation des femmes, des enfants et des vieillards. [21] Extrait de « La guerre de Vendée en pays angevin -une mémoire interdite » de Philippe Candé page 200. [22] Juge de paix à Thouarcé ; un homonyme de René Pierre CHOUDIEU, Représentant du peuple. [23] Il est possible qu’il se soit alors installé à la Pinsonnière, actuelle propriété des JOUBERT et qui appartenait avant 1798 au Capitaine de la Garde nationale de Beaulieu, Jean Charles PINSON. De cette maison, dont le haut mur qui entoure la propriété constituait un ensemble facile à défendre, DUHOUX pouvait facilement voir ce qui se passait dans la vallée du Layon. [24] Il semblerait que le Général DUHOUX ait trahi son propre camp, en pactisant avec son homonyme DUHOUX, Commandant les rebelles, avant de fuir. Cf « La guerre de Vendée en pays angevin -une mémoire interdite » de Philippe Candé [25] Je ne sais pas si l’incendie de sa maison précéda ou suivit son arrestation, mais de toute façon « la veuve Paulmier » tomba sûrement sous le couperet de la loi des suspects promulgué dès le 17 septembre 1793. Il est donc vraisemblable qu’elle fut incarcérée dès la fin de l’été 1793. Elle sera emprisonnée à Angers à l’abbaye du Calvaire transformé en prison pour femmes. Elle y décèdera le 19 Février 1794. [26] François TESSIER, dit DESMOINERIES, disparut également pendant la « virée de Galerne ». On estime que sur 80 000 personnes ayant franchi la Loire, seules 8 000 revirent la Vendée. [27] La Galerne est le nom d'un vent qui souffle dans tous les sens. [28] Zélateur : partisan, défenseur ardent d'une cause ou d'une personne.
- Pierre Claude PAULMIER, tué à la bataille de Granville en 1793 (Deuxième partie)
La bataille de Granville, par Jean-François Hue – 1800 (source : Wikimanche) Préambule Après l' exécution de Louis XVI le 21 Janvier 1793, de nombreux royaumes européens rejoignirent la Prusse et l'Autriche dans leur guerre contre la France révolutionnaire. La France était alors gouvernée par la Convention nationale . Les Girondins [1] dominaient cette assemblée, mais les affrontements avec les Montagnards [2] se multipliaient. Pendant les premières années de la Révolution, les classes populaires de Paris avaient laissé les représentants bourgeois rédiger en leur nom des réformes égalitaires. Pourtant, en Février 1793, le peuple restait tout aussi affamé qu'il l'avait été sous l'ancien régime. Frustrés par cette situation, effrayés par les menaces des ennemis de la France, les sans-culottes [3] attendaient le prochain moment d'insurrection en aiguisant leurs piques. La province d’Anjou de l’Ancien Régime (source : Wikipedia) Le 2 mars, la Convention Girondine fit voter la levée en masse de trois cent mille hommes, pris « parmi les célibataires ou veufs de 18 à 25 ans ». Ces hommes devaient venir renforcer les armées déjà présentes aux frontières. En réaction, des manifestations paysannes éclatèrent un peu partout en France . Alors qu'ailleurs, ces jacqueries étaient vite réprimées [4] , la Vendée s’organisa autour de « l' Armée catholique et royale ». Le 12 Mars, une bande d’insurgés occupa la localité de Saint Florent le Vieil dans les Mauges . 550 gardes nationaux de la ville d’Angers, munis de deux pièces d’artillerie, furent alors réquisitionnés pour aller faire « la guerre aux brigands ». Notre lointain cousin, Pierre Claude PAULMIER, faisait partie de ce bataillon. Pierre Claude PAULMIER, numéro 1256 dans la Garde nationale angevine Extrait du rôle de répartition de la Capitation de la ville d’Angers en 1789 (source : Archives patrimoniales de la ville d’Angers – p 101) En 1789, Pierre Claude PAULMIER habitait au numéro 2082 de la rue Toussaint à Angers [5] . Sur le rôle de répartition de la capitation [6] pour cette année-là, Pierre Claude était inscrit à cette adresse comme le « Sieur Paulmier, Bourgeois ». En Juillet, Pierre Claude allait avoir 31 ans. Il n’était pas marié et apparemment, exerçait aucun « métier ou commerce ». Déclaré simple « Bourgeois » , j’ai donc supposé que Pierre Claude payait l'impôt sur les rentes que son oncle et tuteur, Claude Louis Charles PAULMIER, lui avait remis à sa majorité. Extrait du Nouveau plan de la ville d’Angers datant de 1736 (source : Archives patrimoniales de la ville d’Angers – 1 Fi 1575) La maison du 2082, rue Toussaint donnait directement sur les remparts du château d’Angers. De son lieu de résidence, Pierre Claude était donc aux premières loges le 17 Juillet 1789, pour assister à la prise du château par la jeunesse patriote de la ville. A la tête d’une petite troupe armée, un certain René Pierre CHOUDIEU , Substitut du Procureur au Présidial d’Angers, s'empara en effet de la place d’armes ce jour-là. René Pierre CHOUDIEU avait 27 ans. Il devint dès le lendemain un des chefs des « Volontaires nationaux d’Anjou ». Ces volontaires, « où se retrouvaient dans une intime camaraderie, une majorité d’étudiants et de jeunes gens de la bourgeoisie angevine » [7] furent autonomes jusqu’en Avril 1790, avant de fusionner avec la milice bourgeoise qui avait été créée par la Municipalité d’Angers. Les deux corps formèrent alors la Garde nationale angevine [8] . Pierre Claude connaissait peut-être René Pierre CHOUDIEU de longue date [9] . Mais il ne fit pas partie pour autant de ces jeunes volontaires du 17 Juillet 1789, « véritablement engagés de leur plein gré », ni d’ailleurs de la milice bourgeoise constituée de petits bourgeois et d’artisans [10] . Ceux-là s’étaient enrôlés parfois pour une solde complémentaire et continuaient d’exercer leurs métiers et commerces entre deux appels aux armes. Pierre Claude s’engagea dans la Garde nationale d’Angers le 30 Novembre 1790. C’est à dire plus de cinq mois après la promulgation de la loi du 18 Juin 1790 faisant « obligation aux citoyens actifs, et à eux seuls, de s’inscrire au rôle de la Garde nationale » [11] . Pierre Claude n’eut donc pas tellement le choix, même si cette obligation ne fut vraiment appliquée qu'après la destitution du Roi en Août 1792. Il fut inscrit sous le numéro 1256 et eut la charge d'entretenir son uniforme sur ses propres deniers, à l’exception de son fusil. Pierre PAULMIER numéro 1256 du registre des Gardes nationaux d’Angers de 1790 (source : Archives patrimoniales de la ville d’Angers – 3H 52) Officier et soldats de la garde nationale en 1791 (source : musée de la Révolution française). Je ne pense pas que Pierre Claude se soit inscrit pour autant contre son gré. Il subit plutôt l’influence de sa famille. A commencer par son ancien tuteur. Claude Louis Charles PAULMIER, Lieutenant à l'Election d'Angers en 1789, était acquis aux idéaux de liberté, plus que d'égalité, qui avaient été promulgués dans la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen en Août 1789. Il fit d’ailleurs partie avec un de ses cousins issu de germain, Aimé COURAUDIN de la NOUE, Conseiller au Présidial [12] , des trente notables qui formèrent la première Municipalité d’Angers autour de Louis Charles Auguste de HOULIERES [13] . La plupart de ces notables partageaient les mêmes idées. Notamment, celles d’une monarchie constitutionnelle et d’un marché libre, qu’ils imaginaient dans une fédération des provinces d’Anjou et de Bretagne. Ils œuvraient dans ce sens, dans les « Sociétés populaires » qui s’étaient constituées à partir de Juin 1789. Un autre cousin issu de germain éloigné de Pierre Claude, Thomas Gabriel DESMAZIERES , habitant Beaulieu sur Layon, fut élu comme Député du Tiers-Etat dès le mois de Mars 1789 pour la constitution des Etats Généraux . Sur les conseils de ses aînés et « possibles mentors », mais aussi parce qu'il était désireux d'action, Pierre Claude finit par revêtir l’uniforme « bleu-blanc-rouge » de la Garde nationale. En Mars 1793, Pierre Claude était donc un vétéran, même si, comme nous allons le voir, je pense qu'il n'avait pas encore vraiment tiré un coup de fusil au moment où les Vendéens se soulevèrent. Les 3 « possibles mentors » de Pierre Claude PAULMIER au moment de la Révolution (source : Geneatique) La Garde nationale jette ses canons dans la Loire à Chalonnes-sur-Loire L e 22 Mars 1793, Pierre Claude est à Ingrandes sur les bords de Loire. Il est au Quartier général du Général Jean Marie Gaspard GAUVILLIERS et il écrit à sa sœur, la citoyenne Marie Charlotte PAULMIER : « Mon adresse est au citoyen Paulmier dans le dixième peloton du détachement du bataillon en garnison au quartier général à Ingrandes, commandé par le citoyen Béraud ». Lettre du 20 Mars 1793 faisant réquisition de 550 gardes angevins (source : Archives patrimoniales de la ville d’Angers – 3 H 122) Ce jour-là, GAUVILLIERS prenait conscience de la faiblesse de sa colonne. Face à ses 550 gardes angevins réquisitionnés le 20 Mars, des bandes jusque-là dispersées, se rassemblaient autour de chefs vendéens. Jacques CATHELINEAU et Maurice d’ELBEE furent bientôt rejoints par Jean Nicolas STOFFLET avec 8 à 10 000 insurgés. Dans son courrier, Pierre Claude semble insouciant du péril imminent : « A la citoyenne Paulmier, rue du Pilori à Angers ,… Pour revenir aux nouvelles de la guerre, Ingrandes ressemble dans ce moment ci à une ville frontière : les brigands au nombre de d’environ deux cents y vinrent hier au soir et désarmèrent les habitants sans leur causer aucun dommage. Les habitants nous ont dit à notre arrivée qu’ils étaient rassemblés en ce moment en assez grand nombre du côté d’Ancenis... ». Même si les Vendéens étaient essentiellement sur la rive gauche du fleuve, ils commençaient des incursions sur la rive droite : « Des volontaires nantais qui arrivent dans ce moment nous annoncent qu’ils ont purgé la route de malveillants, qu’ils les ont forcés à repasser de l’autre côté de la Loire après leur avoir pris deux canons. [...] Tu vois d’ici, ma chère sœur, que la guerre ne sera pas infiniment dangereuse ». Les Vendéens demandent à Cathelineau de prendre la tête de l'insurrection par Jules Gabriel Hubert-Sauzeau, 1900 (source : Wikipedia) GAUVILLIERS décide de descendre vers Saint Florent le Vieil à la rencontre des insurgés : « de peur que ces drôles ne reviennent à la charge, nous comptons leur donner une bonne chasse, à cet effet nous passerons du côté de Saint Florent pour tomber sur ceux qui tiennent du côté de Chemillé et de Cholet ». L'Embuscade, Évariste Carpentier, XIXe siècle, (source : Historial de la Vendée) Mais le soir même, la Garde nationale jette ses canons dans la Loire à Chalonnes-sur-Loire et se replie sur Angers. La ville d’Angers envoie tous ses défenseurs possibles, près de 4 000 hommes avec 5 canons à leur rencontre. C’est trop peu et trop tard, Les Vendéens poursuivent la Garde nationale. En pleine retraite, Pierre Claude conclut une autre lettre par un vibrant : « Quand la patrie est en danger on doit tout sacrifier plaisir repos et santé ; tels sont les sentiments qui ont animé et ne cesseront d’animer ton très affectionné frère ». Pierre Claude n’eut pas à se sacrifier ce soir-là. Après leur victoire de Chalonnes-sur-Loire , les Vendéens s’arrêtèrent aux Ponts-de-Cé au Sud d’Angers. Le lendemain, ils se diluèrent dans les Mauges. Le gros de leurs troupes, constitués de paysans, retournèrent dans leurs fermes. Ils devaient certainement penser à leurs semailles. Angers pouvait respirer… Carte de l'insurrection vendéenne dans les Mauges en Mars 1793. (source : Wikipedia) Peut-être rassuré sur son sort, Pierre Claude ajouta en post-scriptum : « Le métier de la guerre me donne de l’appétit, tu sais que la faim est le meilleur assaisonnement de tous les mets ». Il prie sa sœur « de ne point l’oublier auprès de Mesdames Maunoir, Antier et autres qui te demanderont de mes nouvelles ». Il conclue : « Je t’embrasse ma sœur la recluse ». Pierre Claude PAULMIER, en route pour la région de Nantes Marie BARABE et sa fille Marie Charlotte étaient effectivement confinés dans leur maison à Angers. Marie Charlotte s’occupait de sa mère, qui avait du mal à se remettre d’un accident survenu quelque temps auparavant. Pierre Claude, dans un nouveau courrier à sa sœur, s’en inquiète : « Je suis bien fâché de l’accident survenu à ma mère, dis-lui que je lui souhaite une meilleure santé et surtout qu’elle n’ait pas besoin de vin vieux [14] ». Pierre Claude se préoccupe aussi du sort réservé à leur maison de Beaulieu : « Fais-moi réponse par le premier ordinaire et me mande si la maison de ma mère a été pillée et quel brigandage on a commis dans le pays circonvoisin ». Beaulieu était alors à l’avant-garde de ce qui devenait la Vendée militaire [15] . Cocarde vendéenne (source : Printerest) Les jours suivants, GAUVILLIERS et ses nouvelles troupes installèrent leur campement à Varades, d’où Pierre Claude écrit à sa sœur : « Plus la saison avance et plus les brigands montrent des forces. Saint Florent qui est devenu le principal boulevard de la Révolte n’est pas encore assiégé, [...] Je crois que le siège recommencera incessamment, on fait venir d’Angers de la grosse artillerie afin de les bombarder. Ils ont arboré sur le clocher de l’église conventuelle le pavillon blanc et sur leurs chapeaux la cocarde signe manifeste de rébellion… Notre séjour est prolongé à Varades jusqu’à la fin du siège. C’est bien le plus maudit séjour pour une garnison qui soit d’ici à bien loin… » Le siège dure et même s’il ressent un certain ennui à attendre un ordre de marche, Pierre Claude continue de s’enthousiasmer pour la vie militaire : « Je t’avouerai que la vie militaire a du charme pour moi et que malgré mon âge je veux m’y donner tout entier… une telle vie est plus conforme à mes goûts que le silence d’un cabinet. C’est bien là l’occasion de dire qu’on ne peut pas répondre de soi d’un moment à l’autre ». L’ordre de se mettre en route vint enfin. La ville de Nantes menacé par les Vendéens de François CHARETTE de LA CONTRIE , avait demandé de l’aide à Angers. Celle-ci décide d’envoyer GAUVILLIERS avec 900 hommes et 5 canons en renfort. Le 1er Avril, il fait mouvement vers Nantes : « En voilà assez pour le bourg de Varades où l’on trouve avec peine de l’encre et des plumes. J’ai envoyé à Madame Landon la clef de ma commode, je te serai obligé de la lui demander. Pour le moment, je n’ai besoin de rien mais à mon arrivée à Nantes je t’enverrai le détail des choses qui me seront le plus nécessaires ; un militaire de la République ne voyage pas en petit maître, il doit vivre de peu et se tenir propre. A mon arrivée à Nantes ma première occupation sera de t’écrire... » Ce qu’il fait le 5 Avril : « Après bien des fatigues, nous voici enfin arrivés à Nantes. Nous n’avons mis que 5 jours à faire ce voyage ». Sa lettre montre assez bien que jusqu’à cette date, il n’a pas dû voir grand-chose de la guerre et de son cortège d’horreurs. Il s’est contenté de commenter des mouvements de « brigands » sans vraiment faire le coup de feu. Dans ce courrier, Pierre Claude se contente de décrire à sa sœur un séjour à Nantes plutôt confortable : « Tout ce que je puis te dire pour le moment c’est que nous avons tombé chez une veuve à son aise qui nous couche, nous nourrit et par-dessus tout cela nous fait la meilleure mine possible, les politesses ne sont point fardées, tu vois bien que nous n’avons encore cueilli que des roses. » Il fait même du tourisme : « J’emploie le loisir que j’ai ce matin pour te donner de mes nouvelles, le reste de la journée sera consacré à voir les nouveaux bâtiments construits au-dessus de la Comédie » et quelques visites à « Mesdames Landau et Guilmard ». « Un militaire de la République ne voyage pas en petit maître » (source : Gravure par Job) Les massacres de Machecoul Pourtant la guerre ne faisait que commencer. Fin Mars 1793, la ville de Nantes était quasi assiégée par les Vendéens. Le Général Augustin de La BOURDONNAYE , Major général de la Garde nationale de Nantes, constatant la situation, informa la Convention qu'il n'a trouvé sur place aucune force disponible à leur opposer. On lui promit des renforts. Ceux-ci arrivèrent d’Angers avec GAUVILLIERS et ses Gardes nationaux et de Lorient avec Jean Michel BEYSSER . Comme à Angers le 23 Mars, les Vendéens n’osent pas s’aventurer dans Nantes. En revanche, ils occupent facilement les bourgs environnants, pour mieux s’évaporer dans les campagnes lorsque les Républicains arrivent en force. Pierre Claude note : « Le général La Bourdonnaye est parti ce matin avec deux mille cinq cents hommes pour aller du côté de Machecoul à sept lieues de Nantes ». Républicains fusillés par les insurgés, gravure de Yan' Dargent, 1866 (source : Gallica) Machecoul était tenu par CHARRETTE depuis la mi-Mars. Les « Blancs » y fusillèrent des gendarmes et des gardes nationaux. Les Bleus vont alors mener des représailles en nombre, mais Machecoul reste aux Blancs. Ces massacres augurent seulement de la guerre totale qui s’engage alors de part et d’autre. Pierre Claude en témoigne début Avril : « Je crois que nous ne serions de sitôt voir le calme rétabli …». Pour le moment, Pierre Claude profite encore de la vie nantaise. Le soir du 5 Avril, il est en galante compagnie : « Madame Coutard avec laquelle j’étais, me dit qu’on en voulait à son brulant patriotisme. » Dans cette situation, notre cousin n’a pas de mal à philosopher : « j’étais toute réflexion pour dire avec le docteur Pangloss que tout est pour le mieux » [16] . Le lendemain, Samedi 6 Avril, fut peut-être le véritable baptême du feu de notre « candide ». Pierre Claude écrit le 9 Avril à sa sœur : « Nous avons vu l’ennemi de fort près Samedi dernier, nous avons fait un feu qui a duré environ trois quarts d’heure, les balles nous passaient sur la tête en sifflant nos oreilles. Le carnage n’a pas été grand, nous n’avons blessé que quatre ou cinq hommes qui ont été pris et emmenés au château. Ces brigands dans leur interrogatoire ont tous chargés les gentilshommes du voisinage ». Dans la même lettre, il se prépare « à partir demain à sept heures du matin en expédition dont je ne pourrai t’apprendre le résultat que dans ma première lettre ». Il prend conscience aussi que « si la guerre … n’avance pas plus que celle que nous faisons ici, l’été ne nous reverra pas à Angers ». Les Massacres de Machecoul après sa reprise par les Bleus, peinture de François Flameng, 1884 (source : Wikipedia) Costume Parisien de 1806 présentant une « Culotte de Casimir » (source : Paris Musées) Les escarmouches se multiplient mais Pierre Claude garde toujours son optimisme. « Je prends le temps comme il vient, en conséquence je me trouve moins travaillé d’inquiétude que ceux qui maudissent leur sort ». Et il se donne du bon temps entre deux expéditions. « Je compte faire la belle jambe à Nantes, j’irai courtiser les belles dans l’intervalle que nous donnent les courses. Les fatigues de la guerre ne doivent pas faire abjurer le dieu de la tendresse ». Alors il se fait livrer ce qu’il faut pour faire le beau : « je te serai obligé de me faire tenir les objets ci-après dénommés savoir 3 paires de bas de fil blanc, [...] une culotte de kasimir, tout ce que tu trouveras de gilets blancs dans mon armoire [...] envoie aussi un peigne pour démêler mon épaisse chevelure ». Avec « tout cet attirail, la dame chez qui je loge m’engage à faire la cour à une nantaise fille unique fort aimable et fort patriote … ». Le château d’Aux On ne saura jamais si Pierre Claude reçut le colis demandé à sa sœur. Le lendemain du départ de sa lettre du 9 avril, « nous partîmes de Nantes pour aller en garnison à deux lieues de la ville dans un château qu’on aurait dit bâti pour les fées […] dont le propriétaire est un citoyen nommé D’Aux américain fort riche [...] le lendemain; nous fûmes attaqués par les brigands qui étaient environ de douze à quinze cents; comme ils n’avaient pas d’artillerie nous les repoussâmes après une attaque qui dura deux heures … Nous leur tuâmes plusieurs personnes, nous n’avons pas pu savoir au juste le nombre de ceux qui ont péri dans cette action. Aucun garde national n’a reçu la moindre égratignure ». Le Château D’Aux – Loire Atlantique (source : Infobretagne) Epilogue Au château d'Aux [17] Pierre Claude vit ce qu’il en était de la guerre et il en tira quelques réflexions : « Je fus témoin de ces scènes sanglantes qui font frémir l’humanité [...] Je souhaite bien sincèrement persister dans la même façon de penser mais je puis t’assurer que mon cœur n’est pas plus endurci. Je remercie le ciel de ne m’avoir pas donné une âme sanguinaire ». De toute façon, sa première campagne se terminait : « Mais dissipes tes larmes chère sœur, nous allons renter dans nos foyers… je compte être de retour lundi prochain, nous quittons Nantes demain matin, il ne nous faut que trois jours pour arriver à Angers. Le plaisir de revoir les dieux pénates donnera du courage aux plus paresseux. ». Nous ne saurons jamais si le voyage du retour lui prit effectivement trois jours, ou s’il rencontra d’autres « brigands » en chemin qui le retardèrent. Pierre Claude dut rentrer dans ses pénates à Angers, car Beaulieu était alors acquis aux Blancs. Et il ne faisait sûrement pas bon s’y promener avec la cocarde républicaine. Mais la guerre était loin d'être terminée. Nous verrons ce qu’il advint de Pierre Claude dans un prochain et dernier épisode. A suivre prochainement : Pierre Claude dans la tourmente de « la Virée de Galerne ». Notes de fin [1] Les principaux dirigeants des Girondins venaient du département français de la Gironde, d'où le nom donné à leur parti. [2] Nommés ainsi pour leur tendance à s'asseoir au sommet des gradins lors des réunions de la Convention. [3] Littéralement, sans culotte de soie. [4] La révolte immédiate n'est pas seulement angevine : du Nord à Toulouse, de la Bourgogne à l'Orléanais ou à l'Alsace, éclatent de véritables émeutes, partout réprimées au début d'Avril 1793. [5] Actuel emplacement de l’Office de tourisme d’Angers. [6] Ce cahier permet de retrouver par rue, le nom d’un résident associé au montant de la capitation qu’il paye, c'est-à-dire en gros de son impôt sur le revenu. La capitation avait été institué sous Louis XIV en 1694. [7] Xavier de PETIGNY, « Beaurepaire et le 1er bataillon des volontaires de Maine-et-Loire à Verdun Juin-septembre 1792 ». [8] D’après Wikipedia : « la Garde nationale était une milice citoyenne française levée pour la première fois à Paris à la mi-juillet 1789 et rassemblant des milices bourgeoises qui s'étaient spontanément créées à l'annonce du renvoi de Jacques NECKER et d'une concentration de troupes royales autour de la capitale. À partir du 20 juillet 1789, des formations armées se créèrent également en province, dans le cadre de la Grande Peur ; elles furent ensuite confirmées comme Garde nationale. » [9] Dans un courrier que Pierre Claude avait écrit à sa sœur le 28 Mai 1783, il est en effet question d’un certain CHOUDIEU, venu lui rendre visite : « je chargerai Choudieu que tu connais de remettre à la poste la lettre que je t’écris… ». Or, René Pierre CHOUDIEU avait à peu près le même âge que Pierre Claude, était issu du même milieu bourgeois ( Le père de René Pierre CHOUDIEU avait été Maître grenetier au Grenier à sel d’Angers) et il était aussi passé par l’Oratoire du Louvre avant de s’orienter vers une carrière militaire qu’il dut abandonner, faute d’être noble. Il est donc possible que les deux hommes se soient connus. [10] Les registres des rôles de la Garde nationale conservés aux Archives départementales du Maine et Loire font voir une sur représentation de la petite bourgeoisie en son sein. [11] Claude PETITFRERE, « Les Bleus d’Anjou (1789 – 1792) » - 1985 [12] Aimé était un cousin issu de germain de Claude Louis, par sa grand-mère Françoise Julienne JARRY, mais aussi son voisin. Tous deux habitaient rue Saint Michel à Angers. [13] D’après l’ouvrage « La municipalité d’Angers en 1790 » de F. UZUREAU, Directeur de l’Anjou Historique - 1919 [14] Comme le vin vieux pouvait tout aussi bien être utilisé au XVIIIème siècle contre la rage, la peste, ou une rage de dent, on ne saura jamais ce dont Marie BARABE souffrait. [15] Le tirage au sort qui devait se faire à Beaulieu, pour envoyer des hommes supplémentaires aux frontières, n’avait pas pu se faire. Un piquet de vingt hommes qui se transporta d’Angers avec trois gendarmes et un citoyen du nom d’O’BRUMIE furent repoussés par les gens du pays. [16] Pierre Claude fait bien sûr référence à Maître Pangloss dans le « Candide ou l'Optimisme » de Voltaire (1759) [17] La véritable bataille d’Aux eut lieu le 10 Août 1793. Les Vendéens furent repoussés et leur général blessé. Le château fut aussi le théâtre du massacre des habitants du pays par les républicains les 2 et 3 avril 1794, un an après le passage de Pierre Claude dans ces murs. Le chef de bataillon, Léopold Hugo, père de Victor Hugo, fut témoin de ces exécutions sommaires. Il tenta en vain de s'y opposer.
