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  • Mon arrière grand-père, Gustave Edmond COUDRET pendant la guerre franco-prussienne de 1870 - 1871 (Deuxième partie)

    Officier artilleur de l’Armée du Nord à l’aube de la bataille de Saint Quentin, le 19 Janvier 1871 (source : Image générée par l’IA) Préambule Dans la première partie de cet article , je vous ai raconté comment mon arrière-grand-père, Gustave Edmond COUDRET, jeune Polytechnicien de 20 ans, rejoignit l’Ecole d’Application de l’Artillerie et du Génie de Metz en Août 1870. Les Prussiens et les coalisés allemands étaient en train d’encercler l’Armée du Rhin dans la place forte de Metz. Edmond se retrouva du jour au lendemain mobilisé pour la défense de la ville. Après deux mois de blocus, le Maréchal BAZAINE, Commandant en chef de l’Armée du Rhin, signa le 28 Octobre une reddition que personne n’attendait. Pendant ce temps, la deuxième Armée, dite de Châlons , avait été défaite à Sedan. La République, nouvellement proclamée, tentait d'organiser la résistance à l'envahisseur, en mobilisant des volontaires. Son gouvernement de Défense nationale manquait cruellement de moyens structurés. Les Polytechniciens qui s’évadèrent de Metz furent les bienvenus. Les évadés par la Belgique Signature du protocole de reddition à Moulins les Metz le 27 Octobre 1870 (source : Autour des Arènes de Metz Sablon) Le protocole de reddition qui avait été signé le 27 Octobre à Moulins-lès-Metz  prévoyait dans son article 1er que «  l’Armée française, sous les ordres du Maréchal Bazaine, sera prisonnière de guerre  ». Toutefois, l’article 4 précisait : «  Tous les généraux et officiers, [...] qui engageront leur parole d’honneur par écrit de ne pas porter les armes contre l’Allemagne, [...] jusqu’à la fin de la guerre actuelle ne seront pas faits prisonniers de guerre.  » Les Officiers de l’Armée du Rhin déchirent leurs drapeaux (source : Autour des Arènes de Metz Sablon) Le lendemain, alors que le tocsin sonnait dans toute la ville, les Officiers de l’Armée du Rhin, mis devant le fait accompli, déchirèrent les drapeaux de leurs Régiments, avant de déposer les armes. Ils sortirent à la tête de leurs troupes le 29 au matin, et les rangèrent en ordre militaire aux lieux qui leur furent indiqués. Pendant que les sous-officiers conduisaient leurs sections vers des lieux de captivité, les Officiers, conformément à l’article 3, rentrèrent : « … librement dans l’intérieur du camp retranché, ou à Metz, sous la condition de s’engager sur l’honneur à ne pas quitter la place sans l’ordre du commandant prussien…  » Les archives de l’École polytechnique conservent des parcours d’anciens élèves passés par Metz en 1870. Après la reddition, une partie des élèves Officiers ayant combattu, ne donnèrent pas leur parole et réussirent à s’évader par la Belgique, pour rejoindre les armées de la République. D’après les archives de l’Ecole d’Application de l’Artillerie et du Génie, le Général Jean Baptiste FOURNIER , Directeur de l'Ecole, obtint pour les élèves de la promotion d’Août 1870 n’ayant pas combattu, la permission des Prussiens qu’ils puissent quitter librement la ville, et ce, sans donner leur parole de ne pas combattre les Armées allemandes. Ce fut le cas d'Edmond. Le 1er Novembre, muni d'un certificat de scolarité et d’une « légitimation », c'est-à-dire d’un laisser-passer, Edmond franchit les lignes ennemies en vêtements civils, avec l’autorisation de voyager de Metz à Versailles en passant par la Belgique. Le laisser-passer remis à Gustave Edmond COUDRET le 1er Novembre 1870 (source : Archives personnelles) Un « évadé de Metz » rejoint seul à pieds la frontière belge après la reddition de Metz (source : Image générée par l’IA) Des jeunes Polytechniciens documentèrent les routes empruntées, probablement à pieds [1] , jusqu’à la frontière belge. J’ai donc imaginé qu’Edmond était passé par Rodange , comme beaucoup d’évadés. Les Belges, restés neutres dans le conflit, accueillaient discrètement les Français, avant de les orienter vers Bruxelles par Namur. Là ils pouvaient rencontrer les autorités consulaires. Je ne sais pas dans quel état d’esprit Edmond était en quittant Metz : Etait-il seul ? Réussit il à rejoindre d’autres évadés ? Une fois en Belgique, la plupart de ces hommes n’avaient qu’un souhait : rallier au plus vite l’embryon d’Armée qui était en train de se former autour de Maubeuge, Cambrai, Valenciennes, etc... Ce fut d’ailleurs le cas d’Officiers supérieurs comme le Colonel Jean Joseph FARRE de l’Armée du Rhin. Il put s’enfuir et alla offrir ses services au gouvernement de la Défense nationale. FARRE fut nommé Gouverneur militaire de Lille. Il s’affaira tant et si bien qu’il se vit confier, le 10 Novembre, l’intérim de ce que l’on appelait déjà l’Armée du Nord. Edmond COUDRET rejoint l'Armée du Nord Le certificat de scolarité remis à Gustave Edmond COUDRET le 31 Octobre 1870 (source : Archives personnelles) Arrivé à Bruxelles, Edmond déclara qu’il était désireux de rallier les unités françaises qui se reformait dans le Nord du pays. Il fut invité à se présenter à l’Etat-Major de la place de Lille. Arrivé le 3 Novembre, Edmond put justifier son identité grâce à un certificat de scolarité signé par le Commandant en second l'Ecole de Metz, le Lieutenant-colonel Charles-Moÿse GOULIER . Edmond avait pris soin de cacher ce sésame dans une doublure de son vêtement civil. On manquait cruellement de cadres : « Polytechnicien, Metz, artillerie ? Bien. Vous pourrez prendre le commandement d’une section dans une batterie de campagne au 15e . ». On l’envoya au dépôt de ce Régiment d’Artillerie à Douai pour y faire son enseignement. Il devait apprendre à commander le plus rapidement possible deux canons de « 4 ou de 12 » , soit environ 30 à 40 hommes servant les pièces et conduisant les attelages. D’après ses états de service, il fut nommé dès le 24 Novembre, «  Sous-lieutenant d’Artillerie et classé à la première batterie principale du 15ème Régiment d’Artillerie   [2] . Général Louis Faidherbe (1818-1889) (source : Wikipedia) Trois jours plus tôt, le Général de Brigade FARRE, nouvellement promu, avait tenté à Villers-Bretonneux de barrer la route avec 25 000 hommes, aux effectifs bien supérieurs en nombre [3]  de l’Armée prussienne du Général Edwin Von MANTEUFFEL Ceux-ci venaient de Laon et remontaient vers Amiens [4] . Après cette bataille, qui ne fit que ralentir les Prussiens, l'Armée du Nord se replia. Le Général Louis FAIDHERBE qui venait d’être nommé Commandant en chef par Léon GAMBETTA scinda alors l' Armée en deux Corps : Le 22ème et le 23ème Corps. La première batterie dans laquelle Edmond servait fut rattachée au 23ème. Le 17 Décembre, FAIDHERBE engagea le 22ème Corps dans une nouvelle bataille, visant à reconquérir la capitale picarde. Le 23ème Corps resta en réserve. Sa contre-offensive échoua à la bataille de Pont-Noyelles , le 24 Décembre 1870. Mais FAIDHERBE parvint néanmoins à créer une ouverture à la bataille de Bapaume le 3 Janvier. A l'issue, FAIDHERBE engagea la réserve pour suppléer aux nombreuses pertes que le 22ème Corps avait subies. Le 6 Janvier 1871, Edmond quitta Douai pour rejoindre le « front », en qualité d’Adjoint du Commandant de l’Artillerie du 23ème Corps. « Les affaires de Vermand et de Saint Quentin » Le Commandant de l’Artillerie du 23ème Corps était le Chef d’Escadron GRANDMOTTET. En Janvier 1871, il commandait six batteries de « 4 ou de 12 » qu’il répartissait entre les Divisions d’Infanterie en fonction des besoins. L’Historique du 15ème Régiment d’Artillerie [5] ne cite pas le nom d’Edmond Gustave COUDRET mais sa participation aux « affaires de Vermand et de Saint Quentin » les 18 et 19 Janvier 1871 est attestée dans son dossier militaire [6] . Extrait de la narration du Sous-lieutenant Gustave Edmond COUDRET du 15 Octobre 1871 (source : Dossier militaire GB 10Yd 1187- SHD de Vincennes) En tant qu’Adjoint du Chef d’Escadron GRANDMOTTET, Edmond n'était pas affecté à une batterie en particulier. Son rôle était d’assurer le ravitaillement des batteries en munitions et en chevaux, lorsque celles-ci en manquaient. C’est ainsi qu’il fut probablement à la tête du convoi de munitions qui permit à la batterie N°3 ter, commandée par le Lieutenant BELVALETTE [7] , de reprendre le combat face aux troupes prussiennes de Karl Von GOEBEN le 19 Janvier. Ce matin-là, les canons de BELVALETTE n’avaient plus que «  10 coups par pièce  » et il envisageait de faire retraite : «  Un exprès envoyé au commandant de l’Artillerie du 23ème Corps pour lui demander des instructions, revint avec l’ordre de se replier sur Saint Quentin, pour y prendre un approvisionnement complet de munitions. Arrivés au faubourg de la ville, nous rencontrâmes un convoi de caissons et de chevaux qui nous était destiné, ce qui nous permit de rebrousser chemin et de reprendre part au combat … » Ce convoi était possiblement mené par Edmond. Le Lieutenant BELVALETTE, «  prit sur lui de s’établir en avant de la ville, face au village du Fayet, où l’on apercevait des masses ennemies s’avancer [avec -ndla] l’intention de nous couper la retraite sur Cambrai  ». Cette colonne tentait effectivement de couper la route aux troupes de FAIDHERBE qui battaient en retraite vers Cambrai. Une autre batterie également sans munitions, se joignit alors à BELVALETTE. Grâce à l'apport inespéré du convoi de munitions, sans doute des obus à balles, les douze canons purent bientôt concentrer leur feu sur les Prussiens. Dans son ouvrage « Les Armées du Nord et de Normandie », datant de 1897, Paul GRENEST qui était lui-même artilleur, relate ainsi la fin de la bataille de Saint Quentin  : «  Devant cette attaque imprévu, les colonnes ennemies s’arrêtèrent… [les] troupes prussiennes... abandonnèrent le projet de nous couper la retraite.  » Il ajoute : « Le général FAIDHERBE, qui parcourt alors le front de bataille, félicita les… officiers de leur initiative.  ». Carte des principales opérations militaires de 1870 – 1871 (source : La Grande défaite , Ed Perrin) Le soir du 19 Janvier, le Général FAIDHERBE put battre en retraite et en ordre à l'abri des places fortes de Cambrai et Lille. La bataille de Saint Quentin fut l’ultime bataille [8] de cette guerre. Cette action permit au Nord-Pas-de-Calais de résister jusqu'à la capitulation du pays. Celle-ci ne tarda pas : les rigueurs conjuguées d’un terrible hiver et l’encerclement quasi complet par les prussiens avaient rendu la situation désespérée dans Paris. Le 28 Janvier, le gouvernement de la Défense nationale demandait et obtenait l’armistice . Le même jour, le Major Général FARRE signait à Lille un document attestant du grade de Lieutenant en Second à titre provisoire de Gustave Edmond COUDRET et de son affectation à l’Armée du Nord pendant les opérations. Mais, juste après l’armistice, l’Armée du Nord fut dévalidée. Durant l’insurrection de la Commune de Paris, Edmond COUDRET fit « le service de son grade » à Douai Les batteries du 15ème Régiment d’Artillerie qui avaient été affectées au 23ème Corps pendant les opérations furent stationnées à Douai. Ce fut le cas de la première batterie principale dont Edmond faisait toujours partie. Peu de temps après, le 18 Mars 1871, éclatait l’insurrection de la Commune de Paris . Pour soumettre cette « émeute populaire », le nouveau gouvernement d’ Adolphe THIERS , réfugié à Versailles, constitua une Armée de 130 000 hommes avec l’appui du Chancelier BISMARCK et l'aide des troupes allemandes occupant encore les banlieues. Une partie du 15ème Régiment d’Artillerie fut sollicitée dès le mois d’Avril, pour renforcer l'Armée, dite des « Versaillais ». Paris fut « conquise » par l’Ouest [9] . Le canon tonna dès les premières escarmouches et servit tout au long des évènements à enlever les barricades, jusqu’aux derniers combats de la «  Semaine Sanglante  » du 27 Mai, au corps à corps et à l’arme blanche dans le cimetière du Père Lachaise. Ce fut la fin de la Commune de Paris. La « Semaine sanglante » se termina au cimetière du Père Lachaise (source : Wikipedia) Edmond n’eut pas à combattre les « Fédérés » [10] .  Ses états de service précisent qu’il continua à faire «  le service de son grade  » à Douai durant l’insurrection de Paris. Il n’arriva à l’Armée de Versailles que le 14 Juin 1871, c'est-à-dire après les évènements de la Commune. Il fut alors versé à la « 3ème Batterie bis du 15ème Régiment d’Artillerie ». Extrait de la narration du Sous-lieutenant Gustave Edmond COUDRET du 15 Octobre 1871 (source : Dossier militaire GB 10Yd 1187- SHD de Vincennes) La « situation militaire » d’Edmond COUDRET Trois mois après la fin de la Commune de Paris, alors que la paix avait été signée entre la République française et l’Empire allemand par le Traité de Francfort , l’Assemblée nationale réfléchit à une réorganisation de l’Armée qui avait été défaite à Sedan. Le Ministère de la Guerre se pencha sur les dossiers militaires des jeunes Officiers polytechniciens de la promotion d’Août 1870. Ils étaient les futurs cadres d'une armée qu'on voulait calquer sur le modèle prussien. Un certain nombre de Sous-lieutenants avaient pris part aux combats jusqu’à l’armistice du 28 Janvier 1871. Suivant leur affectation, certains d'entre eux avaient également participé aux combats de rue dans Paris. Beaucoup nommés à titre provisoire Lieutenant en second, avaient donc appris à commander leurs sections au feu. Certains avaient même été cités pour leurs actions devant l'ennemi. Chaque Officier constitua un dossier spécial, intitulé « situation militaire ». Edmond COUDRET renvoya son formulaire au Ministère le 14 Septembre 1871. Sa narration personnelle était accompagnée d’une note spéciale de son chef de Corps, le Chef d’Escadron LEFRANCOIS. Au mois d’Août, le Général FAIDHERBE, avait émis un avis favorable pour le maintien dans son grade d’Edmond. Il se remémora peut-être la participation d'Edmond dans l’affaire de la 3eme batterie ter à Saint Quentin. Mais FAIDHERBE, tout en ayant encore des fonctions militaires, avait aussi opté dès le mois de Février 1871 pour une carrière politique. Son étiquette à gauche [11] le situait clairement dans l’opposition au gouvernement conservateur de THIERS. Je pense que son avis compta alors moins que celui du Commandant LEFRANCOIS devant le Comité d’Artillerie du Ministère. LEFRANCOIS avait fait part à ses supérieurs du manque d’expérience du jeune Officier sur le terrain. Edmond n’avait effectivement pas mené d’action à proprement parler à la tête d’une section de canons. Il n’y avait donc pas de raison objective qu’on le maintienne dans son grade de Lieutenant à titre provisoire. Le Général de Brigade de BERKHEIM , Commandant l’Artillerie du 2ème Corps d’Armée, appuya l'avis du Chef d'Escadron LEFRANCOIS par ces termes : «  Monsieur Coudret est un bon officier, ..., mais il n’y a pas lieu de confirmer sa nomination à titre provisoire dans l’intérêt même de cet officier, dont l’instruction militaire a besoin d’être complété en passant par l’Ecole d’application  ». La demande d’Edmond n’aboutit donc pas. Edmond COUDRET continua d’assurer son service dans différentes batteries du 15ème Régiment comme Sous-lieutenant jusqu’au milieu de l’année 1872. Courrier du Ministère de la Guerre à Edmond COUDRET du 3 Mai 1872 (source : Archives personnelles) Le Traité de Francfort avait arraché l’Alsace et la Lorraine et donc la ville de Metz à la France. Il n’y avait donc plus d’Ecole d’Application de l’Artillerie et du Génie fin 1871. Le Ministère de la Guerre chercha un autre lieu. Le choix se porta sur Fontainebleau qui ouvrit ses portes en Mai 1872 à la promotion d’Août 1870. Edmond rejoignit le Carrousel de Fontainebleau le 15 Mai. Le courrier du Ministère de la Guerre précise qu'il devait se faire suivre de son cheval... Le 10 Août 1872, il était finalement promu Lieutenant de 2ème classe. Edmond termina son stage et en sortit 11ème sur 58 le 1er Février 1873. En congés à Versailles au domicile de ses parents, au 29 Boulevard de la Reine, Edmond apprit sa nomination à la Première classe de son grade et une nouvelle affectation. Il rejoignit son service à la 10ème batterie du 11ème Régiment d’Artillerie le 21 Février 1873. Dans ses états de service, cette année là, Edmond est noté par le Général de Brigade FOURNIER, redevenu Directeur de l’Ecole : «  de constitution et santé bonnes, conduite très bonnes, très bon officier  ». Le Lieutenant Gustave Edmond COUDRET à la sortie de l’Ecole d’Application de l’Artillerie et du Génie en Février 1873 (source : Archives personnelles) Médaille commémorative de 1870 – 1871 attirbuée à Gustave Edmond COUDRET en 1912 (source : Archives personnelles et familiales) A l'âge de 22 ans, Edmond reprit le cours normal d'une carrière d’Officier d'Artillerie en temps de paix. Il fit la toute nouvelle Ecole Supérieure de Guerre et fut bien noté pendant tout son parcours qui le ramena notamment à Lille, comme Adjoint au Gouverneur militaire. Devenu Général de Brigade en 1908, Edmond COUDRET demanda sa mise à la retraite pour «  convenances personnelles  » [12] . Il fut placé dans la 2ème section du cadre de l’Etat-Major de l’Armée, c'est-à-dire dans la réserve. Le 20 Avril 1912, Edmond reçut la médaille commémorative de 1870-1871. En Août 1914, on le rappela sous les drapeaux. L'Etat-Major avait à nouveau besoin de cadres pour défendre Paris. Epilogue Il fallut attendre la réforme des programmes scolaires de 1902 pour que les jeunes Français scolarisés apprennent quelque chose de la guerre franco-prussienne de 1870-1871 dans leur manuel « Petit Lavisse » [13] . Encore fallait il qu'ils atteignent la classe de Première au lycée [14] . Pendant 30 ans, la IIIème République avait occulté dans les programmes scolaires, l’évocation historique de ce conflit. Jusque là, Il n’avait été mentionné aux élèves que sous l’angle de la Géographie. Les instituteurs ne faisaient qu'évoquer les pertes territoriales de la France face à l’Allemagne, à savoir « l’Alsace et la Lorraine ». Mon Grand-père, Henri COUDRET, était justement en Première en 1902. Cela faisait longtemps qu'il savait situer la « Tache noire » sur la carte de France. Henri n'en était pas très éloigné géographiquement, puisque son père. Edmond, était alors Directeur de l'Etat-Major de l'Artillerie à Besançon. Il envoya d'ailleurs son fils aux Grandes vacances en Allemagne pour un séjour linguistique. Ce qui fait qu'Henri COUDRET passa l'année suivante son baccalauréat « Lettres et Mathématiques » avec mention avant d'intégrer «  Ginette  » [15] et l'Ecole Polytechnique. Sur son dossier scolaire, il était précisé qu'il connaissait la langue allemande. Mais ceci est une autre histoire que je vous conterai une autre fois. La « Tache noire » d'Albert Bettanier de 1887 (source : Wikipedia) Notes de fin [1]  Ils devaient parcourir environ 60 ou 70 kilomètres, souvent en 2 ou 3 étapes, par des chemins de traverse, de façon à éviter toute mauvaise rencontre. Beaucoup de sauf conduits étaient des faux et pouvaient être mal interprétés. [2]  Cette affectation lui fut remise le 30 Novembre par le Capitaine GAILLARD de BOURNAZEL. Celui-ci devait probablement commander la Première batterie, c'est-à-dire en fait trois sections de deux canons chacune. [3]  43 000 hommes aguerris par leur campagne dans l’Est. [4]  Ce combat de Villers-Bretonneux fut encore une victoire prussienne mais il empêcha une chute rapide de la métropole picarde. [5]  Il n’existe pas pour la Guerre franco-prussienne de 1870-1871 de journaux d’opérations ou de marche pour chaque unité engagée dans des combats comme pendant la Grande Guerre. J’ai pu quand même consulter sur le site Gallica de la Bibliothèque Nationale un Historique du 15ème Régiment d’Artillerie narrant ce conflit. [6]  Cf narration écrite et signée par Edmond dans un rapport du 15 Octobre 1871. Cet écrit est accompagné d’un rapport spécial signé par le Chef d’Escadron LEFRANCOIS, témoin de la présence aux combats du Lieutenant Gustave Edmond COUDRET. [7]  Equipée de canons de campagne de calibre 4, la batterie était sous les ordres du Capitaine HALPHEN. [8]  Le 19 janvier 1871, l’Armée du Nord alignait 15 batteries servies par 2 171 artilleurs. C’est à la bataille de Saint-Quentin qu’ont été tirés pour la première fois les nouveaux obus à balles pour le canon de 4. Ces obus venaient d’être adoptés par le gouvernement de la Défense nationale le 17 décembre 1870. Lors de cette ultime bataille, les troupes allemandes disposaient d’environ 160 pièces d’artillerie. L’artillerie française, reconstituée et correctement dotée, fut à la hauteur des espoirs escomptés et a été réellement efficace. [9]  L’Armée des « Versaillais » qui atteindra un effectif de 130 000 hommes, en partie constituée de prisonniers libérés par les Allemands, fut confiée au maréchal de MAC MAHON, le vaincu de Sedan. Par les banlieues Nord et Est contrôlées par les Allemands, ses troupes purent contourner Paris. De plus, par convention avec le gouvernement THIERS, les Allemands occupèrent la porte et le fort de Vincennes, bloquant ainsi la sortie de la capitale par l'Est. [10]  Nom donné aux troupes de la Commune (gardes nationaux, volontaires, etc.) [11] Il venait d’être élu député de la Gauche républicaine dans le Nord Pas-de-Calais. [12] . Edmond COUDRET venait de perdre sa fille aînée, Marie Victorine. Ce fut la raison officielle de son départ anticipé à la retraite. Mais il est aussi possible que sa mise en disponibilité dans la Réserve soit une conséquence de l'Affaire des fiches . [13] Le « Petit Lavisse » date de 1892. Du nom d’Ernest Lavisse, auteur des manuels d’histoire qui formèrent des millions de Français sous la IIIe République. [14]  A l’époque, la majorité des jeunes français n’allait pas au-delà de la scolarité obligatoire, fixée à 13 ans depuis 1882. Et seuls 25 à 30 % d’entre eux poursuivaient leurs études au-delà du Certificat d’études. C'est-à-dire au-delà de l’école primaire. Selon Jean François LECAILLON, le souvenir de 1870, histoire d’une mémoire chez Bernard GIOVANANGELI Editeur, 2011. [15]  Le Lycée Saint Geneviève à Versailles

  • Bernard Coudret,« engagé volontaire pour la durée de la guerre » (1939-1945)