- Jeanne et Thérèse PAULMIER : deux femmes de caractère au XVIIIème siècle
« Vive Madame PAUMIER – 1735 » (source : Archive personnelle) Préambule Il a fallu attendre la seconde moitié du XXe siècle pour voir les premières avancées des droits des femmes en France : droit de vote, etc… Même si le législateur a pris le soin depuis, de préciser une égalité femmes hommes dans la Constitution française et de la traduire progressivement dans la loi, dans les faits, la sujétion des femmes reste présente dans les mentalités. A l'occasion de la journée internationale des droits des femmes du 8 Mars 2025, j’ai cherché à savoir ce que les femmes « sujettes du Roi de France », pouvaient faire comme choix de vie au début du XVIIIème siècle. La réponse est simple [1] : « Au début du XVIIIème siècle, la femme dépend étroitement de sa famille, puis de son mari . À de rares exceptions près, elle n’a aucune autonomie et ne choisit pas sa vie. » [2] Frontispice de la première Edition des « Précieuses Ridicules » de Molière parue en 1682 (source : Wikipedia) Il n'existe pas de femmes d'exception dans notre arbre généalogique . comme Olympe de GOUGES , mais deux de nos lointaines cousines semblent quand même avoir en partie choisi leur vie. Elles s’appelaient Jeanne et Thérèse PAULMIER. Elles étaient les filles de Pierre PAULMIER, que nous avons croisé dans mon article sur la « maison ancestrale » au bourg du Thoureil . Elles ne furent ni femme de lettres, ni de ces « précieuses provinciales », qu’on raillait dans les salons parisiens. Je ne sais pas si leur père chercha à les marier. En tout cas, elles n’eurent pas à s’enfermer au fond d’un couvent, pour y échapper. Devenues « filles majeures », Jeanne et Thérèse choisirent une autre forme de sacerdoce [3] Quelques documents, provenant notamment des Archives diocésaines d’Angers, m'ont permis de retracer leurs parcours. Jeanne et Thérèse PAULMIER, nées « sous un ciel presque serein » Louise Jeanne P AULMIER est née le 21 Janvier 1682 à Angers. Quant à sa sœur puînée, Magdeleine Thérèse, elle vit le jour le 13 Avril 1684, sans doute au même domicile. Elles étaient respectivement les deuxième et troisième enfants du mariage de Pierre PAULMIER, « Bourgeois et Procureur du Roi… » [4] , avec Jeanne GAULTIER. Elles furent baptisées à l’église de la Trinité d’Angers où leur père était marguiller [5] . Extrait de l'acte de baptême de Louise Jeanne PAULMIER le 22 Janvier 1682 (source : AD 49 – BMS Angers La Trinité, page 166) Acte de baptême de Magdeleine Thérèse PAULMIER le 13 Avril 1684 (source : AD 49 – BMS Angers La Trinité 6 E7 198, page 108) Leur histoire commence à l'époque où Louis XIV était à l'apogée de son règne. Depuis son palais de Versailles, le Roi Soleil « régnait sous un ciel presque serein [6] , troublé seulement par quelques sécheresses locales » [7] . A la naissance de Thérèse, le Père BOUGEOIS, curé de la Trinité, se réjouit d’inscrire autant de baptêmes, les uns à la suite des autres sur son registre paroissial [8] . En ce Printemps 1684, c’est à peine si Pierre PAULMIER, reprenant le registre, remarquait les quelques lignes concernant les sépultures dans le gribouillis habituel de son curé. Sa fonction première, en tant que marguiller, était de tenir à jour un registre des pauvres [9] . Or, l’hiver de 1683-1684 avait été particulièrement long et rude. Plus de miséreux s'étaient présentés à la paroisse. Bien souvent, Pierre n’avait même pas eu le temps de les enregistrer, qu'ils trépassaient et étaient enterrés comme des « inconnus ». Heureusement cet hiver-là ne compromit ni les moissons, ni les vendanges en Anjou. Et la plupart des pauvres purent survivre en ville. Mais l'idée qu'il fallait les séparer du reste de la société faisait son chemin. On distinguait maintenant les « pauvres vagabonds », voués aux galères, des « pauvres honteux » qu'on orientait vers l’hôpital général [10] , etc... Des lieutenants de police faisaient le tri. Thérèse et sa sœur Jeanne, ainsi que leur petit frère, François, né en 1687, grandirent entre Angers où leur père remplissait son office de Procureur, et la campagne du Thoureil, où leur mère œuvrait auprès des indigents. Ils ne manquèrent sans doute de rien et purent atteindre l’âge de raison dans un environnement qui « allait bientôt apparaître comme le bon vieux temps à tous ceux nombreux qui allaient entrer dans le monde de l'horreur » [11] . Arbre d'ascendance de Louise Jeanne et Magdeleine Thérèse PAULMIER (source : Geneatique) Les années de grande misère Jeanne avait tout juste 10 ans, lorsqu’elle se retrouva avec ses frères et soeur, orpheline de leur mère Jeanne, décédée au Thoureil : « Le vingtcinquième jour du mois d'octobre de l'an 1692, a esté inhumé dans l'église le corps de la deffunte demoiselle Jeanne Gaultier, [...] par vénérable Monsieur Simon Jarry curé de Touarcé en présence de Messieurs Urbain Perrault curé de Saint Maur et Mathias Foucqué, curé de Saint Eusèbe de Gennes et plusieurs autres... » [12] . La présence de nombreux ecclésiastiques à son enterrement montre la notoriété que Jeanne GAULTIER devait avoir dans le petit village et ses environs. Elle y pratiquait des œuvres de charité. Et je pense qu'elle avait sûrement sensibilisé ses filles à bien « reconnaître les véritables pauvres pour les assister et les fainéants qui s'opiniâtrent à la mendicité pour les employer aux ouvrages ou les châtier » [13] . On était à la veille d’un nouvel hiver précoce. Déjà, une succession d'épisodes de neige et de pluie avait compromis la moisson précédente : « Pendant ces malheureux tems rien n’avance, ni murit, jamais on n’a vu un tem si extravagant et si dangereux pour les fruits de la terre… » [14] . En 1693 et 1694, ces conditions se répétèrent, gâchant les maigres récoltes. Ce fut la catastrophe : « On n’entendait que des cris lugubres de pauvres enfants abandonnés par leurs parents, qui criaient jour et nuit qu’on leur donnât du pain… ». [15] . Les effets du « Grand Hyver » de 1708-1709 (source : Wikipedia) Les crises frumentaires se succédèrent jusqu'au début du XVIIIème siècle, créant disettes et épidémies. On les appela les années de grande misère. Les historiens pensent que deux à trois millions de pauvres seraient à un moment ou un autre, partis au hasard sur les routes, pour essayer de trouver leur nourriture. Combien moururent en route ? La maladie accompagnait les autres jusqu’à la ville, où ils semaient la mort. On estime ainsi que la crise de 1693–1694, puis celle de 1708-1709 avec son « Grand Hyver » eurent « des conséquences quatre fois plus élevées en nombre relatif de morts par rapport à la population que la Grande Guerre… ». [16] . Photographie ancienne extraite de « Histoire du monastère des Ursulines d'Angers (1618-1910) », par RONDEAU, Edouard. (source : Région PDL) A 67 ans, Pierre PAULMIER occupait toujours sa charge de Procureur du Roi. Dans ces années, les « faux-saulniers » [17] proliféraient en Anjou, pays de « Grande Gabelle ». Les arrestations se multipliaient. Face à la surcharge de travail, Pierre PAULMIER confia l’éducation de ses filles aux Ursulines d’Angers. Elles y apprirent à lire et à écrire mais elles devaient aussi partager avec les moins aisées des pensionnaires et accueillir les pauvres au guichet [18] . Jeanne et Thérèse PAULMIER, réputées « fille majeure » Pierre PAULMIER s'éteignit à l'âge de 83 ans, le 17 Mai 1708. Ses cinq enfants héritèrent, L’aîné de la fratrie PAULMIER, Charles, né du second mariage de Pierre avec Catherine LEPAGE, toucha l’essentiel de l’héritage. Les deux filles de Pierre n'étaient pas encore mariées. Je ne sais pas si elles s'étaient opposées jusque là à la volonté patriarcale ou si aucun parti sérieux ne s'était présenté jusque là. En tout cas elles ne furent pas déshéritées et reçurent chacune une part. A 25 ans révolus, a ucune tutelle ne pesait plus sur les deux femmes. Thérèse et Jeanne furent réputées « fille majeure ». Et elles ne cherchèrent pas à utiliser leur héritage pour convoler en justes noces. Comme on le sait, Jeanne hérita de la maison du Thoureil ainsi que de « fresches alentours ». Elle fit fructifier ses biens et continua l'œuvre de sa mère, distribuant aux indigents. De son côté, Thérèse se rapprocha de son confesseur à Angers, le père Guy Olivier GALLARD, pour réaliser un autre projet. Thérèse PAULMIER, « Première Supérieure des Incurables d'Angers » En 1714, sur les conseils de Maître Guy Olivier GALLARD, prêtre et doyen de l’église collégiale de Saint Pierre d’Angers [19] , Thérèse ouvrit à « L'esvières » une école de Charité des filles. D’après un acte de Maître Ferré, notaire à Angers, Guy Olivier GALLARD acheta le 10 Septembre 1714 à « Mathurin Robert, Ecuyer, Sieur de Maury, une maison, logemens et jardins, situés près l’église ou chapelle de Saint Eutrope,… moyennant 700 livres ». La maison devait être à proximité de l'ancien prieuré Saint Sauveur de L'Esvière. J'ai supposé que l'argent venait de l'héritage de Thérèse, sous forme de don. En tant que femme, elle n’avait pas la faculté de contracter par elle-même. Dans son Dictionnaire historique de Maine et Loire de 1876, Célestin Port précise que [20] : « Thérèse Paulmier, sœur d'un docteur médecin [21] , [...] reprit l'œuvre délaissée de la Duchesse de Brissac [22] et installa en L'esvière, à côté d'une école de filles, un refuge d'Incurables… » Planche du XVIIème siècle représentant le prieuré Saint-Sauveur de l’Évière d’Angers, dans le livre Monasticon Gallicanum. (source : Wikipedia) Ces pauvres, dits « Incurables », étaient les malades chroniques et les infirmes que les médecins n’arrivaient pas à soulager et qu’on ne voulait plus héberger dans les hôpitaux. Vingt ans après sa fondation, Thérèse avait réuni et soignait plus de 80 Incurables. On peut imaginer l'abnégation dont cette femme dut faire preuve pour mener à bien ce type d'entreprise. Elle devait être uniquement assistée par des sœurs converse [23] . Au début des années 1730, il fallut songer à un agrandissement des locaux. Les fondateurs ne pouvant faire face, intéressèrent une riche dame, Marie-Henriette de BRIQUEMAULT, veuve de Messire Joachim DESCAZEAUX, Chevalier, Seigneur du Hallay et autres lieux. Elle demeurait comme pensionnaire dans l'Abbaye de Ronceray, situé non loin de la Trinité d’Angers. Convention de la Fondation de l'hôpital des Incurables d'Angers du 16 Avril 1734 (source : Gallica) Conseillée par l'Evêque d'Angers, Monseigneur Jean de VAUGIRAULT, Madame DESCAZEAUX donna pour cette œuvre et sans doute le repos de son âme « 152 000 livres, des maisons et des enclos ». Suivant les termes d'une convention signée le 16 Avril 1734, entre elle et les principaux administrateurs de la ville : « ladite dame Descazeaux dès à présent dévêtue [...] desdits maisons et enclos [...] en a vêtu [...] ledit hôpital des Incurables à la charge par les pauvres incurables qui demeureront dans ledit hôpital de se souvenir de ladite dame Descazeaux dans leurs prières ». Dans l'article 3 du règlement attaché à cette transaction, il est dit que : « la Supérieure de la maison sera choisie par la dite dame Descazeaux pendant sa vie [...] la dite dame Descazeaux dès à présent choisit et nomme pour la première supérieure dudit hôpital ladite demoiselle Thérèse Paulmier ». Extrait du règlement de l'hôpital des Incurables (source : Gallica) Il est encore précisé dans le règlement que l'établissement « aura 160 lits [...], sçavoir 80 pour les hommes et 80 pour les femmes » avec défense absolue de coucher plus d'un malade en chaque lit. Une chapelle petite mais commode fut placée au milieu des bâtiments de façon à permettre aux pauvres infirmes de suivre de leur lit les offices. Enfin, Thérèse PAULMIER déclara « abandonner au profit de cet établissement public la maison et les modestes revenus la faisant vivre, s'engageant à continuer son service charitable [...] dans les bâtiments projetés ». Ce qui montre un peu plus son désintérêt pour les choses de ce monde, alors qu'elle n'avait à priori prononcé aucun vœu monastique. Thérèse PAULMIER resta Supérieure des Incurables jusqu'à sa mort, survenue le 23 Janvier 1755. Elle fut inhumée dans la petite chapelle. A sa mort, l’hospice pouvait recevoir 120 pauvres [24] . Jeanne PAULMIER, « Directrice des Incurables » Commutation de biens - Extrait d'un acte notarié du 7 Décembre 1746 (source : Archive personnelle) Si on se réfère à la généalogie dressée en 1898 par mon trisaïeul, Henri JOUBERT, Jeanne PAULMIER, sœur aînée de Thérèse, aurait aussi été « Directrice des Incurables » d'Angers. Dans une commutation de biens [25] datant du 7 décembre 1746,, Jeanne apparaît bien comme « Fille majeure, demeurant ordinairement en la ville d’Angers en la maison de l’hôpital des incurables ». Elle est alors une simple résidente, rendant peut-être des services comme sœur converse. Thérèse est nommée dans ce même document comme « directrice dudit hopital ». Comme elle fut Supérieure, et donc « directrice des Incurables » jusqu’à sa mort en 1755, je me suis demandé comment sa sœur Jeanne avait pu lui succéder alors qu'elle avait déjà 73 ans à cette date. A ce jour, je n’ai pas la réponse. Jeanne fit sans doute aussi beaucoup pour les « œuvres de religion ». Lorsqu’elle mourut le 17 Juillet 1764, elle fut inhumée comme sa mère dans l'église du Thoureil, en présence d' ecclésiastiques des communes voisines, comme suit : « Le dix huit juillet mil sept cent soixante quatre a été inhumée en l'église de cette paroisse par nous curé de la paroisse de Saint Georges des Sept Voies soussigné le corps de damoiselle Louise Jeanne Paulmier décédée d'hyer âgée de 82 ans et demi ou environ en présence de Messires ses neveux [...] et de damoiselle sa nièce Charlotte Paulmier et encore en présence de Messire Louis françois Sigogne curé de Bessé et d'Etienne Rouault curé de cette paroisse du Thoureil aussi soussigné et avec Maîstre Pierre Soyer vicaire de la dite paroisse de Saint Georges des Sept Voies soussignés... » Enfin, d'après un document dactylographié en ma possession [26] , à l’occasion de la reconstruction de l’église du Thoureil en 1804, le corps de Louise PAULMIER fut exhumé et retrouvé « intact, plus de 40 ans après sa mort. Son corps fut alors placé sous le bénitier de l'église où il repose encore aujourd'hui. » . Deux femmes de caractère « Vive Madame PAUMIER – 1735 » (source : Archive personnelle) Quel que soit le crédit qu’on puisse accorder à cette dernière anecdote, pour être inhumées dans une église, Jeanne PAULMIER comme sa sœur Thérèse durent faire de leur vivant l’objet d’une certaine dévotion. En témoigne ce saladier [27] qui fut offert en 1735 par les mariniers de la Loire à la famille. Il est en faïence de Nevers, peint en jaune et bleu. Il représente la Sainte Vierge, assise et nimbée tenant l'enfant Jésus sur ses genoux. Dans le lointain, on voit une église avec son clocher. A côté de la Vierge, une femme porte une robe avec un tablier semblable à celui que portaient les Hospitalières de la région. On peut aussi lire l’inscription suivante : « Sainte Vierge, prier pour nous - Vive Madame Paumier – 1735 ». L'artiste a-t-il voulu représenter Jeanne ou Thérèse sur ce saladier ? Peu importe. Ce qui est sûr, c'est qu'en se dévouant ainsi leur vie durant pour les plus démunis, rejetés bien souvent par l'ensemble de la communauté, les sœurs PAULMIER devaient être deux femmes de caractère. Notes de fin [1] D’après les « Essentiels » de la Bibliothèque Nationale de France, le nouveau site des ressources culturelles et pédagogiques de la Bibliothèque nationale de France [2] Le Code Napoléon de 1804, auquel nous nous référons toujours, se contenta d’institutionnaliser cet état de fait en déclarant que la femme est considérée comme un être inférieur, mineure en droit, devant obéissance à son mari. [3] A prendre au sens figuré : « fonction qui présente un caractère quasi religieux en raison du dévouement qu'elle exige ». [4] En tant que « Procureur du Roi », son office l’amenait à engager des poursuites dans un tribunal. Comme il était « Bourgeois », son office devait être dans un tribunal fiscal, car les baillis et sénéchaux traitant de la justice royale étaient plutôt issus de la noblesse d’épée. [5] Dans l’Ancien Régime, le marguiller était membre du Conseil de fabrique. [6] le Roi Soleil n’avait pas encore révoqué l’Edit de Nantes (1685). Ses conséquences allaient être catastrophiques pour la France sur les plans économique et démographique. [7] Marcel Lachiver : « Les années de misère. La famine au temps du Grand Roi » Editeur Fayard. [8] « Entre 1680 et 1692, la France gagna 520 000 habitants en 11 ans sur une population d’une vingtaine de millions d’individus » Marcel Lachiver : « Les années de misère. La famine au temps du Grand Roi » Editeur Fayard. [9] Il existait dans chaque paroisse, un marguillier qui avait la charge du registre des personnes qui recevaient les aumônes de l'Église. J’ai imaginé que Pierre PAULMIER de par son éducation, savait lire et écrire et compter et avait donc cette charge. [10] En 1615 est créé, non loin de l'église de la Trinité, l'hôpital général pour "renfermer" tous les mendiants et vagabonds arrêtés dans les rues de la ville. Cet établissement recevait aussi les personnes âgées. [11] Marcel Lachiver : « Les années de misère. La famine au temps du Grand Roi » Editeur Fayard. [12] Archives Départementales du Maine et Loire : BMS Le Thoureil [13] Le pouvoir royal avait été largement renforcé avec la présence de lieutenants de police dans les villes. Les arrestations et les condamnations aux galères étaient nombreuses. [14] . Extrait du journal de l’ecclésiastique parisien Gilles Hurel, en 1692. [15] . Témoignage d’un bourgeois d’Orléans en 1693, cité par M. LACHIVER. [16] . Marcel Lachiver : « Les années de misère. La famine au temps du Grand Roi » Editeur Fayard. [17] . Le nom donné aux contrebandiers du sel. [18] Les Ursulines avait créé à Angers en 1619 une maison d'enseignement pour les jeunes filles, à la demande de l'Evêque et du corps de ville. Cette communauté éducative connut un rapide développement, car elle était ouverte non seulement aux filles de l’aristocratie et de la bourgeoisie, mais aussi au monde de l’artisanat et aux milieux très pauvres. [19] Ancien curé de Contigné dans le Maine-et-Loire. [20] Dans son chapitre VI sur les maisons de bienfaisance d’Angers, page 100 [21] Le petit frère de Thérèse, François PAULMIER, né en 1687, fut reçu docteur-médecin en la Faculté d’Angers le 8 Février 1721. [22] Par acte du 22 novembre 1668, Marguerite de GONDY Duchesse de Brissac et de Beaupréau, avait fondé « dedans de l'Hôtel-Dieu » un hôpital de 10 pauvres incurables qu'elle doubla par un leg de 10 000 écus en 1670. Son fils Henri Albert de COSSE ratifia ses bienfaits le 24 avril 1671 mais il fallut faire face aux dettes de la succession. Elle y fut dévoré presque entière et les vingt lits occupés devinrent vides. [23] Les soeurs converse remplissaient essentiellement des travaux manuels. Elles ne prononçaient pas de voeux et étaient considérées comme des laiques par le Droit canon, mais elles obéissaient à une Supérieure comme dans un ordre monastique. Magdeleine Thérèse ne dépendait pas à priori d’un ordre religieux. [24] Ils étaient 214 à la Révolution. L’hospice fusionna avec deux autres (les Renfermés et les Pénitentes, pour les femmes de mauvaise vie), fut transféré en 1794 dans l'enclos de la Visitation et en 1810 aux enfants trouvés rue Lyonnaise, enfin intégré plus tard à l’hôpital d’Angers. Source : Recueil des privilèges de la mairie - Archives du Maine-et-Loire série H. [25] Bien immeuble situé à Nidevelle qui avait appartenu à Charles Paulmier décédé et qui fut partagé entre « ses frères et sœur » [26] D'après un tapuscrit de Madame Jeanne FRAYSSE, l'église du Thoureil fut en grande partie reconstruite vers 1804, grâce aux dons apportés par Charlotte PAULMIER, nièce de Magdeleine Thérèse et de Louise Jeanne PAULMIER [27] Ce saladier est mentionnée dans le Répertoire Archéologique de l'Anjou (année 1868, page 507).
- Pierre Claude PAULMIER, tué à la bataille de Granville en 1793 (Première partie)
La bataille de Granville, par Jean-François Hue – 1800 (source : Wikimanche) Introduction En Août 2023, j’ai eu l’occasion de vous parler de Marie BARABE , mon ancêtre morte à la prison du Calvaire à Angers le 18 Février 1794. Elle était la veuve de Pierre François PAULMIER, Procureur du Roi, décédé en 1771. Parmi les autres PAULMIER, victimes de la Terreur, il y eut Pierre Claude, leur fils aîné, tué à l'âge de 35 ans à la bataille de Granville le 15 Novembre 1793. Il combattait alors dans les rangs royalistes [1] . Avant de connaître cette fin tragique, ce fils de bonne famille avait mené une vie « quelque peu dissipée ». Dix ans plus tôt, il s'était créé des dettes au jeu. Son oncle et tuteur, Claude Louis Charles PAULMIER, Lieutenant à l’Election d’Angers, l'envoya en Avril 1783, rejoindre le Corps de l'Oratoire de Jésus et de Marie à Paris. Il cherchait sans doute à le protéger de ses créanciers. Au cours de cette retraite, Pierre Claude démarra une correspondance [2] avec sa sœur Marie Charlotte [3] . Quelques extraits nous sont parvenus et permettront au lecteur de mieux comprendre ce qui a amené cet Oratorien, à s'enrôler au moment de la Révolution dans la Garde nationale, avant de suivre l'Armée catholique et royale dans leur fatale virée, dite de Galerne . Arbre de descendance de Pierre François PAULMIER, Procureur du Roi (source : Geneatique) Pierre Claude PAULMIER entre à l'Oratoire Pierre Claude est né le 17 Août 1758 à Beaulieu. On ne sait rien de sa jeunesse si ce n'est qu'il n’avait que douze ans au moment du décès de son père. Il vécut alors auprès de sa mère, Marie BARABE, tantôt à Beaulieu dans une maison qu'elle possédait, tantôt à Angers, d'où les PAULMIER étaient originaires ou encore au Thoureil chez sa tante Charlotte. A 24 ans, Pierre Claude avait obtenu une licence « es lois », mais aussi pas mal de dettes au jeu. Vue de la Maison de l’église des Pères de l'Oratoire, eau-forte de Jean Marot (source : Wikipedia) Le 22 Avril 1783, le voici montant à Paris fuyant ses créanciers. Cela lui prend deux jours et demi pour aller en diligence d’Angers à Paris [4] . Pierre Claude fait d’abord étape « huit lieues » après Le Mans, puis à Chartres, où « nous vînmes souper », après avoir admiré « la beauté et la hauteur du clocher au clair de la lune ». Enfin, « à deux heures sonnantes » le lendemain, il descend au bureau de la messagerie de la capitale. Pierre Claude arrive « dans sa nouvelle retraite » avec une « bonne envie de dormir, car cette maudite voiture marchait si pesamment que je croyais qu’elle me disloquerait tous les membres ». Victor Venner, « La diligence devant l'auberge », (source : Coutaubegarie) Portrait d’une jeune femme au XVIIIème siècle (source : Printerest) Malgré l’air de Paris « si funeste », Pierre Claude s’enthousiasme pour son nouveau cadre de vie à l’Oratoire : « Nous avons un jardin d’une grande beauté. Notre nourriture est bonne vu la pension modique ». Cependant, il trouve sa manière de vivre un peu rude, même si : « avec cent écus je serai un des plus riches de l’Oratoire ». En somme, Pierre Claude ne regrette pas d’avoir pris le parti de quitter Angers, tout en sachant qu’ « on aura bien jasé en apprenant mon départ et mon projet ». Il prend quand même des précautions, en demandant à sa sœur de ne pas lui écrire par la poste sans qu’il ne lui demande, car « nos supérieurs ont le privilège de lire nos lettres avant nous ». Il sait qu’il va vivre en vrai « anachorète » [5] , mais cela ne l’empêche pas de penser aux belles Angevines et plus spécialement à une Mademoiselle LAPATRIE, dont il dit que « le silence qu’on observe ici me fait penser souvent à elle ». Il embrasse sa chère sœur de tout son cœur, « cela m’est encore permis, je n’ai pas encore endossé la robe » . Pierre Claude PAULMIER, Oratorien Extrait de « Histoire et costumes des ordres religieux » (source : Google e-books) Pierre Claude endosse la « vénérable robe » des Oratoriens le 3 Mai 1783 [6] . Dans un premier temps, il se plie à la règle. Il se couche tous les soirs à 9 heures et se lève à 4 heures du matin « pour aller à l’église faire l’oraison qui dure une heure pendant laquelle nous sommes presque toujours à genoux ». Cela est loin de le ravir mais il s’y résout : « je commence à m’y faire, mes genoux ont contracté une dureté qui leur était inconnue avant ce jour ». Il s’emploie aussi aux tâches ménagères de sa chambre dont « les meubles consistent en un prie-Dieu en assez bon état, trois chaises et une table délabrées et un lit dont les rats ont mangé les rideaux… ». La règle, tel qu’il l'apprend à sa sœur, « est de faire son lit tous les jours et de balayer sa chambre deux fois par semaine ». Cependant, comme il l'avoue : « je ne me fatigue pas à remuer mon matelas et ma paillasse, je fais mon lit une seule fois par mois, le jour où on me donne des draps blancs ». Malgré ces contraintes auxquelles il n'a sûrement pas été habitué plus jeune, il affirme encore être « très aise d’être sorti de la maison paternelle, ici je perds l’habitude d’entendre gronder ». En effet, Pierre Claude est toujours sous la tutelle de son oncle. Son tuteur veille au grain. Il a prévu « une clause » dans une lettre qu’il écrit à son neveu, l'autorisant à correspondre avec sa sœur. Toutefois, son neveu n’a pas d’autre choix que de passer par son autorité et donc d'adresser ses lettres à son domicile, rue Saint Michel à Angers. Pierre Claude vit « sur l’espérance qui est bien consolante pour un cœur qui aime tendrement, de recevoir bientôt des nouvelles de sa sœur .» Le 28 Mai 1783, soit un peu plus d’un mois après son entrée à l’Oratoire, il tance sa sœur de ne pas avoir reçu de ses nouvelles. Il ajoute : « tandis que je suis renfermé entre quatre murs, tu galopes en pleine liberté à Beaulieu, au Thoureil ou Angers ». Sans doute force-t-il le trait, car l’Oratoire est loin d’être un couvent de trappistes : [7] Pour former les prêtres, « on y propose un enseignement moderne : le français est introduit comme langue scolaire à la place du latin, les programmes s’ouvrent aux sciences, à la littérature contemporaine, à l’histoire, et à la géographie, y compris humaine… Dans toutes les classes, on a le souci des méthodes pédagogiques, on souhaite échapper à l’ennui des bourrages de crânes. On privilégie l’intelligence sur la mémoire, l’intérêt sur la coercition, la nourriture de l’esprit sur le dressage des réflexes ; il s’agit de digérer, et pas seulement avaler. » Néanmoins, Pierre Claude s’ennuie. Il songe à quitter l’Oratoire ? : « Pour que le temps me paraisse plus court, je jette mes yeux sur le passé et sur le futur quand je serai sorti de cette demeure où la folie d’Erasme ne trouverait pas son compte ». Cette référence à « l’Eloge de la Folie » d’Erasme [8] aurait-elle pu lui valoir des ennuis ? Dans une époque où de fortes pressions religieuses et politiques tendent, à contrecourant, à interdire certains auteurs [9] , « l’Oratoire a toujours refusé unanimement d’adopter, en corps, quelque système philosophique ou théologique, laissant à chacun de ses membres la liberté de pensée dans les questions laissées ouvertes. » Abbé du dernier tiers du XVIIIème siècle (source : Buchfreund.de) A la veille de la Révolution, les élèves sont loin d'être cloîtrés. Ainsi Pierre Claude précise : « La vie qu’un oratorien mène tient le milieu entre un travail trop continu et une dissipation trop grande : les plaisirs de la société, tels que les festins, les jeux, ne lui sont pas interdits. ». D’ailleurs, ne demande t-il pas à sa sœur de lui envoyer quatre ou cinq paires de bas de soie. Il n’avait sûrement pas besoin de bas pour protéger ses genoux pendant les offices ! Bien qu’il ait endossé la robe, Pierre Claude a le droit de sortir pour des promenades, où il ne doit pas se contenter de lire son bréviaire. Ses courriers ne sont pas licencieux mais les compliments que Pierre Claude charge sa sœur de transmettre à plusieurs demoiselles angevines, sont assez évocateurs : « Je fais force châteaux en Espagne auxquels… Mlle Guilbault, Mlle de Villarmois et Mlle Boilpré ont beaucoup de part ». S’il pense parfois à sa mère avec « un simple respect », il a maintes fois « des pensées… où l’imagination fait bien du chemin » et demande avant tout à Marie Charlotte de transmettre « bien des choses tendres » à la belle LAPATRIE, déjà citée plus haut. Après trois mois passés dans l’institution, Pierre Claude ose découvrir à sa sœur « le fond de son âme ». Il se sent, dit-il, comme « un arbre qu’on a arraché à son pays natal pour le transplanter dans un jardin inconnu, les soins de toute espèce que lui prodigue un habile jardinier et les rayons d’un nouveau soleil font qu’il produit quelques fruits, mais malgré tous les secours, il se dessèche et ne fait que végéter ». Le 20 Juillet 1783, il écrit encore à sa chère sœur : « je ne me soutiens ici que par l’espérance consolante d’en sortir après la Saint Maurice » : soit le 22 Septembre. Cherche-t-il à apitoyer son oncle qui ne devait, j'imagine, rien ignorer de la teneur des courriers qu'il écrit à sa sœur ? Pierre Claude y parvient car bientôt, il quitte l’Oratoire de Paris pour rejoindre le corps des Oratoriens « dont le père Roi est supérieur à Angers ». Une auberge aux environs de Paris à la fin du XVIIIème siècle (source : Wordpress.com) Epilogue Parmi les Oratoriens, il y avait des prêtres mais aussi des confrères laïcs. Je ne pense pas que Pierre Claude ait un jour prononcé vœu de chasteté. Après son retour à Angers, les courriers manquent pour savoir combien de temps, Pierre Claude resta chez les Oratoriens d’Angers. Dans un dernier courrier non daté qu'il écrivit depuis Angers à Marie Charlotte, demeurant alors chez sa tante « au Toureil », Pierre Claude annonce son arrivée prochaine : « Le peu de temps que j’ai été à Angers, je me suis bien amusé. Je comptais te donner des nouvelles, … des petites affaires m’ont empêché de satisfaire à ma promesse. Je t’en dirai quelque chose quand j’aurai le plaisir de te voir… Je préfère les plaisirs simples et innocents de la campagne au tumulte et au fracas inséparables des grands festins que l’on donne en ville ». Doit-il fuir à nouveau quelque créancier ? Nous ne le saurons jamais car entre Septembre 1783 et Mars 1793, il n’y a plus trace de correspondance de sa part. Plutôt que de devenir précepteur de jeunes hobereaux de province, j’ai imaginé que Pierre Claude avait continué de profiter de la vie entre les terres et la maison de sa mère, Marie BARABE à Beaulieu, de celles de sa tante Charlotte au Thoureil ou encore de fréquenter les salons d’Angers, où les PAULMIER étaient invités. La famille PAULMIER, comme d’ailleurs la famille DESMAZIERES , à laquelle elle était apparentée, était favorable aux réformes que la Révolution de 1789 allait engendrer. Ainsi, dans une lettre, Marie Charlotte témoigne de l'exaltation de son frère pour toutes les idées nouvelles, mais aussi de son caractère changeant. Notre lointain cousin était « capable de se jeter à l’étourdie dans les entreprises les plus folles » [10] . Dans un prochain épisode, nous verrons comment Pierre Claude rejoignit la Garde nationale et partit combattre les « brigands » de Vendée. A suivre prochainement : Pierre Claude dans la Garde nationale angevine. Notes de fin [1] Voir le récit « la Pinsonnière » écrit par Maurice JOUBERT à l’occasion du bicentenaire de cette maison en 1997, mais aussi la généalogie dressée par Henri Joubert en 1898. [2] Dont je conserve une copie dactylographiée sur papier pelure. [3] Marie Charlotte PAULMIER (1760 - 1845) qui épousa en 1794 Pierre Charles JOUBERT au Thoureil. [4] A titre de comparaison, d’après les horaires de train, il faut aujourd’hui 1 h 30.en TGV. [5] Se dit d’un ermite dans le désert. [6] Pour savoir si Pierre Claude fit vœu de chasteté, il faudrait, je crois, consulter les dossiers individuels des Oratoriens établis par BONNARDET (composition des communautés de 1638 à 1788). [7] L'Ordre cistercien de la stricte observance, comme son nom l’indique, impliquait une stricte observance des règles de Saint Benoît, soit un retour à une vie monastique de prière, de travail, de silence, etc … [8] ERASME , en son temps, y développait sa vision humaniste de la Religion catholique, préfigurant la Réforme. [9] Les liaisons dangereuses (1782), le Mariage de Figaro (1783) sont des ouvrages interdits par la censure, etc… [10] A l’image du Duc d’ORLEANS , « Ils le savaient futile, versatile, influençable, capable de se jeter à l’étourdie dans les entreprises les plus folles, […] » ( Auguste Bailly , Mazarin, Fayard, 1935, p.104)