    Première partie : De la drôle de guerre à la formation de la 2ème Division Blindée au Maroc (Septembre 1939 - Avril 1944) « Un soldat de la Deuxième Guerre Mondiale » En 1992, je m’installais avec ma famille à Sargé-les-Le Mans , petit bourg proche de la ville du Mans. Quelque temps après, nous invitâmes mes parents à pendre la crémaillère de notre nouvelle maison. Mon père, Bernard Coudret me glissa au cours du repas qu’il était déjà passé dans « le coin » en Août 1944. Bernard n'était en général pas bavard sur la période de la Guerre. A l'époque, je savais quand même qu'il avait combattu les Allemands dans la 2ème Division Blindée du Général Leclerc . Grâce à son livret matricule et aux nombreuses archives sur cette prestigieuse unité combattante, j'ai depuis reconstitué son parcours en tant que soldat de la Deuxième Guerre Mondiale. Comme le thème de l'article du mois de Mai est « Un soldat de la Deuxième Guerre Mondiale », j'ai eu envie de partager avec vous son périple. Dans une première partie, nous irons de Satory, à côté de Versailles, jusqu'à Temara au Maroc, en passant par les bords du Niger et le Sénégal. Dans une deuxième, nous remonterons en Europe au moment du débarquement allié en Normandie. Carte illustrée de l'itinéraire de la 2ème Division Blindée (source : la 2ème DB Combats et combattants -1945) « Engagé volontaire pour la durée de la guerre » Nous sommes le 3 Septembre 1939. La France et le Royaume-Uni viennent de déclarer la guerre à l’Allemagne hitlérienne. Bernard a 18 ans. Il doit entrer à la fin du mois en terminale au pensionnat de Notre Dame de Rocherolles [1] , à Bolbec en Seine Maritime. Mais il n’est guère attiré par les études. Il veut servir son pays. Son père, le Colonel Henri Coudret [2] , lui donne son autorisation [3] . Et voilà Bernard bientôt «  engagé volontaire pour la durée de la guerre  ». Déclaré apte pour le service, Bernard est enrôlé le 23 Novembre 1939 comme soldat de deuxième classe au 503ème Groupe de Bataillons de Chars (503ème G.B.C) [4] . Il fait trois mois de classe au dépôt de Satory, à côté de Versailles en Seine et Oise et suit le peloton d'Elève Officier de Réserve (E.O.R) à Angoulême. Le 1er Mai 1940, il en sort avec le rang de Sergent. Pour quelques jours encore, la France vit au rythme de ce qu’on appelle la «  drôle de guerre  » contre l’Allemagne nazie. Compagnie d’instruction du 503ème G.B.C Le soldat Coudret est au deuxième rang, le deuxième à partir de la droite (source : Archive familiale) Le 10 Mai, c’est le début de l’offensive allemande sur la Belgique. Pendant que des bataillons du 503ème G.B.C se sacrifient pour tenter d’arrêter la percée allemande . [5] , Bernard continue de s’entraîner à Satory comme Chef de char [6] . Début Juin, il est prêt à partir au combat. Seulement, le front vient de craquer. Après le désastre de Dunkerque fin mai, l’Armée allemande est reparti à l’offensive dans la Somme le 10 Juin. Très vite Rouen et Paris sont menacées [7] . Les réfugiés qui fuyaient déjà la Belgique et le Nord de la France sont alors rejoints par deux millions de réfugiés de la Région parisienne. Les convois de civils, harcelés par les « Stukas », encombrent les routes. Dans la pagaille de l'exode, Bernard bat en retraite tant bien que mal avec le dépôt de Satory. Un Junker Ju 87 dit « Stuka » en piqué (source : Wikipedia) Le 15 Juin, il arrive à Agen, avec ce qui reste de son Groupe. [8] . Il est prêt à se battre jusqu’aux Pyrénées, s’il le faut. Mais le 17 Juin, le  Maréchal Pétain , nommé Président du Conseil, annonce à la radio que la France doit cesser le combat et demander l’armistice. Le 25 Juin, l’armistice entre en vigueur. L'aventure militaire de Bernard aurait pu s'arrêter là, les conditions d'armistice des Allemands interdisant toute artillerie lourde ou toute arme mécanique dans ce qui reste de l'Armée française. Mon père est avec son unité en «  zone libre  ». Il choisit de continuer dans ce qui va bientôt s'appeler l’Armée d'armistice . « Biffin » dans l’Armée d’armistice   Bernard est versé comme « biffin » [9]  dans l'Infanterie. Dans le seul mois d’Août 1940, il change trois fois d’affectation [10] . Puis, il est réengagé pour un an à Pau le 17 Octobre 1940 et finalement affecté en Décembre à Vichy au Régiment des Diables Rouges, le « 15-2 » [11] . Il rejoint sa compagnie, installée au centre hippique, en qualité de Sous-officier. L’hiver est précoce, particulièrement rigoureux [12] . Les relèves s’effectuent sous la neige. On se réchauffe ensuite, comme on peut au mess des « sous-offs », autour d’un verre et d’un accordéon. Relève de la garde au centre hippique de Vichy (source : Archive familiale)   Autour d’un verre et d’un accordéon (source : Archive familiale) En Février 1941, Bernard a une permission de huit jours, qu’il passe en partie chez ses parents, installés à Vichy [13] . Dès que les jours rallongent, il participe à toutes sortes de marches et de manœuvres dans la région, notamment au camp militaire de La Courtine [14] , Bernard s'ennuie. Il attend comme beaucoup d'autres des jours meilleurs. Bernard Coudret attend des jours meilleurs (source : Archive familiale) Volontaire pour l’Afrique   En Juin 1941, des troupes des Forces Françaises Libres (F.F.L) et britanniques pénètrent en Syrie, en réponse à l'autorisation donnée par Vichy aux Allemands d'y utiliser les aérodromes français. Le 27 Juin, Bernard se porte volontaire pour gagner le Levant. Le 30, il arrive au camp de Valbonne du côté de Bourg en Bresse, mais la mutation est annulée, car on craint que les volontaires ne soient surtout enclins, une fois sur place, à rallier les F.F.L. Bernard est tout de suite volontaire pour une autre destination. Cette fois-ci, c'est le Soudan [15] . Il embarque à Marseille le 4 Août 1941, traverse la Méditerranée sans encombre et découvre Alger. Il passe ensuite la frontière algéro-marocaine en train, gagne Casablanca où il embarque sur un paquebot à destination de Dakar. Escorté par des avisos de la Marine nationale - Destination Dakar (source : Archive familiale) « Volontaire sous réserves » Le voyage au long cours de Bernard n’est pas tout à fait terminé. Il doit encore rejoindre Segou, une ville située sur les rives du Niger, à deux cents kilomètres au Nord-Est de Bamako, au Soudan. Il y intègre le 8ème Régiment de Chasseurs d'Afrique. Bernard se retrouve dans une unité équipée d'automitrailleuses antédiluviennes [16] . Au moins, il n'a plus à faire de longues marches. Le 17 Octobre 1941, il est réengagé pour deux ans comme Maréchal des Logis [17] . Chasseur d'Afrique devant une « Lafly » (source : Archive familiale) Loin des siens [18], Bernard se met à correspondre avec son père. Le Général Henri Coudret a été placé en congés d’activités à la fin de l'année 1941 et s’est retiré à Nice. Au Printemps 1942, il reçoit un courrier en provenance de Segou. Sur l'enveloppe, il est précisé : «  soldat de deuxième classe Bernard COUDRET  » au lieu de «  Maréchal des Logis Bernard COUDRET  ». Dans sa lettre, Bernard explique une vague histoire de mœurs, ayant provoqué son limogeage. Le sang de mon grand-père ne fait qu'un tour. Il se renseigne à Vichy où il a encore des antennes et apprend que son fils a été cassé de son grade le 23 Mars 1942 et remis chasseur de 2ème classe. Moeurs ou discipline ? La réponse vient presque comme un soulagement : il s'agit d'une affaire de discipline. En fait, il avait été demandé à tous les Officiers et Sous-officiers de l'Armée d'Afrique de prêter serment de fidélité au Maréchal Pétain [19] . Mon père avait ajouté à sa signature la mention «  volontaire sous réserves  ». Il fut aussitôt mis aux arrêts de rigueur pendant trois semaines puis cassé de son grade. Bernard est muté dans la foulée à Thiès, situé à 80 kilomètres de Dakar au Sénégal, au 12ème Groupe Autonome de Chasseurs d'Afrique (12ème G.A.C.A) , « Audace n'est pas déraison » Le 12ème G.A.C.A regroupait un peloton de commandement et deux escadrons : un motocycliste et un escadron de 23 chars [20] . Il est surtout constitué d'un certain nombre d’hommes au caractère hors du commun qui rongent leur frein dans un gros bourg desservi par une unique voie ferrée. Leur devise est « Audace n'est pas déraison » . Arrivé à Thiès le 30 Mars 1942, Bernard est affecté dans un premier temps à l'escadron hors rang (E.H.R), en fait au service administratif du Régiment. Mais les tâches administratives n'empêchent pas Bernard de participer aux nombreuses manœuvres auxquelles l'Escadron de chars se prête. Le mot d'ordre du Lieutenant-Colonel Paul Girot de Langlade , commandant le 12ème G.A.C.A est d'être prêt à se battre à tout moment. Bernard passe neuf mois dans ce « bled », infesté de moustiques et dont les quelques rues ne sont pratiquées que par des légionnaires et un régiment de tirailleurs malgaches. Les soirées sont longues. Pour tromper l'ennui et améliorer l'ordinaire, Bernard découvre des curiosités locales comme la viande de buffle ou les patates douces. En Décembre, il reprend du galon comme Brigadier (Caporal). Au même moment, les évènements amènent le 12ème G.A.C.A à bouger. Insigne du 12ème Régiment de Chasseurs d'Afrique (source : Wikipedia) « Rio Salado » Le 8 Novembre 1942, les Alliés avaient en effet déclenché l'opération Torch au Maroc et en Algérie . Un cessez-le-feu est déclaré en Algérie avec les troupes de l'Afrique Française du Nord (A.F.N) dès le 10 Novembre. Il fallut attendre le 23 Novembre pour que l'Afrique Occidentale Française (A.O.F) se range aux côtés des Alliés. En réaction, les Allemands envoyèrent un corps expéditionnaire en Tunisie dès le 7 Décembre, pour épauler les Italiens. Le 6 janvier 1943 au soir, le 12ème G.A.C.A. reçoit enfin l’ordre de mouvement du nouveau Commandant en Chef des Forces Françaises en Afrique, le Général Giraud qui vient d’arriver à Alger. L'Escadron de 23 chars Somua quitte Thiès et gagne au plus vite Dakar. Il embarque à destination de l' Oranais où il stationne [21] . Bernard remonte avec le reste du Groupe par le train. Il s'installe dans un nouveau camp, à Rio Salado, au Sud d'Oran. Bernard est logé chez l'habitant comme la plupart des officiers et sous-officiers. Il a une « marraine de guerre » qui lui envoie des pulls et des chaussettes ainsi que des gâteries. Tous les dimanche et à tour de rôle, il est organisé un transport à Oran pour aller se baigner sur une des plages des environs. Il était également possible d'aller au cinéma. Après les rigueurs de Thiès, le moral est au beau fixe. L'Escadron Somua quitte Thiès pour Dakar (Collection Musée GAL LECLERC de HAUTECLOCQUE & Musée Jean MOULIN-Paris Musées) « En suivant Leclerc » A compter du 15 Février. 1943, le 12ème G.A.C.A devient le 12ème Régiment de Chasseurs d'Afrique. Très vite, le Régiment est réorganisé avec de nouvelles troupes venues en renfort, notamment de chantiers de jeunes. On recrute aussi des «  évadés par l'Espagne ». On a besoin de sous-officiers qui puissent les encadrer. Le 1 Mars 1943, Bernard recouvre son grade initial de Maréchal des Logis. Il est affecté au 6ème Escadron et retrouve enfin un char. Enfin, en Juin 1943, le destin du 12ème R.C.A est fixé par une rencontre inopinée près d'Alger entre le Général Leclerc et le Colonel de Langlade, commandant le 12ème R.C.A. Le Colonel de Langlade n'a pas de mal à accepter la proposition du Général Leclerc de le rejoindre dans la formation d'une Division blindée qui devrait s'intégrer dans l'Armée américaine. Convaincre son Régiment ne fut ensuite qu'une formalité pour Langlade [22] . «  Les troupes de l'Armée d'Afrique... s'étaient contentées d'obéir aux ordres de leurs Généraux d'Armée et avaient suivi, pendant deux années, les instructions d'un Gouvernement, qu'en toute loyauté, elles croyaient légitime... Progressivement, ces unités avaient réalisé que leur discipline et leur vertu d'obéissance avaient été mises au service d'une cause mauvaise et perdue. Aussi s'étaient elles élancées avec une ardeur avoisinant la rage dans la bagarre de Tunisie » (Paul de Langlade)  [23] . Le mois suivant, le Général Leclerc en route pour le Maroc, s'arrête à Rio Salado. et rencontre tous les Officiers et Sous-officiers du Régiment, environ 380 personnes, dont Bernard, sont présents, Vêtu d'une saharienne, sa canne au bras, le Général prit la parole, En quelques mots, et quelques détails sur la Division Blindée qu'il était en train de former, il leur dit simplement sa satisfaction de voir bientôt fusionner les éléments de son corps expéditionnaire avec ceux de l'Armée d'Afrique et sa conviction en la victoire finale. Il n'eut pas de mal à emporter l'adhésion de tous les cadres présents, désireux de se battre. C'est ainsi que le 12ème R.C.A vint en renfort de la colonne Leclerc . pour former bientôt un des groupement tactiques de la 2ème Division Blindée [24] . « Témara » Quelque temps après, le 12ème R.C.A fut reformé en 4 Escadrons de chars légers. Le Colonel de Langlade en conserva le commandement [25] . Bernard fut affecté comme Chef de char au 3ème Escadron, commandé par le Capitaine de Bort. Aux derniers jours de Septembre 1943, le Régiment quitte Rio Salado pour le Maroc par la route et la voie ferrée. Bernard parcourt 800 kilomètres, par Taourirt, Taza, Fez et Meknès avant d’atteindre Rabat, où se trouve le Quartier Général de la Division. Le 28 Septembre, il s'installe dans la forêt de Témara, situé au bord de l’Atlantique au Sud de Rabat. Bernard allait y camper pendant 7 longs mois : «  Hiver 1943-1944, passé tout entier sous la feuille dure et piquante des chênes-lièges aux troncs tordus faits de bouchons gris-beige… Pluies torrentielles, aubes froides, couchers dans les tentes suant l’humidité, réveils glacés où le chauffage était assuré par la flambée d’un journal placé au centre de la guitoune…  » [26] . L’intermède ensoleillé de Rio Salado était bel et bien terminé. Pendant ce temps, des « Liberty Ships » américains avaient débarqué dans le port de Casablanca, tout ce qui était nécessaire à l’équipement de la Division Blindée. L’ensemble de la Division comptait maintenant 13 000 hommes et femmes [27] . Petit à petit, le 12ème R.C.A fut équipé de nouveaux matériels, et notamment des chars américains M4 A2, mieux connus sous le nom de « Sherman ». Bernard et son Escadron démarrent en Octobre une instruction technique et tactique avec ce nouveau matériel. Malheureusement le stage de Bernard sur un « Sherman » est de courte durée. Au cours d'une manœuvre, son équipage est victime d'une avarie En tant que Chef du char, Bernard prend l'incident sous sa responsabilité. La sanction tombe très vite : il est remis à nouveau Brigadier (Caporal), puis muté au 4ème Escadron, commandé par le Capitaine Hargous [28]  à compter du 25 Novembre 1943. Enfin, sans pour autant quitter le 12ème R.C.A, il est détaché  en Février 1944 vers le tout nouvel Escadron de protection du Général Leclerc. Le 15 Février 1944, l’ensemble du 12ème R.C.A est passé en revue par le Général américain Kingman . L’instruction technique du Groupement tactique Langlade (G.T.L) est jugé terminée et satisfaisante . Instruction des équipages sur Sherman Collection Musée GAL LECLERC de HAUTECLOCQUE & Musée Jean MOULIN-Paris Musées Le 6 Avril, le Général Leclerc convoque ses Chefs de corps et leur annonce enfin que la 2ème Division blindée doit embarquer les jours suivants à Casablanca. Les permissions sont suspendues. Le 7 Avril , le Général de Gaulle passe en revue l’ensemble de la Division Blindée. Il annonce aux Officiers présents que la 2ème Division Blindée débarquera bientôt en France. Le temps du combat semble venu. Insigne de la 2ème Division Blindée (source : Archive familiale) Deuxième partie à suivre prochainement : « La 2ème D.B  » : De Casablanca au lac Ammer-zee (Avril 1944 - Mai 1945). Notes de fin [1] Ce pensionnat était une annexe de Saint Joseph du Havre, école de Jésuites. [2]  Commandant le 34ème Régiment d’Artillerie basé à Rouen   [3]  Bernard est encore mineur. Même dans le contexte de mobilisation générale qui prévaut, l’appel sous les drapeaux ne se fait qu’à l’âge de la majorité, c’est à dire 21 ans   [4]  Le 503e G.B.C de Bernard est équipé de chars légers : 45  Renault « R35 » et 90 chars « FCM 36 ». [5]   Les chars « FCM 36 »  des 4ème et 7ème bataillons du 503ème G.B.C sont déployés à proximité du verrou de Stonne . Dans ce secteur, l’Armée française fait face au 19e Corps Blindé du Général Gudérian. [6]  Sur un char Renault « R35 ». L’équipage de ces chars était de deux soldats. On entrait par l’arrière de la tourelle. Le tireur se faufilait vers l’avant et le pilote, pointeur, chef de char se suspendait à une sangle en équilibre au-dessus. [7]  Paris sera déclarée ville ouverte, le 14 Juin. [8]  Bernard est affecté au 3ème Bataillon de chars de combat de ce qui reste du 503ème G.C.C. [9]  Terme utilisé pendant la Guerre par les soldats pour désigner un « fantassin » à cause du sac qu’il portait sur le dos tel un chiffonnier. [10]  Il est successivement à la 7ème compagnie du Régiment de la Haute Garonne le 5 Août, à la 8ème compagnie du Régiment des Hautes Pyrénées le 12 Août, et à la 3ème compagnie du 18ème Régiment d’Infanterie (R.I) le 20 du même mois. [11]  152ème Régiment d’Infanterie. [12]   La vague de froid s’étend du 13 décembre 1940 au 18 janvier 1941. Les températures sont particulièrement basses sur la moitié Sud de la France avec -19°C à Vichy. Il neige jusqu’à Marseille. [13]  Mon grand-père, le Général Henri Coudret était Commandant de la place d’armes de Vichy. [14]   Commandé par un certain Jean de Lattre de Tassigny, futur Maréchal. [15]   Après l’opération de Dakar , le gouvernement de Vichy avait fini par obtenir l'autorisation des Allemands d'envoyer des moyens supplémentaires renforcer l’Armée d’Afrique, Ces troupes devaient notamment être cantonnées au Sénégal et au Soudan. En fait, le délégué du gouvernement en Afrique du Nord, le   Général Weygand , en profite pour initier en sous-main la réorganisation de l'Armée d'Afrique, en vue d’une reprise des combats, quelque soit l'issue de la Guerre. [16]  Sans doute des Laffly 50 AM, de la marque « Lafly » , véhicule blindé de reconnaissance mis en service dans l'Armée française en 1932. Ce matériel sera transféré en Afrique du Nord dès 1940. [17]  L'équivalent de Sergent d'Infanterie dans les unités montés (les unités motorisés, anciennement Cavalerie) [18]   Sa mère, Jeanne Thibault, était morte subitement, le 12 Juillet 1941, à l’hôpital de Vichy d’une méningite tuberculeuse. Je ne sais pas si mon père, entre deux affectations, fut prévenu à temps et put participer aux obsèques. [19] A partir de Février 1942, un serment de fidélité au Maréchal Pétain fut demandé à tous les hauts fonctionnaires et aux légionnaires. Il fut bientôt étendu aux soldats et marins, préposés à la garde de l'Empire. Et donc jusqu'aux soldats perdus aux confins du Soudan... [20]   Le 12ème G.A.C.A avait été créé le 1er Septembre 1941 au Sénégal et équipé d' un escadron de 23 chars Somua S35, les chars les plus modernes de l'Armée française en 1939. Ses chars avaient été transportés en Afrique après la bataille de Dakar en Septembre 1940 . [21] L’escadron Gibrius part le 20 et 21 Février 1943 vers le front tunisien. Il y engage le combat contre les forces de l'Axe, tentant la jonction avec les Britanniques de Montgomery . [22]   Langlade obtient par la ruse l'accord de son supérieur le Général Giraud. Celui-ci n'allait pas tarder à être définitivement écarté par le Général de Gaulle, alors Commandant en chef des Forces Françaises Libres dont dépendait Leclerc. [23] extrait de « En suivant Leclerc d'Alger à Berchtesgaden » de Paul de Langlade page 18. [24] Créée officiellement le 23 Août 1943. [25] On créa le 12ème Cuirassiers et on reforma le 12ème Chasseurs d’Afrique. Tous deux furent inclus dans la Deuxième Division blindée sous forme de « Groupement tactique ». Il en confie un au Colonel de Langlade. Le Groupement tactique Langlade (G.T.L) se forme avec le 12ème R.C.A (Colonel Minjonnet) et le 2ème Bataillon du Régiment de marche du Tchad (Commandant Massu). [26] Extrait de « En attendant Leclerc » de Paul de Langlade. [27] Leclerc intégra dans la 2ème DB un corps d’infirmières, surnommé les « Rochambelles ». [28]  Deux des pelotons du 4ème Escadron sont commandés par le Lieutenant Zagrodzki (« Bordelais ») et le Sous-lieutenant d’Arcangues (« Navarre »), dont nous reparlerons en deuxième partie

  • Bernard Coudret,« engagé volontaire pour la durée de la guerre » (1939-1945)