- Marie Barabé, victime de la Terreur
« Les Noyades de Nantes » en 1793, huile sur toile de Joseph Aubert, 1882 Pour écrire cet article sur le thème de " Une Marie ", j'avais l'embarras du choix parmi mes ancêtres. Du côté de ma mère, ce prénom est en effet porté par tous les personnages, à chaque génération, depuis la deuxième moitié du XIXème siècle. Il se combine avec d'autres prénoms, ou apparait en 2eme, 3eme ou 4eme prénom pour les garçons. Portant moi-même le prénom de Marie en 3eme position sur mon état civil, mes parents n'ont fait que perpétuer une tradition bien ancrée en France encore à la fin du XXème siècle (1) . Mon choix s'est porté aisément sur la "Marie" dont ma mère nous disait systématiquement, par exemple à l'occasion de la fête du 14 Juillet, que les sans culottes avaient voulu emmener son "aïeule" jusqu'à Nantes, attachée à la queue d'un âne, pour y être noyée ou guillotinée. J'étais petit mais j'avais été frappé par cette histoire. Ce n'est que des années plus tard que, m'intéressant à la généalogie familiale, je situais Marie Barabé sur mon arbre et reconstituais l'histoire de sa fin tragique, intimement mêlée à l'Histoire de la guerre de Vendée en pays angevin (2) . Marie Barabé est ma huitième aïeule (3) du côté de ma mère. En Décembre 1793, elle fut considérée comme " suspecte " par le Comité révolutionnaire de la ville d'Angers et arrêtée à son domicile. Dans une liste de dénonciation, elle est désignée comme étant " Marie Barabier femme, veuve Paulmier vivant de ses revenus son mari mort depuis 20 ans ci devant officier pour la gabale - suspecte ". Dans la marge, est annoté le nom d'un lieu funeste à l'époque : celui de la prison du Calvaire d'Angers. Il ne me restait plus qu'à reconstituer les conditions de son arrestation et découvrir le véritable sort que mon ancêtre avait connu. Mais commençons par le début : Marie Barabé est née le 26 Octobre 1733 à Beaulieu-sur-Layon, dans l'actuel département du Maine-et-Loire. Elle était la fille de Julien Barabé, Conseiller au Présidial d’Angers. Elle hérita de son père leur maison située dans le bourg. Elle apporta cette demeure dans sa dot lors de son mariage le 5 Septembre 1757 avec Pierre François Paulmier, P rocureur du Roi au " contre mesurage des sels de la Pointe" (4) , De son mariage, Marie eut quatre enfants, dont : Pierre Claude, né à Beaulieu le 17 Août 1758, Marie Charlotte Aimée, née à Beaulieu 12 Janvier 1760, Julie Victoire, née à Beaulieu le 12 Décembre 1760, devenue religieuse, Enfin, un enfant né, baptisé et mort à Beaulieu le 28 Janvier 1763. Son époux, Pierre François, décéda relativement jeune, en 1771 à Angers. Il avait 45 ans. En quittant ce monde bien avant la prise de la Bastille, on peut supposer qu'il évita le pire. En effet, en tant qu'officier du sel, il était chargé de collecter la " gabelle" (5) . Cet impôt fut aboli dès 1790, mais les officiers du sel ainsi que leurs " gabelous" (6) furent pourchassés et bien souvent conduits à la guillotine. Veuve, Marie Barabé vivait donc de ses rentes entre Beaulieu et Angers au début de la Révolution. En 1793, pour défendre la République en danger face aux puissances européennes, la Convention nationale exigea plus de soldats que jamais et procéda à une levée " de 300 000 hommes parmi les garçons et veufs sans enfants... " (2) . Dans l'Ouest, et notamment en pays angevin, les paysans se rebellent, s'organisent et résistent aux troupes venues réprimer leur soulèvement. C'est le début des guerres de Vendée. Des escarmouches éclatent autour de Beaulieu dès la fin Mars. Ne se sentant plus en sécurité à la campagne, Marie se réfugia dans sa maison d'Angers, rue Saint Michel, avec sa fille Marie Charlotte Aimée. En faisant ce choix de la ville, Marie scella son destin. En Novembre 1793, après une série de victoires puis de défaites, les Vendéens et leurs chefs royalistes tentèrent de prendre la ville d'Angers. La cité angevine résista, Le 4 Décembre, les Royalistes renoncèrent à leur projet et prirent la route du Mans. Le danger d'invasion écarté, les dénonciations se multiplièrent auprès du Comité révolutionnaire et la répression s’abattit sans mesure sur les suspects. Marie Barabé n'échappa pas à la fureur révolutionnaire. Le seul motif d'être veuve du " ci devant officier pour la gabale " suffit-il à justifier son arrestation ? Il est possible qu'elle fut aussi considérée comme la mère d’un traître à la patrie en danger, En effet, Pierre Claude, son fils aîné, avait choisi de rejoindre les Vendéens et leurs chefs royalistes, alors qu'il avait jusque là combattu au côté des bleus, en tant que garde national. Dès le mois d'Avril 1793, Pierre Claude écrivit à sa soeur Marie Charlotte un certain nombre de lettres (7) , décrivant ses premiers combats contre les paysans vendéens. Ainsi, le 26 mai 1793. Pierre Claude écrit depuis Saint Georges sur Loire à sa chère sœur : " Me voilà derechef enrôlé sous les drapeaux de Mars." Il semble toujours acquis à la cause républicaine, mais n’a plus la même ardeur à combattre : " j’espère que nous serons relevés sous huit jours par des troupes qui brulent du désir de se mesurer avec les brigands" . Il fatigue : " tout mon regret est de me voir si avancé en âge" . Les circonstances qui l'amenèrent à changer de camp ne sont pas clairement établies. En tout cas, il était du côté des Vendéens à la bataille de Granville en Novembre 1793 où il fut tué par un boulet de canon. Enfin, il semblerait qu'un voisin de Marie Barabé rue Saint Michel avait accueilli chez lui un prêtre réfractaire à la Convention, le curé Repin. Marie était-elle au courant de ce voisinage contre-révolutionnaire ? Si oui, elle se serait rendue aux yeux des révolutionnaires complice (8) . Les sans culottes enfermèrent Marie, 60 ans, à la prison du Calvaire d'Angers. Sa fille Marie Charlotte ne put rien y faire et trouva alors refuge chez sa tante Paulmier au Thoureil, un petit village des bords de Loire entre Angers et Saumur. Vitrail de la Chapelle des Champs des martyrs d'Avrillé, 12 Janvier au 16 Avril 1794 L e 11 décembre, suivant à la lettre les ordres de l'Assemblée Nationale, on commença à mener les prisonniers, les hommes comme les femmes, vers la Loire pour les y noyer. Est-ce que les sans culottes voulurent vraiment emmener mon ancêtre jusqu'à Nantes, attachée à la queue d'un âne ? C'est peu probable. Dans les faits, ils se contentèrent de la laisser croupir en prison et bientôt de brûler sa maison de Beaulieu. La commune de Beaulieu était déjà entrée dans l’Histoire de la Vendée militaire lorsque le 19 Septembre 1793, les Républicains, y subirent une défaite sévère face aux Vendéens [9] . Beaulieu fut bientôt inscrite sur la liste des 735 communes visées par le plan du général Turreau. Une de ses " Colonnes" (10) commandée par le général Cordellier , arriva à Beaulieu le 22 Janvier 1794. Il ordonna que le bourg soit pillé et brûlé : Les Bleus mirent le feu à la maison de Marie Barabé, mais dans leur zèle destructeur, commencèrent également à mettre le feu à la « Pinsonnière », jouxtant la résidence de Marie Barabé. Cette maison bourgeoise, construite en 1780, appartenait alors à un certain Jean Charles Pinson ( 11) , qui n'était autre que le chef de la Garde Nationale de Beaulieu. Les soldats furent arrêtés in extremis par un citoyen qui leur signala que la maison était à un patriote. Le dit patriote signa d'ailleurs le procès verbal suivant : Extrait du rapport de Louis Pierre Choudieu du Plessis, juge de paix de Thouarcé et membre de la commission à la suite de l'armée (AD 49, 94 L) De sa geôle, Marie Barabé apprit elle que sa maison avait été réduite en cendres ? Fin Janvier 1794, elle attendait encore dans sa geôle son triste sort. Début Février, les cadavres pullulaient tellement dans la Loire qu'une épidémie menaçait. Le 8 février 1794 (20 pluviôse An II), le Comité de Salut Public rappela de Nantes le maître d'oeuvres de ces atrocités, Carrier. Marie Barabé échappa peut-être ainsi à ce funeste destin. Mais les conditions d'hygiène n'étaient pas meilleures en prison. U ne pétition fut bientôt adressée au Comité révolutionnaire d'Angers par les chirurgiens de la prison du Calvaire : « Les individus sont plongés dans la fange, rongés par la vermine et entassés les uns sur les autres dans de petites chambres qui sont tellement infectées par les miasmes putrides qui s'exhalent des morts et des mourants, qu'en y entrant on est sur le point de se trouver suffoqué… Tous ceux qui sont détenus au Calvaire seront la proie des douleurs et bientôt au nombre des morts… il n'y a pas de jour qu'il n'en meure 6 ou 8 ; je puis même prouver que les malades de cette maison se montaient hier au nombre de 250 ou 300. Si l'on ne remédie pas un peu à tous ces abus, on verra les maladies se propager de proche en proche et se répandre jusque dans le sein même de la ville. » Le temps que la pétition soit examinée par le Comité Révolutionnaire, et que des mesures élémentaires d’hygiène produisent leurs effets, il était trop trop tard pour que Marie Barabé puisse éventuellement en profiter. Sans doute affaiblie par ses deux mois de captivité, elle est décédée le 19 Février 1794 en prison, ayant tout perdu, et sans doute seule, Mon ancêtre, Marie Barabé, fait malheureusement partie des nombreuses victimes de la Terreur qui ne furent jamais recensées comme tel, avant qu'un écrivain et historien, François Constant Uzureau [12] n'écrive au XXème siècle au sujet des victimes de la Terreur en Anjou : « Quand on parle des victimes de la Terreur, c'est aux seules personnes guillotinées, fusillées et noyées que l'on pense… M. Godard-Faultrier et après lui M. Camille Bourcier croient que leur nombre en Anjou fut environ de 10.000 et leurs conclusions motivées méritent toute créance. Mais ils ont oublié de faire figurer dans leurs raisonnements le nombre très considérable des personnes qui n'ont pu être ni guillotinées, ni fusillées, ni noyées, parce que mortes en prison. Et pourtant, comme les autres, ce sont là des victimes de la fureur révolutionnaire. Il convient donc de les faire entrer en ligne de compte si nous voulons avoir la statistique complète de ceux qui perdirent la vie pendant la tourmente… Les registres de l'état-civil des trois arrondissements de la ville d'Angers nous donnent un total de 1.020 décès en prison, soit 711 femmes et 309 hommes. » Extrait d’une liste des personnes décédées dans la prison du Calvaire pendant la Révolution (document non officiel) ( 1 ) D'après Wikipedia, Marie serait resté le prénom le plus populaire en France au cours du XXème siècle. ( 2) Cf l'ouvrage de Philippe Candé : "La guerre de Vendée en pays angevin". . (3) C'est à dire la trisaïeule de la grand-mère paternelle de ma mère, ou, pour les initiés, le N° Sosa 215 sur mon arbre généalogique. Lire page 200 de l'ouvrage de Philippe Candé : "La guerre de Vendée en pays angevin". (4) C harge héréditaire qui se perpétuait dans cette vieille famille angevine depuis le milieu du XVIIème siècle. La Pointe de Bouchemaine, qui marque l’embouchure de la rivière Maine dans la Loire au Sud d’Angers, était un poste de péage important sur le fleuve après la frontière Anjou-Bretagne à la hauteur d’Ingrandes, en aval. Depuis le Moyen-âge, de nombreux droits étaient perçus sur toutes les denrées qui remontaient la Loire. Et bien sûr, il fallait « contre mesurer » ce qui avait déjà été mesuré par les Bretons. Le bureau des Fermes se trouvait au lieu-dit « La Prévôsté », et la chapelle de Notre-Dame de Ruzebouc faisait alors fonction de grenier à sel. Ancien bureau des Fermes de « La Prévosté » (5) La gabelle était un impôt sur le sel. Il fut considéré en 1790 comme un i mpôt inique et injuste à cause de l’énorme inégalité qui présidait à sa répartition, et donc aboli. (6) Le gabelou est un synonyme de douanier. Sous l'Ancien Régime, il s'agissait du douanier qui était chargé de collecter la gabelle. Aujourd'hui encore ce terme est utilisé pour désigner les douaniers. (7) Archives de famille dont je conserve une copie dactylographiée - ndla, (8) De récentes recherches aux Archives Départementales d'Angers me permettront, je l'espère, de vous en dire plus bientôt. (9) Il s’agit de la bataille du Pont Barré, situé à la hauteur du bourg, sur la route d'Angers à Cholet. 1362 Républicains y perdirent la vie. Cette bataille fut d’autant plus retentissante que le même jour, à Torfou, les Vendéens mirent aussi en déroute l’armée de Mayence, la meilleure d’Europe, qui formait la principale attaque dans un mouvement de tenaille sur les Mauges. Un mois plus tard, après la défaite des Vendéens à Cholet, bon nombre d'habitants de Beaulieu suivirent les troupes Royalistes dans la virée de Galerne. (10) Le 17 janvier 1794 (28 nivôse An II), appliquant le mot d'ordre de destruction de la Vendée, le général Turreau qui a reçu le commandement de l’armée de l’Ouest organise les « Colonnes infernales » qui vont ravager le département. Désavoué par la Convention, Turreau est suspendu au printemps 1794 puis brièvement emprisonné après Thermidor. Il poursuit ensuite sa carrière militaire avant de servir dans la diplomatie de l'Empire. (11) Jean Charles Pinson était un un notaire d’Angers, commandant d’une compagnie de la milice bourgeoise. A la Révolution, il devint chef de la Garde Nationale de Beaulieu. [12] Il fut avec Célestin Port, l'un des premiers à consulter les sources relatives aux Guerres de Vendée, son sujet de prédilection, aux Archives départementales du Maine-et-Loire. Certains historiens lui reprochent un parti pris favorable aux Vendéens – que dire alors de Célestin Port ! – et le manque de renvois précis aux documents originaux. Malgré tout, l'œuvre du chanoine Uzureau, décédé le 29 mars 1948, constitue toujours une référence dans l'historiographie vendéenne.
- 1825-2025: Bicentenaire de la naissance de Charles JOUBERT, Jésuite et Mathématicien
Le RP Charles JOUBERT (1825 - 1906), Jésuite et Mathématicien (source : Archive personnelle) Introduction Le thème de l’article proposé par le « CLG Formation Recherches » en ce mois de Janvier 2025, est « une année se terminant pas le millésime 25 ». Afin de respecter mon objectif premier qui est de raconter, chaque mois, l'histoire d'un personnage de l’arbre généalogique de mes enfants, j’en ai recherché un, dont la naissance, le mariage ou le décès, se serait produit une année se terminant par « 25 ». Le choix ne fut pas bien difficile car, fait étonnant, il n’y en avait qu’un sur les 4 730 enregistrés sur cet arbre. Heureusement, ce n’était pas un illustre inconnu. Il fut Jésuite et Mathématicien reconnu en son temps. Son œuvre universitaire rappellera peut-être quelques souvenirs à celles et ceux qui ont eu un jour « la bosse des maths », et plus particulièrement de l’Algèbre. Il s’appelait Charles JOUBERT et nous fêtons cette année le bicentenaire de sa naissance. Les Archives jésuites contactées, ont bien voulu me communiquer deux notices le concernant. J’en ai extrait quelques anecdotes et éléments qui vous éclaireront sur la vie et la carrière de ce lointain cousin. Les études de Charles JOUBERT Charles Jacques Eugène JOUBERT est né à Beaulieu sur Layon , le 3 Avril 1825. Ses parents, Jacques Charles JOUBERT et Marie Caroline JOUBERT, étaient cousins germains. Ils s’étaient mariés [1] le 3 Mai 1824, à la « Pinsonnière », propriété de leur beau-père et père, Pierre Charles JOUBERT. Acte de naissance de Charles Jacques Eugène JOUBERT (source : AD Maine-et-Loire Naissances 1825 6E22 6) Charles Jacques Eugène fut le premier petit-fils de Pierre Charles JOUBERT et l’aîné d’une fratrie de sept enfants, dont mon trisaïeul, Henri JOUBERT. Arbre d’ascendance de Charles Jacques Eugène JOUBERT (source : Geneatique) Dans les années 1830, Beaulieu était un bourg avec un peu plus de mille habitants. Le père de Charles, que nous appellerons ici Jacques pour plus de commodité, avait repris l’entreprise de fours à chaux de son beau-père, Pierre Charles. Jacques, qui avait suivi plus jeune des cours de Sciences [2] . remarqua très tôt les aptitudes de son fils aîné pour les Mathématiques. Il le confia à son frère Louis François, qui menait alors son sacerdoce dans le diocèse du Mans [3] . Le prêtre donna à Charles ses premières leçons d'Humanités , puis le fit inscrire comme externe au Collège communal du Mans en 1837 [4] . Le 24 Août 1840, un drame survint dans la famille JOUBERT. Alors que Charles se préparait à rentrer en troisième au collège du Mans, son père fut foudroyé sur un four à chaux. On imagine assez bien le désarroi de toute la famille. Jacques laissait son épouse Caroline enceinte de huit mois [5] , obligée de pourvoir à l'éducation de ses enfants et de reprendre en main l'industrie de son mari. Quelques jours plus tard, Charles arrivait à la « Pinsonnière », désireux d’aider sa mère dans l'exploitation des fourneaux. Fort heureusement, Caroline put se faire épauler par son beau-frère Louis François, qui vint à Beaulieu s’occuper de l’éducation de ses neveux et nièces. Charles put continuer ses études à Angers. Après une année passée au petit séminaire de cette ville, Charles termina ses études secondaires au Collège royal d'Angers. Il fut reçu bachelier en Août 1843 « Au nom du Roi » [6] et admis en Mathématiques Supérieures. Un chanoine chez qui il résidait à Angers, lui offrit une bourse au collège Stanislas à Paris. Charles accepta avec bonheur ce moyen de continuer ses études de prédilection. En 1845, après avoir remporté le prix d'honneur à Stanislas, il était reçu premier à l'École normale. Un cours à l'Ecole normale, rue d'Ulm (source : Wikipedia) D’après le Bulletin de l’Association amicale des anciens élèves de l’Ecole normale, Charles put donner toute son ardeur au travail pendant les cours, rue d’Ulm [7] : « Il avait l’air absorbé d’un homme qui goûte peu les récréations frivoles. Il sut pourtant s’attacher des amis de choix, Diguet [8] … par exemple. » Sorti en 1848 de l'Ecole normale, Charles fut reçu premier au Concours d'Agrégation des Sciences Mathématiques. « Il est à désirer, disait l’inspecteur général Cournet dans son rapport, que Monsieur Joubert soit placé de manière à pouvoir continuer les fortes études pour lesquelles il a fait preuve d'aptitudes spéciales ». Charles avait tout juste 23 ans. Charles JOUBERT, professeur de Mathématiques spéciales Première de couverture des Souvenirs de l'Abbé Léon JOLY (source : Archives jésuites) La carrière universitaire de Charles JOUBERT fut assez brève. Nommé le 19 septembre 1848 professeur de Mathématiques spéciales au lycée de Lille, il fut envoyé l'année suivante au lycée de Strasbourg. Sa mère l’aurait accompagné chez le Proviseur du lycée quelques jours avant la rentrée des classes. Cette anecdote nous est rapportée dans un livre de souvenirs du chanoine Léon JOLY [9] , intitulé « Quinze ans à la rue des Postes » . L’auteur écrivit : « Il y a quelque soixante ans, une dame se présentait au lycée de Strasbourg [,..]. . Elle était accompagnée d'un tout jeune homme, [...] Les deux visiteurs furent introduits dans le cabinet de travail du Proviseur qui [...] , ne leur laissa pas le temps d'exposer l'objet d'une démarche, d'ailleurs évidente pour lui. » « Vous venez me présenter un nouvel élève, Madame, et c'est sans doute pour la préparation aux Écoles, peut-être pour l'École polytechnique ? Difficile, jeune homme, cette préparation, très difficile ! » A ce discours, la dame parut tout interdite. Ce que voyant, le jeune homme s'enhardit jusqu'à prendre la parole : « Monsieur le Proviseur, dit-il d'une voix un peu hésitante, il s'agit en effet de la préparation à. l'École polytechnique, et je viens, non pour en suivre les cours, mais pour les professer, si vous le permettez. Je croyais que Monsieur le grand maître de l'Université… » « Fort bien, jeune homme, interrompit précipitamment le proviseur, je veux dire, Monsieur. Oui, oui, j'y suis, maintenant. Mais, alors, vous êtes Monsieur Joubert ! » « Charles Joubert, Monsieur le Proviseur. Je viens… pour vous offrir mes devoirs et me mettre à votre disposition ». « Soyez le bienvenu, Monsieur Joubert, et recevez toutes mes excuses. Vous prendre pour un futur élève ! En vérité, où donc avais-je la tête ? » Voulant rattraper sa bévue, le Proviseur prit soin à la rentrée, d’introduire Charles auprès de ses élèves. Ils le trouvèrent d’abord aussi « trop jeune pour des Taupins ..., commencèrent, à sa vue, par friser leurs moustaches d'une manière menaçante, mais que, la première classe faite, ils déclarèrent… épatant. » Tel aurait été le pittoresque début de la carrière universitaire de Charles. Trois ans plus tard après une nomination provisoire au Lycée de Rennes, Charles était appelé à Paris au Collège Rollin [10] . Dans « Quinze ans à la rue des Postes », on peut lire quelques mots sur son passage dans cette école préparatoire de renom : « L’Université avait l'œil sur le jeune et brillant agrégé. Elle avait marqué sa place au centre même des lumières, comptant bien que, là, il donnerait sa vraie mesure, à la gloire du haut enseignement. » C'est vers cette époque que Charles fit à sa mère ses premières ouvertures sur la carrière nouvelle à laquelle ils se sentait attiré et appelé. Charles JOUBERT, Jésuite et Mathématicien Dans les traditions de sa famille, Caroline JOUBERT avait pieusement élevé ses enfants dans la foi Catholique. Dès son plus jeune âge, Charles profita de « ses mandements » mais aussi des enseignements de son oncle, le chanoine Louis François JOUBERT. Plus tard, les conférences du Père LACORDAIRE , dont il garda toute sa vie un souvenir enthousiaste, affermirent ses convictions. Sans doute, d’autres rencontres déterminèrent Charles à sacrifier le plus brillant avenir universitaire, pour rejoindre la Compagnie de Jésus. Il entra au noviciat de l'Ordre à Angers le 31 Octobre 1854 et fit son diaconat chez les Trappistes. La Compagnie de Jésus n’attendit pas que Charles fût ordonné prêtre en 1859 [11] , pour lui offrir un emploi digne de son mérite. On lui confia la chaire de Mathématiques spéciales à l’Ecole Sainte Geneviève, ouverte depuis peu, rue des Postes à Paris [12] . La nouvelle institution avait commencé à préparer des jeunes gens au concours d’entrée aux Grandes Ecoles. Ils avaient déjà obtenu quelques résultats à Saint Cyr et Navale, mais l’École polytechnique leur restait fermée. Pendant plus de 30 ans, Charles JOUBERT, allait déployer les qualités d'un professeur hors pair à l’école Sainte Geneviève : « Presque à lui seul, il assura le renom de l’école préparatoire. Dès la première année [de sa carrière - ndlr] , en 1857, on vit un élève de la rue des Postes figurer sur la liste de l'École polytechnique. Un « Te Deum » fut chanté à la chapelle, pour célébrer ce succès. Depuis lors, le nombre des reçus alla progressivement en augmentant et, à plusieurs reprises, il atteignit la quarantaine ». Ecole Sainte Geneviève rue des Postes à Paris - ex couvent des Visitandines (source : Rue Lhomond) Dans les premiers temps, le désormais Révérend Père Charles JOUBERT [13] trouvait le secret d'allier aux exigences du professorat, ses travaux personnels en Mathématiques. Dans les comptes-rendus de l'Académie des Sciences de Paris, il fit paraître de 1858 à 1875 de nombreux mémoires sur la théorie des fonctions elliptiques. Ses articles furent réunis en un volume que le Mathématicien Joseph BERTRAND signala dans son rapport sur les progrès de l'Analyse, comme un des travaux [14] les plus importants des Mathématiciens français. Il ajouta : « Le père Joubert que notre école normale peut revendiquer comme un de ses plus brillants élèves est devenu, surtout comme géomètre, le disciple de Monsieur Hermite , comme Monsieur Hermite l’est de Gauss et de Jacob i . Son esprit vigoureux est capable d'invention, reproduit les qualités du Maître, sans rien perdre de son originalité. » Le nombre de ses élèves allant sans cesse en augmentant rue des Postes, le Père JOUBERT se crut obligé de sacrifier ses recherches qui pourtant le passionnaient, pour se consacrer tout entier à la formation des futurs Polytechniciens. « Les questions étaient traitées avec ampleur, les difficultés de détail expliquées avec un soin poussé jusqu'au scrupule. A force de clarté, de méthode, de dévouement envers les élèves, il stimulait les efforts, aplanissait les obstacles et arrivait aux résultats les plus satisfaisants ». La consécration En Septembre 1870, la rentrée des cours ne put avoir lieu [15] . Le Père JOUBERT fut envoyé à Laval pour compléter ses études théologiques. Il évita peut-être ainsi le pire. Au moment du soulèvement de la Commune de Paris , dans la nuit du 3 au 4 avril 1871, la maison est cernée par un bataillon de Fédérés. Ils arrêtent le recteur DUCOUDRAY, onze Jésuites, dont sept professeurs et sept employés. Le 24 mai, cinq Pères furent fusillés avec l’Archevêque de Paris, Monseigneur Georges DARBOY . Après les évènements, Charles JOUBERT reprenait possession d'une chaire à l’école Sainte Geneviève, qu'il ne devait plus abandonner pendant 15 ans. Première de couverture des Thèses du RP JOUBERT- 1876 (source : Gallica) La consécration de la carrière de notre éminent cousin fut sans doute en 1875, lorsqu’on lui proposa la chaire d'Algèbre supérieur et le titre de Doyen à la Faculté des Sciences de l'Université catholique de Paris. Tout à ses élèves, le Père Joubert était resté simple Agrégé. Il n’était pas Docteur. Il entreprit, sans se décharger en rien de ses occupations habituelles, la rédaction d'une thèse sur la transformation des fonctions elliptiques : « La soutenance [16] fut un triomphe pour l’humble religieux il fallut ouvrir au public un amphithéâtre plus vaste que la salle des doctorats. Les membres du jury, Puiseux, Hermite, Briot ne ménagèrent pas leurs félicitations au récipiendaire avec lequel d'ailleurs ils étaient en relation d'amitié [17] , … ». A partir de 1876 et jusqu’en 1888, le Docteur es Sciences Charles JOUBERT tout en restant professeur de spéciales à « Ginette », enseigna à l'Institut catholique l'Algèbre supérieur et le calcul intégral. Il contribua ainsi à faciliter l'accès des grades universitaires aux futurs professeurs de l'enseignement libre. L’époque des décrets et des expulsions Expulsion des Jésuites le 10 Juillet 1880 (source : Gallica - Le Monde illustré ) Sous l'impulsion de Charles de FREYCINET , président du Conseil, et Jules FERRY , ministre de l’Instruction publique, le gouvernement français promulgua le 29 mars 1880, un décret contre les Jésuites. On leur donnait trois mois pour se dissoudre et six mois pour évacuer tous leurs établissements d'enseignement [18] . Pour sauver l'Ecole de la rue des Postes, les Jésuites firent créer la Société anonyme des Ecoles préparatoires. Quelques jésuites restèrent dans la maison à titre purement individuel. Ce fut le cas du Révérend Père JOUBERT qui put continuer ses cours dans le même esprit qu’auparavant, et cela à la grande satisfaction des élèves. En 1888, cédant à la fatigue, Charles dut quitter, non sans regret, les œuvres auxquelles il avait dévoué sa vie [19] . Après avoir enseigné pendant un an à la Faculté libre des Sciences d'Angers, il revint habiter sa chère Ecole Sainte-Geneviève. Il y trouvait un grand attrait à interroger les élèves, à leur faire des cours d'instruction religieuse et à leur servir de directeur spirituel. Faire part du décès de Charles Jacques Eugène JOUBERT (source : Geneanet) En 1891, à la suite d'une visite d'un inspecteur, le Père JOUBERT reçut l'ordre de quitter le collège où il avait espéré terminer en paix ses jours. Retiré dans une maison voisine avec quelques confrères, il en fut expulsé par la loi de 1901 . « On le vit alors réduit à vivre en compagnie d'un seul de ses anciens collègues, privé des avantages et des soins que peut assurer la communauté à un homme âgé. C'est dans cette situation précaire et attristante qu'il s'est éteint, miné surtout par le chagrin, car sa constitution était des plus robustes. » Charles JOUBERT s’éteignit le 10 Juillet 1906, à l’âge de 81 ans, au 26, rue Saint Lambert à Paris. Il fut inhumé au cimetière de Vaugirard. René d’ESCLAIBES qui écrivit une notice sur le Père JOUBERT, dont j’ai reproduit ici quelques extraits, témoigna : « Les innombrables Ingénieurs et Officiers polytechniciens qui lui doivent leur carrière, ont voué une reconnaissance et une admiration à leur professeur, dont nous avons pu recueillir, à l'occasion de sa mort, les multiples et touchants témoignages. ». Ce fut peut-être le cas de mon arrière grand-père, Gustave Edmond COUDRET, Général d'Artillerie et polytechnicien qui plancha en 1867-68 sur des équations du nième degré. Etait-ce sous la houlette éclairée du Révérend Père JOUBERT ? Gustave Edmond COUDRET dans l'encadré, en Mathématiques spéciales en 1867 (source : Archive personnelle) Notes de fin [1] Une dispense papale fut nécessaire. [2] Il avait tenté sans succès le concours d’entrée à l’Ecole normale de Paris, instituée en 1794. [3] Ordonné prêtre en 1821, Louis François JOUBERT devint Chanoine custode de la Cathédrale d’Angers. Il est connu pour avoir sa vie durant animé le sauvetage de la tapisserie de l’Apocalypse. [4] Charles aurait été alors élève de Pierre GUERANGER. [5] Marguerite, la benjamine, naîtra trois semaines après ce drame. [6] Le dernier des Rois, Louis Philippe, Duc d’Orléans, dit Roi des Français. [7] L’Ecole normale créée en 1794, devenue Ecole normale supérieure en 1845, est située depuis 1847, au 45, rue d’Ulm à Paris. [8] Sans doute Charles François DIGUET, né à Cherbourg, le 21 Juin 1822 et décédé à Paris le 12 Mai 1897. De la promotion 1845 comme Charles JOUBERT, il fut également Mathématicien. [9] Il s’agit du chanoine Léon JOLY, responsable de l'administration matérielle puis Directeur légal de l'entité créée en 1880 ayant permis à l’Institut Catholique de Paris, rue des Postes de continuer ses activités malgré les décrets de Jules FERRY. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur le Catholicisme. [10] Devenu en 1944 le C ollège-lycée Jacques-Decour, du nom de résistance d’un de ses professeurs, fusillé par les Allemands en 1942. [11] Charles fut ordonné le 25 Septembre 1859 à Laval. Il donna sa première messe chez les Jésuites à Angers. [12] L’Ecole Sainte Geneviève, aussi connu sous le nom de « Ginette » ouvrit ses portes l’année du noviciat de Charles JOUBERT, c'est-à-dire en 1854. Elle déménagea en 1913 à Versailles. [13 ] Il fut nommé Directeur légal de l’Institution. [14] Ces travaux valurent à Charles JOUBERT d'être nommé membre de l'Académie pontificale des Nuovi Lincei . [15] Napoléon III venait de capituler à Sedan et la France républicaine venait d’être promulguée à Paris. [16] Le 3 Août 1876. [17] Charles HERMITE, dans ses lettres et ses visites fréquentes, se plaisait à mettre le RP JOUBERT au courant de ses découvertes. [18] Au total, 5 643 Jésuites auraient été expulsés, notamment vers Jersey et l’Espagne. Les Pères expulsés de l’Ecole « Ginette » en 1880 par les décrets de Jules FERRY, revinrent à partir de 1887. [19] Toute sa vie Charles JOUBERT conserva une véritable culte pour l'Ecole normale. Lors des fêtes du Centenaire, il assistait Monseigneur PERRAULT à la cérémonie de l'Eglise Saint-Jacques du Haut-Pas et jamais, malgré son grand âge, il ne manqua de se rendre au service annuel célébré par ses anciens camarades.
- « Les fruits de la terre » de Sumatra à la fin du XIXème siècle (Troisième partie : Edmée JOUBERT)