    Deuxième partie : De Casablanca au lac Ammer-zee, en passant par Le Mans (Avril 1944 - Mai 1945) Les « anges gardiens » de l’Escadron de protection de la Deuxième Division blindée Depuis la parution de la première partie de mon article sur Bernard Coudret engagé volontaire , j'ai fait un certain nombre de découvertes au Musée de la Libération à Paris sur l'Escadron de protection de la Deuxième Division blindée, auquel mon père fut affecté en Décembre 1943. Dans l’Armée américaine, l'Escadron de protection d’une Division Blindée était établi à l'arrière de la Division. En rejoignant l'Escadron de protection du Général Leclerc, Bernard aurait donc pu s’attendre à être loin des avant-postes. Cela aurait été mal connaître l’état d’esprit du « patron » [1] . Car, dès sa formation, Leclerc donna aux « anges gardiens » [2]  de son Escadron une toute autre mission. Il voulait «  avoir à son entière disposition une réserve de feux extrêmement mobile, prête à bondir d’un axe de progression vers un autre, afin de faciliter lui-même certaines manœuvres d’infiltration et de débordement de ses groupements tactiques  » [3] . Son Escadron, commandé par le Capitaine de Boissieu , fut constitué de trois pelotons. Le premier était formé de cinq chars légers [4] , les deux autres de six obusiers chacun, Ces douze obusiers M8 de 75, baptisés familièrement « lance patates » devaient assurer le meilleur appui d’artillerie aux chars légers qui allaient accompagner le Général Leclerc partout sur le terrain. Détaché du 12ème R.C.A, Bernard fut affecté au peloton d'obusiers du Lieutenant de Lencquesaing.. Bernard est nommé « tireur » sur le « Kléber ». Il va bientôt participer sur ce « lance patates », à la Campagne de France qui mena la 2ème D.B des plages de Normandie devant les Vosges en deux mois à peine. Mais il n’entra pas dans Strasbourg, libérée en Novembre. Son parcours avec l'Escadron s'arrêta brutalement le 8 Octobre 1944 au soir. Nous verrons comment. Dans l'immédiat, nous sommes le 10 Avril 1944 à Casablanca. Et Bernard se tient prêt à embarquer avec le reste de l'Escadron sur un « Landing Ship Tank » (L.S.T). Escadron de Protection du Capitaine de Boissieu le 30 Août 1944 - Bernard est assis au deuxième rang (source : Archive familiale) En attendant le débarquement Le 10 Avril est un Lundi de Pâques. S'installant à bord d'un de ces «  containers flottants  » [5]  que sont les L.S.T, Bernard ne sait pas encore quel sera leur destination. Le convoi est de 16 bâtiments. Mon père me raconta que sur 10 jours de mer, il y avait eu quatre jours de tempête. Tout le monde était malade à cause «  des vapeurs de gasoil intolérables que les chars ballotés dégageaient malgré leur arrimage…  » [5]  . Le moral des hommes est au plus bas. Petit à petit, Bernard s’habitue aux « beans » servis tous les jours à bord. Une fois par jour, les hommes doivent aussi prendre l’air sur le pont. Au niveau de Gibraltar, on constate que le convoi a grossi et qu’on s’oriente vers le Nord Ouest. Ce sera donc l’Angleterre. Petit à petit, c’est une véritable armada qui passe en moyenne à 500 miles au large des côtes françaises, afin d'éviter les sous-marins allemands. L’Escadron atteint enfin le port de Swansea au pays de Galles le 21 Avril. Bernard débarque la veille de ses 23 ans. Il les fête dans un camp de transit américain «  où on peut se servir à volonté sur un plateau une demi-douzaines de plats différents  ». Cela contraste avec la frugalité de l'Afrique du Nord. Le 23 Avril, la Division se met en marche par la route et traverse l’Angleterre sur 500 kilomètres vers la région de Hull situé au Nord Est. Les équipages doivent tout de suite s’habituer à la conduite à gauche.   Vue des LST dans le port de Swansea le 22 Avril 1944 (source : Musée de Swansea) La 2ème Division Blindée s'installe à partir du 30 Avril dans le comté d'York. L'Escadron de protection occupe le petit village d'Eaton, à proximité du Q.G du Général Leclerc de Dalton Hall. «  Chaque famille anglaise veut avoir son frenchie ». Le soir, on fréquente les pubs jusqu’au couvre-feu. Les Corses du peloton y chantent en polyphonie. Le jour, les hommes de la 2ème D.B doivent continuer de s'entraîner à tirer sur des cibles mobiles, en attendant le débarquement. Mais l a 2ème D.B ne participera pas au D-Day le 6 Juin. En effet, les Américains avaient jugé l’entraînement de la « French Division » insuffisant. D'autre part, les unités de la 2ème D.B, constituées de soldats venant d'horizons très divers, achevaient tout juste de fusionner [6] . L e 28 Juin 1944, la Division est enfin considérée en ordre de marche. Il faut néanmoins attendre la fin Juillet pour faire mouvement vers les ports anglais du Sud de l’Angleterre. Le 30 Juillet, Bernard monte sur le L.S.T N° 314. Dans la nuit du 31 Juillet, le peloton de Lencquesaing fait la traversée par temps calme du port de Bournemouth jusqu'à la plage normande, baptisée par les américains «  Utah Beach  ». Au petit matin, c’est «  l’émotion et la joie qui gagnent les hommes d’entrevoir la terre de France ... parfois quitté il y a quatre ans  ». L'obusier M8 L'Arquebuse embarque à Southampton le 31 Juillet (source : US Army) La percée d’Avranches : De Saint Germain de Vareville jusqu’au Mans Nous sommes le 1er Août. Dès que le jour se lève, Bernard débarque avec le « Kléber » » à proximité du petit hameau de la Madeleine. Comme à l’exercice, sauf que cette fois, il faut se réhabituer à conduire à droite. Le « Kléber » rejoint sans encombre la zone de rassemblement de la Division à Saint Germain de Vareville, aux abords de Sainte-Mère-Eglise. L’Escadron effectue ses derniers préparatifs dans un verger, bouleversé par les récents combats. Les hommes de la 2ème D.B reçoivent les dernières nouvelles sur la percée américaine à Avranches [7] . Bernard a tout juste le temps de se faire couper les cheveux. Il faut repartir. La Division démarre par un dédale de petites routes. «  Au milieu des vivats de la foule , nous défilons à travers les petits villages, recouverts de fleurs qui s'amoncellent sur les véhicules  ». Pour son premier bivouac, Bernard installe son « bedding roll » américain sous un véhicule à la Haye-du-Puits. Des hommes de l’Escadron en profitent pour s’attaquer aux lapins et aux volailles des fermes abandonnées. Tous les hommes de l’Escadron se font rappeler à l’ordre par le Capitaine de Boissieu qui les traitent de «  gangsters  ». Le 3 Août, on organise autour du P.C du Général Leclerc des patrouilles de sécurité. «  Il fait très chaud et çà sent le cadavre. Les combats ont été très durs dans le secteur  ». Au milieu des vivats de la foule (source : Fondation Maréchal Leclerc) Le 4 Août, «  Nous traversons Périers et Lessay complètement rasées puis Avranches sur une route peu large…  » Le peloton de Lencquesaing a quelques difficultés à avancer. Certains de ses chars tombent, «  comme par hasard en panne à Avranches, à côté de jolies filles !  ». Le 5 Août, à Saint James, des avions allemands offrent à la Division son baptême du feu. La base se fait bombarder durement. Il y a des morts et des blessés. Le 6 Août, la 2ème D.B reçoit enfin son ordre d’opération. La Division Blindée a été affectée au 15ème Corps d'Armée U.S du Général Haislip. Le Général américain doit prendre la 7ème Armée allemande, dans une tenaille qui sera formée au Nord par des éléments britanniques et canadiens et au Sud à partir du Mans par son Corps d’Armée [8] . Le Général Leclerc résume à ses propres chefs de corps : «  Il s'agit de partir plein Sud pour être engagés plein Nord ». Le 7 Août, «  Alerte. La Division fait face à l’Est pendant quelques heures à une contre-attaque allemande…   [9]   C’est le premier contact direct de la Division avec l’ennemi. Ce sont également les premiers prisonniers…  ». Puis les Allemands refluent. Le départ vers le Sud est remis au lendemain à cause d’un nouveau bombardement aérien [10] . Le 8 Août, «  départ dans la nuit de l’Escadron pour une grande étape de mise en place  ». La Division effectue en un jour et une nuit, sans sommeil, un vaste mouvement tournant à partir de Saint James, par Fougères, Vitré, Château-Gontier, puis fait son entrée en Sarthe par Sablé qu’elle atteint le 9 Août au matin. L'obusier M8 Marceau du peloton de Lencquesaing fonce vers le front (source : ECP Armées) La 2ème D.B doit encore marcher malgré la fatigue jusqu’à la Chapelle Saint Aubin au Nord-Ouest du Mans. L’Escadron retrouve à l’église «  le Général Leclerc qui vient de prier pour sa Division qui va être engagée  ». Il installe provisoirement son P.C dans le presbytère de l’église et prépare son premier ordre d’opérations. Le curé participe à la rédaction. Les Allemands viennent de quitter la ville et les communes limitrophes. La 5ème Division Blindée américaine et la 79ème Division d’Infanterie US sont en train d'établir une tête de pont au-delà de la Sarthe. Les groupements tactiques de la 2ème D.B traversent la Sarthe en une nuit et commencent à progresser vers le Nord. Le but final de l’opération se situe à Argentan à quelque 80 kilomètres. La 2ème D.B dans la bataille de Normandie Bernard traverse la Sarthe le 10 Août au matin sur un pont de bateaux mis en place par le Génie américain. L’Escadron fait une halte avec le Général Leclerc à Neuville sur Sarthe au Nord du Mans. A côté de cette commune, se tient Sargé-les-Le Mans, où je m’installais avec ma famille en 1992. C’est dans ce petit « coin de Sarthe  » que les « Sherman » se portent au contact de la 9ème Panzerdivision. La situation est à la fois brutale, confuse et incertaine pour la 2ème D.B. Les Allemands rendent coup pour coup et les escadrons engagés font connaissance avec le « Panzerfaust »   [11]  et les canons de 88 allemands. Ils perdent de nombreux chars. Bernard note ainsi celle du char, le « Bordelais » [12]   du Lieutenant Zagrodski. Un autre char ; le « Navarre » est également touché. [12] . Son chef, le Sous-Lieutenant d’Arcangues sera évacué mourant sur l’hôpital provisoire américain installé à Sargé-les-Le Mans. Sherman Le Navarre hors de combat à Mézières le 10 Août 1944 (source : Musée de la Libération) Extrait du Journal de Santé du 12ème R.C.A du 10 Aout 1944 (Source : S.H.D Vincennes) Le Général Leclerc met tout de suite en pratique sa doctrine, consistant à se porter dès que possible aux avant-postes. Il n’est jamais loin du front. et anime personnellement la progression. A chaque fois, une partie de l’Escadron est sollicitée. Ainsi le 11 Août, «  au petit matin, départ en patrouille avec le Général Leclerc dans la jeep du Capitaine, suivie de la sienne. Le scout-car, 2 chars légers, 2 obusiers… au cas où le Général voudrait aller plus loin  ». Le rédacteur du Journal de Marche de l’Escadron de protection note aussi : «  Les hommes et les chefs n’ont pas dormi depuis deux nuits, il faut le faire remarquer au Général  ». L’offensive paraît menacée d’enlisement. Le peloton de Lencquesaing est sollicité «  pour faire sauter des bouchons et faciliter la progression des chars de tête  ». Mon père me raconta qu’il dormait debout à côté de son obusier alors que celui-ci tirait.. La situation se débloque le 11 Août vers midi grâce à l’action menée par Rouvillois en direction de Bourg le Roi au sud d’Alençon et de la forêt de Perseigne. «  ... le peloton Krebs entre dans Bourg le Roi et s’arrête sur la place du village…C’est alors qu’arrive Leclerc sur son char Tailly, tout le haut du corps sortant de la tourelle. Il est suivi par le capitaine de Boissieu, commandant l’escadron de protection, et par une section de chars légers…  » [13] . Leclerc relance lui-même les hommes du groupement Rouvillois qui prend Rouessé et le village de Champfleur le soir même et s’y consolide à 7 kilomètres d’Alençon. Il profite de la nuit pour pousser des patrouilles jusqu’aux portes d’Alençon. Mais il faut ravitailler les blindés en essence et en munitions. Ces raisons incitent ces patrouilles à prendre quelques heures de repos à Saint Paterne dans les faubourgs d’Alençon, malgré l’ordre donné par Leclerc, d’occuper immédiatement les ponts de la ville. «  Le Général Leclerc décide de passer la nuit avec le P.C Avant au milieu d’une clairière à proximité de Champfleur  ». Il y installe sa « caravane » [14] . «  Au milieu de la nuit ( vers 2 heures du matin ), un tir de mortiers... tombe sur le P.C Avant.... Le bruit réveille le Général Leclerc qui demande où en sont les éléments chargés de prendre Alençon …  ». Apprenant que les ponts d’Alençon ne sont pas déjà occupés, il part en jeep avec un détachement de son Escadron de protection, réveille le groupement à Saint Paterne, poursuit sa route avec le capitaine de Boissieu et… entre le premier dans la ville. Il se trouve que les Allemands venaient de quitter Alençon dans la nuit. Encore fallait-il le savoir ? La 2ème D.B dans la bataille de Normandie (du Mans à Alençon) Le Général Leclerc demande au Capitaine de Boissieu de rameuter par radio le P.C Avant et ce qu’il peut comme « Tank Destroyers » [15]   pour renforcer les défenses de la ville. «  En 15 minutes, tous les éléments du P.C Avant et de l’Escadron de protection sont prêts pour foncer sur Alençon  ». Le « Kléber » comme les autres passe devant le Général Leclerc, assis sur le parapet du Pont-Neuf, donnant ses ordres à l’entrée de la ville. Les hommes sont galvanisés. Bientôt l’histoire de la prise d’Alençon par le Général en personne tient lieu de symbole dans toute la Division. Leclerc sur le Pont-Neuf d’Alençon (source : De Douala à Berchtesgaden - Général Duplay) Si la garnison allemande d'Alençon a bien quitté la ville dans la nuit du 11 au 12, des éléments de la 7ème Armée allemande qui refluent de l’Ouest sont présents dans les alentours. Le peloton de Lencquesaing est envoyé aux avant-postes pour la défense du Nord de la ville. «  Les Allemands ignorant qu’Alençon est entre nos mains tombent dans nos barricades et chicanes.  ». Des hommes du peloton ont l’occasion de se distinguer en capturant par exemple «  une voiture allemande pleine d’officiers d’Etat-Major  ». A midi, le P.C Avant part pour Sées, petite ville à 20 kilomètres au Nord d’Alençon. «  L’idée du Général Leclerc est de contourner la forêt d’Ecouves, où de nombreux blindés allemands sont camouflés … puis de se rabattre sur les arrières des Allemands  ». Le 12 Août, Leclerc veut pousser son avantage. Mais l’Etat-Major américain l'oblige à stopper devant Argentan le 13 Août. Le P.C s'installe autour du carrefour de Fleuré, au Sud de la ville. Le peloton de Lencquesaing doit assurer la protection du P.C en menant des patrouilles, notamment au Nord de la forêt d’Ecouves : «  Il faut être vigilant en permanence, car il y a encore plusieurs dizaines de blindés en forêt d’Ecouves qui cherchent … à s’évader  ». Est-ce au cours d’une de ces patrouilles que le Lieutenant de Lencquesaing est blessé ? Il est évacué par une ambulance conduite par un « quaker » américain. Le peloton est alors confié à l’Adjudant Bourgeois qui continue la mission. Le 14, Bernard note : «  Montmerrei, vers 5 heures, au petit jour. Chars Kléber (le mien) et Davout embusqués sortie N.E du village. Brume à couper au couteau. Carlotti ( chasseur sur le « Lasalle »-ndla ) sent un besoin pressant et s'éloigne… Il aperçoit une ombre passant au ralenti et entend un bruit caractéristique : c'est un Panther égaré ( sans doute de la 116ème Panzer-ndla ). Dix minutes après, il est en flammes. D'un coup de bazooka. Il n'y aurait pas eu de brouillard, nous y avions droit !  ». Le 15, le peloton manque également de se faire surprendre «  au petit jour, dans son cantonnement, une colonne allemande de trois chars Mark IV (arrivent -ndla) , avec des fantassins portés qui essayent de rejoindre Argentan  ». L’Adjudant Bourgeois les détruit «  avec une patrouille d’obusiers M8 tirant à 200 mètres avec les nouveaux obus à charge creuse  ». La 2ème D.B dans la bataille de Normandie (d'Alençon à Fleuré) De toute façon, il valait peut-être mieux «  jouer aux sioux à l’arrière du P.C  » avec des Allemands éparpillés, que d’être à l’avant avec la « caravane » de Leclerc. En effet, l’emplacement du P.C choisi par Leclerc est très exposé. Les Allemands depuis les faubourgs d’Argentan en profitent. Ainsi le 17 Août, «  une rafale d’obus détruit la moitié de la caravane du Général Leclerc qui était assis à côté  » [16] . Le rédacteur du Journal de Marche de l’Escadron de protection arrive à raisonner le « patron » : «  Le Général a voulu mettre son P.C à ce carrefour ; je trouve ce risque inutile et je le décide à se replier sur le hameau  ». Un peu plus tard, Maurice Schumann rend visite au Général Leclerc. Il apporte des nouvelles de la Résistance et de De Gaulle. «  Les Canadiens avancent de Falaise vers nous  ». Les Américains de l’Etat-Major donnent l’ordre au Général Leclerc et sa Division de se rendre vers Trun et Chambois à l’Est d’Argentan. «  Le Général Leclerc ne veut pas de cette mission, il pense déjà à sa mission sur Paris. Il acceptera finalement de prêter seulement le groupement tactique de Langlade en fixant ( à celui-ci-ndla ) des limites à… son engagement.  » [17] . Il faut que sa Division soit prête à tout moment à foncer sur Paris. La 2ème DB : 12 000 hommes parmi les 850 000 engagés (source : infographie Ouest France) La libération de Paris Toutes les pensées de la Division sont maintenant tournées vers Paris. La capitale s'est insurgée contre l'occupant depuis le 19 Août. Les troupes américaines veulent contourner Paris. Leclerc force la main des Américains. Il envoie sans en référer une patrouille sur Paris prendre contact avec la Résistance. Son supérieur direct (américain) lui donne l'ordre de la rappeler. Il n'en fait rien et obtient le 22 Août au soir un accord à l'arraché du général Bradley, adjoint d'Eisenhower. Il convoque le Capitaine de Boissieu puis démarre avec «  un escadron d’auto-mitrailleuses et les éléments légers du P.C. Il ne veut pas d’éléments chenillés pour aller plus vite  ». Les obusiers chenillés de l’Escadron formeront avec le Capitaine une deuxième colonne. Le reste de la Division suivra. «  Sourires , enthousiasmes, les paquetages, les pleins sont vite faits  ». Le 23 Août au matin, l’Escadron de protection prend un itinéraire de routes secondaires qui l’emmène par «  Sées, Mortain,... Maintenon et Rambouillet  ». A Rambouillet, l’Escadron retrouve le Général  dans le parc du château. Leclerc y installe son P.C. «  L’Escadron de protection reprend son métier de garde… mais, cette fois, contre les journalistes et les curieux.... ». L’Escadron est aussi chargé d’encadrer des prisonniers pour faire le ménage dans les locaux de l’ancienne « Kommandantur », Les Américains n’ayant pas programmé de prendre Paris, la 2ème D.B n’ a pas de cartes routières. Des hommes de l’Escadron vont se charger d'en récupérer aux alentours. «  Heureusement, beaucoup de Français disposent de Michelin  ». Ils les donnent volontiers. Disposant de ces cartes et des renseignements de la Résistance, Leclerc décide de son plan d’attaque. «  A 18 heures, Leclerc est convoqué par le Général de Gaulle avec ses cartes  ». Celui-ci l’écoutera et conclut : «  Je vous ai nommé Gouverneur Militaire de Paris par intérim. En conséquence, c’est vous qui commandez… jusqu’à l’arrivée du Gouvernement, c'est-à-dire jusqu’à mon arrivée. Bonne chance !  ». Le 24 Août, à 4 heures du matin, deux pelotons de l'Escadron commandés par le Capitaine de Boissieu progresseront vers Paris avec le Général Leclerc Ils écriront l'Histoire en entrant le 25 au matin dans Paris par la porte d'Orléans [18] . Le peloton Lencquesaing toujours aux ordres de l’Adjudant Bourgeois les rejoindra dans la journée à la gare Montparnasse, par le pont de Sèvres, et à travers une foule en liesse. Le général Leclerc ayant décidé d’installer son P.C à la caserne de la Tour-Maubourg, l’Escadron va prendre possession de ces bâtiments, dont la garnison se rend après quelques coups de feu. Tandis que la fête continue dans Paris dans les jours qui suivent, des combats continuent d’opposer des sous groupements de la 2ème D.B à une Division S.S au Nord de Paris. Le peloton de Lencquesaing est envoyé porte de la Chapelle en soutien d'artillerie jusqu'au 30 Août. Le même jour, le lieutenant de Lencquesaing reprend le commandement de son peloton. Il pose avec ses hommes pour une photo de groupe dans la cour de la caserne. Puis, c’est le repos « technique ». Il faut à la fois reconstituer les équipages manquants et réviser le matériel. L’Escadron stationne à la Tour-Maubourg jusqu’au 8 Septembre. Bernard Coudret pose à côté du lieutenant de Lencquesaing -La Tour-Maubourg 30 Août 1944 (source : Archive familiale) Bataille de chars et guerre de tranchées L e Vendredi 8 Septembre, les « anges gardiens », rééquipés et prêts au combat, quittent la capitale. La foule est nombreuse pour leur souhaiter bonne chance.. Le 9 et 10, le Général installe son P.C à Arconville au sud de Colombey les deux Eglises. Un seul groupement tactique a pu suivre le « patron ». Celui de Langlade. «  Les autres groupements n’ont pas encore reçu leur carburant et sont restés à Paris  ». Leclerc n’a donc qu’un tiers de sa Division pour «  flanc garder » le 15ème Corps d'Armée U.S dans sa progression vers l'Est. Le 11 Septembre vers midi, «  des coups de canon annoncent au Général que la guerre a repris  ». Ses patrouilles sont au contact de l'ennemi à Chaumont. Aussitôt l’Escadron est sur la route. «  Vittel est à sa portée ». Le peloton de Lencquesaing participe à la prise de la ville thermale et libère un camp «  de femmes anglo-saxonnes internées » [19] . Ils sont accueillis dans la joie. Le 11 au soir, l’Escadron installe le P.C à Valleroy-le-Sec. Des prisonniers affluent. Le Général apprend qu'«  une brigade blindée allemande, équipée de chars neufs (Mark V Panther) a été vue débarquant d'un train dans la région d’Epinal  ». Le 12 au soir, le sous-groupement Massu échange les premiers coups de canon avec la 112ème Panzer brigade arrivé d'Epinal. L'affaire est délicate. Massu a besoin d'un appui aérien. Pour l'obtenir, le P.C à Valleroy-le-Sec déploye une antenne spéciale à partir d’un camion radio. C'est le peloton de Lencquesaing qui la protègera dans le nuit. Le message pour réclamer l'Air support est passé avec succès vers 1h du matin. Au matin, des avions anglais viendront donner un coup de main décisif au G.T Langlade. L’action coordonnée des Sherman et des avions permettra de détruire 59 chars allemands sur 90 de la 112ème Panzer brigade. Deux panthers allemands, flambants neufs, abandonnés par leurs équipages, furent récupérés intacts. Ces deux chars restèrent longtemps sur l'esplanade des Invalides à Paris. Char Panther Mark V aux Invalides à Paris (source : Musée de l'Armée) Les jours suivants, le Général Leclerc veut exploiter sa victoire de Dompaire, avant que l’ennemi ne se ressaisisse. Les activités de patrouille reprennent face à des Allemands qui, bien que se repliant, montent des embuscades. Le Capitaine de Boissieu décide d’une opération de nettoyage près de Mirecourt. Le 18 Septembre, l'ensemble de l'Escadron fait prisonniers une centaine d’Allemands avec un armement important. Le 19 Septembre, c’est le franchissement de la Moselle sur des ponts de bateaux construit par le Génie de la Division. Les jours suivants, ce sont à nouveau des patrouilles pour déloger des Allemands des bois aux alentours. Le secteur doit être suffisamment sûr car le lundi 25 Septembre, le Général Leclerc y accueille le Général de Gaulle en route pour Nancy. L’Escadron lui rend les honneurs à Moyen. A quelques kilomètres, l’Armée allemande s'arcboute sur la « Vor Vogessen Stellung », dernier obstacle avant le Rhin [20] . Les opérations d’infiltration sont stoppées car la «  priorité est donnée au ravitaillement en carburant du groupe d’armée Montgomery au Nord qui doit liquider au plus vite les plate-formes de lancement des V1 et V2 ». Après les journées épiques d'Août et de Septembre, la Division doit s'accommoder au mieux de cette nouvelle mission défensive. Chaque unité prend son tour de relève au contact de l’ennemi. L’Escadron de protection revendique l’honneur d’être engagé comme les autres. Chaque peloton montera ainsi à tour de rôle au front, Relève tous les deux jours. Le 25 Septembre, Bernard note : «  ... nuit du 25 au 26. Peloton de Lencquesaing passe la nuit en bordure de la route allant vers Raon L'Etape. Un champ d'environ 400 mètres de profondeur. La lisière de la forêt. Belle lune tamisée par de la brume. Vers 23 heures, des ombres crapahutent dans le champ. Quelques rafales de 30 et de 50. Tout rentre dans l'ordre. Au petit jour, nous ramassons 8 superbes marcassins.  ». Fin Septembre, le temps devient exécrable. «  Sous une pluie continuelle ,...on vit nos unités s'enterrer, se camoufler,… et prendre peu à peu la gueule et les coutumes des hommes des tranchées de 1915 !  » (Paul de Langlade). Fin de l'aventure Le Vendredi 6 Octobre, c’est au tour du peloton de Lencquesaing de monter en ligne. A Fontenoy le Joute, face à Baccarat, Bernard note : «  nuit du 7 au 8 Octobre : il pleut et fait noir. 2 heures du matin. De garde avec Thiriez. Le peloton dort sous les bâches. Une patrouille s'est égarée et défile à moins de 40 mètres de nous. Thiriez et moi en descendons 3 à la mitraillette. Le reste se perd. Le lendemain nous mettons partout un jeu complexe de boîtes de conserves spéciales [21] et de fils de fer.  » Le Dimanche 8 Octobre, le Peloton Lencquesaing est relevé et rejoint son bivouac de Gerbéviller… Le Lieutenant demande au Capitaine « deux jours de repos pour ses équipages  ». La plupart de ses hommes sont jeunes. Ils ont envie de sortir et s'amuser. Bernard et trois autres camarades du peloton partent sur Lunéville, pourtant consignée à la troupe [22] , Il sont dans une Peugeot 402 conduite par un lieutenant F.F.I. Au retour, il fait nuit et il pleut. Vers 20 h 30, à la hauteur de Xermamenil [23] , la voiture percute de plein fouet un camion de transport de troupes G.M.C américain, roulant dans le sens opposé. Deux des camarades de Bernard et le lieutenant F.F.I sont tués sur le coup. Bernard et un de ses camarades sont retrouvés blessés par les Américains. Ils sont emmenés vers le «  103ème Evacuation Hospital  ». Bernard pose le 22 Juin 1945 à Nemours (source : Archive familiale) Les accidents, entre véhicules, n’étaient pas rares. Mais dans le cas présent, les hommes ont désobéi à la consigne. Le 17 Octobre, le Capitaine de Boissieu demande la mutation des deux rescapés. Il n'en veut plus à l'Escadron. Pour le moment, Bernard est évacué vers Dijon où on doit l'opérer. On lui fixera une broche au bras. La guerre s'arrête pratiquement pour lui. Il ne participera pas au «  menuet de Baccarat  » fin Octobre, ni à la libération de Strasbourg fin Novembre [24] . En sortant de l’hôpital, Bernard se rend convalescent chez son père à Nice. Guéri, Bernard est réaffecté au 12ème R.C.A en Avril 1945. Il rejoint la Division à Châteauroux [25] . et participe à l'entrée de la 2ème D.B en Allemagne. Nous sommes aux derniers jours de la guerre. C'est l'hallali. Les Français se livrent à une course de vitesse avec les Américains. Le 8 Mai 1945, Bernard est au bord du lac Ammer-zee où le Général Leclerc vient de fêter sa quatrième étoile. Il visite Munich en ruines. Le 22 Juin, Bernard pose, le « chechia » du 12ème R.C.A sur la tête, à Nemours, à côté de Fontainebleau, où Leclerc venait de faire ses adieux à la 2ème D.B.. Epilogue Bernard Coudret fut démobilisé le 22 Novembre 1945. C'est à dire six ans jour pour jour après avoir été enrôle. La guerre en Europe était terminé depuis le 8 Mai. Bernard avait bien rempli son contrat prévu « pour la durée de la guerre ». Celui-ci précisait aussi « engagé volontaire ». Volontaire, il le fut certainement puisqu'il aurait pu par deux fois rompre son contrat. En Juin 1940, lorsque l'armistice fut demandé par Pétain. Et en Octobre 1943, lorsqu'il s'agit de suivre individuellement Leclerc dans la 2ème D.B. En 1940, il aurait pu rentrer chez ses parents et reprendre ses études. En 1943, il était sûrement désireux de se battre. Il suivit un Chef jeune qui avait prouvé sur le terrain sa valeur au combat. A nouveau, il s'engagea « à servir pendant la durée des hostilités ». Son engagement l'emmena à servir ce Chef qui ne manquait pas d'audace, au plus près du front. Jusqu'à être mêlé à une « affaire stupide  » [26]  , malheureusement tragique. Il s'était engagé comme soldat de 2ème classe. Il termina la guerre comme tel. Notes de fin [1] Surnom que les hommes de la 2ème D.B donnait au Général Leclerc. [2] Ou encore sa « garde ». C’est ainsi que le Général Leclerc appelait familièrement le personnel de l’Escadron de protection , d'après le Général de Boissieu dans son ouvrage « Pour combattre avec de Gaulle » - éditions Plon  [3]  D'après le Général de Boissieu dans son ouvrage « Pour combattre avec de Gaulle » - éditions Plon  .   [4]   commandé par l’Aspirant de la Fouchardière (issu du 501ème R.C.C) et du lieutenant Duplay (12ème Cuir)., [5]  D’après le Général Georges Buis, dans « Fanfares perdues » [6]  Les dissensions existant entre soldats issus de l'Armée d'Armistice et ceux qui avaient rejoints De Gaulle et Leclerc dès 1940 achevaient tout juste de se dissiper. D’après mon père, le Haut Commandement allié avait besoin de troupes en manoeuvres pour entretenir le leurre auprès de Hitler. Celui-ci resta persuadé jusqu'au 6 Juin que le débarquement se ferait plutôt dans le Pas-de-Calais. Or, la 2ème D.B était rattachée à la 3ème Armée américaine du Général Patton qui commandait l'Opération Quicksilver , destinée à désinformer les Allemands. D'où l'hypothèse avancée mais non vérifiée que la 2ème D.B faisait partie de ce leurre. [7]  Aboutissement de l'Opération Cobra menée par les Américains avant l'arrivée de la 2ème D.B [8]  Il s’agira de la fermeture de la poche de Falaise . [9]  C’est la contre-offensive commandée de Hitler mais d'ores et déjà ratée sur Mortain. [10 Les allemands exploitèrent un renseignement donnant l'emplacement de bivouac de la 2ème D.B. Le bombardement toucha plusieurs éléments de la Division, notamment le P. C du Général Leclerc.  Il fit  en tout vingt morts et 200 blessés. [11]  Le Panzerfaust était un lance-grenade antichar à un seul coup que les Allemands utilisaient depuis 1942 [12]  Leurs chars furent « allumés » ainsi que deux autres équipages devant les Sablons près de Mézières sur Ponthouin entre Ballon et Bonnétable. Ces équipages appartenaient au 4ème Escadron du 12ème R.C.A auquel mon père était encore rattaché quelques mois auparavant. [13]  Les lance-patates ne sont pas très loin derrière. Extrait de « Le Général Marc Rouvillois » par Edouard Pellissier. [14]   Pour permettre au Général Leclerc de s'isoler et de travailler, des volontaires équipèrent en 1942 un camion GMC en caravane. En fait, plutôt en camping car. La « caravane » suivit le général de la Tunisie à Strasbourg, via l'Angleterre. Elle est aujourd’hui exposé au musée des blindés de Saumur. [15]  Les « Tank Destroyers » étaient sans doute au 1er Régiment de Blindés des Fusiliers Marins, partie de la 2ème D.B.  [16]  Jusqu’à la fin de la Campagne, le Général n’utilisera plus son « camping-car » et dormira le plus souvent comme ses hommes sous une tente. [17]  Les Allemands seront finalement pris dans la poche d'un triangle formé par les villes d'Argentan-Chambois-Falaise, où les Anglais arrivent du Nord et de l'Ouest. Là, les Alliés écrasèrent le 22 Août ce qui restait de la 7ème Armée allemande. [18]  En évitant notamment que des panzers allemands basés au jardin du Luxembourg attaquent la gare Montparnasse où Leclerc installe son P.C et contresigne la capitulation du général Von Choltitz. [19]  3 600 femmes anglo-saxonnes y étaient internées. Le camp de Vittel  avait aussi servi de vitrine à la propagande nazie dans leur déportation des Juifs. [20]  Cette fortification, formée des débris de l'Armée allemande en retraite et de corps formés en hâte en Allemagne, suit une ligne reliée par les points suivants : Moyenmoutier, Raon l'Etape, Badonvillers, Blâmont, Richeval et les Etangs de Dieuze. [21]   Des mines antipersonnelles [22] Lunéville venait d'être libérée par les Américains mais n'était pas encore sûr. Les Allemands n'étaient pas loin et pouvaient contre attaquer. [23] Sur la D 914 entre Lunéville et Gerbéviller. [24] But ultime que les hommes de la 2ème D.B s’étaient fixés et plus particulièrement ceux qui avaient fait le serment de Koufra. [25]   Après l'épisode de la poche de Royan [26] Extrait de : L'héroïsme discret d'une époque - Général Hervé de Lencquesaing (éditions le Félin)

  • Mon arrière grand-père, Gustave Edmond COUDRET pendant la guerre franco-prussienne de 1870 - 1871 (Première partie)

    Gustave Edmond COUDRET à l’Ecole Polytechnique en Mai 1869 (source : Archives personnelles) Un conflit presque oublié Bismarck et Napoléon III se rencontrent le 2 septembre 1870 après la Bataille de Sedan.(source : Wikicommons) Lorsque j’étais au lycée dans les années 1970, notre professeur d'Histoire nous demanda, en vue du baccalauréat, de retenir le nom d’une petite ville des Ardennes et une date : Sedan, le 2 Septembre 1870. Il s'agissait de la capitulation de l'Empereur NAPOLEON III face au Chancelier Otto Von BISMARCK . et cela semblait clôturer la guerre franco-prussienne de 1870-1871, On tournait bien vite la page et. commençait alors le chapitre sur la IIIème République. Je ne gardais de cette période que l’image d’Epinal de l’envol de Léon GAMBETTA en ballon, le 7 Octobre, depuis Paris encerclée, vers Tours où se constituait « l'Armée de la Loire ». A l'époque, j'ignorais tout de la trahison du Maréchal François Achille BAZAINE , commandant l’Armée du Rhin, qui capitula à Metz le 28 Octobre 1870, livrant ainsi à l'ennemi, sans coup férir, 175 000 hommes et un matériel considérable. Ces soldats aguerris et ces armes manquèrent cruellement à la jeune armée républicaine. Elle n'eut pas le temps ni les moyens nécessaires de s'organiser, avant l'arrivée des Prussiens, retenus jusque là dans l'Est. Monument commémorant la bataille du Mans, dite d’Auvours (source : Wikipedia) C’est en emménageant au Mans au début des années 1990, que je pris conscience de l’existence au Nord de la Loire, de monuments aux morts érigés sur les champs des nombreuses batailles qui se succédèrent ensuite jusqu'à la proclamation de l'Empire allemand  à Versailles fin Janvier 1871. A cinq kilomètres de mon domicile, se dresse ainsi un monument de ce conflit presque oublié : celui de la bataille du Mans [1] . Des milliers de volontaires, de gardes mobiles et des évadés de l’Armée du Rhin qui avaient refusé la reddition de BAZAINE, avaient tenté encore une fois de stopper l’avance de l'Armée prussienne. En vain : bien mieux équipées et entraînées à la guerre que la France de l'Empereur déchu, les troupes du Chancelier remportèrent toutes les batailles décisives. Je savais que mon arrière-grand-père, le Général de Brigade Gustave Edmond COUDRET, Polytechnicien et Officier d'Artillerie, avait commencé sa carrière à Metz en 1870 et participé à un des faits d’armes de cette guerre. Des recherches au Service Historique de la Défense à Vincennes m’ont permis de reconstituer le parcours qu'il effectua pendant les 6 mois que durèrent les hostilités. Des écrits d'évadés de l'Armée du Rhin encerclée à Metz m'ont aidé à imaginer le reste de son périple. Edmond COUDRET, admis à l’Ecole Polytechnique Gustave Edmond COUDRET est né le 1er août 1850 à «  trois heures et demie du soir  », au N° 7 bis de la rue d’Angiviller à Versailles. Son père, Jean Victor, était un entrepreneur de maçonnerie, bien implanté sur la ville [2] . Et sa mère, Jeanne Palmire, née VATINELLE, élevait déjà leurs deux autres enfants : Jeanne Eugénie, née le 4 Septembre 1846 et son frère, Louis Paul, puiné le 10 Juin 1847. Comme tous les COUDRET depuis cent ans, le benjamin Edmond fut baptisé à l’église de Notre Dame de Versailles. Acte de naissance de Gustave Edmond COUDRET le 1er Août 1850 à Versailles (source : AD des Yvelines BMS) Issu d’un milieu bourgeois plutôt aisé, Edmond effectua ses études au Lycée Impérial de Versailles [3]  où il obtint un « certificat de grammaire » le 1er août 1863. Il avait alors tout juste 13 ans. Quatre ans plus tard, le 20 Juillet 1867, son diplôme de bachelier « es sciences » en poche, Edmond fut admis à l’examen du premier degré d’admission à l’Ecole Polytechnique, c'est-à-dire, l’équivalent à l’époque des préparations de « maths sup et spé » d’aujourd’hui. Edmond COUDRET, en classe de spéciales en 1868 au Lycée Impérial de Versailles (source : Archives personnelles) Edmond intégra l’Ecole Polytechnique le 1er Octobre 1868. Sa fiche signalétique le décrit comme un jeune homme aux cheveux et sourcils blonds, front découvert et nez fort, yeux gris, bouche moyenne, menton large et visage ovale, d’une taille d’un mètre et 66 centimètres. A la déclaration de la guerre par la France, le 19 Juillet 1870, Edmond venait de terminer ses examens de fin d’études. Il fut déclaré admissible dans les services publics le 1er Août 1870 avec le rang de 38ème sur 136. Son choix se porta sur l’Artillerie, où il était 4ème sur 60 élèves. L'Artillerie de terre était le service public le plus prisé à l'époque, loin devant le Génie ou les Ponts et Chaussées. Ayant choisi de servir dans l'Armée, Edmond fut nommé automatiquement Sous-Lieutenant, Elève d’Artillerie à l'Ecole Impériale d'Application de l’Artillerie et du Génie à Metz, par décret impérial du 8 Août 1870 prenant effet le 10 du mois. Depuis une semaine, les combats entre Français et Prussiens faisaient rage à l'Est de la place forte. Extrait de la fiche signalétique de Gustave Edmond COUDRET (source : Archives du SHD – dossier GR 10 Yd 1187) L'encerclement de la ville de Metz Extrait de l’avis de nomination de Gustave Edmond COUDRET à « effet immédiat » (source : Archives personnelles) Bataille de Forbach -Spicheren le 6 Août 1870, d’après le Monde illustré (source : Gallica.bnf) Son avis de nomination fut signé le 10 Août par le Général Paul Gustave DEJEAN. Ce jour-là, le Secrétaire d’Etat au Ministère de la Guerre continuait de signer à Paris des actes administratifs, comme les nominations d'officiers, alors que son Ministre, le Major Général Edmond LE BŒUF venait de rejoindre en catastrophe l’Empereur à Verdun. Les évènements sur le théâtre des opérations militaires étaient en train de s’accélérer : le 7 Août, le 2ème Corps de l’Armée du Rhin, commandé par le Général Charles Auguste FROSSARD , s’était replié à la hâte de Forbach, après avoir été débordé la veille à Spicheren, une bourgade située à quelques kilomètres de la frontière avec l’Allemagne, par les troupes du Général Karl Friedrich Von STEINMETZ . FROSSARD avait attendu en vain des renforts du 3ème Corps du Maréchal BAZAINE, déployé autour de Sarreguemines. Cette deuxième défaite de l’Armée française en seulement deux jours [4] faillit même par tourner à la déroute. Mal préparés, dispersés face aux Prussiens mais surtout très mal commandés, les soldats de l’Armée du Rhin furent ensuite battus dans plusieurs combats [5] par les coalisés prussiens et allemands. Regroupée enfin autour de Metz le 11 Août, l’Armée du Rhin aurait dû retraiter sur Verdun, où l'attendait l'Empereur avec sa Garde et LE BOEUF. Mais le Maréchal BAZAINE qui venait d'obtenir de NAPOLEON III le Commandement en chef de l’Armée du Rhin, préféra considérer Metz comme la planche de salut. Carte des principales opérations militaires de 1870 – 1871 (source : La Grande défaite , Ed Perrin) Pendant ce temps, Edmond avait accusé réception de sa nomination le 11 Août. Il était alors au domicile de ses parents à Versailles. Le courrier du Ministère précisait qu'il devait se rendre à l’Ecole de Metz «  immédiatement  » sans bénéficier d’aucun congé. Il eut tout juste le temps d’embrasser sa mère et son père. Muni d’une feuille de route qui l’autorisait à voyager vers une zone militaire, il se rendit à la gare de l’Est. Les trains de la Compagnie des chemins de fer pour Nancy fonctionnaient encore. Les nombreux transports de troupe ralentissaient le trajet. Après de nombreux arrêts et un changement, il arriva à Metz-Ville le 14 Août. Rendu à l’Ecole, il apprit qu’on envisageait de replier l’Ecole d'Application de l’Artillerie et du Génie sur Paris. Le lendemain, il n’en était plus question. L'enseignement était ajourné sine die et les élèves étaient mobilisés. L’Esplanade de Metz transformée en lieu d’abris pour les soldats en 1870 (Source : Wikipedia) En temps normal, le cursus des Sous-Lieutenants qui arrivaient à l’Ecole, était de deux ans. Ils avaient le temps de prendre leurs quartiers sur le site même de l’Ecole, de se préparer aux cours théoriques avancés et aux travaux pratiques comme la topographie, etc… Ils s'initiaient ensuite aux manœuvres d’artillerie et aux exercices de siège et de défense de places fortes. Edmond passa tout de suite de la théorie à la pratique, sans même défaire son paquetage. Il dut apporter comme la plupart des « bleus » de l’Ecole, une contribution au renforcement de redoutes en terre qui allaient former comme une seconde ceinture autour des fortifications de Metz déjà existantes. Il aida peut-être aussi à l'acheminement et à l’installation de wagons sur la place de l'Esplanade, située devant l’Ecole. Ces transports de marchandises accueillirent bientôt les troupes et les blessés de l’Armée du Rhin qui refluaient dans Metz. En effet, après avoir été vaincu à Gravelotte par l’armée du Général Helmuth Von MOLKTE le 18 août 1870, le Maréchal BAZAINE battit définitivement en retraite vers la place forte, où il espérait trouver un appui défensif important [6] . Canons KRUPP près de Metz en 1870 (source : Anonyme) Le 20 Août, date à laquelle Edmond devait initialement se présenter au Général Jean Baptiste FOURNIER , Commandant l’Ecole, l’encerclement de la ville de Metz était réalisé par les Allemands. La population de la ville, sa garnison et son Ecole, ainsi que les 200 000 hommes de l’Armée du Rhin se retrouvèrent pris dans une nasse. Le Major Général LEBOEUF assurait à NAPOLEON III, la veille de l’entrée en guerre le 19 Juillet, qu’«  il ne manque pas un bouton de guêtres  » à l’Armée du Rhin. Edmond put constater que certains canons placés sur les remparts de la ville de Metz dataient parfois de l’époque de Louis XV et se chargeaient par la bouche. En face les Prussiens commencèrent à installer leurs batteries de canons KRUPP , dont le chargement se faisait par la culasse. Ils tiraient des obus jusqu'à 3 000 mètres. D'après son dossier militaire, Edmond ne fut pas affecté à une batterie d’artillerie, dite « à pieds » [7] . Pour autant, tout en assurant son service à l'intérieur de la ville, il allait bientôt subir comme tout le monde, les effets du blocus prussien. La capitulation de Bazaine   De nombreux ouvrages ont été écrits sur le blocus de Metz. Ce n’est pas mon propos ici de les plagier. En quelques mots seulement, ce siège s’est déroulé du 20 août au 28 octobre 1870. Les Français de BAZAINE tentèrent de le rompre à Noisseville  le 31 Août. Ils furent repoussés. La seconde partie de l’Armée française, reformée au camp de Châlons  par l’Empereur et commandée par le  Maréchal de MAC MAHON , tenta en même temps de venir en aide à l’Armée du Rhin, mais deux armées allemandes la piégèrent le 1er Septembre 1870, dans les Ardennes . Ce fut la  bataille de Sedan   [8] où NAPOLEON III fut fait prisonnier. Bataille de Sedan : les Français encerclés le 31 Août 1870 (source : Paris Musées) Une ambulancière soigne un soldat blessé à Metz (source : Autour des arènes de Metz Sablon) Les Prussiens firent bien sûr circuler ces informations dans Metz. La population apprit ainsi la nouvelle de l’abdication de l’Empereur, la proclamation de la République à Paris, enfin l'encerclement de la capitale , sonnant le glas de leurs espoirs de renforts. BAZAINE tenta encore de forcer le blocus le 7 Octobre mais il fut à nouveau repoussé dans ses fortifications. Pas moins de 15 000 malades ou blessés s’entassaient alors dans les hôpitaux de la ville ou des baraquements de fortune. Les vivres et l’eau étaient à ce moment sévèrement rationnés et l’on commençait à manger des chevaux et même des rats pour tromper la faim. L’efficacité du blocus allemand portait ses fruits. Les troupes prussiennes défilent devant la statue de FABERT à Metz (source : Autour des arènes de Metz Sablon) Fin Octobre, la privation de nourriture affectait le moral des habitants mais les Messins n'avaient jamais capitulé. Personne et surtout pas les troupes ne soupçonnaient le Maréchal BAZAINE d’être entré en négociation avec l’ennemi. C'est au château de Frescaty, sur la commune de Moulins-lès-Metz , qu'est signée, le 27 octobre 1870 la capitulation de Metz. François Achille BAZAINE  qui fut jugé et condamné à mort par ses pairs en 1873 [9] , choisit de se rendre le 28 Octobre, livrant à l’ennemi plus de 175 000 prisonniers et un matériel considérable. Le 29 octobre 1870, vers 16 heures, les troupes prussiennes entraient triomphalement dans la ville. Cette reddition soudaine permit au prince Frédéric-Charles  de Prusse et à son Armée de rejoindre rapidement la vallée de la Loire  avec pour objectif de vaincre l'Armée éponyme, qui se constituait avec des troupes rappelées d'Algérie. Léon GAMBETTA, arrivé le 7 Octobre sur place, comptait sur ces derniers soldats de carrière pour encadrer «  des engagés volontaires, des jeunes soldats de la classe de 1870, … enfin des mobiles dénués de toute instruction militaire.  » Les évadés de Metz vinrent bientôt renforcer leurs rangs en Picardie, en encadrant l'Armée du Nord . Ce sont tous ces hommes de bonne volonté «  qui pendant près de quatre mois encore, vont combattre pied à pied l’envahisseur…  » Quelques jours après la reddition de BAZAINE, mon arrière grand-père Edmond COUDRET put très vite se joindre à eux. Je vous raconterai prochainement la suite de son parcours pendant cette guerre dans une deuxième et dernière partie. Prochainement : Edmond COUDRET rejoint l'Armée du Nord. Notes de fin [1]  La bataille du Mans, encore appelée bataille d’Auvours , opposa le 10 Janvier 1871, la Deuxième Armée du prince Frédéric Charles de Prusse à la Seconde Armée de la Loire, commandée par le Général CHANZY. Ce fut une défaite décisive pour les Français. [2]  Jean Victor COUDRET était notamment cofondateur de la Caisse d’Epargne de Versailles. [3]  Devenu l’actuel Lycée Hoche en 1888 [4]  La première bataille et retraite du Corps d'Armée commandée par le Maréchal de MAC-MAHON avait déjà eu lieu à Wissembourg le 4 Août, suivie d'une déroute le 6 à Frœschwiller-Wœrth. [5]  Borny, Gravelotte, Saint Privat, etc... [6]  Les fortifications de Metz  avaient été en effet renforcées et quatre nouveaux forts détachés , complétés par des redoutes en terre, formaient une seconde ceinture fortifiée réputée infranchissable. [7]  Désigne les batteries d'artillerie affectées aux ouvrages de défense des forts par opposition aux batteries « montées », c'est-à-dire tirées par des chevaux. [8] Pour celles et ceux qui aimeraient en savoir plus sur cette bataille décisive de la guerre franco-prussienne de 1870 - 1871, je recommande le lien suivant : La létalité du feu : la bataille de Sedan (1870) . Cette vidéo de 8 mn apporte un éclairage très intéressant sur l'aspect militaire de ce conflit, véritable charnière entre les guerres napoléoniennes et la Grande Guerre. [9]  Sa peine fut commuée par le Président de la République MAC MAHON en vingt ans de forteresse.