Edmée JOUBERT, d'après un médaillon réalisé par Mademoiselle LEBLANC en 1865 (source : Archive personnelle) Préambule Dans cette troisième partie des « fruits de la terre » de Sumatra à la fin du XIXème siècle, j’ai mis en avant le personnage de Pauline Marie Edmée JOUBERT devenue Madame Joseph BOUCHARD. Edmée était la fille aînée de Paul JOUBERT et de Marie BOURGOUIN et une des nombreuses nièces de mon trisaïeul, Henri JOUBERT. Elle est née le 16 Mars 1864 à Poitiers et épousa le 19 Octobre 1887 à Bressuire dans les Deux Sèvres, Joseph dont elle était tombée amoureuse [1] . Elle avait 23 ans. Joseph qui en avait 34, était revenu de l’île de Sumatra en milieu d’année, non seulement pour se marier, mais aussi pour lever des fonds dans l’affaire de tabac qu’il avait démarré dans la colonie Néerlandaise. Arbre d’ascendance d’Edmée BOUCHARD, née JOUBERT (source : Geneatique) Projet de plantation de tabac à Sumatra 1888 (source :Archive personnelle) Le 27 Décembre, Joseph confiait à son beau-frère, Jean GUERRY DAVID, avocat d’affaires à Angoulême, le soin de défendre son projet auprès d’investisseurs français. Il n’attendit pas que les banquiers potentiellement intéressés s’engagent sur son projet, pour repartir avec sa jeune épouse. La mise en culture des plants de tabac nécessitait sa présence à Bandar-Mariam, sa plantation de Serdang . Au grand dam de sa mère, Marie JOUBERT qui ne s'attendait pas à un départ de sa fille aussi précipité, Edmée embarqua le 1er Janvier 1888 avec Joseph sur « l’Anadyr », un vapeur des Messageries Maritimes, à Marseille. A peine installée à bord, Edmée commença un journal intime sur un petit agenda de la nouvelle année : « 1er Janvier 1888 - A quatre heures : Où dormirons nous cette année commencée sur la grand mer salée, c’est le secret de Dieu ! Le navire dérape… La rade disparait ; on affecte un air de vaillance, mais le cœur est ému, les yeux humides. Puis voilà qu’à cette émotion mal dissimulée, s’ajoute un malaise soudain. Je fais connaissance tout à la fois avec une Méditerranée exécrable, ma cabine et le mal de mer… » « l’Anadyr à Port Saïd » - (source ; Collection Ctre. Am. Adam) Le voyage d'Edmée jusqu'à Medan Un récit de Xavier BRAU de SAINT POL LIAS paru dans le Journal des Voyages de Décembre 1894 (source : Gallica) La destination du jeune couple était Medan, devenue la capitale de la « Residens » [2] de Deli au Nord Est de Sumatra. Edmée, élevée par les Sœurs Ursulines, partait à la découverte d’un monde dont elle ignorait tout. Si ce n’est ce qu'elle en avait rêvé, jeune fille, en lisant des récits de voyage [3] . Joseph, planteur aguerri par huit années d’expérience sous l'équateur, repartait en Orient avec la certitude d’y faire fructifier ses affaires. Edmée avait débarqué sale et exténuée, avec son mari et ses malles le 23 Février à Medan. Joseph l'avait installée dans un hôtel qui lui parut miteux. « Après les hôtels européanisés des Straits Settlements , l’auberge a la diable des pays neufs » lui dit-elle. « C’est momentané » lui avait-il répondu. Au début de leur séjour, ils dînèrent « à table d’hôte ; les convives excités par la bière et le champagne, se lançaient les verres et les bouteilles à la tête… ils tapaient sur la table en hurlant des refrains bacchiques… Nous n’avons pas attendu le dessert pour nous sauver. ». Joseph s’absenta les jours suivants pour leur trouver une demeure. Edmée se barricada dans la chambre d'hôtel, préférant y dîner avec toutes sortes de cancrelats, plutôt que de subir ces rustres [4] . Le momentané dura cinq jours. Edmée eut tout le temps alors de se remémorer son voyage de deux mois. Il avait d’abord été agité en Méditerranée, puis de plus en plus chaud entre le canal de Suez et Aden dans le Sud de la Mer Rouge. Après une escale rapide, « l’Anadyr » avait traversé à toute vapeur l’immense Océan Indien. Edmée avait pu enfin descendre à terre dans la capitale de l’inoubliable perle des Indes : Ceylan [5] . Sa visite de la capitale Colombo , l’avait comblée mais avait été si courte. Elle n’avait eu que trois jours pour parcourir les marchés où elle s’était enivrée d’odeurs et de couleurs, avant de reprendre la mer avec regret. Elle avait quitté « l’Anadyr » à Singapour et attendu quelques jours avec son mari dans un hôtel européen, l’arrivée du vapeur « Mercury ». Ce rafiot devait leur faire traverser le détroit de Malacca pour atteindre Sumatra. La rade de Colombo à la fin du XIXème siècle (source : Archive personnelle) Le confort de ce dernier transport n’avait évidemment pas été celui des premières classes de « l’Anadyr ». « Les cabines du Mercury sont inhabitables, vrais placards sans air… le spectacle de la salle de bains m’a dégoûté de toute ablution, … ». En plus, le « Mercury » était tombé en panne en mer. Alors que l’eau commençait à manquer à bord, ils avaient été remorqués par un autre petit vapeur hollandais dont l’équipage devait être à moitié pirate… Maintenant, il lui fallait encore braver la crasse de cet hôtel rempli de personnages douteux, en quête d’aventures. Enfin, le 28 Février, Joseph trouva une maison dans un faubourg de Medan qui voisinait avec la forêt. « L'impasse où elle s'élève, bordée de haies vives ombragés de beaux arbres, aboutit au palais du Prince de la famille régnante, Premier ministre du sultan de Delhi ». « Dans notre rue circulent des sergents de ville malais, sanglés dans un uniforme de toile bleue, passementé de jaune, et traînant derrière eux un grand sabre. » Rassurée peut-être par cette présence policière, Edmée put se remettre de ses émotions. Elle écrivit dans son journal : « Demain, je débuterai comme maîtresse de maison à Sumatra. Mon ignorance du malais rendra ma tâche plus ardue. Je prévois plus d'une épineuse contestation entre moi et ces indigènes… Étendu sur ma chaise longue, je dis adieu ce soir, à mon existence de voyageuse. Demain sera une vie nouvelle dans une ville nouvelle. » La nouvelle vie d'Edmée Décidée donc à mener sa nouvelle vie, Edmée s’aventura au crépuscule avec Joseph, dans l’unique promenade de Medan plantée d’arbres : « Dans vingt ans, ils donneront de l’ombre ». C’était l’heure où on pouvait espérer croiser les rares femmes européennes, ayant eu le courage d’accompagner leur mari planteur dans cette contrée. Elle toisa d’abord « une blonde Néerlandaise, vêtue d’un peignoir blanc, chaussée de bas blancs et de souliers noirs… Tandis que l’étrangère regardait curieusement ma toque de paille, je m’étonnais de la voir circuler dans la rue sans autre coiffure que le casque doré de ses cheveux ». Un peu plus loin, elle remarqua qu’elle faisait aussi exception, en portant des gants. Elle en conclut que : « les modistes et les gantiers ne feront jamais fortune à Medan… ». Une tenue de maison semblant admise partout en raison de sa simplicité, elle adopta une nouvelle garde-robe « indigène élégantisée », mais moins corsetée et tellement plus agréable. Edmée passa le mois de Mars à tenter de prendre la main sur la conduite de sa maison : « Mes études de malais réussissent mal… Je n’arrive comme résultat qu’à donner des ordres qui ahurissent mes domestiques ». Au début du mois d’Avril, elle se sentit soudainement abattue. Joseph remarqua son état de somnolence et le mit d’abord sur le compte des premières chaleurs de l’été équatorial. Bientôt, il fallut se rendre à l’évidence : Edmée était enceinte. Le 13 Avril, il écrivit à sa belle-mère Marie : « J’ai un bon espoir à vous confier… Je crois notre chère Edmée enceinte et vous pouvez penser si cela me comble de joie… ». La perspective de devenir père redonna de l'énergie à Joseph. Il commençait en effet à désespérer de voir ses affaires aboutir à Bandar-Mariam. Son associé TABEL était en train de lui faire faux bond sur le terrain, et il avait beau relancer son beau-frère, mandaté avant son départ, celui-ci était aux abonnés absents. Malheureusement pour Joseph, une crise sur le marché du tabac à Amsterdam venait de démarrer suite à la faillite d’un des plus gros planteurs de Sumatra. Les banquiers et autres souscripteurs approchés par Jean GUERRY DAVID, « n’ayant pas l’expérience des affaires internationales », refusèrent in fine de s’engager [6] . Faire-part de Baptême de Paul Marie Henri BOUCHARD du 9 Avril 1889 (source : Archive personnelle) Heureusement, la grossesse d'Edmée se passait plutôt bien. D'après Joseph qui tenait régulièrement informée sa belle-mère, Edmée ne souffrait que de la chaleur. En Juillet, il écrivit : « Voilà le quatrième mois fini et aucun vomissement, presque aucun malaise ne l’a fatiguée… Mais à part la chaleur, Edmée se porte bien, même très bien , mangeant de tout, etc … il y a donc de bonnes raisons pour espérer que cela continue jusqu’à la fin et qu’un dénouement heureux couronnera le tout ». Assistée d'une voisine « qui a eu sept enfants » et d’une domestique javanaise, Edmée mit au monde un petit garçon : « le 1er Décembre à 2 heures précises, Monsieur Paul Marie Henri BOUCHARD a fait son entrée dans les meilleures conditions possibles ». Les relevailles [7] d’Edmée ne se firent que trois semaines plus tard. Tout s’était passé pour le mieux et le bébé était le plus beau du monde, mais le médecin hollandais qui avait ausculté Edmée avait quand même demandé à ce que la parturiente ne se lève pas trop vite et mange du « bouillon à la poule ». Edmée alternait allaitement et repos, découvrant son enfant et sa nouvelle condition. Henri se révéla être : « gros et gras, vigoureux et bien conformé… mangeant et dormant bien sans trop de cris, etc.. », facilitant certainement les choses. Les deux seules ombres à ce parfait tableau de famille furent d’une part, l’absence de missionnaire catholique susceptible de baptiser l’enfant et d’autre part, l’attitude de la domestique javanaise. « Notre bonne n’est pas mauvaise, beaucoup de bonne volonté, tenant bien l’enfant, procédant à sa toilette, etc… mais sotte et entêtée dans ses croyances et superstitions javanaises dont il est extrêmement difficile de lui interdire l’usage sur Edmée et Henri ». Cela finit par irriter Joseph. Il se mit en quête d’une nurse anglaise. Quant à Henri, il fut d’abord ondoyé par son père. Un missionnaire catholique, le Révérend Père STAHL, de passage à Medan et en route pour le Royaume de Sarawak sur l’île de Bornéo , le baptisa enfin au mois d’Avril 1889.. La nurse anglaise, Miss PEARSONS, n’arriva de Singapour qu’au mois de Novembre 1889. « Je me trouvais en face d’une jeune personne grande, assez forte pour une anglaise, parfaitement laide mais mise avec goût et qui entra en matière avec Henri avec une parfaite simplicité, ce qui me plaît. ». L’histoire ne dit pas à quel moment Joseph vira la « bonne » javanaise … Il faut dire aussi que son mari s'occupait plutôt bien de la cuisine. Ce qui aida peut-être Joseph à digérer pendant quelque temps encore les superstitions locales. « Une grave résolution » Extrait de l’acte de cession de la plantation de Serdang du 18 Février 1889 (source : Archive personnelle) Pendant tout ce temps, Joseph avait continué d’exploiter ses parcelles de tabac. Il, comptait sur les fluctuations du cours [8] , très chahuté, pour vendre au mieux son terrain. Le 18 Février 1889, il finit par le céder à un planteur hollandais de Serdang, Emil Johan BORRING pour la somme de 24,000 dollars, soit 100 000 francs environ. Joseph tenta alors quelques combinaisons financières sur place. Celles-ci fort heureusement n’eurent pas de conséquences fâcheuses sur le train de vie de la petite famille. Joseph dut quand même s’engager sur l’honneur auprès de son beau-père à ne pas toucher à la dot de son épouse. Et il envisagea quelques économies au sein du foyer. Edmée dut ainsi se passer un temps de ses abonnements « littéraires, politiques ou mondains ». Joseph demanda à un de ses beaux-frères, Jacques JOUBERT, de résilier en son nom l’abonnement à « la Revue des Deux Mondes » mais de garder celui de « la Mode illustrée , car ceci est un instrument de travail et peu cher ». Edmée en avait besoin pour ses travaux de couture, Extrait de la Mode Illustrée du 5 Janvier 1890 (source :Gallica) Les montages financiers de Joseph tombèrent à l’eau les uns après les autres. Hésitant à rentrer définitivement en France, il prit finalement au début de l’année 1890 une résolution. Le 3 Février, Joseph écrivit : « Mes chères deux mères et mon cher père, je vous écris une lettre collective pour vous annoncer une nouvelle (résolution) grave et définitive que j’ai prise il y a quelques jours et dont je me hâte de vous informer… Un français établi à Singapore, planteur de café, déjà vieux, m’a proposé de le remplacer comme administrateur de sa plantation pendant un voyage qu’il compte faire en France à cause de sa maladie, …maladie dont on ne revient guère. Ne voyant aucune affaire à monter en ce moment à ma convenance, j’ai accepté et nous partons dans une quinzaine pour Singapore pour nous y établir. L’avenir nous apprendra si j’ai eu tort ou raison… Désormais, nous vous prions de nous adresser toute notre poste, … à Monsieur Bouchard, Chassériau Estate, Singapore ». Bukit Timah Deux ans plus tôt, lors de leur escale à Singapour, Joseph et Edmée avait fait la connaissance de Monsieur Léopold CHASSERIAU, propriétaire d'une plantation de caféiers florissante de la colonie Anglaise. Ils étaient alors à l'hôtel de « l'Europe » dans l’attente du « Mercury » qui devait les emmener à Sumatra. CHASSERIAU les avait invités dans sa plantation de Bukit Timah [9] , situé non loin du port. Dans son journal intime, Edmée nous a laissé une description du futur employeur de son mari et de son exploitation : « Le manager, d’origine française, jouit dans la colonie d’une réputation d’excentricité qui me semble justifiée. Ce vieillard, embarqué comme mousse à l’âge de dix ans, a mené l’existence la plus accidentée qu’on puisse rêver et fait et défait plusieurs fortunes. A soixante ans passés, séparé de sa femme et de ses fils avec qui il ne s’entendait pas, il vit seul dirigeant une exploitation considérable. Très aimable, il nous a promenés en voiture au travers des massifs de caféiers dont nous avons admiré la masse sombre, semée d’étoiles blanches et de baies de corail… Ces fleurs répandent une odeur exquise… Ce n’est pas le Moka d’Arabie qu’on cultive ici. Il exige une altitude plus élevée et un climat froid très différent de celui de Singapour. On a donc tenté dans cette plantation d’acclimater des caféiers à grosses baies, originaires du Libéria. Avec succès même si ce café est d’une qualité de beaucoup inférieure au Moka et manque surtout d’arômes. » Malgré leur différence d'âge, Joseph et Léopold avaient sympathisé. Extrait de l’acte de naissance de Radegonde Edmée Marie BOUCHARD le 12 Mai 1890 à Bukit Timah (source : Archive personnelle) En 1890, Joseph n’avait toujours pas de position stable et ses beaux-parents le poussait à rentrer en France et assurer un avenir pérenne à sa famille. Edmée était à nouveau enceinte de cinq mois et demi. Joseph hésitait, lorsque Léopold CHASSERIAU lui proposa ce poste d’administrateur. Il offrait à Joseph de bonnes conditions : « Il m’offre 200 dollars par mois, un intérêt aux bénéfices, ses chevaux et voiture et met sa maison à ma disposition ». En somme, Joseph n’avait plus à se préoccuper de nourrir sa petite famille pendant un temps. Et il n'abandonnait pas son ambition de faire fortune dans les affaires. Les BOUCHARD quittèrent Medan pour rejoindre Bukit Timah. Le petit Henri avait alors 14 mois et demi et faisait ses premiers pas avec Miss PEARSONS. Malgré les fatigues de sa nouvelle grossesse, Edmée n’était pas fâchée de quitter Médan. Edmée eut le temps de s'installer confortablement dans la demeure de CHASSERIAU avant d'accoucher. Radegonde Edmée Marie naquit le 12 Mai 1890 à dix heures du matin. Le médecin, prévenu dans la nuit par Joseph, arriva à 9 heures et demi. Il dit à Joseph : « Tout va bien, il n’y a rien en souffrance… Nous pouvons aller fumer un cigare car ce ne sera pas avant une heure ou deux d’ici. » Devant l’invite, Joseph allait lui en offrir un sur le perron lorsque : « nous entendons crier : c’est fait et cela était vrai. Le pauvre docteur jette son cigare à droite, la boîte d’allumette à gauche, se précipite et trouve une petite fille. Penaud et confus, il a voulu réparer son erreur et a soigné le reste avec une dextérité admirable… ». Malgré un début de congestion à la naissance, Marie se révéla aussi vorace que son frère : « elle est née extrêmement rouge, presque violette… il n’y paraît presque plus rien. Elle a pris le sein très bien et crie comme trois Henri ». L’histoire ne dit pas comment Henri prit l’arrivée de sa petite sœur. Marie et Henri BOUCHARD avec leur « nounou » chinoise et sa fille, en 1891 (source : Archive personnelle) Epilogue Petit à petit, Edmée acceptait sa condition de « mère nourricière ». A Singapour, Monseigneur Edouard GASNIER , « un de mes compatriotes angevin », écrivit elle à sa mère, l'orienta vers la Mère Supérieure des Dames de Saint Maur . Elle trouva auprès des religieuses « le secours de la Religion » qui lui avait manqué à Medan. Joseph lui, était accaparé par son « job ». Celui-ci ne différait pas beaucoup de celui d’administrateur d’une plantation de tabac, si ce n’est évidemment la nature de la culture. Planter des caféiers s'avérait beaucoup plus simple. Idem pour la récolte. Pour autant, Léopold CHASSERIAU ne partit pas tout de suite pour la France. Il supervisa d'abord le travail de son nouvel administrateur, qu'il considéra bientôt comme son fils, lui apprenant les ficelles permettant d'exporter un « bon café » vers l'Europe. Bientôt, il introduisit Joseph dans le sérail des planteurs de Singapour. Son avenir et celui de sa famille dans la colonie Britannique semblait enfin en bonne voie. Nous verrons ce qu'il en sera dans un prochain épisode. Un caféier « Liberia » en fleurs, planté en 1896 à Lampung – (source : Wikipedia). A suivre prochainement : Joseph part en exploration dans le Détroit de la Sonde, huit ans après l'explosion du volcan Krakatau. . Notes de fin [1] D’après le journal intime d’Edmée JOUBERT commencé en 1888. [2] La « Residens » est le nom donné aux provinces de Sumatra par les Néerlandais [3] Comme ceux de BRAU de SAINT POL LIAS, parus dans « le Journal des Voyages » ou encore « la revue des Deux Mondes ». [4] Edmée assista sans doute au « Hari Besar », le jour des planteurs. Tous les quinze jours, ceux-ci venaient boire leur paye dans un hôtel de Medan. (voir pages 53 et suivantes de « Délire des Tropiques » de Laszlo Szekely aux Ed. Olizane) [5] Ancien nom de l’actuelle Sri-Lanka. [6] Pourtant cette crise n’était que passagère. Son beau-frère se révéla t’il incompétent en affaires ou fit-il payer à Joseph son départ précipité huit ans plus tôt ? [7] La première origine de cette tradition est religieuse. Les femmes devaient rester un temps éloignées des lieux de culte et recevaient une bénédiction particulière après 40 jours. [8] Fin 1889, une véritable crise agricole mondiale avait démarré qui impacta le marché européen et plus particulièrement celui d'Amsterdam et donc le tabac de Deli. Deux raisons semblent émerger concernant le tabac de Deli : D’abord une surproduction de qualité inférieure de son tabac et le retrait subit des acheteurs des Etats Unis, principaux clients, causé par la mise en place de droits d’entrée importants des produits en Amérique dont le tabac (sauf cubain) se trouva frappé (Bills Mac Kinley). [9] Nom qui signifie colline d’Etain. Aujourd'hui Bukit Timah est devenu une banlieue résidentielle de Singapour.
- Les « fruits de la terre » de Sumatra à la fin du XIXème siècle (Deuxième partie : les « Battaks »)
Carte de la province de Deli et sa capitale Medan à la fin du XIXème siècle (source :Archive familiale) Au début des années 1880, l'île de Sumatra n’était encore que partiellement cartographiée par les Hollandais. Sur les hautes terres proches des volcans, vivaient des autochtones que les Malais appelaient les « Battaks ». Beaucoup d'Européens, implantés depuis peu à l’Est de l’île, croyaient ces « indigènes anthropophages… ». Dans cette deuxième partie des « fruits de la terre » de Sumatra à la fin du XIXème siècle, nous retrouvons Joseph BOUCHARD, parti à leur rencontre. Le « Tuan Ketjil » Joseph BOUCHARD en 1880 (source: Archive familiale) En Janvier 1881, Joseph avait terminé son apprentissage à Sungai Sekambing. Il n’était plus le novice qui s’était émerveillé, dans les premières lettres qu’il adressait à sa mère, de la moindre fleur chatoyante à l’orée de la forêt vierge. En tant qu'assistant, Joseph était devenu un « Tuan Ketjil » [1] : « J'avais mes propres coolies et j'étais responsable de ma propre section ». Dès cinq heures du matin, Joseph sortait sur le perron de la maison qu’il partageait avec les autres assistants. Il était vêtu d’un pantalon de toile, d'une tunique à cinq boutons, et surtout coiffé de son casque colonial blanc. Aussitôt le baba qui était chargé de relayer ses ordres, se présentait à lui. On procédait à l’appel de la centaine de coolies rassemblés en rangs, silencieux, des hommes devenus de simples numéros depuis qu'ils avaient été loués à Paul de GUIGNE, Le baba donnait à Joseph les quelques numéros manquants. Des malades qui se trouvaient depuis la veille à l’hôpital de la plantation. Une bicoque où on leur distribuait un peu de « quinine » [2] la plupart du temps. Cheval « Batak », encore appelé de Deli (source : Wikimedia) La saison des pluies était terminée. Ce jour-là, Joseph devait seulement donner quelques instructions au baba sur les prochaines parcelles à labourer. Ensuite, les surveillants Malais prendraient le relais auprès des coolies. Il était prévu que Joseph se joigne à une course avec un Hollandais vers un « kampung » [3] , un village ami dans l’intérieur des terres. Il était habité par des autochtones ayant accepté « l’Andat » [4] malais. Un serviteur l’attendait, tenant par leur bride deux petits chevaux « Batak ». Joseph et son compagnon ne tardèrent pas à se mettre en chemin. La Région de Deli La petite troupe se frayait tant bien que mal un passage dans la forêt. Le chemin avait été défoncé par la récente saison des pluies. Pour passer le temps, Joseph songea à la Région de Deli et à la mission que Paul de GUIGNE lui avait confiée. Pendant très longtemps, il n’y avait eu à l’Est de Sumatra que des marécages putrides au bord de la mer et une forêt inextricable dans l’intérieur des terres : un vrai paradis pour les crocodiles et les éléphants. Des Malais étaient venus depuis l’autre côté du détroit de Malacca. Ils avaient ramené des autochtones de leurs incursions dans les hautes terres près du lac Toba. Ceux-ci étaient devenus leurs esclaves pour l’exploitation du poivrier. Les musulmans avaient appelé « Battaks » les insoumis qui étaient restés autour des volcans. Les Malais s'étaient ensuite installés non loin de la mer, autour d'une grosse bourgade appelée Medan . C'était aujourd'hui leur capitale. En 1863, le Sultan MA’MOEN AL RASJID y régnait en monarque absolu, sur un territoire allant de la mer jusqu’au pied des volcans. Avec l'arrivée des Hollandais, l'esclavage fut officiellement aboli. MA 'MOEN AL RASJID commença à céder des terres aux Tuans. Avec les profits, il se fit construire un palais. A partir de 1870, la Compagnie « Deli Maastschappij » qui regroupait les premiers planteurs européens de Deli compléta sa main d’œuvre de coolies avec des affranchis. Ils s’occupèrent du défrichage de la forêt, de la construction des maisons et du transport du matériel en « sâmpân » [5] . En 1880, Paul de GUIGNE décida d'aller encore plus loin dans la démarche. Il savait qu'un petit kampung d'affranchis non loin de Sungai Sekambing, entretenait des relations de cousinage avec des insoumis. Il envoya Joseph établir le contact avec ces Battaks et si possible, obtenir leur collaboration [6] . Palais du Sultan MA’MOEN AL RASJID de Deli construit à la fin du XIXeme siècle (source : Wikipedia) Un petit kampung ami Trois jours plus tard, Joseph écrivait à sa mère: « Cette lettre ne sera pas très longue... En effet il est 7 heures du soir. J'arrive de 3 jours de course dans la montagne… et Monsieur de Guigne me dit que les courriers partent demain matin à 5 heures. » Il continua : « Dans ma dernière lettre adressée à Berthe je parlais d'une excursion [à venir – ndla] chez les Battaks et comme quelques détails t'intéresseront peut-être, je vais tâcher de te donner les plus curieux… D'abord les terres où nous sommes sont limites avec les terres des pays Battaks non soumis. Il y a quelques kampungs qui sont peu amis des blancs. C'était précisément un de ceux-là qu'il s'agissait de visiter pour apaiser et amadouer un peu leur chef. Il avait prétendu que lorsque les blancs viendraient cultiver les terres, il avait soixante fusils et qu'il s'en servirait… Nous partîmes donc… J'étais avec un hollandais. Après deux ou trois heures, nous arrivâmes… dans un petit kampung ami, où nous devions déjeuner. …On nous donna une copieuse ration de riz bouilli sur une feuille de bananier. Sur une autre feuille, un poulet grillé sur des charbons et du piment écrasé pour manger avec le riz. Enfin, un bambou plein d'eau pour boire. J'oubliais : du coco frais pour nous rafraîchir en arrivant. Le tout est excellent. Je recommencerai le poulet grillé. C'est simplement exquis. » [7] L’andalisman, une épice utilisée dans leur cuisine par les Battaks (source : Leroypoivre.fr) Une « case » Battak au début du XXème siècle (source : Wikipedia) Pour faciliter la digestion, le chef du village invita Joseph et son compagnon à sortir sur les marches de sa maison. Là, ils commencèrent à palabrer. C'est à dire que ne comprenant rien au charabia du chef, Joseph se contenta d’acquiescer de temps à autre, laissant son compagnon mener la discussion. Pour se distraire, Joseph observa la vie du village qui avait repris autour d’eux : « Les hommes ne font à peu près rien. Pendant que les femmes font tout le gros ouvrage, plantent le riz, le décortiquent, etc… les hommes mâchent du bétel, pêchent ou chassent ou jouent. » Joseph interrompit brusquement sa lettre. Il ne tenait plus debout. Il conclut : « Je suis obligé de terminer là ma lettre. Je tombe de sommeil et de fatigue. La prochaine fois, je compte vous donner plus de détails. Adieu… » Chez les Battaks indépendants De Février à Juillet 1881, les courriers manquent. Il semble que les deux colons multiplièrent les séjours dans le kampung ami. Enfin, leurs efforts furent récompensés. Un midi, alors que Joseph s’apprêtait à digérer pour la nième fois un poulet grillé, il comprit qu’ils étaient autorisés à continuer leur chemin dans la montagne . Dessin de Joseph Bouchard (source : Archive familiale) De retour à Sungai Sekambing, Joseph écrivit : « J'ai été chez les Battaks indépendants avec un autre européen … Ce sont de véritables sauvages.... Ils sont tous à peu près nus. Un petit pagne leur serre les reins : voilà tout. Les femmes mariées ont la poitrine complètement découverte... les jeunes filles attachent leurs pagnes sous les épaules... ce qu'il y a de plus curieux dans leur ornementation ce sont leurs boucles d'oreilles. Celles-ci sont percées en haut et comme cet ornement est en argent massif et très lourd, elles le soutiennent en le relevant dans la chevelure... Ornementation d'oreilles d'une femme Battak au début du XXème siècle (source : Pinterest) Maison Battak (source : Pinterest) [Dans ce kampung – ndla] Il y a 10 ou 12 maisons… Ce qui les distingue, c'est la maison du chef, lequel commande à une partie du pays... Sa case n'a que deux portes, pas de cheminée. Le plancher est haut, en lattes de palmier ce qui… forme des claires-voies. Ils font là leur cuisine, leur lit, vident l'eau par le plancher de même que les os... de poulet et tout le reste… La maison est sur des pieux à cause de l'humidité. Là-dessous, se trouvent une légion de poulets, et surtout un troupeau de porcs. Aussi dès que quelque chose tombe, quoi que ce soit, cela n'arrive pas à terre… Lorsque nous fûmes entrés, le chef voulut faire le fanfaron pour nous intimider.... il n'était pas bien disposé du tout. Enfin, après deux heures de conversation monotone, le chef finit par nous demander si nous voulions manger le riz et le sel avec lui... C'était un bon signe. On nous prépara le repas… nous mangeâmes, ... et nous sortîmes pour digérer. Heureusement, ils sont très sobres ne boivent qu'un peu de vin de palmier qui est bon. » Séjour chez les insoumis Joseph s'acclimata très bien à la vie en montagne : « Voilà une bonne et vraie vie de nature, saine … » . Bientôt, il s'installa chez les insoumis. Le 21 Septembre 1881, il écrit à Berthe : « Aujourd'hui même, je vais m'établir dans les montagnes… La température est. meilleure qu'ici, ... Je logerai dans une case des Battaks ..., mangerai le riz avec de la poule grillée du sel et du piment pendant un mois ... Pendant ce temps-là, ma maison se bâtira, Dans ma prochaine lettre, je vous apprendrai cette vie des premiers jours en véritable sauvage... je te dis à Dieu et te prie de faire toutes mes amitiés à tout le monde adieu ton frère. » Dessin de la maison Battak de Joseph en 1881 (source : Archive familiale) Joseph ne donna des nouvelles aux siens qu’en Novembre 1881. « Ma chère Berthe il y a plus d'un mois que je ne vous ai écrit et ce n'est pas sans motif. J'étais dans la montagne dans une maison Battak où logaient ton serviteur, trois Malais, un Battak et sept Indiens. Je te mets dans cette lettre un petit dessin que j'ai fait à mes moments perdus. La maison Battak est la première que j'ai habitée ; la femme Battak qui est représentée est ma ménagère qui prépare du riz… Le palmier que tu vois à droite est appelé ici « mergat ». Il donne un vin agréable à boire, du sucre, de la corde et sa feuille sert à couvrir les maisons … L'autre, celui qui est derrière la maison est « l’aréquier » dont les Malais et autres mangent la noix dans leur bétel … La maison comportait une chambre où l'on fait la cuisine, où l'on dort, où l'on mange, où l'on met son linge sécher quand il pleut, où l'on met ses provisions etc… Cette chambre mesure environ 3 mètres sur 4. L’odeur des 12 hommes en me comptant était exquise le matin... » Petit à petit, Joseph s’intégra à la communauté Battak. Il assista même à des obsèques : « J’ai vu une cérémonie assez curieuse pour te la compter : c'est un enterrement. Quand un homme meurt, … immédiatement les autres tirent des coups de fusil pour empêcher les esprits mauvais de s'emparer de son âme et de la torturer… Après en avoir tiré plusieurs, ils posent à côté de la porte de la maison du défunt, des feuilles d'un palmier qui a la propriété de chasser les esprits mauvais. Enfin les hommes vont le mettre en terre en tirant toujours des coups de fusil. Le corps est cousu dans une natte en rotin puis ils reviennent à la maison et c'est à ce moment qu'a lieu la vraie cérémonie funèbre. On dresse à côté de la maison une espèce d'hôtel en bois recouvert d’étoffes blanches sur lequel on pose les vêtements, les armes du défunt avec une noix de coco, un bol contenant du jus de citron, du riz et les différents fruits et légumes qu'ils ont l'habitude de manger. Cela fait, les femmes de la famille commencent à danser autour de cet hôtel, jusqu'à ce qu'elles tombent épuisées. Elles s’asseyent sur une natte et là rassemblent tous les membres de la famille. Elles commencent des lamentations et gémissent jusqu'à ce que tout le monde en ait assez. Alors, on se sépare et c'est fini : on est aussi gai que par le passé. Quand le corps est complètement décomposé en terre, on retire les os et on les fait brûler, sauf le crâne [8] puis on place les cendres dans un bambou parfaitement fermé et on le suspend à un arbre sacré dans la forêt [9] . Je n'ai pas vu comment s'accomplit cette dernière cérémonie. J'espère la voir une autre fois. » Femmes Battaks posant devant le crâne de leurs ancêtres (source : Pinterest) Joseph put constater que les Battaks n’étaient pas ces anthropophages sur lesquels les Européens fantasmaient, mais « un peuple simple et bon. Il est seulement méfiant par crainte probablement ,... » [10] « Ce peuple m'intéresse beaucoup d'abord par ce qu'il est à peu près inconnu ensuite qu'il est très intéressant d'étudier les mœurs d'un peuple encore sauvage à notre époque. A cette occasion je te prierai de garder mes lettres. Et comme je vous écris toutes les choses intéressantes celle-là du moins peuvent rester et je pourrai m'en servir plus tard. » Représentation de L’Hariara, un arbre sacré chez les Battaks (source : Kompasiana) Joseph, administrateur de la nouvelle concession Tout en étant ethnologue à ses heures, Joseph remplissait sa mission. Bientôt, le chef du Kampung insoumis accepta de se mettre à son service avec une quarantaine de ses sujets. Satisfait des résultats que son assistant avait obtenus, Paul de GUIGNE demanda à Joseph d’administrer la mise en d’exploitation de la nouvelle concession. Sous les ordres de Joseph, les Battaks commencèrent à construire des maisons pour les futures récoltes mais aussi sa future maison. Leur chef serait payé lorsque le travail serait achevé en Août. Ils seraient libres de rentrer chez eux ensuite. Bien que surchargé de travail, Joseph continua de donner de ses nouvelles : « Ma chère petite sœur... nous avons une pluie battante et j'en profite pour vous écrire car à l'ordinaire je suis surchargé le travail. Toute ma journée se passe dans la forêt que l'on coupe pour la plantation, etc… Je suis avec une centaine d'hommes à surveiller, ce n'est pas une sinécure. ». Comme tous les Tuans, Joseph devait se faire respecter des coolies. Dans un courrier à Berthe, où il écrit au sujet d’un vol dans son poulailler : « Cette expression « mis aux fers » peut te surprendre mais n'oublie pas que nous sommes dans un pays de sauvages où il faut même quelques fois défendre sa vie. Ne pense pas cependant que ce soit les Bataks…, Non, ce sont les travailleurs chinois qui sont corrompus… Il faut savoir prendre des mesures énergiques comme les fers aux pieds ou même les coups. Vous devez comprendre difficilement ces mesures sévères et même brutales mais ici elles sont nécessaires. » Pour mieux se défendre le cas échéant, Joseph passa avec les Battaks une sorte de contrat. Cet accord prévoyait qu’ils se chargent de le protéger ou encore de récupérer des coolies évadés. En cas de réussite, les chasseurs empochaient quelques « florins » [11] supplémentaires par individu récupéré… Chasseurs Battaks vers 1870 (source : Wikipedia) Dans tous ses courriers, Joseph faisait son possible pour rassurer sa mère sur sa santé : « Ma santé est toujours très bonne. J'ai eu seulement à subir un ennui qui est fréquent dans le pays : des quantités innombrables de petites bêtes microscopiques, de petits poux, vivent dans la forêt et s'attachent aux jambes de ceux qui passent. Ils se logent entre peau et chair ... A part cela qui n'est qu'ennuyeux, ma santé est excellente... Le choléra qui a sévi à Java ... ne nous pas encore atteint ici. Le climat est excellent à Sumatra. L'air est sain ... » Je ne sais pas si sa lettre eut l’effet escompté. Car, des voyageurs de retour d’Inde avaient répandu la nouvelle que l'épidémie de choléra qui s’était déclarée dans le golfe du Bengale, se déplaçait de façon foudroyante vers l’Est du continent asiatique. La presse s'en était fait l'écho fin 1881, Les ravages du cholera Le choléra s'invita en force à Sumatra vers le mois d'Avril 1882. Toute communication avec l'extérieur de la Province de Deli fut interdite. Après deux mois, Joseph put enfin donner de ses nouvelles. « Deli le 7 juin 1882, Vous pourrez peut-être vous demander, ma chère Maman, comment il se fait que vous ne receviez pas de nouvelles de moi depuis longtemps. Cette fois, il y a eu une raison sérieuse... Nous avons eu le choléra depuis 2 mois. Extrait de la lettre de Joseph BOUCHARD à sa mère du 7 Juin 1882 (source : Archive familiale) Dans sa très longue lettre, Joseph évoque à peine le sort des coolies à son service [12] En revanche, il a un mot pour les Battaks qui l'entourent : « Les malheureux Battaks nous appelaient à leur secours car leur mari ou femme ou parents les désertaient dès qu'ils étaient atteints.» . Si Joseph n’épargna pas à sa mère une description des symptômes de la terrible maladie, c’était pour mieux lui expliquer qu’on se fait en Europe une fausse idée du choléra : « J'ai veillé, soigné, frictionné, etc… mes 40 malades je les ai nettoyés des pieds à la tête, j'ai respiré toutes leurs odeurs, … je connais plus de vingt autres personnes qui ont fait la même chose et qui n'ont pas eu le moindre malaise, de même que moi… en un mot … le choléra n'est pas contagieux [par l’air – ndla] . » Pendant toute cette période, Joseph avait pris : « des bains fréquents,… quelques toniques en plus de l'eau de vie plus fréquemment, jamais d'eau pure. » etc… Voilà ma chère maman ce qui m'a empêché de vous écrire car je ne voulais point vous effrayer avant que tout soit fini sachant la frayeur qu'inspire en Europe le seul mot de choléra… Non, le choléra a atteint d'abord les malheureux chinois malpropres, et ne se déclarant malade que lorsqu'il y a presque plus d'espoir… Cette période est passée. Je ne m'en plains pas je vous assure... Adieu ma chère maman, etc... » « Home, sweet home » A cause du choléra, il n’y eut pas de récolte sur la nouvelle plantation en 1882 . Paul de GUIGNE n’en voulut pas à Joseph. Au mois de Novembre, Joseph put annoncer fièrement à sa mère que sa situation allait s’améliorer : « il y a lieu de vous réjouir… car ma position est sur le point de s'améliorer singulièrement. Il y a un mois environ, l'administrateur de la terre où je suis ce qu'on appelle assistant, ayant eu une querelle avec Monsieur de Guigné, fut remercié par lui et moi chargé de le remplacer… Or une place d’administrateur est régulièrement fixée à 150 dollars par mois [13] et 10 % sur les bénéfices nets, Donc vous voyez bien que les nouvelles sont bonnes et même excellentes… » Au début de l'année 1883, la plantation fut reliée au réseau de chemins qui menait à Médan. « Ma chère Berthe, … Je viens de finir un gué sur une assez forte rivière et aujourd'hui pour la première fois, je vais y faire passer une charrette. Auparavant, tous les bagages, le riz, nos provisions, etc… tout était transporté à bras d'hommes. Maintenant le chemin est fini et une charrette peut arriver jusqu'à la maison… » En Juillet, Joseph put décrire à sa sœur Berthe sa maison terminée : « J'habite une petite maison tout en haut dans la montagne. Cette maison qui a 10 mètres sur 10 se compose d'une véranda, d’une pièce principale, ensuite d'une grande chambre à l'usage de ton frère, d'une petite chambre à celui des rares étrangers y parvenant, d'une salle à manger et d'un office. Tu vois que ton frère est installé comme un prince, avec deux domestiques, une écurie et un poulailler qui forment les communs, et un jardin. Plus un domestique javanais pour soigner le cheval, un chinois porteur d'eau et laveur de vaisselle et une javanaise cuisinière et femme de ménage, voilà mon personnel. Ce mot de jardin doit t’intriguer, sache bien que j'ai en ce moment un jardin potager réputé à dix lieux à la ronde. J'ai réussi parfaitement cette année des salades : laitue, scarole, chicorée, etc… J'ai une basse-cour qui ne compte pas moins de 40 poules pendant toute l'année... C'est pour moi une grande distraction et un grand délassement d'aller chaque jour en dernière heure dans mon jardin et surveiller ma basse-cour. » En Février 1884, les efforts de Joseph sont récompensés : « Nous commençons une nouvelle année qui s'annonce sous de roses auspices. Notre récolte de tabac [celle de 1883–ndla] n'est pas encore partie pour l'Europe mais elle va l'être sous peu... Il y a bien 60 000 livres de tabac dans les magasins et cependant l'année dernière a été médiocre à cause des… suites du choléra... j'attends l'année prochaine avec impatience ». L’année suivante à la même époque, Joseph est à la tête de la première entreprise de Monsieur et Madame de GUIGNE, chargé de 300 chinois et d'une centaine de Malais et Javanais. « La position est belle et si Dieu m'aide un peu, j'espère bien une vingtaine de mille francs cette année. Pourtant, les soucis ne m'ont pas manqué cette année : beaucoup de coolies chinois encore morts du choléra, des ouragans terribles qui ont brisé des champs entiers de tabac et renversé les constructions indispensables pour la récolte. Voilà le bilan le plus sérieux. Mais tout bien pesé l'entreprise est une des bonnes de Deli cette année. » Les ambitions de Joseph Joseph aurait pu se contenter de sa position enviée d'administrateur salarié chez les GUIGNE. Mais il avait d'autres ambitions. Plutôt que d'annoncer enfin un voyage en Europe, il fait part à sa sœur de son intention d’ouvrir un établissement à son compte. Le 19 décembre 1885, Joseph s’associe avec son ancien tuteur, Monsieur TABEL : « Ma chère petite sœur, un changement est survenu dans ma position. Me trouvant un petit capital, j'entreprends une plantation pour mon compte. Le tabac rapporte 100 et 120 % et je risque ma chance. Je me suis associé avec un autre français qui connaît à fond le travail et nous avons donc toute chance de réussir. nous ne prenons pas d'autres employés cette année et nous recommençons le dur métier de défrichement et de tout le travail extérieur par nous-mêmes. Mais ton frère est devenu un tropical endurci. et qui ne cède sa part de fatigue à personne. » Les choses semblent aller assez vite au début. Il écrit : « Je viens de recevoir ma concession de terrain comprenant environ 2 000 hectares à Serdang, laquelle me coûte en tout environ 5 000 francs... Depuis que j'y vois un peu plus clair dans tous les travaux, à entreprendre, j'estime qu'à moins de catastrophe, la terre rapportera un minimum de 50 %. Voilà l'objectif que je me suis proposé et voilà pourquoi je suis resté 5 ans subordonné à Monsieur de GUIGNE. Mais dans les colonies, on n’arrive à rien comme employé chez quelqu'un. Il faut faire par soi-même… » Pour obtenir un fonds de roulement suffisant sur deux ans, Joseph et son associé doivent trouver des capitaux. Joseph en trouve auprès d’un lointain cousin qui lui doit et à sa sœur un legs correspondant à un héritage. « J'ai pensé à Henri X,… je lui ai écrit aujourd'hui directement. ». En attendant les fonds, Joseph part à la recherche d’un assistant et met sa famille à contribution pour dénicher une perle rare : « Pourriez-vous dans la famille ou en dehors me trouver un jeune homme qui peut travailler avec moi.... ». Il conclut sa demande : « Agissez le plus vite possible ... L'année prochaine nous donnera la réalisation de mon espérance ou une déception. Impossible de prévoir » Dans l'attente d'une nouvelle maison fin 1886 (source : Archive familiale) A la fin du premier trimestre de l’année 1886, Joseph et Monsieur TABEL ne sont pas loin de la catastrophe : « Différentes difficultés morales et physiques nous ont retardé beaucoup et il a fallu une fois abandonner tous les travaux pour recommencer ailleurs… nous comptons aller plus vite parce que nous mettrons moins d'hommes mais le résultat ne sera pas le même… Nous sommes avec une trentaine d'hommes dans une cahute en herbe couchant au milieu d’eux, mangeant du riz et du sel comme eux ... et pendant 4 jours nous nous demandions chaque soir si nous aurions du riz le lendemain vu les pluies torrentielles tombant sans interruption… . Deux jours après m'arrivait un convoi de vivres complet : riz poule poisson salé piment, etc…de Monsieur de Guigne… Au milieu de l’année, l’espoir renaît : « pour le moment je suis encore au milieu de la forêt mais au moins j'ai une petite maison mes bagages et de larges approvisionnements à cause du chemin ouvert… Et un assistant va nous rejoindre. Dans un mois ou deux j'entrerai dans la nouvelle maison qui se construit en ce moment. ». Retour en Europe Début 1887, Joseph est à nouveau confiant dans l'avenir : « je t'écris tout en surveillant au magasin le triage de ma première récolte que je vais expédier en Europe pour la faire vendre. il s'agit d'un peu plus de 3 000 balles de tabac de 80 kg chacune d'une valeur d'environ 300 francs chaque plus ou moins selon l'expertise que l'on en fait en Europe. Tous les planteurs d'ici font un grand éloge de ma récolte aussi j'espère beaucoup. » Au final, Joseph