  • Les premiers souvenirs d'enfance de ma mère, Monique ROBLIN à Montmorillon

    Monique ROBLIN, il y a 100 ans (source : Archive personnelle) Préambule Ce mois-ci, j’aimerais vous raconter quelques souvenirs d’enfance que ma mère, Monique ROBLIN, avait en mémoire vers la fin de sa vie. En général, les premiers souvenirs d’ enfance, ceux qu’on appelle autobiographiques, peuvent dater de l’âge de 3 à 4 ans. La plupart du temps, les souvenirs que ma mère me raconta, tournaient autour de rencontres familiales bien précises. Comme tous ces évènements se déroulèrent avant que ma mère n’ait cinq ans, j’en ai déduit qu'elle les avait reconstitués, à partir d’évocations faites par son entourage. Elle ne m’en a d’ailleurs jamais parlé de façon structurée, mais par fragments, au gré de conversations. J’ai gardé ainsi quelques éclats de son baptême, de la sépulture de sa mère et de deux mariages. Des images fugitives qu’elle fit surgir, comme ces photos anciennes que le soleil efface peu à peu, sauf un détail qui reste et qui parle encore. Ce jour-là, au 20 rue Grandmont Ma mère est née le 30 Septembre 1921 à Montmorillon, sous-préfecture du département de la Vienne. C’était un Vendredi matin. Ce jour-là au 20, rue Grandmont ma grand-mère, Anne-Marie, née HUON de KERMADEC, peina pour la mettre au monde [1] . Paul ROBLIN alla dans l’après-midi déclarer son enfant à la mairie. L’officier de l’Etat civil inscrivit comme prénoms Marie Monique sur son registre. Il souligna le prénom Monique en bleu, avec un crayon gras épais pour insister sur le nom d’usage. Sur le livret de famille, il y avait déjà cinq autres prénoms : l’aînée, Gabrielle, dite Gaby, allait sur ses huit ans. Suivaient les deux garçons de la famille, Georges et Paul, respectivement cinq et quatre ans. Puis Anne, de son deuxième prénom Victoire, car elle était née en Novembre 1918 et enfin, Marguerite qu’on surnomma Guite. Elle précédait ma mère d’une année. Satisfait, Paul se rendit ensuite, comme tous les jours de la semaine, au Palais de Justice, où il exerçait la profession d’avoué au tribunal civil, depuis sa démobilisation en Janvier 1919. Arbre d’ascendance et de descendance de Paul ROBLIN (source : Geneatique) Le baptême de Monique Quelques jours plus tard, eut lieu le baptême de Monique. Bien sûr, ma mère ne pouvait pas s’en souvenir. Mais elle accepta un jour de reconstituer le nom des personnages qui figuraient sur une photographie de cette fête familiale, extraite d’un vieil album de famille. Après la cérémonie, on avait organisé une petite réception, au 20 rue Grandmont. Et l’après-midi, on posa pour une photo de groupe dans le jardin. Du côté des ROBLIN, étaient présents Ernest et Emilie, les aïeux de la famille ainsi qu’Henri et Marie Emilie, frère et sœur de Paul. La journée était belle pour un début d’Octobre, donnant à ces dames l’occasion de sortir leurs nouveaux chapeaux, mais aussi de découvrir leurs bras. On était en plein dans les «  Années folles  » et les femmes commençaient à s’émanciper, même dans ce milieu très conservateur. De leur côté, les hommes avaient abandonné la redingote d’avant-guerre et adopté le complet veston, plus moderne. Guite, qui ne marchait pas bien encore, avait eu droit à des chaussures toutes neuves pour assister au baptême [2] . Gaby et Anne avaient choisi chacune leur plus belle robe et portaient comme il se doit, leur médaille de baptême. Quant aux garçons, deux d’entre eux arboraient encore le col marin de la «  Belle époque  » qui avait précédé la Grande Guerre. Montmorillon n’était qu’à une quarantaine de kilomètres de Poitiers et relié par une ligne de chemin de fer, permettant ainsi à trois des frères d’Anne-Marie HUON de KERMADEC de faire le déplacement dans la journée. Olivier, Yves et Hervé, étaient présents avec leurs épouses et leurs enfants. Notamment Simone, la fille aînée d’Hervé et de Marie [3] . Il manquait l’aîné, Régis HUON de KERMADEC, devenu Comte et Chef d’armes depuis la mort de leur père Georges, l’année précédente. Alain, son frère puîné, également absent, était représenté par Mercédès [4] , une de ses filles. A l’âge de dix ans seulement, elle avait accepté d’être la marraine de Monique. Ma mère me raconta que Mercédès l’avait portée sur les fonts baptismaux de l’église Saint Martial de Montmorillon. Seul souvenir qu’elle avait pu se constituer de son baptême, à partir de ce qu’on lui avait raconté de la cérémonie. En guise de cadeau, maman avait reçu un lit d’enfant. Il en restait encore des morceaux rouillés dans le grenier du Thoureil, il y a quelques années. Ils avaient suivi maman toute sa vie. De gauche à droite, devant et assis Pierre de Chaumont (?), Paul Roblin, Anne, Gaby, Guite, Jacqueline Moinet (?), Georges Roblin et Jean Moinet (?). Derrière et debout Henri Roblin, frère de Paul, Mme et Mr Hervé de Kermadec, Olivier de Kermadec, Emilie Roblin, Mme Yves de Kermadec, Ernest Roblin et Mme Olivier de Kermadec (source : Archive personnelle) Monique avait tout juste onze mois « In memoriam » (source : Archive personnelle) Alors qu’elle se remettait à peine de son dernier accouchement, Anne Marie ROBLIN «  se retrouva dans une situation intéressante  ». Autrement dit, elle tomba à nouveau enceinte au début de l’année 1922. Ma mère fut alors confiée à une nourrice, Alexandrine, qui prit également en charge Anne et Guite. Anne Marie mit péniblement au monde une petite Jehanne, le 12 Août 1922. Mais sans doute épuisée par ses grossesses successives, elle ne se releva pas de ses couches. Elle expira le 31 Août, à l’âge de 37 ans. Monique avait tout juste onze mois. Sa petite sœur rendit l’âme peu de temps après, le 19 Novembre Anne Marie ROBLIN et son dernier enfant furent enterrées à Montmorillon [5] . Plus tard, Monique chercha à en savoir plus sur sa mère. Son entourage la lui décrivit comme très douce et dévouée toute sa vie à son mari et à ses enfants. Lorsqu’elle me raconta le peu qu’elle savait de sa mère, maman garda de longs silences. Elle ne trouvait pas les mots pour combler le vide laissé par sa disparition. Elle savait seulement que sa mère lui avait choisi le prénom de Monique mais ne sut jamais la raison de ce choix [6] . Alexandrine, dite « Dine » Paul se retrouva seul avec ses six enfants. Très vite, la solidarité s’organisa autour de lui. Les aînés, Gaby, Georges et Paul furent accueillis à Poitiers chez leur oncle Hervé HUON de KERMADEC. Georges et Paul purent ainsi faire leur rentrée au collège Saint Joseph de Poitiers et Gaby rejoindre l’institution du Sacré Cœur . D’après maman, son père ne voulut pas longtemps de cette « solidarité familiale ». L’atmosphère n’était guère chaleureuse : les KERMADEC considéraient que Paul n’avait pas laissé beaucoup de répit à son épouse entre deux grossesses. La sœur aînée de Paul ROBLIN, Marie Emilie, qui était célibataire, vint bientôt s’installer rue Grandmont. Elle prit en charge l’éducation des trois cadettes ainsi que la tenue de la maison. Les six enfants de Paul ROBLIN en 1922 (source : Archive personnelle) Comme Marie Emilie était à cheval sur l’étiquette, les fillettes préféraient de loin être avec leur nourrice Alexandrine, dite « Dine ». De sa prime jeunesse à Montmorillon, Dine était sans doute le meilleur souvenir de ma mère. Au soir de sa vie, le visage de maman s’éclaira soudain lorsqu’elle m’en parla : «  Une grande femme très mince  », me dit-elle. Elle se souvenait par exemple de Dine «  se cassant la gueule  » dans le jardin, s’étalant de tout son long dans le panier de linge qu’elle portait. Maman, en se remémorant l’incident, s’était mise à rire comme une gamine. Elle se souvenait d’autres détails, comme le fait qu’il y avait un petit bosquet avec des fraises dans le jardin rue Grandmont. Il y avait aussi un potager dans lequel elle accompagnait Dine et Georgette la cuisinière. Elle les aidait à récolter les haricots. Ma mère était d’ailleurs plus souvent dans la cuisine de Montmorillon que dans le salon ou la salle à manger avec son père et sa tante. C’est là qu’elle prenait la plupart de ses repas avec Guite et Anne, sans oublier le petit chat de la maison, «  minette  », qu'elle adorait. Il faut dire que lorsqu’elles y étaient invitées, l’ambiance à table avec son père et sa tante ne devait pas être d’une folle gaieté. En 1923, Paul et sa sœur qui venaient à peine de quitter le deuil d’Anne Marie, perdirent leur père, Ernest le 30 Octobre, puis presque simultanément leur petit frère, Henri, emporté par la tuberculose le 11 Décembre [7] . On arriva ainsi en 1925. Les « petites dernières » Cette année-là, le 25 Mars, mon arrière-grand-mère Emilie ROBLIN, née JOUBERT, nota dans un carnet: «  Mon cher Paul a pris une grande détermination… Il a résolu de refaire son foyer. Dieu qu’il prie toujours avec une fervente confiance dans toutes les circonstances importantes de sa vie, semble bien lui avoir fait trouver une jeune fille, digne de devenir une seconde mère pour ses enfants.  » Paul avait effectivement pris la résolution de se remarier, suivant en cela les dernières volontés de son épouse et d’autre part, les recommandations de son confesseur. Monseigneur DURFORT , évêque de Poitiers, lui avait vanté les qualités d’une femme, qu’il connaissait de longue date, étant lui-même très lié à sa famille. Une rencontre fut d’abord organisée entre Emilie et la candidate : Yvonne Marie Josèphe Jeanne de LA MONNERAYE, né à Pontvallain dans la Sarthe le 30 Août 1890. Elle avait alors 34 ans. Ce préliminaire eut lieu à l’Evêché. Emilie était accompagnée de sa petite fille, Marguerite. Emilie décrivit Yvonne à son fils, comme étant «  fort distinguée  », ce qui voulait dire raffinée, et, chose peut-être la plus importante à ses yeux : «  elle a été élevée dans des principes sérieux et religieux que nous aimons. Adopter tous nos chers petits ne lui coûte nullement. D’ailleurs elle les trouve ravissants surtout l’aînée, Gabrielle  ». Furent ensuite organisées des entrevues et des promenades en automobile. Paul put faire sa cour à maintes reprises. Sa persévérance toucha Yvonne, qui finit par lui dire oui au dernier jour d’Août. Les fiançailles furent célébrées le 5 Octobre à Laval en présence de Marie Emilie. La sœur de Paul fit ainsi davantage connaissance avec Yvonne. Monseigneur DURFORT, qui avait dû s’éclipser au dernier moment pour «  assister aux fêtes données à Alger en l'honneur du Cardinal LAVIGERIE  », unit par procuration Paul ROBLIN et Yvonne de LA MONNERAYE le 25 Novembre 1925 à la cathédrale de Laval. Le Doyen de la cathédrale officia et lut aux nouveaux époux, une lettre de bénédiction du Saint Père ainsi que l’homélie de Monseigneur DURFORT. Anne, Guite et Monique, ne furent pas invitées à la cérémonie, ni à la réception qui suivit. Dès le lendemain, Yvonne gagna Biarritz et le pays basque avec son époux, pour leur voyage de noces. A l’aller, elle fit cependant étape chez Emilie ROBLIN à Mirebeau, à côté de Poitiers. Pour autant, elle n’y rencontra pas ses «  chers petits  ». A leur retour, le couple fit un détour par Poitiers. Yvonne y fit la connaissance des aînés, notamment de Gaby. Enfin, elle s’arrêta avec son époux à Montmorillon où l’attendait Marie Emilie et les «  petites dernières  ». Marie Emilie commença à l’initier aux habitudes de la maison, qu’elle-même avait instituées. Maman avait alors un peu plus de quatre ans. Son père lui avait manqué, me dit-elle, mais l’arrivée de sa belle-mère dans la maison ne lui laissa aucun souvenir. La traîne de la promise Léon LAPOMMERAY et Marie Emilie ROBLIN le jour de leur mariage (source : Archive personnelle) A la même époque, sa tante Marie Emilie avait reçu une proposition de mariage d’un veuf, le docteur Léon LAPOMMERAY [8] établi à Bordeaux. Paul fit sa connaissance. Ils causèrent beaucoup ensemble, et il lui trouva une conversation très intéressante. Ainsi, Marie Emilie put le revoir régulièrement. Tout le monde constata sa bonté, la délicatesse de ses sentiments. De Montmorillon, Marie Emilie multiplia les correspondances avec lui, et leurs échanges répétés finirent par décider Marie Emilie. A 43 ans, elle accepta sa proposition. Le mariage fut célébré par l’archiprêtre Monseigneur PENNIER en l’église Saint Martial de Montmorillon. Cette fois-ci les petites ne furent pas oubliées. Marie Emilie avait en effet choisi comme demoiselles et garçons d’honneur ses nièces et neveux. Maman me raconta qu’elle se souvenait très bien d’avoir porté la traîne de la promise avec sa sœur Guite. Le chœur de l’église était décoré avec des branches de sapins, alternant avec des lys. Monique se souvenait que la robe de la mariée scintillait de mille feux. J’ai imaginé que c’était grâce à la «  Fée électricité  ». En effet, Montmorillon venait tout juste d’être électrifiée. Le cortège devait être éclairé avec les toutes nouvelles ampoules électriques [9] . Même s’il y avait peu de personnes à son mariage (environ 25 personnes), aux dires de sa grand-mère Emilie : «  Ce fut un moment de grande émotion. Ma fille aînée rayonnait de bonheur comme une jeune fille de vingt-cinq ans  ». A la manière dont ma mère me parla de ce mariage, j’imagine que cet évènement constitua pour elle un vrai souvenir d’enfance. Ma mère avait eu enfin l’occasion d’être mise en lumière, d’exister. Epilogue Monique ROBLIN en 1928 (source : Archive personnelle) Fin 1926, le tribunal de Montmorillon fut transféré à Poitiers, obligeant Paul ROBLIN à faire de fréquents voyages entre les deux villes pour son travail. Aussi songe a-t-il bientôt à changer de résidence. De plus l’éducation de ses enfants, qu’il ne voulait confier qu’aux établissements que lui-même et sa famille avaient déjà fréquentés, lui était un motif suffisant pour quitter Montmorillon. Mais la difficulté de trouver un logement digne du rang de sa seconde épouse retarda la réalisation de ce projet. Du coup, ma mère commença en 1927 sa première année scolaire dans l’institution Saint Martial, un petit établissement privé de Montmorillon. En fin d’année, sa sœur Guite y fit sa première communion. Ce fut la dernière fête familiale à Montmorillon avant que Monique ne quitte définitivement la petite ville de son enfance, à la rentrée 1928. Cette année-là, Dine fut congédiée. Mais ma mère garda le contact avec sa nourrice jusqu’à sa mort, survenue après la guerre. Notes de fin [1]  D’après un courrier du 5 Octobre 1921 de la directrice de l’école des filles du Thoureil, Anne-Marie peinait à se remettre. Aussi ses 32 élèves prièrent pour elle. [2]  Ce qui, j’imagine, ne lui laissa pas un excellent souvenir de la journée. [3]  La future Comtesse Gaston de FONTMICHEL qui fut aussi ma marraine. Elle eut un fils, devenu maire de Grasse. [4]  Mercédès, née le 25 Juillet 1911 à Paris épousa Marc de LESQUEN du PLESSIS CASSO. [5]  La stèle d’Anne Marie et de Jehanne était encore visible en 2006, comme en témoigne ma sœur Maryelle en dédicace d’un petit album qu’elle offrit à maman et qui s’intitule « Souvenir de Montmorillon » [6]  Sainte Monique était réputée être la protectrice des mères. Dans cette partie du Poitou catholique et superstitieuse, peut-être ma grand-mère avait-elle choisi ce prénom d’usage pour remercier la mère de Saint Augustin du bon déroulement de l’accouchement ? Malheureusement, cette possible invocation ne lui porta pas chance en 1922. [7] Celui-ci venait tout juste d’épouser Marie de FONT REAULX, d’une vieille famille de Montmorillon. [8]  Le docteur LAPOMMERAY avait 54 ans le jour de son remariage, le 9 Février 1926. Il avait un fils qui avait 20 ans. Marie Emilie avait fait la connaissance de son futur époux chez sa cousine Charlotte PERSON de CHAMPOLY, Il appartenait à une famille poitevine qui leur était intimement lié. [9]  En 1926, Montmorillon fut la dernière commune de la Vienne a être électrifiée, faisant de ce département, le deuxième après Paris à profiter de ce nouvel éclairage. A l’époque, seule une commune sur deux en France était reliée au réseau électrique. Il fallut attendre les années 1950 pour que la France soit entièrement électrifiée.

  • « Les fruits de la terre » de Sumatra à la fin du XIXème siècle (Les cendres du Krakatau)

    Lithographie représentant l’éruption du Krakatau en Août 1883 (source : Wikipedia) L’explosion volcanique du Krakatau « Le Cri » d’Edvard MUNCH - 1893 (source : Wikipedia) L'explosion volcanique du Krakatau , survenue le 27 Août 1883, provoqua sur Terre le bruit  le plus fort jamais entendu et engendra des nuages de cendres  visibles jusque dans le ciel de l' Europe du Nord . Le Norvégien Edvard Munch  reproduisit ces phénomènes dix ans plus tard dans son célèbre tableau  «  Le Cri  ». Au deuxième semestre de 1883, Joseph BOUCHARD laissa un témoignage de ce cataclysme, dans un courrier qu'il avait adressé à sa mère : «  Vous avez eu en Europe tous les détails de cette immense catastrophe qui s’est étendue jusque dans le Sud de Sumatra. Aussi je ne vous en dirai pas grand-chose de nouveau. Comme curiosité seulement vous apprendrez qu’ éloignés de près de trois cents lieues   [1]     du théâtre de l’évènement, nous avons entendu très distinctement toutes les explosions et une, entre autres, à 9 heures du matin, a été tellement forte que ma maison en a tremblé. Vous pouvez juger ce que c’était à proximité du volcan Krakatau ... » Dans cette quatrième partie des « fruits de la terre » de Sumatra à la fin du XIXème siècle, nous allons suivre Joseph, parti en exploration en Juillet 1891 vers le détroit de la Sonde , entre Sumatra et Java. Il arriva dans une région où les dégâts causés par les tsunamis qui suivirent l’explosion du volcan  Krakatau, étaient encore bien visibles. Il aborda à différents endroits de la côte Sud-Ouest de Sumatra et profita de ses observations pour proposer à des partenaires de Singapour, une nouvelle voie de transport pour l'exportation du café. Dans les précédents chapitres, nous avons pu constater l’énergie que Joseph déployait dans chacune de ses entreprises. Jusque-là, ses initiatives s'étaient soldés par des quasi échecs financiers. Nous verrons si, cette fois, sa persévérance paya en retour. Léopold CHASSERIAU Léopold CHASSERIAU (1825–1891) (source : Wikipedia) Lorsqu'il accueillit Joseph et Edmée dans sa plantation en Mars 1890, Léopold CHASSERIAU avait plus de 40 années de colonies derrière lui. Il avait commencé en Malaisie avec une bourse plus que légère. Après divers revers de fortune, dans le sucre en Malaisie, puis dans le vin du Bordelais, il s'était lancé dans la culture du manioc à Singapour. Le pari était risqué car cette culture était toute nouvelle en Asie tropicale et entrait en concurrence avec le  riz , l'aliment de base des populations asiatiques. Mais la culture du manioc s’avéra facile sur le sol de sa nouvelle plantation de « Bukit Timah »  [2] et, avec très peu de soins, donna des rendements excellents. Un planteur de Ceylan lui avait fait présent de plantules de caféiers « Liberia » . Il les mit en terre dans un coin de son exploitation de manioc. Ces caféiers devinrent en deux ans de vigoureux arbustes dont les branches étaient recouvertes de fruits. CHASSERIAU reconvertit alors son exploitation de 3 100 acres [3]  dans cette variété de café. C’était en 1886. Presque toutes les plantations de caféiers d'« Arabica » étaient en train de succomber dans les diverses régions de la zone subtropicale, sous l’envahissement d’une maladie parasitaire [4]   .  Le caféier Libéria résista bien au champignon. Le succès avait été au rendez-vous. Détail d’une carte du Détroit de Singapour de 1890 (source : Archive personnelle) Quatre ans après, Léopold était riche mais il se sentait usé et surtout seul. Il se prit d'intérêt pour Joseph qui était un peu son « pays » [5] et décida de l'aider En prenant un poste d’administrateur aux Etablissements CHASSERIAU, Joseph savait que son propriétaire était malade : «  d’une maladie dont on ne revient guère » . Il lui faudrait trouver un autre « job » tôt ou tard. A moins qu’une bonne affaire «  qui assurât l’avenir d’Edmée et de nos enfants  » ne se présente. Joseph et Léopold s’entendirent sur un contrat de travail sans clause d’exclusivité. Les bonnes affaires En Mars 1890, Léopold introduisit Joseph auprès d'amis qui sauraient l'orienter vers les bonnes affaires. Car, lui dit-il «  les bonnes affaires sont rares et surtout, quand elles sont bonnes, elles sont tenues bien secrètes par ceux qui les détiennent jusqu'au jour où il n'y a plus moyen de ne rien cacher mais ce jour-là, toutes les portes sont fermées. ». Le vieil homme présenta Joseph à un homme expérimenté dans la Colonie : le Consul Général de Belgique, Monsieur DONNER. Celui-ci recommanda à Joseph de se fixer d’une façon provisoire quelconque dans Singapour même, afin de se mettre «  à l’affut des affaires pour ne pas les laisser passer  ». Quelque temps après la naissance de Marie, Edmée et Joseph déménagèrent au 14, Sophia Road dans un quartier résidentiel de Singapour, à mi-chemin du centre de la ville et de Bukit Timah. Extrait de l’acte de vente d’une parcelle à Joseph BOUCHARD fait le 21 Octobre 1890 (source : Archive personnelle) Je ne sais pas si Edmée trouva des avantages à cette nouvelle installation. Elle qui aimait la vie en société, elle pouvait espérer enfin accueillir du monde chez elle. Pour Joseph, c’était sûrement le meilleur moyen de nouer des connaissances utiles. Il commença à fréquenter un Club d'affaires, où s’échangeaient de façon confidentielle les informations intéressantes. Mais pour être membre de ce Club, il fallait être propriétaire d’une parcelle. Joseph fit l’acquisition le 21 Octobre 1890 d’un petit domaine de 29 acres auprès d’un Chinois, pour la modique somme de 2 600 dollars. «  Ce jour-là, je trouvai cette petite propriété d’un bon marché… et je l’achetai…  ». La Triple-Alliance Au premier semestre de l'année 1891, alors qu'Edmée s’occupait de bonnes œuvres chez les Dames de Saint Maur , Joseph flaira la bonne affaire : « A quelque intervalle de là, une affaire vraiment bonne passa à ma portée, mais il me fallait une diplomatie véritable pour y entrer. Cette affaire… me laissait espérer qu’au bout de peu d’années nous pourrions être assez fortunés, si Dieu me prêtait aide, pour nous retirer complètement en Europe.  ». Au mois de Juin, l’affaire semblait engagée et Joseph en faisait partie. Le 12 Juin 1891, il crut bon de se justifier auprès de son beau-père, en faisant quelque peu l’important : « L'affaire me paraît bonne et sûre... Après un mois de prise de renseignements et d'études, nous signons ce que nous avons nommé la Triple-Alliance mais elle n'est pas offensive… [6] Elle n'est que défensive de nos intérêts. Nous nous trouvons en effet de trois nationalités différentes : Monsieur BRANDT, Consul Général d'Autriche à Singapour, Monsieur VERLEMANN, planteur hollandais et votre serviteur. Ces deux derniers sont administrateurs en chef de l'entreprise. Au fur et à mesure que viendront les nouvelles, je vous les communiquerai mon cher père et j'espère que vous ne serez pas fâché d'apprendre que le nom de votre fils n'est pas encore si mauvais puisqu'on veut bien le mettre à la tête d'une entreprise de cette importance adieu mon bon père embrassez bien tous les vôtres pour moi, votre fils Joseph Bouchard ». Mais de quelle entreprise s’agissait il ? La concession de « Paggar Alam » Monsieur WERLEMANN était à la tête d’une plantation de café. Monsieur BRANDT était son  « premier agent pour l'expédition et vente des cafés et opérations de banque. » de cette plantation.   Monsieur WERLEMANN avait fait une demande de concession de 6 000 hectares auprès du Résident de Palembang au Sud de Sumatra. L’Est de cette Province était déjà exploité par les Européens. L’idée de WERLEMANN était d’investir sur les plateaux de Pasoemah, situés dans l’extrême Ouest de la Province. Le lieu-dit de la concession s’appelait «  Paggar Alam  », ce qui voulait dire « clôture du monde » en Malais. Le transport des récoltes des terres déjà cultivés par des autochtones, se faisait par la capitale Palembang, dont l'accès depuis la mer de Java à l'Est était facile. Mais les nouvelles parcelles concédées étant à plusieurs jours de transport par attelages à l’intérieur des terres, la «  Triple-Alliance  » voulait évaluer un autre chemin par les montagnes depuis la Résidence de Benkoelen, situé sur la côte Ouest de Sumatra. En Juin 1891, Joseph fut donc mandaté pour se rendre à « Paggar Alam ». Il crut bon de fanfaronner encore auprès de son beau-père : «  Voilà pourquoi, je me suis décidé à partir en exploration, étudier l’affaire qui est magnifique et faire entre parenthèse le plus beau voyage de montagnes qu’il soit possible de rêver…  » Il prépara ensuite son voyage. « Paggar Alam » (ou Pageralam) au pied du volcan Dempo en 1890 (source : Archive personnelle) J’ai imaginé que Joseph, en homme d’honneur, avait tenu Léopold CHASSERIAU au courant de ses intentions et qu’il avait démissionné de son poste d’administrateur et , laissant au vieil homme le temps de lui trouver un remplaçant... En tout cas, au moment où Joseph quittait, fin Juin, Singapour pour Batavia [7] sur l’île de Java, Léopold CHASSERIAU embarquait de son côté sur le Steamship « Natal » à destination de Marseille [8] . Quant à Edmée, eut-elle voix au chapitre dans ce nouveau choix de son époux ? Joseph ne devait quand même pas ignorer que son épouse était à nouveau enceinte de bientôt trois mois. La côte Sud-Ouest de Sumatra Son absence devait durer six semaines. Arrivé à Batavia, Joseph embarqua sur un bateau à vapeur Hollandais, transportant des marchandises et une vingtaine de passagers à destination de la côte Sud-Ouest de Sumatra. «  Embarqués le 8 juillet 1891 à 9h du matin à Batavia… sur un steamer hollandais, le « Naëtsnyker », nous arrivons vers 11 heures du soir à Telok Betong. Comme la lune refuse de nous éclairer, nous restons jusqu'au lendemain matin, faute de pouvoir débarquer et embarquer les marchandises. Le 9 à 2 heures de l'après-midi, nous repartons et longeons la côte vers l’Océan Indien... Cette partie de Sumatra a été la plus éprouvée lors de l'éruption du Krakatau. Une vague énorme comme on s'en souvient fut soulevé au moment final de l'éruption... La hauteur de cette vague estimée à 40 mètres environ ravagea cette partie de la côte de Sumatra... Outre les milliers de vie d'hommes qu'elle emporta, l'érosion produite sur les rochers élevés de Telok Betong est encore parfaitement visible et rappelle l'idée des courbes de niveau sur une carte de géographie... On se demande quelle est la puissance terrible de cette mer en furie qui, après 8 ans, laisse des traces effroyablement aussi nettes d'une seule vague  ». Le détroit de la Sonde (Straat Soenda) et la côte Sud de Sumatra en 1890 Entourés en rouge l'emplacement du Krakatau et Telok Betong (source : Archive personnelle) Route maritime de Kroë à Benkoelen en 1890 (source : Archive personnelle) Les premières observations dont Joseph fit part à la Triple-Alliance dans un rapport daté d’Août 1891, portent sur la difficulté qu’il y avait d’aborder les rivages de Sumatra du côté de l’Océan Indien avec un bateau d’un certain tonnage : «  Toutes les côtes du district de Lampong ainsi que celui de Kroë où nous jetons l'ancre le lendemain matin 10 juillet, … sont assez élevées, parfois même de véritables montagnes surplombent l’océan. On ne voit pas là comme sur la côte Est, des terres basses… que des bateaux d'un tonnage de 500 à 1000 tonneaux peuvent emprunter..., La côte Ouest au contraire est peu favorisée pour l'atterrissage… » Enfin, Joseph nota : « Les rivières sont inabordables à cause ... des bancs de sable et de galets qui s'y sont accumulés lors de l'éruption. »   «  Vu du steamer, ces côtes restent magnifiques,... Le moindre îlot est un bouquet de verdure. A peine un ruban de sable indique la séparation des eaux et des arbres... Nous ne naviguons jamais bien loin des côtes. Aussi ne les perdons nous jamais de vue mais nous ne pouvons distinguer les détails que lorsque le bateau peut enfin aborder… Là alors, tout le monde est sur le pont et les passagers échangent leurs réflexions que je suis, hélas, loin de comprendre car sur une vingtaine de passagers il n'y a qu'un Allemand et un Français, votre serviteur. L'Allemand est un vrai et aimable savant voyageur… âgée de 75 ans, parlant parfaitement le français et l'anglais. Il vient... faire des recherches ethnographiques et anthropologiques…  » A un moment, Joseph débarque en chaloupe avec lui pour une escale rapide, «  mouillant ses habits »  avec d’autres pour aider le savant. Celui-ci «  avait trop présumé de ses forces et au moment d'enjamber par-dessus bord, le flot le fait rouler et il tombe. Tout le monde s'empresse,... et le voilà installé, un peu pâle évidemment. Il s'était fait mal mais son inquiétude était tout pour ses clichés  ». Pour le remercier, le savant initiera Joseph à la photographie avec un appareil minuscule. Joseph se promit d'en acquérir un. Le surlendemain, le steamer aborde enfin Benkoelen où Joseph devait débarquer. La Résidence de Benkoelen «  Il n'y a ni fort ni même de baie à proprement parler à Benkoelen, une vaste échancrure peu profonde et ouverte au vent d'ouest. Des bas-fonds rocheux... forcent le steamer de mouiller au large et rendent l'embarquement et le débarquement malaisés à cause de la houle ... Une fois arrivé, nous nous rendons au « Government Lodge », espèce d'hôtel subventionné par le gouvernement car un hôtelier ne trouverait pas encore de quoi vivre dans ce pays dénué d'Européens.  » En effet la Résidence de Benkoelen, à part quelques fonctionnaires Hollandais, n'est encore habitée par aucun Européen. «  Nous allons le soir reconnaître la ville de Benkoelen. Sa situation est charmante bâtie sur le bord de la mer sur de petites collines... élevées de 25 à 30 mètres environ au-dessus du niveau de l'eau... Les maisons presque toutes en pierre sont entourés de jardin et de bosquets, les rues larges sont ombragées en partie par des filaos , cocotiers, muscadiers, girofliers, etc... Ce qui prouve un sol fertile... mais hélas, il y a un revers. Un mal... afflige ce beau pays : la ville n'est qu'un désert  ». Au début du XIXème siècle, les Anglais avaient disputé à la Hollande la possession de Sumatra. Thomas RAFFLES , le fondateur de Singapour, s'était en premier installé à Benkoelen. «  Pendant les quelques années de son gouvernement, il avait créé la ville, ouvert des chemins, bâti des ponts, etc… De plus il avait attiré de nombreux et riches colons si l'on en juge par les maisons de Benkoelen encore debout, …et par les postes qu'il avait créé sur la côte, témoin celui de Mana au Sud de Benkoelen. Contraint par des traités Européens de se retirer de Benkoelen, RAFFLES alla fonder Singapour mais il fit détruire par la population elle-même les plantations de muscadiers... et emmena avec lui une grande quantité d'indigènes pour peupler Singapour. La Hollande dût repeupler Benkoelen avec des Javanais. Depuis ce temps-là, Benkoelen ne s'est pas encore relevé mais le moment approche et l'on peut déjà prévoir sa prospérité. » Vue de Singapour fondée par Thomas RAFFLES vers 1830 (source : "Mémoire de Sophia RAFFLES" – Wikipedia) « Durant les 3 jours où nous y sommes demeurés, nous avons été rendre visite à Monsieur le Résident VAN LANGEN, ... fort distingué et très aimable. Fort bien reçu par lui, il nous engage vivement à nous établir à Benkoelen… mais ce n'est pas dans nos instructions. Notre but est d'aller à Paggar Alam par la route de Palembang. » Avant de partir, Monsieur VAN LANGEN ne lui cacha pas  « qu'il est très peiné que tous les colons se portent vers Palembang et qu’aucun encore ne s'est fixé à Benkoelen ». Conscient que la grosse difficulté était l'abordage des steamers , « dont un bon port doit garantir la sécurité des embarquements », le Résident promit à Joseph la construction d’une jetée, si le gouvernement Hollandais dont il dépendait «  voyait un mouvement important de colonisation.  » « La terre du Pasoemah » Avant de quitter Benkoelen, Joseph rencontra un Anglais naturalisé Hollandais. Monsieur WINTER, âgé de 75 ans, avait été contrôleur   de Mana, situé à 132 kms au Sud de Benkoelen. Il montra à Joseph des essais de café Liberia qu'il effectuait à Benkoelen. Malgré la proximité immédiate de la mer et son atmosphère saline, les arbustes, âgés de trois ans, étaient chargés de fruits. La terre de Benkoelen semblait vraiment bonne. WINTER lui certifia «  qu’à Mana les terres sont bien plus belles encore pour le Liberia  ». Mais Joseph devait s’en tenir aux instructions de ses mandants. il se promit, s’il avait le temps : «  d'aller explorer Mana car les renseignements que Monsieur Winter nous donne sur cette contrée sont assez remarquables pour nous faire changer un peu notre itinéraire  ». Ayant utilisé des chemins jusqu'à Paggar Alam «  praticables par des charrettes, bons et bien entretenus,..» , Joseph nota que « les terres du Pasoemah sont une succession de vastes plateaux dont le terrain paraît de première qualité… Les indigènes y perpétuent des cultures de riz chaque année, grâce à l'abondance de petit cours d'eau qui courent presque au niveau du sol et le régénèrent par l'humus d'été.  » Il prit une maison dans le canton de Paggar Alam. Visitant les alentours, « il devenait évident pour moi que la terre d'une fertilité admirable élevé de près de 2 000 pieds au-dessus du niveau de la mer était éminemment propice à la culture du café Arabica... Le terrain est largement arrosé. Des sources partout proviennent du Dempo, grande montagne de 12 000 pieds de hauteur dominant tout le pays. Aussi les rendements sont-ils très beaux et je puis affirmer avoir vu des arbres fleuris après un an et demi de plantation et produisant au bout de 2 ans et cela dans des conditions de soins tout à fait primitives. L'indigène défriche la forêt, plante du riz et après la récolte, plante le café sans ombrage sans labourage en un mot, sans aucun soin préparatoire que celui du nettoyage de terrain.... C'est dire la magnifique fertilité de la terre du Pasoemah... Un autre point remarquable à noter est que dans tout mon voyage, je n'ai pas vu trace d'une maladie sur les feuilles des caféiers.  » Le Dempo (Christoffel Hendrik Japing, 1921- Courtesy TropenMuseum Archives Les frais de transport Les conditions de culture semblaient idéales, mais Joseph pointa très vite des frais de transport considérables du café par le chemin de Palembang : «  Tout ce café est acheté par les « Hadjis » [9] qui en effectue le transport jusqu’à Palembang. Il faut compter dans des conditions normales 9 jours de transport par charrette à l’exportation et 16 jours à l’importation. De plus,... une épizootie règne depuis plusieurs mois sur les bœufs. Elle décime tous les animaux. Les « Hadjis » sont obligés de louer des hommes pour traîner les charrettes depuis Paggar Alam… au prix fabuleux de 7 à 8 Florins par « pièce » ( ?).  » Devant de tels frais, Joseph examina les conditions de transport par Mana et Benkoelen : «  Voici les résultats : Il faut le même temps de transport pour l'exportation et l'importation, soit 9 jours, en passant par Loebek Tapi et Mana. Le transport devra d’abord être effectué par chevaux, à cause du chemin qui est très bon mais pas assez large pour permettre à une charrette de passer. Ensuite, de Loebek Tapi à Mana, le trajet peut être effectué par des charrettes, la route étant  fort bonne. De là, on peut aller par charrette à Benkoelen.... Il y a donc un grand avantage à passer par Benkoelen : l'économie du temps. Le chemin proposé par Joseph BOUCHARD à ses partenaires de la « Triple-Alliance (source : Archive personnelle) Il vint à Joseph une autre idée qu’il écrivit dans son rapport : De plus, si de Paggar Alam, nous passons par Loebek Tapi, … nous trouverions un terrain élevé de 900 à 1 000 pieds éminemment propre à la culture du café Liberia. Nous en avons vu, planté par les indigènes qui est de toute beauté… Ces indigènes nous offrent en plus de nous apporter du rotang nécessaire à la construction d'habitations, etc… La population accepterait des travaux peu pénibles comme la cueillette du café, l'assortiment, etc… A Mana, les bœufs valent de 150 à 200 Florins pièce, mais là, la maladie a complètement cessé depuis plusieurs mois. » Et cerise sur le gâteau, Joseph annonça : «  Si on pouvait disposer immédiatement de chevaux comme moyen de transport, on pourrait se procurer de suite le stock de café qui se trouve immobilisé à Paggar Alam, à cause des difficultés du transport... Il y aurait une jolie opération à réaliser de suite.» Fort de ses observations et renseignements, Joseph proposa à ses partenaires : la création de deux établissements principaux pour la plantation du café, l'un dans les environs de Paggar Alam... pour la plantation du café Arabica, l'autre à Loebek Tapi pour la plantation du café Liberia. le tri et la mise en sac du café à Loebek Tapi ; le tout serait envoyé à Benkoelen pour exportation la formation d'une compagnie pour réaliser ce projet. Avant de quitter Benkoelen, Joseph obtint l'assurance du Résident de Benkoelen que les titres de concession sur Loebek Tapi seraient réglés au plus vite. Restait à convaincre ses partenaires et les banques de l'intérêt du projet Les cendres du Krakatau Joseph rentra à Singapour au début du mois d’Août 1891. Un courrier de son beau-père l’attendait. La nouvelle de son voyage avait été fraîchement reçue par Paul JOUBERT et son épouse. Non seulement, ils avaient accueilli chez eux en Juillet la mère de Joseph, Emmeline BOUCHARD dont la santé déclinait, mais en plus ils avaient mal pris que leur gendre se lance dans une expédition hasardeuse, à l’heure où son épouse, leur fille, était à nouveau enceinte. Impuissant à raisonner son gendre déjà parti, Paul JOUBERT ne put que lui faire part de son mécontentement. Joseph envoya la réponse suivante : «  Me voilà de retour à Singapour pour terminer et conclure l’affaire avec une banque importante de cette ville qui s’était engagé à nous soutenir si mon rapport était favorable et qui nous promet maintenant tout son concours sur mes conclusions. J’ai risqué quelques milliers de francs. En retour, on me donne une place d'administrateur en chef à 1 200 francs par mois et le remboursement des milliers de Francs ou plus que j'aurai dépensé. Que voulez-vous on ne trouve pas pareil aubaine tous les matins et vous m'auriez traité de sot de l'avoir refusé pour une séparation de quelques jours avec Edmée, quand il s'agit de tout un avenir et vous auriez eu bien raison je suis de retour depuis 2 jours et je ne puis vous dire que l'affaire est terminée car il y a une grande quantité de détails à éclaircir mais sur mon rapport ces messieurs m'ont dit qu'il ne voyait aucune objection sérieuse à opposer. C'est beaucoup chez des hommes d'affaires surtout quand il s'agit d'un capital de 2 millions à mettre en exploitation. Adieu mon cher père je vous embrasse tout du meilleur de mon cœur et ayez confiance en votre gendre pour l'avenir de vos petits-enfants. Votre fils Bouchard Joseph  » Si les tsunamis générés par l'explosion du volcan eurent un effet destructeur sur de nombreuses colonies comme celles de Telok Betung, il est prouvé aujourd'hui que les retombées des cendres du Krakatau eurent un effet bénéfique pour la Région. Le Sud de Sumatra, presque stérile avant l'éruption, devint très fertile. En soulignant «  la magnifique fertilité de la terre du Pasoneah  » dans son rapport aux banquiers, Joseph n' était peut-être pas conscient de ce phénomène. Savait-il par exemple que le Dempo était un volcan toujours en activité ? En tout cas, il n'en parla pas dans son rapport [10] . Cette opportunité attira une population importante d’Européens en quête de nouvelles exploitations. Joseph en fit partie. Seulement, avant de pouvoir repartir sur la terre de Paggar Alam, d’autres soucis, cette fois d'ordre familial, l’attendaient. Le volcan Dempo vue de Paggar Alam (source : Tim Hannigan, January 2011) A suivre prochainement : Retour à Paggar Alam Notes de fin [1]  Une lieue au XIXème siècle valait environ 4,3 kms, soit pour 300 lieues environ 1 290 kilomètres. On estime que les personnes se trouvant à moins de 160 kilomètres subirent toutes des altérations persistantes de l'audition. [2]  Nom qui signifie colline d’Etain. [3]  Soient environ 1 250 hectares. [4]   L’Hemileia Vastatrix , une espèce de champignon phytopathogène, responsable de la rouille orangée du caféier, maladie fongique qui a colonisé au XIXème siècle toutes les régions caféières du monde. [5]  Léopold CHASSERIAU était comme Joseph BOUCHARD, originaire de Charente. [6]  Sans doute, Joseph BOUCHARD faisait-il référence avec un certain humour à la Triplice, cette entente conclue entre l’Empire allemand, la monarchie Austro-hongroise et le Royaume d’Italie à partir de 1882. [7]  Actuelle Jakarta, capitale de l’Indonésie. [8]  Au cours du voyage, le vieil homme eut un accident malencontreux. Il se blessa à la jambe et fut débarqué le 5 Août 1891 dans le port d’Aden pour y être soigné. Malheureusement, les jours suivants, il développa une infection à l'hôpital et mourut le 20 Août [9] Les « Hadjis » étaient l'équivalent de barons, vassaux du Sultan, recevant des terres qu'ils exploitaient. [10] Et pourtant, il avait séjourné chez les Bataks, au pied d'un lac-volcan de montagne bien connu des vulcanologues : le Toba . dont la plus récente éruption il y a environ 75 000 ans est estimée de magnitude 8 sur l' échelle VEI  (en comparaison le Krakatau est classé de magnitude 6 sur l’échelle VEI).

  • Pierre Claude PAULMIER, tué à la bataille de Granville en 1793 (Dernière partie)