et son associé semblent avoir gagné leur pari . Ils réalisent même un petit bénéfice et envisagent déjà pour l'année suivante d'agrandir la plantation. Joseph écrit à Berthe : « Serdang Sumatra, je t'écris un mot en toute hâte ma chère petite sœur mes affaires marchent bien nous avons fait une très belle et très bonne récolte et je compte beaucoup réussir maintenant. Je t'ai expédié la procuration pour toucher ... ma part dans la succession de Thérèse et pour donner quittance à Henri.» Pour s'agrandir, Joseph doit lever d'autres fonds. Ayant trouvé un assistant sur place qui a déjà de l'expérience : « J'ai avec moi un assistant qui se nomme Monsieur BERLAND, un français. C'est un homme de 40 ans environ très sérieux et excellent travailleur », Joseph se décide à rentrer en France pour convaincre les banquiers de son entreprise. Ce n'est de toute façon pas le seul motif de son voyage. Il rentre aussi pour faire la connaissance de sa future épouse. A suivre prochainement : Edmée JOUBERT Les volcans de Sumatra ( source : Printerest) Notes de fin [1] Littéralement, le « Tuan » veut dire Seigneur en malais. [2] En 1853, Louis Pasteur obtient un dérivé proche de la quinine, la quinotoxine. De même pour la cinchotoxine. Ces deux substances sont alors désignées « quinicine » et « cinchonicine » : Miller et Rohde leur donnent leur nom actuel dans les années 1890. [3] Hameaux regroupant quelques familles. [4] Les us et coutumes. [5] Canot, pirogue, barque, bateau en malais. [6] En 1880, BRAU de SAINT POL LIAS avait observé « que les anthropophages descendent maintenant de leur montagne, attirés par les dollars des Européens. Ils viennent offrir leurs services pour la construction des cases et des séchoirs. ». Dans un de ses romans, intitulé « Amour sauvage », paru dans le journal Le Temps en 1894, BRAU de SAINT POL décrivit l’exploitation des GUIGNE « comme un modèle aristocratique idéalisé dans ce nouveau monde qui avait suscité son projet de Colon-Explorateur ». J'ai donc imaginé que Paul de GUIGNE avait profité des observations faites par son compatriote – voir "Brau de Saint-Pol Lias à Sumatra (1876-1881). Utopies coloniales et figures de l’explorateur" de Pierre LABROUSSE [7] Peut-être Joseph goûta il l’andismalan au cours de son premier séjour chez ces Battaks ? Il s'agit d'un d'un faux poivre provenant des hauts plateaux du Nord de Sumatra. [8] Les Battaks conservent les crânes de leurs ancêtres à la manière des Bretons dont nous avons parlé l'an passé à l’occasion de la fête d’Halloween. [9] Pour les amateurs de cinéma, il semble que les Battaks aient inspiré David Camerone pour son film « Avatar ». Les Battaks ont en effet un arbre sacré, connu sous le nom de « Hariara ». Peut-être était-ce de cet arbre auquel Joseph faisait allusion. [10] Les avis divergent sur le caractère anthropophage des Battaks. Il semblerait que les Battaks pouvaient devenir cannibales, c'est-à-dire qu’ils pouvaient manger de la chair humaine à l’occasion de certains rites. – voir la Revue des Deux Mondes de 1859 – tome 19 page 926 [11] Le « Florin » était la monnaie néerlandaise en cours au XIXème siècle. Il a perduré jusqu'à l'Euro. [12] « À l’époque, il est vrai, le coolie était enveloppé dans une insignifiance » - extrait de Esclaves et coolies : pour un rapprochement des mémoires par Khal TORABULLY [13] Un dollar valait à peu près 5 francs, soit ici 750 francs
- L’origine possible de la « maison ancestrale » au bourg du Thoureil
Frontispice de la maison ancestrale (source : Archive personnelle) Préambule Le thème du mois de Novembre n’était pas un « monument », comme je l’ai cru au préalable [1] , mais le « foncier » [2] . Et comme persévérer dans son erreur est paraît-il diabolique, voici avec un mois de retard, un article sur l'origine possible de la maison qui a constitué le bien principal de notre ancêtre, Pierre PAULMIER, et de ses descendants au bourg du Thoureil au XVIIIème siècle. Pour un généalogiste, il est relativement aisé de retrouver à partir du XIXème siècle, des plans et des matrices cadastrales aux Archives Départementales. Ces documents permettent d’attribuer à tel propriétaire, tel lot et son usage. Mais avant la Révolution, les choses se compliquent notablement. Il faut se plonger dans des actes notariés pour espérer retrouver quelque chose sur le foncier. Cela peut prendre beaucoup de temps, voire s'avérer impossible. J’ai eu la chance de démarrer cette enquête, il y a maintenant plus de trente ans, avec une personne remarquable à qui je rends hommage ici : Jeanne FRAYSSE . Elle fut avec son mari Camille, la mémoire vivante du Thoureil jusqu’en 1996. La « maison ancestrale » Ayant appris mon intérêt pour l’histoire de la maison de mes ancêtres, Jeanne FRAYSSE remit à ma mère, Monique COUDRET, née ROBLIN, un petit document dactylographié dont elle était l'autrice. J’en reproduis ici un court extrait : « … Une autre vieille famille bourgeoise du Thoureil, pourvue de nombreux fiefs (Nidevelle, Le Houssay, La Herpinière, etc...) et propriétaire de nombreuses parcelles de terre, a comme dernier représentant dans le pays Monsieur Roblin. La maison ancestrale lui est échue en partage. Depuis près de 400 ans la maison familiale est donc aux mains de la même lignée. Le fait est heureux et à souligner. Nous n'avons pas d'autre exemple à signaler chez nous. La construction très homogène, très grand siècle n'a pas subi d'outrages... » Jeanne FRAYSSE à lépoque où je la rencontrais au Thoureil (source : Archive personnelle) Jusque-là, j’avais pensé comme toute ma famille, que la « maison ancestrale » datait de la fin du XVIIIème siècle, comme le rappellent aux passants les ferronneries sur son frontispice [3] . Rapporté à aujourd'hui, l'édifice devait avoir à peu près 250 ans. Pour en savoir plus sur les « près de 400 ans » dont Madame FRAYSSE parlait, je la rencontrais à différentes reprises. Elle me dit alors n’avoir formulé qu'une hypothèse basée sur son savoir, des notes prises en Archives Départementales et quelques documents originaux dont elle était dépositaire. Elle manquait toutefois de preuves. Elle me donna ses notes et puis, « on va, on mène sa vie, tout occupé de chaque jour, et on néglige d’interroger ceux qui auraient pu nous renseigner sur le passé lointain. Quand on s’en avise, ils sont partis » [4] . J'ai repris le flambeau récemment et tenté de préciser la date à laquelle la maison ancestrale devint le port d’attache de Pierre PAULMIER et de ses descendants au Thoureil depuis. Pierre PAULMIER, « noble homme, procureur du Roi » Une généalogie, dressée par mon trisaïeul Henri JOUBERT en 1898 [5] , fait état de Pierre PAULMIER [6] , « noble homme, procureur du Roi, marguillier de la paroisse de la Trinité d'Angers, né vers 1625 et qui fut inhumé dans l'église des Augustins d’Angers le 17 Mai 1708, à l'âge de 83 ans ». Baptême de Louise LEGEAY le 28 Novembre 1627 (source : AD 49–BMS Le Thoureil) Pierre PAULMIER épousa en premières noces, Louise LEGEAY, baptisée au Thoureil le 28 Novembre 1627. Comme les registres paroissiaux du Thoureil font défaut entre 1644 et 1671, je n’ai pas pu retrouver leur acte de mariage, mais le patronyme LEGEAY apparaît fréquemment à cette époque dans ces registres, dénotant un enracinement certain [7] . Ainsi, la présence de la mère de Louise, Charlotte LEGEAY, née AUBINEAU [8] , est attestée au Thoureil, le 20 Juin 1620, dans un acte de baptême où elle est déclarée marraine [9]. De leur mariage, Pierre et Louise eurent une fille, née vers 1651. Elle fut prénommée à son tour Louise. Sa mère mourut vers 1653 [5] . Louise semble alors avoir hérité de nombreux biens de sa mère. Ayant professé au couvent des Ursulines de Saumur à l’âge de 25 ans, elle légua à son père ses biens, pour un montant avoisinant les 2 200 livres [10] , comme suit : « Le vingtième jour de Novembre 1676 après midy, par devant nous Florent Doualles, notaire royal en la ville de Saumur... damoiselle Louise Paulmier majeure de vingt-cinq ans qu’elle a affirmé fille de noble homme Pierre Paulmier bourgeois de la ville d'Angers et de deffunte demoiselle Louise Legeay, de present novice au couvent des dames religieuses Ursulines de cette ville, y demeurante bourg et paroisse Notre dame de Maurille et pour leffet du present contrat a parlé à la grille du parloir du dit couvent, laquelle volontaire et sans contrainte, tant cedde quitte delaisse et transporte promet garantie perpetuellement... au dict sieur Paulmier son père... une maison et appartenance située au bourg et paroisse du Thoureil, et cellier en apenty et luisette, joignant l'eglize dudict Thoureil , une closerie size au village de Cumeray, paroisse Saint Georges des Sept Voies, (etc...), ... le tout appartient à la vandresse des successions de la damoiselle Legeay sa mère de Mr Estienne Legeay son ayeul … et cette vandition faite en outre moyennant la somme de deux mil deux cent livres... » Acte notarié confirmant le legs d’une maison « joignant l’église » à Pierre PAULMIER le 20 Novembre 1676 (source : AD 49–BMS Le Thoureil) Comme le montre cet acte, rédigé devant notaire le 20 Novembre 1676, la famille LEGEAY était bien présente au Thoureil et à Saint Georges des Sept Voies depuis au moins deux générations. Dans cet acte, Louise lègue une maison à son père. Ce bien est situé dans le bourg du Thoureil, mais est décrit comme « joignant l’églize » [11] . Cet emplacement ne correspond pas à celui de la maison ancestrale, située à quelques centaines de mètres du centre historique du bourg. Quant à Pierre PAULMIER, sa présence est attestée au Thoureil dès 1651 dans de nombreux actes dressés par Maître Guillaume SIGOGNE, notaire au Thoureil [12] . Des baux et actes d’échanges entre cette date et 1655, montrent bien que notre ancêtre était marié à Louise LEGEAY et qu’il investissait dans le bourg. Pour autant, je n’ai pas retrouvé à ce jour, un acte de succession ou un inventaire de biens qui m’aurait permis d’affirmer que la maison ancestrale, si elle existait déjà, aurait pu lui être cédé ou encore légué dès cette époque. Les autres mariages de Pierre PAULMIER Au fil des ans, Pierre PAULMIER se remaria deux fois. Il épousa en secondes noces Perrine LEPAGE le 18 Novembre 1664 à Saint Georges des Sept Voies, paroisse proche du Thoureil. Perrine était déjà veuve d’un certain André SIGOGNE, marchand à Saint Georges des Sept Voies. Le patronyme SIGOGNE est aussi très répandu dans la Sénéchaussée de Saint Georges des Sept voies et sur le Thoureil. Le fait est à noter car des SIGOGNE furent les notaires royaux sur Saint Georges et les environs pendant 4 générations. Et comme nous le verrons, un de ces notaires, Louis SIGOGNE, était propriétaire d’une maison au XVIIIème siècle, jouxtant la maison ancestrale au bourg du Thoureil. Simple coïncidence ou peut-on supposer que les SIGOGNE avaient eu dans leur patrimoine la maison ancestrale ? Perrine aurait-elle pu en hériter de son premier mari ? Acte de Mariage de Pierre PAULMIER et Perrine LEPAGE le 28 Novembre 1664 (source : AD 49–BMS Saint Georges des Sept Voies) Perrine et Pierre eurent un fils, Charles, né en 1668. Sa mère Perrine est décédée le 17 Juin 1672 à Saint Georges des Sept Voies, alors qu'il n'avait que quatre ans. Licencié es lois, Charles PAULMIER, dit de la Chauvelière, devint Sénéchal de la Baronnie de Richebourg, hameau de Saint Georges des Sept Voies et fut procureur du Roi au grenier à sel de Brissac... Il contracta mariage avec Renée GANNE, mais est mort sans postérité. Enfin, Pierre PAULMIER convola en troisièmes noces avec Jeanne GAULTIER [13] dont nous descendons. Celle-ci était originaire de la paroisse de Saint Léonard de Chemillé, petite ville angevine des Mauges, non loin de Cholet. Pierre et Jeanne se marièrent à Angers le premier Mars 1677. Rien n’indique que la famille GAULTIER ait eu une quelconque implantation au Thoureil avant cette date. Pierre et Jeanne eurent cinq enfants. La première, une petite fille de prénom inconnu, est sans doute morte quelques jours après sa naissance. Mais elle fut baptisée, puisqu’elle eut droit à une sépulture le 2 Janvier 1678 à Saint Léonard de Chemillé. Leurs autres enfants furent : Pierre, né au Thoureil le 17 juillet 1679, Louise Jeanne, née en 1682, Magdeleine Thérèse, née en 1684, Enfin, François, né en 1687. Descendance de Pierre PAULMIER (source : Geneatique) A l’âge de 67 ans, Pierre PAULMIER se retrouva veuf pour la troisième fois : « Le vingt-cinquième jour du mois d'octobre de l'an 1692, a esté inhumé dans l'église le corps de la deffunte demoiselle Jeanne Gaultier, vivante femme du Sieur Pierre Paulmier, bourgeois de la ville d'Angers par vénérable Monsieur Simon Jarry curé de Touarcé en présence de Messieurs Urbain Perrault curé de Saint Maur et Mathias Foucqué, curé de Saint Eusèbe de Gennes et plusieurs autres... » [14] Des documents d’échange et de contre échange [15] , des brouillons contenant le relevé de rentes montrent que Pierre PAULMIER continua de faire l'acquisition ou échangea de nombreux biens dans le village ou les environs [16] . Il céda ainsi le « dernier jour d’Octobre 1679 » le bien immeuble « joignant l’églize » que sa fille Louise lui avait légué, à Monsieur René DUDOIGT, prêtre, curé de Saint Genulfe du Toureil. Pierre s'éteignit à l'âge de 83 ans, le 17 Mai 1708. Comme la plupart des « nobles hommes », il fut conduit processionnellement et inhumé dans l’église des Augustins d’Angers. Ses enfants se partagèrent alors ses biens. Mais la maison ancestrale en faisait-elle partie ? Acte de Sépulture de Pierre PAULMIER le 17 Mai 1708 (source : AD 49–BMS Angers La Trinité) « partage entre mes frere, souer et moy » C’est un papier brouillon non daté intitulé « partage entre mes frere, souer et moy » rédigé par Charles PAULMIER, Sieur de la Chauvelière, qui m’a enfin permis d’affirmer que la maison ancestrale a bien appartenu à Pierre PAULMIER. Dans ce document, je découvrais la liste des biens qui furent légués à « damoiselle Louise Paulmier ». En voici une extrait de la première page : « Au quatrième lot est et demeure une maison et appartenance située en la paroisse du Toureil sur Loire composée de deux chambres basses, cuisine et antichambre à costé, deux chambres haultes, estude à costé, greniers au-dessus, un autre corps de maison dans lenclos où loge le closier, composé d'une chambre basse grenier au-dessus, une grange au bout dicelle, pigeonnier au-dessus duquel il y a un petit cellier, escurie. Cave et pressouer avec tous les ustancilles dudit pressouer... jardins derrier en fasson de terrasse avec un jardin au-devant de la dite maison, un chemin entre deux. Letout enclos de murs à la réserve du jardin hault qui ne l’est que d'un costé, le tout joignant d'un costé vers orient le sentier de la rivière de Loire, daustre costé Le Clos de vigne des héritiers André Van Voorn, abbouste dun bout vers midy les maisons et jardin de Louis Sigogne notaire royal, dautre bout les maisons du sieur Aubry et des héritiers dud. Van Voorn et le cimetière dud. lieu un petit chemin entre deux appelé la Craquerie. » . Extrait du papier brouillon rédigé par Charles PAULMIER, Sieur de la Chauvelière entre 1708 et 1713 (source : Archive familiale) Dans ce document de six pages, le Sieur de la Chauvelière est mentionné à différentes reprises, comme ayant fait « échange » d’articles avec sa demi-sœur Louise Jeanne PAULMIER. Ces échanges portent sur « différents boisseaux de froment et de seigle mesure de Brissac ». Or, ces mêmes échanges sont formalisés dans un autre document signé par Charles et Louise Jeanne PAULMIER, daté du « cinquième jour de Janvier mil sept cent treize » [17] . Ce quatrième lot est donc bien celui qui fut constitué pour Louise Jeanne PAULMIER, cinquième enfant, née du troisième mariage de Pierre PAULMIER avec Jeanne GAULTIER. On note par ailleurs que un voisin immédiat « vers midy », c'est à dire au Sud est Louis SIGOGNE, notaire royal et possible cousin de feue Perrine LEPAGE, seconde épouse de Pierre PAULMIER. Enfin, l’emplacement des biens décrits sur ce papier brouillon correspond à l’enclos actuel de la maison ancestrale. Lorsqu'on se place dos à la Loire, il y a bien des maisons et jardin situés « d’un bout vers midy », mais surtout « ... le cimetière dud. Lieu » situé à « dautre bout » (au Nord). Et il existe bien aujourd'hui « un petit chemin entre deux appelé la Craquerie ». Extrait du cadastre napoléonien montrant notamment le cimetière et le chemin de la Craquerie (source : AD Maine et Loire) Epilogue L'enquête n'est donc pas terminée. Les archives notariés du Thoureil du XVIIème siècle manquent avant 1651 [18] ou tombent parfois en poussières comme j’ai pu le constater, en ouvrant certains cartons aux Archives Départementales. Je me suis contenté dans cet article d’explorer quelques pistes, montrant que la maison a été possiblement apportée par une des deux premières épouses de Pierre PAULMIER. Mais il sera difficile de préciser la date exacte à laquelle Pierre PAULMIER en devint propriétaire Et pour affirmer que cette maison a près de 400 ans, comme le supposait Madame FRAYSSE, il faudrait procéder à une datation de la charpente ou encore retrouver un « terrier » [19] de l’ancien Régime, s'il en existe ! Enfin, la description qui est faite dans le brouillon du début du XVIIIème siècle, des pièces de la maison ancestrale correspond assez bien à ce qu’il en est de son intérieur aujourd'hui. J’ai donc imaginé que Charlotte PAULMIER, dernière héritière en 1771 de la maison, avait fait appel à un architecte pour consolider [20] et donner à cette « construction très homogène, très grand siècle », son aspect actuel. Il pourrait s'agir de Jacques JARRY [21] , Notes de fin [1] Voir mon article sur " le monument des soldats morts pour la France du Thoureil " publié le 11 Novembre [2] Définition d’après Le Robert, « Dico en ligne » [3] Sont inscrits quatre chiffres formant la date 1771 [4] Jean Delay – Avant Mémoire, 1979, Gallimard [5] Cet arbre et les registres paroissiaux du Thoureil m’ont permis de construire un arbre des PAULMIER dont je reproduis dans cet article un extrait. [6] Pierre PAULMIER est peut-être issu de la famille de René PAULMIER, sieur de La Bouverie, avocat au barreau d’Angers, syndic de l’ordre en 1617 et échevin en 1629. [7] Célestin PORT dans son dictionnaire du Maine et Loire rapporte la présence d’un Jean LEGEAY, chanoine de l’église Saint Maurice d’Angers et curé du Thoureil en 1522. [8] La famille AUBINEAU était sans doute originaire des Ponts de Cé, d’après le Dictionnaire des Familles de l’Anjou (base adfa-Geneanet) [9] Baptême le 20 Juin 1620 de Jehanne, fille de Jehan du MESNIL (BMS Le Thoureil 1592-1644 AD Maine et Loire) [10] Pour fixer un ordre de grandeur, on peut considérer qu'une livre tournois de 1676 équivaudrait à 15 € de 2002, soit pour 2 200 livres , environ 33 000 euros. [11] Lors de la reconstruction de l’église Saint Genulphe en 1804, on cite une maison jouxtant l’église, appelée « Tartifume ». Pour « tard il fume », nom donné en patois local à de très modestes maisons, domiciles de journaliers, rentrant tard chez eux pour dîner (selon Camille et Jeanne Fraysse dans le lexique de leur ouvrage « Mon village »). S’agissait-il de la maison dont Pierre Paulmier hérita en 1676 ? Cette maison n’existe plus aujourd’hui. Elle se situait à l’emplacement de l’actuel terrain bordé de tilleuls. [12] Maître Guillaume SIGOGNE est le seul notaire royal du Thoureil dont les minutes ont été déposées aux Archives Départementales. Voir AD 49 - Le Thoureil 1651 à 1657 5 E 55 510. [13] La famille de Jeanne GAULTIER portait « d'argent à trois gantelets de sable posés deux et un » - Cité vers 1700 par Charles René d’HOZIER dans le Grand Armorial de France page 1344 [14] (BMS Le Thoureil AD Maine et Loire) [15] Par exemple le 5 Juillet 1694, un acte devant Louis SIGOGNE, notaire Royal, portant sur « une pièce de vignes… sis au Platdoigt, paroisse de Saint Georges des Sept Voies » [16] Dans un document notarié, intitulé « acquisition d’un pré près de Ponceau et d’un morceau de vignes aux Foucheaux, … paroisse de Saint Georges des Sept Voies » en date du 27 mai 1666, il est dit que Pierre PAULMIER est le « mary de damoiselle Perrine LEPAGE ». [17] Ce qui m’a permis de dater le papier brouillon entre 1708 et cette date. [18] Date probable à laquelle Pierre PAULMIER se maria au bourg du Thoureil [19] Registre foncier dans l’ancien Régime. [20] Les ferronneries qui marquent la date de 1771 sur le frontispice sont les extrémités de tirants renforçant les murs de la bâtisse. [21] Jacques JARRY, fut l’architecte bâtisseur de la Pinsonnière en 1780, demeure des JOUBERT à Beaulieu sur Layon.de même facture que celle du Thoureil