    La bataille de Granville, par Jean-François Hue – 1800 (source : Wikimanche) Préambule En Mai 1793, Pierre Claude PAULMIER repartit en guerre contre les Vendéens. Le 26, il écrit depuis Saint Georges sur Loire à sa sœur Charlotte Aimée « Me voilà derechef enrôlé sous les drapeaux de Mars.  ». Pierre Claude sert toujours dans la Garde nationale mais on sent qu'il fatigue : « tout mon regret est de me voir si avancé en âge [...] j’espère que nous serons relevés sous huit jours par des troupes qui brûlent du désir de se mesurer avec les brigands ». Mais surtout, Pierre Claude se fait du souci pour deux de ses proches, arrêtés en Mars par les Municipaux d’Angers : « Mande-moi de tous ceux qui m’intéressent, principalement des deux détenus. […] Je t’avouerai que j’ai quitté la ville avec regret, parce que j’aurais pu aider à accélérer la délivrance de nos parents communs. J’attends de la justice des Municipaux d’embrasser mon oncle à mon retour à Angers ». « Arrêtés comme suspects » Supplique adressée par Marie BRUNEAU de MOLANCE aux administrateurs du département de Maine-et-Loire – Annotation signée par Aimé COURAUDIN (source : AD Maine-et-Loire) Son oncle Claude Louis Charles PAULMIER, avait en effet été arrêté le 17 Mars 1793, alors qu’on lui avait demandé d'aller monter la garde au château d'Angers. Son fils aîné, Charles René, fut arrêté le même jour. Tous deux furent internés «  à la maison du Petit Séminaire  » à Angers, «  sans sujet, ni cause  » apparente. Trois semaines plus tard, la belle-sœur de Claude Louis, Marie Renée BRUNEAU de MOLANCE [1] , ne connaissant toujours pas les motifs de leur arrestation, adressa une supplique aux «  Citoyens administrateurs du département de Maine-et-Loire  » : « … [je] vous supplie instamment de vouloir bien les faire élargir et leur donner la liberté…  », arguant qu’ils ont «  exactement suivis les lois portées par le Constitution, qu’ils n’ont rien dit, ni rien fait, [etc…]  ». Sa lettre s’adressait plus particulièrement à un des membres du Comité de surveillance du département : le Président du tribunal du district d’Angers Aimé COURAUDIN. «  Le citoyen Aimé Couraudin, dit de La Noue ». était ce cousin issu de germain de Claude Louis dont nous avons parlé précédemment . Il était par ailleurs un membre reconnu de la Société populaire qui regroupait les Girondins d'Angers. Réponse du Conseil Général de la Commune d’Angers aux administrateurs du département de Maine-et-Loire (source : AD Maine-et-Loire) Le 6 Avril, Alors que Pierre Claude était en train de batailler contre les «  brigands  », du côté de Nantes , ledit Comité fit passer la «  pétition  » de Marie Renée à la Municipalité d’Angers pour obtenir « ses observations et renseignements  ». COURAUDIN signa. Deux jours plus tard, le Conseil Général de la Commune déclara laconiquement que «  Messieurs Paulmier père et fils ont été arrêtés comme suspects, ce par mesure de sureté générale . » En Mars 1793, Claude Louis qui avait été membre de la Municipalité d’Angers jusqu'à la fin de 1790, n'avait plus de fonction particulière dans les instances révolutionnaires du Département, ni de la Commune. Alors qu'il avait été « Lieutenant à l’Election d’Angers », Claude Louis se contentait de la Direction du Mont de Piété d’Angers pour exister socialement. Comment expliquer ce retrait de la chose publique ? Comme Aimé COURAUDIN, Claude Louis avait sûrement adhéré aux idées de liberté qui fédérèrent tous les courants révolutionnaires jusqu'à ce que l'Assemblée nationale Constituante vote la Constitution civile du clergé . Mais Claude Louis était avant tout catholique. Il devait être un de ces modérés qui prirent leurs distances avec la Révolution, lorsque le pape déclara en Avril 1791 la dite Constitution « hérétique et schismatique ». A partir d'Août 1792, alors que la situation se radicalisait dans l’Ouest, après la destitution du Roi et la déportation des prêtres réfractaires, lui et son fils exprimèrent ils des opinions contre-révolutionnaires ? Nous allons voir que Claude Louis s'exposa encore plus à la fin du Printemps 1793, au point d'être pris pour un « Blanc ». Entre temps, les évènements politiques se précipitèrent à Paris. « la chute des Girondins » Le 6 Avril 1793, la Convention, sous l’égide de Georges Jacques DANTON , créa un Comité de salut public , composé de douze membres. Ce Comité était chargé de contrôler les fonctions des organes législatifs, exécutifs et administratifs. A coups de décrets, la France entière fut bientôt sous sa main. «  Un des premiers soins [de ce comité - ndla] ... fut de diminuer la puissance des administrations départementales, … réduites à ne plus s’occuper que [… ] de la surveillance des routes et des canaux  » [2] . Triomphe de Marat , d'après un Anonyme de 1793 (source : Bibliothèque du Congrès) Aucun Girondin ne reçut de siège dans ce Comité. Se sentant mis en minorité dans toutes les décisions, la Convention Girondine commit alors l’erreur de faire arrêter le Montagnard qui les provoquait le plus : le journaliste Jean Paul MARAT . Ils accusèrent «  l’ami du peuple  » d’inciter à la violence de façon illégale dans ses pamphlets. Le 24 Avril, MARAT fut acquitté et surtout porté en triomphe par la foule de parisiens venus à son procès. Dès lors, l’opinion publique se retourna définitivement contre les Girondins. Il ne restait plus qu’à trouver des motifs pour les faire tomber. «  Le dimanche 2 Juin au matin, la sonnerie du tocsin de Paris donna le signal de l'action aux sans-culottes de la ville. … Plus de 80 000 Parisiens, dont beaucoup étaient armés, encerclèrent le palais des Tuileries, où se réunissait la Convention  ». 29 Girondins qui y siégeaient furent mis en état d’arrestation et accusé d'avoir fomenté un complot. Ce fut la chute des Girondins de Paris, bientôt suivis par leurs collègues de Province. Débarrassé de ses rivaux, Le Comité de salut public Montagnard réfléchit alors aux moyens les plus radicaux pour contrer les ennemis de la République, notamment dans l’Ouest de la France insurgé. Ce fut le début de la Terreur. Arrestation des girondins le 2 Juin 1793, d'après un Anonyme (source : Rijks museum) La loi des Suspects Le 26 Mai 1793, Pierre Claude PAULMIER n’en savait toujours pas plus sur le sort de ses deux parents. Avant de repartir combattre les Vendéens qui se faisaient de plus en plus pressants autour d’Angers, il avait rencontré Aimé COURAUDIN, qu'il continue d'appeler LA NOUE dans son courrier : « Le jour de mon départ pour Saint Georges, je rencontrais le citoyen La Noue qui me dit qu’il s’employait avec ardeur à leur délivrance.  » Mais quels pouvoirs Aimé COURAUDIN, alors Président du tribunal du district d’Angers, détenait il encore ? Certes, Aimé était encore notable dans la Municipalité mais Charles BERGER, le nouveau Maire [3] et ses adjoints recevaient déjà leurs ordres de deux Commissaires politiques ou Représentants du peuple, dépêchés par le Comité de Salut public [4] . A Angers, le premier Commissaire, encore appelé Représentant du peuple, était René Pierre CHOUDIEU . Le chef des Volontaires d’Anjou de 1789 était devenu député du Maine-et-Loire à la Convention et siégeait alors sur les bancs de la Montagne [5] . Aimé COURAUDIN, était passé à la Tribune de la Convention juste avant la chute des Girondins. Il était venu porter une pétition de la ville d'Angers, mettant en cause des Montagnards angevins. CHOUDIEU qui était peut-être alors au palais des Tuileries, allait bientôt s'en souvenir. Il porta son ancien collègue au Présidial d’Angers, sur la liste des suspects. Le Comité révolutionnaire angevin, constitué en Juillet par CHOUDIEU et consorts, attendit la loi des Suspects du 17 Septembre 1793, pour accuser ouvertement Aimé COURAUDIN d’être un fédéraliste [6] . Il fut alors incarcéré le 9 Septembre au château d’Angers, puis au château d’Amboise, avec 4 autres notables angevins. Les prévenus furent envoyés devant le Tribunal révolutionnaire de Paris où l'accusateur public Antoine FOUQUIER-TINVILLE instruisit leur procès. Le citoyen Aimé COURAUDIN, fut condamné à mort le 29 Germinal An II [7] en raison de sa signature d’une pétition dirigée contre les Montagnards. Il fut guillotiné à la barrière du Trône à Paris le lendemain. Comme on peut le constater, la démarche de Pierre Claude auprès d'Aimé COURAUDIN quelques mois auparavant, avait peu de chances d'aboutir. Derniers moments des Girondins de Paris le 31 octobre 1793 par Karl von Piloty (source Wikipedia) « La fille Molancé » Emplacement de la maison de Guinefolle sur plan cadastral de 1844 (AM Angers 1 Fi 844) De toute façon, avec ou sans l'aide du Girondin, Pierre Claude ne put bientôt plus rien faire pour son oncle. Le 30 Mai 1793, à Angers, un prêtre réfractaire, du nom de René MENARD, avait été arrêté dans une maison de «  la rue de Guinefolle  » [8] à Angers. Il fut détenu au château. Ce vicaire de Martigné-Briant s’était soustrait à la déportation des prêtres de l’été 1792. Depuis le mois de Janvier 1793, il se cachait dans une chambre normalement occupée par une dénommée GOHIER. Celle-ci était locataire de la «  ci-devant Bruneau de Molancé  ». Le juge qui entendit le prêtre, n’eut pas de mal à établir qu’il avait d’abord vécu clandestinement toute la fin de l’année 1792 dans une autre maison, également propriété de Claude Charles BRUNEAU de MOLANCE, décédé en Août. Le juge demanda au prêtre [9] : «  Qui vous a donné permission de rester dans la maison de Molancé depuis l’époque de son décès…?  » Il répondit : «  J’y suis resté du consentement de la fille Molancé.  » Il s’agissait de la belle-sœur de Claude Louis Charles PAULMIER. A la question suivante : « Le  citoyen Paulmier avait-il connaissance de votre retraite dans la maison de sa sœur ? René MENARD répondit  : « Il en avait connaissance du vivant de son beau-frère  ». Le motif commençait à être daté. Etait-il néanmoins suffisant pour inculper officiellement Claude Louis de complicité «  dans le recel d’un prêtre insermenté  » [10] ? On se contenta de le maintenir en prison au Petit Séminaire avec son fils, en attendant de statuer. Quant à «  la Molancé  », je ne sais pas si elle fut alors arrêtée, jugée et condamnée, si elle se cacha à son tour ou si elle réussit à se mettre bientôt sous la protection de l’Armée catholique et royale. En effet, quelques jours seulement après l’interrogatoire du vicaire de Martigné-Briant, le 11 Juin, «  toutes les autorités d’Angers s’enfuirent dans un désordre indescriptible, en apprenant les succès remportés à Saumur par les Vendéens »   [11] Les habitants d’Angers nommèrent alors un Comité municipal le 13, dont le Maire provisoire fut Jean Guillaume de la PLANCHE, ancien membre de l’Assemblée Constituante [12] . Les habitants d'Angers esseulés, attendaient de ce Comité qu'ils maintiennent l’ordre en ville. On transféra les prisonniers du château au Mans [13] , mais ceux d’autres prisons, comme au Petit Séminaire, furent maintenus à Angers. « Au nom de Louis XVII » Claude Louis PAULMIER, membre du Conseil provisoire d'Angers du 24 Juin 1793 (source : l'Anjou Historique) Les Vendéens commandés par d'ELBEE et STOFFLET entrèrent dans la ville d'Angers le 18 Juin 1793. Ils ne restèrent pas longtemps, n'ayant pas les moyens de se maintenir dans une ville de cette taille. Mais ils libérèrent les prisonniers présumés contre-révolutionnaires et «  Le 24 Juin 1793, veille de leur départ pour Nantes, les chefs de l’Armée catholique et royale nommèrent un conseil provisoire qui, au nom de Louis XVII, devait administrer la ville…  » Ils laissèrent à la tête de ce troisième Conseil en un mois, Guillaume de la PLANCHE, redevenu pour l’heure Comte de RUILLE. Ils lui remirent une liste de 40 membres pour siéger. «  Paulmier père  ». apparaissait sur cette liste. Le Conseil provisoire ne siégea pas longtemps. Le 4 Juillet, une avant-garde républicaine reprenait la ville et la Municipalité originelle reprenait ses fonctions. Les représentants du peuple, dont René Pierre CHOUDIEU, avaient attendu à Tours que l’orage passe. Dès leur retour, ils firent arrêter un peu plus de 1 500 personnes en plus des prisonniers libérés par les Vendéens. Certains prévenus avaient bien sûr profité de la trêve offerte par les Blancs pour fuir. Les autres comparurent bientôt devant des Commissions militaires. Guillaume de la PLANCHE tenta bien de justifier l’existence du Conseil provisoire qu’il avait présidé et d'en défendre ses membres. Mais les juges estimèrent sans doute que certains n’avaient pas eu de mal à arborer «  la cocarde blanche  » pendant l’occupation éphémère des Royalistes. Claude Louis Charles PAULMIER et son fils retournèrent en prison. Louis Charles croupit à Angers jusqu’en Décembre 1793, date à laquelle il fut transféré à la prison de Doué la Fontaine [14] . Dans l'attente d'un procès, il mourut en prison dans la misère la plus totale et loin de sa famille, le 1er Janvier 1794. Quant à son fils Charles René, il fut transféré à la prison d’Amboise dans la nuit du 18 au 19 Octobre 1793 par le gendarme BAZIRE avec 34 autres prisonniers [15] . On craignait alors une nouvelle attaque des Vendéens, «  alarme d’autant plus fondées qu’il n’y avait pas de troupe pour défendre la ville  » [16] . Je ne sais pas si sa jeunesse lui permit de mieux résister aux conditions de détention que son oncle, mais il ressortit vivant de sa cellule à la fin de la Terreur [17]. Acte de décès de Claude Louis Charles PAULMIER du 01 Janvier 1794 (source : BMS de Doué la Fontaine - ADML) Je ne sais pas si le deuxième Bataillon [18]  auquel Pierre Claude était rattaché, fut relevé en Juin 1793. Lorsque les Vendéens marchèrent sur Angers le 18 Juin, «  La Garde nationale d’Angers, dont les chefs [avaient - ndla] ...abandonné la ville avec l’administration et les officiers municipaux, [n'avaient pas - ndla] ... fui dans son ensemble ; et elle ne réagit pas à l’arrivée des insurgés…  » [19] . Pierre Claude était-il de garde en ville ? Si oui, je ne pense pas qu'il ait cherché pour autant à porter « la cocarde blanche ». D'ailleurs, pendant leur court séjour, les Vendéens ne cherchèrent pas à inquiéter ceux des Gardes nationaux, dont les convictions révolutionnaires étaient plutôt tièdes. Si Pierre Claude s’était trouvé de l'ardeur à combattre les bandes de Brigands en Mars 1793, c'était avant tout parce qu'il s'exaltait, disait sa sœur, pour les choses nouvelles. Cette semaine là, Pierre Claude dut se contenter d'assurer son service et peut-être eut-il la joie d'embrasser son oncle avant qu'il ne soit remis en prison ? A partir de cette hypothèse, comment expliquer alors que Pierre Claude soit mort dans les rangs de l’Armée catholique et royale à Granville ? La Convention vota « L’anéantissement de la Vendée »   Malgré un certain nombre de recherches aux Archives du Maine-et-Loire, je n’ai pas retrouvé d’éléments permettant de dater le revirement de Pierre Claude. Je n'ai pu faire que des hypothèses et des suppositions sur ce qui fut sans nul doute, considéré par les Bleus, comme une trahison de sa part. Les combats au Sud des Ponts-de-Cé : la Roche de Mûrs, gravure de Thomas Drake, 1856 (source : Wikipedia) Le 26 Juillet, une partie seulement de la Garde nationale angevine fut mobilisé et se trouvait dans le faubourg Bressigny d’Angers, à l’issue des combats au Sud des Ponts-de-Cé . 300 hommes de la Garde angevine se contentèrent de protéger les fuyards républicains, se repliant après une nouvelle défaite. Mais les Vendéens ne profitèrent pas de leur avantage et retournèrent sur la rive gauche de la Loire. Il est donc peu probable que Pierre Claude, s'il était mobilisé ce jour-là, ait pu être fait prisonnier ou qu’il ait déserté. En Août, les combats cessèrent pratiquement. Les paysans vendéens se consacrèrent à leurs travaux agricoles, notamment aux moissons. Pendant ce temps, lassée de ses échecs, la Convention vota « l’anéantissement de la Vendée » [20] . Le 23 Août, elle décréta la réquisition de tous les Français, de 16 à 60 ans, pour le service des Armées. Et elle envoya par diligences prises aux émigrés, l’armée de Mayence, «  la meilleure armée d’Europe  » aguerrie et commandée par Jean Baptiste KLEBER , pour épauler les Volontaires déjà présents dans le Maine-et-Loire et la Loire Atlantique. Dès le 7 Septembre, les Républicains reprirent aux Vendéens les Roches de Murs et d’Erigné. Ces barrières surplombant la rivière du Louet, constituaient un verrou vers le Choletais. La rivière du Layon plus au Sud, devint alors la nouvelle ligne de démarcation. Dans le Maine et Loire, la nouvelle levée en masse décrétée par la Convention fut effective le 12 Septembre. Les trois bataillons de la Garde nationale angevine furent alors rattachés aux troupes que le Général Charles François DUHOUX  devait mener vers Cholet. J'ai supposé que Pierre Claude en faisait partie. Sa route l’amena alors à franchir la rivière du Layon à Beaulieu, où se trouvait la maison de sa mère. Le point de bascule pour Pierre Claude PAULMIER Extrait du rapport de Louis Pierre Choudieu du Plessis, juge de paix de Thouarcé et membre de la commission à la suite de l'armée (source : AD 49, 94 L) Contrairement à ce que je pensais et avais écrit dans mon article sur Marie BARABE, victime de la Terreur , ce n’est pas en Janvier 1794 que sa maison fut incendiée par les Bleus, mais dans la nuit du 16 au 17 Septembre 1793, «  dès l’arrivée de l’armée à Beaulieu  » du Général DUHOUX. «  Les autres [propriétés ne furent – ndla] ... épargnés que par l’intervention des commissaires du département  » [21] , notamment de Louis Pierre CHOUDIEU du PLESSIS [22] , membre de la Commission à la suite de l’Armée. Pourtant, les Vendéens angevins qui administraient le bourg depuis Juin, s’étaient repliés derrière le Layon, à quelques kilomètres au Sud dans l’attente de renforts. Il n’y eut pas de combat à Beaulieu le 16 septembre. Mais les Volontaires républicains qui étaient à l'avant garde de l'armée de DUHOUX, commencèrent à piller et à commettre toutes sortes d’exactions dans les villages et hameaux abandonnés par les rebelles. Le Général DUHOUX, arrivé le 17; s'installa avec son état-major dans Beaulieu [23] . Il feignit de ne rien voir. Mouvements vendéens du 19 Septembre 1793 autour de Cholet - Victoires du Pont-Barré et de Torfou (source : Wikipedia) Je pense que les évènements qui se déroulèrent à Beaulieu et aux alentours, constituèrent le point de bascule pour Pierre Claude. Dès le 19 Septembre, les Vendéens qui avaient trouvé des renforts venus de Coron, reprirent du terrain. en profitant d’une pagaille chez les Bleus, sans doute entretenue par le Général DUHOUX [24] , Les rebelles furent sans doute galvanisés par ce qu’il découvrait dans les hameaux martyrisés. Ils remportèrent la bataille dite du Pont-Barré . Près de 1 300 Bleus mal entraînés y perdirent la vie. Ils furent enterrés dans des fosses près de Beaulieu. Vieux Pont-Barré sur le Layon (source : Wikipedia) Stèle des fosses Cadeau (Cady) à Beaulieu sur Layon (source : Archive personnelle) Pierre Claude a pu être fait prisonnier par les Blancs ce jour-là et choisir entre une exécution sommaire ou combattre avec eux. Il est aussi possible que l’incendie de la maison de sa mère [25] et l’écho des atrocités qu’on commettait dans son « pays », le poussèrent à déserter à partir du 17 Septembre. J’ai alors imaginé que Pierre Claude, connaissant le terrain, avait rejoint les rebelles insurgés de Beaulieu. Leur chef était François Nicolas TESSIER, dit DESMOINERIES, un cousin de Marie BARABE. Son grand-oncle mais aussi voisin à Beaulieu n’eut pas de mal à lui trouver une « cocarde blanche ». A partir de là, leurs destins furent liés [26] . En effet, un mois plus tard, le 17 Octobre 1793, un mauvais choix tactique des Blancs face au Général KLEBER, devait les entraîner dans une lourde défaite à Cholet. Après de sanglants combats, les Vendéens durent se replier vers la Loire. La peur des Bleus conduisit des milliers de soldats, mais aussi de femmes, d'enfants et de vieillards sur la plage de Saint-Florent-le-Vieil. Là, dans une terrible confusion, le 18 octobre 1793, les débris de l'Armée Catholique et Royale entamèrent la désastreuse « Virée de Galerne  », espérant trouver un appui de la Bretagne et du Maine. Pierre Claude PAULMIER et François Nicolas DESMOINERIES furent emportés par ce souffle [27] jusqu'à Granville où la mort les attendait. Le Général Lescure blessé, passe la Loire à Saint-Florent, peinture de Jules Girardet, 1882. (source : Musée Birkenhead) Une épitaphe tardive Un peu avant la mi-Novembre 1793, Granville se prépare à recevoir l'assaut de l’Armée catholique et royale venu de Dol de Bretagne. Après avoir parcouru toute la Mayenne, les Vendéens espéraient recevoir dans le port normand des secours de l’Angleterre. Les Républicains alignent une garnison disparate de 5 535 hommes dont 3 183 seulement sont armés. Le Représentant du peuple, Jean Baptiste LECARPENTIER , rapporte : « Devant les remparts, 30 000 assaillants poussent des clameurs effrayantes et majestueuses et déferlent au milieu des hurlements de douleur ou de défi, des explosions, de la fusillade et des râles des blessés. Pendant vingt-huit heures, les 14 et 15 novembre 1793, sous la mitraille et les boulets, les affrontements sont terrifiants  ». Devant cette menace, les défendeurs choisissent de sacrifier les faubourgs qui sont incendiés. Le feu se propage rapidement et risque d'embraser toute la ville. Les Vendéens apprennent que les Anglais ne sont pas au rendez-vous. Démoralisés, fatigués, affamés, malades et mais aussi harcelés par d’autres troupes venant de Bretagne et du Maine, les Vendéens se retirent. Des Volontaires normands peuvent sortir de la ville et faire un carnage… LECARPENTIER, dans son rapport à la Convention déplore la perte de 150 hommes : « chacun en a coûté plus de dix à l’ennemi » Carte de la « Virée de Galerne » en 1793 (source : Wikipedia) Extrait de la Généalogie de Marie Emilie JOUBERT de 1898 (source : Archive personnelle) La Généalogie paternelle de mon arrière-grand-mère, Marie Emilie JOUBERT mentionne Pierre Claude, comme ayant été «  […], tué par un boulet de canon au siège de Granville le 15 Novembre 1793  ». C’est le seul document, dont je suis dépositaire, datant de 1898, qui atteste du sort funeste de notre lointain cousin. Ces quatre lignes apparaissent comme une épitaphe tardive, rappelant que Pierre Claude n’eut pas droit à une pierre tombale. La mémoire familiale a toujours affirmé qu’il repose dans une fosse commune parmi les 1 500 Vendéens morts au cours de ce siège. De toute façon, il est peu probable qu’il combattait ce jour-là du côté des « Bleus ». Car les 150 volontaires républicains morts ce jour-là, faisaient tous partie de la Garde de la Manche. Il n'y avait apparemment pas de volontaires venus d'autres départements. Et Pierre Claude ne fit jamais partie des gardes nationaux angevins qu'on appela les Volontaires d'Anjou. Ces hommes, comme CHOUDIEU, étaient prêts à combattre aux frontières ou au secours d'autres départements, pour la défense de la Patrie au cri de la « Liberté ou la mort ». La seule chose que je puisse affirmer sur mon lointain cousin, c'est que Pierre Claude était tout sauf un de ces «  zélateurs de la Liberté  » [28] ,   Extrait de la liste des 638 Volontaires d'Anjou du 21 Juin 1791 ( source : Archives patrimoniales d'Angers) Notes de fin [1]   Je n’ai pas retrouvé l’ acte de décès de l’épouse de Marie Jeanne Thérèse Mélanie BRUNEAU de MOLANCE. Elle était décédée le jour du mariage de son fils Charles René en Novembre 1795. Mais était ce déjà le cas au moment de l’arrestation de son mari ? Peut-être avait-elle des motifs de se cacher ou était-elle en prison ? En tout cas, c’est bien sa sœur « fille majeure » qui s’inquiéta du sort des détenus. [2]  Extrait de « L’abbé GRUGET, curé de La Trinité d’Angers » tiré de La Revue de l’Anjou page 329. [3]  qui avait été élu le 21 Décembre 1792. [4]  Ces « représentants du peuple » avaient été dépêchés par le Comité du salut public dans les départements avec des pouvoirs illimités. [5]  En Mars, l’Assemblée législative l’avait déjà envoyé en mission dans le département, afin d’accélérer la levée en masse . [6]  Le concept de Fédéralisme était devenu contre révolutionnaire, dans la mesure où la Convention nationale avait déclaré le 24 Juin 1793 la République française « une et indivisible ». [7]  Le 15 Avril 1794. [8]  Encore appelé rue du Silence. Cette rue jouxtait le couvent des Carmélites. [9]  Récit extrait de l’Anjou Historique 1915-11 d’après côte L 952 desArchives Départementales du Maine-et-Loire [10]  Au XVIIIème siècle, on pouvait « receler un larron, un meurtrier » d’après le Dictionnaire de l’Académie française de 1776. Le terme ne désigne plus aujourd’hui que les choses. [11]  Extrait de l’Anjou Historique de Janvier 1937 : Angers au mois de Juin 1793 : trois municipalités en un mois. [12]  Ce Comité provisoire ne fut pas reconnu par les administrateurs du département. [13]  René MENARD en faisait partie mais il réussit à s’échapper en chemin (AH 1915 – 11) [14]  Lorsque les aléas des batailles ramenèrent les débris de l'Armée catholique et royale aux portes d'Angers le 3 Décembre 1793. [15]  Archives du Maine et Loire, série L 1112 et 1120. [16]  Anjou Historique VIII, p 356. [17]  René Charles PAULMIER se maria en 1795, eut des enfants et devint Adjoint à la Mairie d’Angers. Il s’éteignit en 1828. [18]  Avec le N° 1256, Pierre Claude devait appartenir à la 10ème Compagnie de la Deuxième Légion (Batailon) de la Milice nationale angevine devenue Garde nationale. [19]  Extrait de « La guerre de Vendée en  pays angevin -une mémoire interdite » de Philippe Candé page 142. [20]  La Convention vote le 1 er août 1793 un premier décret dit d'anéantissement de la Vendée qui prévoit l'exécution des hommes « pris les armes à la main » mais surtout la déportation des femmes, des enfants et des vieillards. [21]  Extrait de « La guerre de Vendée en  pays angevin -une mémoire interdite » de Philippe Candé page 200. [22]  Juge de paix à Thouarcé ; un homonyme de René Pierre CHOUDIEU, Représentant du peuple. [23]  Il est possible qu’il se soit alors installé à la Pinsonnière, actuelle propriété des JOUBERT et qui appartenait avant 1798 au Capitaine de la Garde nationale de Beaulieu, Jean Charles PINSON. De cette maison, dont le haut mur qui entoure la propriété constituait un ensemble facile à défendre, DUHOUX pouvait facilement voir ce qui se passait dans la vallée du Layon. [24]  Il semblerait que le Général DUHOUX ait trahi son propre camp, en pactisant avec son homonyme DUHOUX, Commandant les rebelles, avant de fuir. Cf « La guerre de Vendée en  pays angevin -une mémoire interdite » de Philippe Candé [25]  Je ne sais pas si l’incendie de sa maison précéda ou suivit son arrestation, mais de toute façon « la veuve Paulmier » tomba sûrement sous le couperet de la loi des suspects promulgué dès le 17 septembre 1793. Il est donc vraisemblable qu’elle fut incarcérée dès la fin de l’été 1793. Elle sera emprisonnée à Angers à l’abbaye du Calvaire transformé en prison pour femmes. Elle y décèdera le 19 Février 1794. [26]  François TESSIER, dit DESMOINERIES, disparut également pendant la « virée de Galerne ». On estime que sur 80 000 personnes ayant franchi la Loire, seules 8 000 revirent la Vendée. [27]  La Galerne est le nom d'un vent qui souffle dans tous les sens. [28]  Zélateur : partisan, défenseur ardent d'une cause ou d'une personne.

  • Pierre Claude PAULMIER, tué à la bataille de Granville en 1793 (Deuxième partie)

    La bataille de Granville, par Jean-François Hue – 1800 (source : Wikimanche) Préambule Après l' exécution de Louis XVI  le 21 Janvier 1793, de nombreux royaumes européens rejoignirent la Prusse et l'Autriche dans leur guerre contre la France révolutionnaire. La France était alors gouvernée par la Convention nationale . Les Girondins [1] dominaient cette assemblée, mais les affrontements avec les Montagnards [2] se multipliaient. Pendant les premières années de la Révolution, les classes populaires de Paris avaient laissé les représentants bourgeois rédiger en leur nom des réformes égalitaires. Pourtant, en Février 1793, le peuple restait tout aussi affamé qu'il l'avait été sous l'ancien régime. Frustrés par cette situation, effrayés par les menaces des ennemis de la France, les sans-culottes [3] attendaient le prochain moment d'insurrection en aiguisant leurs piques. La province d’Anjou de l’Ancien Régime (source : Wikipedia) Le 2 mars, la Convention Girondine fit voter la levée en masse de trois cent mille hommes, pris «  parmi les célibataires ou veufs de 18 à 25 ans  ». Ces hommes devaient venir renforcer les armées déjà présentes aux frontières. En réaction, des manifestations paysannes éclatèrent un peu partout en France . Alors qu'ailleurs, ces jacqueries étaient vite réprimées [4] , la Vendée s’organisa autour de «  l' Armée catholique et royale  ». Le 12 Mars, une bande d’insurgés occupa la localité de Saint Florent le Vieil dans les Mauges . 550 gardes nationaux de la ville d’Angers, munis de deux pièces d’artillerie, furent alors réquisitionnés pour aller faire « la guerre aux brigands ». Notre lointain cousin, Pierre Claude PAULMIER, faisait partie de ce bataillon. Pierre Claude PAULMIER, numéro 1256 dans la Garde nationale angevine Extrait du rôle de répartition de la Capitation de la ville d’Angers en 1789 (source : Archives patrimoniales de la ville d’Angers – p 101) En 1789, Pierre Claude PAULMIER habitait au numéro 2082 de la rue Toussaint à Angers [5] . Sur le rôle de répartition de la capitation [6]  pour cette année-là, Pierre Claude était inscrit à cette adresse comme le «  Sieur Paulmier, Bourgeois  ». En Juillet, Pierre Claude allait avoir 31 ans. Il n’était pas marié et apparemment, exerçait aucun «  métier ou commerce  ». Déclaré simple «  Bourgeois  » , j’ai donc supposé que Pierre Claude payait l'impôt sur les rentes que son oncle et tuteur, Claude Louis Charles PAULMIER, lui avait remis à sa majorité. Extrait du Nouveau plan de la ville d’Angers datant de 1736 (source : Archives patrimoniales de la ville d’Angers – 1 Fi 1575) La maison du 2082, rue Toussaint donnait directement sur les remparts du château d’Angers. De son lieu de résidence, Pierre Claude était donc aux premières loges le 17 Juillet 1789, pour assister à la prise du château par la jeunesse patriote de la ville. A la tête d’une petite troupe armée, un certain René Pierre CHOUDIEU , Substitut du Procureur au Présidial d’Angers, s'empara en effet de la place d’armes ce jour-là. René Pierre CHOUDIEU avait 27 ans. Il devint dès le lendemain un des chefs des « Volontaires nationaux d’Anjou ». Ces volontaires, «  où se retrouvaient dans une intime camaraderie, une majorité d’étudiants et de jeunes gens de la bourgeoisie angevine  » [7] furent autonomes jusqu’en Avril 1790, avant de fusionner avec la milice bourgeoise qui avait été créée par la Municipalité d’Angers. Les deux corps formèrent alors la Garde nationale angevine [8] . Pierre Claude connaissait peut-être René Pierre CHOUDIEU de longue date [9] . Mais il ne fit pas partie pour autant de ces jeunes volontaires du 17 Juillet 1789, «  véritablement engagés de leur plein gré  », ni d’ailleurs de la milice bourgeoise constituée de petits bourgeois et d’artisans [10] . Ceux-là s’étaient enrôlés parfois pour une solde complémentaire et continuaient d’exercer leurs métiers et commerces entre deux appels aux armes. Pierre Claude s’engagea dans la Garde nationale d’Angers le 30 Novembre 1790. C’est à dire plus de cinq mois après la promulgation de la loi du 18 Juin 1790 faisant «  obligation aux citoyens actifs, et à eux seuls, de s’inscrire au rôle de la Garde nationale  » [11] . Pierre Claude n’eut donc pas tellement le choix, même si cette obligation ne fut vraiment appliquée qu'après la destitution du Roi en Août 1792. Il fut inscrit sous le numéro 1256 et eut la charge d'entretenir son uniforme sur ses propres deniers, à l’exception de son fusil. Pierre PAULMIER numéro 1256 du registre des Gardes nationaux d’Angers de 1790 (source : Archives patrimoniales de la ville d’Angers – 3H 52) Officier et soldats de la garde nationale en 1791 (source : musée de la Révolution française). Je ne pense pas que Pierre Claude se soit inscrit pour autant contre son gré. Il subit plutôt l’influence de sa famille. A commencer par son ancien tuteur. Claude Louis Charles PAULMIER, Lieutenant à l'Election d'Angers en 1789, était acquis aux idéaux de liberté, plus que d'égalité, qui avaient été promulgués dans la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen en Août 1789. Il fit d’ailleurs partie avec un de ses cousins issu de germain, Aimé COURAUDIN de la NOUE, Conseiller au Présidial [12] , des trente notables qui formèrent la première Municipalité d’Angers autour de Louis Charles Auguste de HOULIERES [13] . La plupart de ces notables partageaient les mêmes idées. Notamment, celles d’une monarchie constitutionnelle et d’un marché libre, qu’ils imaginaient dans une fédération des provinces d’Anjou et de Bretagne. Ils œuvraient dans ce sens, dans les «  Sociétés populaires  » qui s’étaient constituées à partir de Juin 1789. Un autre cousin issu de germain éloigné de Pierre Claude, Thomas Gabriel DESMAZIERES , habitant Beaulieu sur Layon, fut élu comme Député du Tiers-Etat dès le mois de Mars 1789 pour la constitution des Etats Généraux . Sur les conseils de ses aînés et « possibles mentors », mais aussi parce qu'il était désireux d'action, Pierre Claude finit par revêtir l’uniforme «  bleu-blanc-rouge  » de la Garde nationale. En Mars 1793, Pierre Claude était donc un vétéran, même si, comme nous allons le voir, je pense qu'il n'avait pas encore vraiment tiré un coup de fusil au moment où les Vendéens se soulevèrent. Les 3 « possibles mentors » de Pierre Claude PAULMIER au moment de la Révolution (source : Geneatique) La Garde nationale jette ses canons dans la Loire à Chalonnes-sur-Loire L e 22 Mars 1793, Pierre Claude est à Ingrandes sur les bords de Loire. Il est au Quartier général du Général Jean Marie Gaspard GAUVILLIERS et il écrit à sa sœur, la citoyenne Marie Charlotte PAULMIER : «  Mon adresse est au citoyen Paulmier dans le dixième peloton du détachement du bataillon en garnison au quartier général à Ingrandes, commandé par le citoyen Béraud  ». Lettre du 20 Mars 1793 faisant réquisition de 550 gardes angevins (source : Archives patrimoniales de la ville d’Angers – 3 H 122) Ce jour-là, GAUVILLIERS prenait conscience de la faiblesse de sa colonne. Face à ses 550 gardes angevins réquisitionnés le 20 Mars, des bandes jusque-là dispersées, se rassemblaient autour de chefs vendéens. Jacques CATHELINEAU et Maurice d’ELBEE furent bientôt rejoints par Jean Nicolas STOFFLET avec 8 à 10 000 insurgés. Dans son courrier, Pierre Claude semble insouciant du péril imminent : « A la citoyenne Paulmier, rue du Pilori à Angers ,… Pour revenir aux nouvelles de la guerre, Ingrandes ressemble dans ce moment ci à une ville frontière : les brigands au nombre de d’environ deux cents y vinrent hier au soir et désarmèrent les habitants sans leur causer aucun dommage. Les habitants nous ont dit à notre arrivée qu’ils étaient rassemblés en ce moment en assez grand nombre du côté d’Ancenis... ». Même si les Vendéens étaient essentiellement sur la rive gauche du fleuve, ils commençaient des incursions sur la rive droite : « Des volontaires nantais qui arrivent dans ce moment nous annoncent qu’ils ont purgé la route de malveillants, qu’ils les ont forcés à repasser de l’autre côté de la Loire après leur avoir pris deux canons. [...] Tu vois d’ici, ma chère sœur, que la guerre ne sera pas infiniment dangereuse  ». Les Vendéens demandent à Cathelineau de prendre la tête de l'insurrection par Jules Gabriel Hubert-Sauzeau, 1900 (source : Wikipedia) GAUVILLIERS décide de descendre vers Saint Florent le Vieil à la rencontre des insurgés : « de peur que ces drôles ne reviennent à la charge, nous comptons leur donner une bonne chasse, à cet effet nous passerons du côté de Saint Florent pour tomber sur ceux qui tiennent du côté de Chemillé et de Cholet ». L'Embuscade, Évariste Carpentier, XIXe siècle, (source : Historial de la Vendée) Mais le soir même, la Garde nationale jette ses canons dans la Loire à Chalonnes-sur-Loire et se replie sur Angers. La ville d’Angers envoie tous ses défenseurs possibles, près de 4 000 hommes avec 5 canons à leur rencontre. C’est trop peu et trop tard, Les Vendéens poursuivent la Garde nationale. En pleine retraite, Pierre Claude conclut une autre lettre par un vibrant : « Quand la patrie est en danger on doit tout sacrifier plaisir repos et santé ; tels sont les sentiments qui ont animé et ne cesseront d’animer ton très affectionné frère ». Pierre Claude n’eut pas à se sacrifier ce soir-là. Après leur victoire de Chalonnes-sur-Loire , les Vendéens s’arrêtèrent aux Ponts-de-Cé au Sud d’Angers. Le lendemain, ils se diluèrent dans les Mauges. Le gros de leurs troupes, constitués de paysans, retournèrent dans leurs fermes. Ils devaient certainement penser à leurs semailles. Angers pouvait respirer… Carte de l'insurrection vendéenne dans les Mauges en Mars 1793. (source : Wikipedia) Peut-être rassuré sur son sort, Pierre Claude ajouta en post-scriptum : « Le métier de la guerre me donne de l’appétit, tu sais que la faim est le meilleur assaisonnement de tous les mets  ». Il prie sa sœur « de ne point l’oublier auprès de Mesdames Maunoir, Antier et autres qui te demanderont de mes nouvelles  ». Il conclue : « Je t’embrasse ma sœur la recluse  ». Pierre Claude PAULMIER, en route pour la région de Nantes Marie BARABE et sa fille Marie Charlotte étaient effectivement confinés dans leur maison à Angers. Marie Charlotte s’occupait de sa mère, qui avait du mal à se remettre d’un accident survenu quelque temps auparavant. Pierre Claude, dans un nouveau courrier à sa sœur, s’en inquiète : « Je suis bien fâché de l’accident survenu à ma mère, dis-lui que je lui souhaite une meilleure santé et surtout qu’elle n’ait pas besoin de vin vieux [14] ». Pierre Claude se préoccupe aussi du sort réservé à leur maison de Beaulieu : « Fais-moi réponse par le premier ordinaire et me mande si la maison de ma mère a été pillée et quel brigandage on a commis dans le pays circonvoisin  ». Beaulieu était alors à l’avant-garde de ce qui devenait la Vendée militaire [15] . Cocarde vendéenne (source : Printerest) Les jours suivants, GAUVILLIERS et ses nouvelles troupes installèrent leur campement à Varades, d’où Pierre Claude écrit à sa sœur : « Plus la saison avance et plus les brigands montrent des forces. Saint Florent qui est devenu le principal boulevard de la Révolte n’est pas encore assiégé, [...] Je crois que le siège recommencera incessamment, on fait venir d’Angers de la grosse artillerie afin de les bombarder. Ils ont arboré sur le clocher de l’église conventuelle le pavillon blanc et sur leurs chapeaux la cocarde signe manifeste de rébellion… Notre séjour est prolongé à Varades jusqu’à la fin du siège. C’est bien le plus maudit séjour pour une garnison qui soit d’ici à bien loin… » Le siège dure et même s’il ressent un certain ennui à attendre un ordre de marche, Pierre Claude continue de s’enthousiasmer pour la vie militaire : « Je t’avouerai que la vie militaire a du charme pour moi et que malgré mon âge je veux m’y donner tout entier… une telle vie est plus conforme à mes goûts que le silence d’un cabinet. C’est bien là l’occasion de dire qu’on ne peut pas répondre de soi d’un moment à l’autre  ». L’ordre de se mettre en route vint enfin. La ville de Nantes menacé par les Vendéens de François CHARETTE de LA CONTRIE , avait demandé de l’aide à Angers. Celle-ci décide d’envoyer GAUVILLIERS avec 900 hommes et 5 canons en renfort. Le 1er Avril, il fait mouvement vers Nantes : « En voilà assez pour le bourg de Varades où l’on trouve avec peine de l’encre et des plumes. J’ai envoyé à Madame Landon la clef de ma commode, je te serai obligé de la lui demander. Pour le moment, je n’ai besoin de rien mais à mon arrivée à Nantes je t’enverrai le détail des choses qui me seront le plus nécessaires ; un militaire de la République ne voyage pas en petit maître, il doit vivre de peu et se tenir propre.   A mon arrivée à Nantes ma première occupation sera de t’écrire...  » Ce qu’il fait le 5 Avril : « Après bien des fatigues, nous voici enfin arrivés à Nantes. Nous n’avons mis que 5 jours à faire ce voyage  ». Sa lettre montre assez bien que jusqu’à cette date, il n’a pas dû voir grand-chose de la guerre et de son cortège d’horreurs. Il s’est contenté de commenter des mouvements de « brigands  » sans vraiment faire le coup de feu. Dans ce courrier, Pierre Claude se contente de décrire à sa sœur un séjour à Nantes plutôt confortable : « Tout ce que je puis te dire pour le moment c’est que nous avons tombé chez une veuve à son aise qui nous couche, nous nourrit et par-dessus tout cela nous fait la meilleure mine possible, les politesses ne sont point fardées, tu vois bien que nous n’avons encore cueilli que des roses. » Il fait même du tourisme : « J’emploie le loisir que j’ai ce matin pour te donner de mes nouvelles, le reste de la journée sera consacré à voir les nouveaux bâtiments construits au-dessus de la Comédie » et quelques visites à « Mesdames Landau et Guilmard  ». « Un militaire de la République ne voyage pas en petit maître » (source : Gravure par Job) Les massacres de Machecoul Pourtant la guerre ne faisait que commencer. Fin Mars 1793, la ville de Nantes était quasi assiégée par les Vendéens. Le Général Augustin de La BOURDONNAYE , Major général de la Garde nationale de Nantes, constatant la situation, informa la Convention qu'il n'a trouvé sur place aucune force disponible à leur opposer. On lui promit des renforts. Ceux-ci arrivèrent d’Angers avec GAUVILLIERS et ses Gardes nationaux et de Lorient avec Jean Michel BEYSSER . Comme à Angers le 23 Mars, les Vendéens n’osent pas s’aventurer dans Nantes. En revanche, ils occupent facilement les bourgs environnants, pour mieux s’évaporer dans les campagnes lorsque les Républicains arrivent en force. Pierre Claude note : « Le général La Bourdonnaye est parti ce matin avec deux mille cinq cents hommes pour aller du côté de Machecoul à sept lieues de Nantes ». Républicains fusillés par les insurgés, gravure de Yan' Dargent, 1866 (source : Gallica) Machecoul était tenu par CHARRETTE depuis la mi-Mars. Les « Blancs  » y fusillèrent des gendarmes et des gardes nationaux. Les Bleus vont alors mener des représailles en nombre, mais Machecoul reste aux Blancs. Ces massacres augurent seulement de la guerre totale qui s’engage alors de part et d’autre. Pierre Claude en témoigne début Avril : « Je crois que nous ne serions de sitôt voir le calme rétabli …». Pour le moment, Pierre Claude profite encore de la vie nantaise. Le soir du 5 Avril, il est en galante compagnie : «  Madame Coutard avec laquelle j’étais, me dit qu’on en voulait à son brulant patriotisme. » Dans cette situation, notre cousin n’a pas de mal à philosopher : «  j’étais toute réflexion pour dire avec le docteur Pangloss que tout est pour le mieux » [16] . Le lendemain, Samedi 6 Avril, fut peut-être le véritable baptême du feu de notre « candide ». Pierre Claude écrit le 9 Avril à sa sœur : « Nous avons vu l’ennemi de fort près Samedi dernier, nous avons fait un feu qui a duré environ trois quarts d’heure, les balles nous passaient sur la tête en sifflant nos oreilles. Le carnage n’a pas été grand, nous n’avons blessé que quatre ou cinq hommes qui ont été pris et emmenés au château. Ces brigands dans leur interrogatoire ont tous chargés les gentilshommes du voisinage ». Dans la même lettre, il se prépare « à partir demain à sept heures du matin en expédition dont je ne pourrai t’apprendre le résultat que dans ma première lettre ». Il prend conscience aussi que « si la guerre … n’avance pas plus que celle que nous faisons ici, l’été ne nous reverra pas à Angers  ». Les Massacres de Machecoul après sa reprise par les Bleus, peinture de François Flameng, 1884 (source : Wikipedia) Costume Parisien de 1806 présentant une « Culotte de Casimir » (source : Paris Musées) Les escarmouches se multiplient mais Pierre Claude garde toujours son optimisme.   « Je prends le temps comme il vient, en conséquence je me trouve moins travaillé d’inquiétude que ceux qui maudissent leur sort  ». Et il se donne du bon temps entre deux expéditions. « Je compte faire la belle jambe à Nantes, j’irai courtiser les belles dans l’intervalle que nous donnent les courses. Les fatigues de la guerre ne doivent pas faire abjurer le dieu de la tendresse  ». Alors il se fait livrer ce qu’il faut pour faire le beau : « je te serai obligé de me faire tenir les objets ci-après dénommés savoir 3 paires de bas de fil blanc, [...] une culotte de kasimir, tout ce que tu trouveras de gilets blancs dans mon armoire [...] envoie aussi un peigne pour démêler mon épaisse chevelure  ». Avec « tout cet attirail, la dame chez qui je loge m’engage à faire la cour à une nantaise fille unique fort aimable et fort patriote … ». Le château d’Aux On ne saura jamais si Pierre Claude reçut le colis demandé à sa sœur.  Le lendemain du départ de sa lettre du 9 avril, « nous partîmes de Nantes pour aller en garnison à deux lieues de la ville dans un château qu’on aurait dit bâti pour les fées […] dont le propriétaire est un citoyen nommé D’Aux américain fort riche [...] le lendemain; nous fûmes attaqués par les brigands qui étaient environ de douze à quinze cents; comme ils n’avaient pas d’artillerie nous les repoussâmes après une attaque qui dura deux heures … Nous leur tuâmes plusieurs personnes, nous n’avons pas pu savoir au juste le nombre de ceux qui ont péri dans cette action. Aucun garde national n’a reçu la moindre égratignure  ». Le Château D’Aux – Loire Atlantique (source : Infobretagne) Epilogue   Au château d'Aux [17]   Pierre Claude vit ce qu’il en était de la guerre et il en tira quelques réflexions : « Je fus témoin de ces scènes sanglantes qui font frémir l’humanité   [...] Je souhaite bien sincèrement persister dans la même façon de penser mais je puis t’assurer que mon cœur n’est pas plus endurci. Je remercie le ciel de ne m’avoir pas donné une âme sanguinaire ». De toute façon, sa première campagne se terminait : « Mais dissipes tes larmes chère sœur, nous allons renter dans nos foyers… je compte être de retour lundi prochain, nous quittons Nantes demain matin, il ne nous faut que trois jours pour arriver à Angers. Le plaisir de revoir les dieux pénates donnera du courage aux plus paresseux. ». Nous ne saurons jamais si le voyage du retour lui prit effectivement trois jours, ou s’il rencontra d’autres «  brigands  » en chemin qui le retardèrent. Pierre Claude dut rentrer dans ses pénates à Angers, car Beaulieu était alors acquis aux Blancs. Et il ne faisait sûrement pas bon s’y promener avec la cocarde républicaine. Mais la guerre était loin d'être terminée. Nous verrons ce qu’il advint de Pierre Claude dans un prochain et dernier épisode. A suivre prochainement : Pierre Claude dans la tourmente de « la Virée de Galerne ». Notes de fin [1]  Les principaux dirigeants des Girondins venaient du département français de la Gironde, d'où le nom donné à leur parti. [2]  Nommés ainsi pour leur tendance à s'asseoir au sommet des gradins lors des réunions de la Convention. [3]  Littéralement, sans culotte de soie. [4]  La révolte immédiate n'est pas seulement angevine : du Nord à Toulouse, de la Bourgogne à l'Orléanais ou à l'Alsace, éclatent de véritables émeutes, partout réprimées au début d'Avril 1793. [5]  Actuel emplacement de l’Office de tourisme d’Angers. [6]  Ce cahier permet de retrouver par rue, le nom d’un résident associé au montant de la capitation qu’il paye, c'est-à-dire en gros de son impôt sur le revenu. La capitation avait été institué sous Louis XIV en 1694. [7]  Xavier de PETIGNY, « Beaurepaire et le 1er bataillon des volontaires de Maine-et-Loire à Verdun Juin-septembre 1792 ». [8]  D’après Wikipedia : « la Garde nationale était une milice  citoyenne française  levée pour la première fois à Paris à la mi-juillet 1789 et rassemblant des milices bourgeoises qui s'étaient spontanément créées à l'annonce du renvoi de Jacques NECKER  et d'une concentration de troupes royales autour de la capitale. À partir du 20 juillet 1789, des formations armées se créèrent également en province, dans le cadre de la  Grande Peur ; elles furent ensuite confirmées comme Garde nationale. » [9]  Dans un courrier que Pierre Claude avait écrit à sa sœur le 28 Mai 1783, il est en effet question d’un certain CHOUDIEU, venu lui rendre visite : «  je chargerai Choudieu que tu connais de remettre à la poste la lettre que je t’écris…  ». Or, René Pierre CHOUDIEU avait à peu près le même âge que Pierre Claude, était issu du même milieu bourgeois ( Le père de René Pierre CHOUDIEU avait été Maître grenetier au Grenier à sel d’Angers) et il était aussi passé par l’Oratoire du Louvre avant de s’orienter vers une carrière militaire qu’il dut abandonner, faute d’être noble. Il est donc possible que les deux hommes se soient connus. [10]  Les registres des rôles de la Garde nationale conservés aux Archives départementales du Maine et Loire font voir une sur représentation de la petite bourgeoisie en son sein. [11]  Claude PETITFRERE, « Les Bleus d’Anjou (1789 – 1792) » - 1985 [12]  Aimé était un cousin issu de germain de Claude Louis, par sa grand-mère Françoise Julienne JARRY, mais aussi son voisin. Tous deux habitaient rue Saint Michel à Angers. [13]  D’après l’ouvrage «  La municipalité d’Angers en 1790 » de F. UZUREAU, Directeur de l’Anjou Historique - 1919 [14]  Comme le vin vieux pouvait tout aussi bien être utilisé au XVIIIème siècle contre la rage, la peste, ou une rage de dent, on ne saura jamais ce dont Marie BARABE souffrait. [15]  Le tirage au sort qui devait se faire à Beaulieu, pour envoyer des hommes supplémentaires aux frontières, n’avait pas pu se faire. Un piquet de vingt hommes qui se transporta d’Angers avec trois gendarmes et un citoyen du nom d’O’BRUMIE furent repoussés par les gens du pays. [16]  Pierre Claude fait bien sûr référence à Maître Pangloss dans le « Candide ou l'Optimisme » de Voltaire (1759) [17]  La véritable bataille d’Aux eut lieu le 10 Août 1793. Les Vendéens furent repoussés et leur général blessé. Le château fut aussi le théâtre du massacre des habitants du pays par les républicains les 2 et 3 avril 1794, un an après le passage de Pierre Claude dans ces murs. Le chef de bataillon, Léopold Hugo, père de Victor Hugo, fut témoin de ces exécutions sommaires. Il tenta en vain de s'y opposer.

  • Jeanne et Thérèse PAULMIER : deux femmes de caractère au XVIIIème siècle

    « Vive Madame PAUMIER – 1735 » (source : Archive personnelle) Préambule Il a fallu attendre la seconde moitié du XXe siècle pour voir les premières avancées des droits des femmes en France : droit de vote, etc… Même si le législateur a pris le soin depuis, de préciser une égalité femmes hommes dans la Constitution française et de la traduire progressivement dans la loi, dans les faits, la sujétion des femmes reste présente dans les mentalités. A l'occasion de la journée internationale des droits des femmes du 8 Mars 2025, j’ai cherché à savoir ce que les femmes « sujettes du Roi de France », pouvaient faire comme choix de vie au début du XVIIIème siècle. La réponse est simple [1] : «  Au début du XVIIIème siècle, la femme dépend étroitement de sa famille, puis de son mari . À de rares exceptions près, elle n’a aucune autonomie et ne choisit pas sa vie.  » [2] Frontispice de la première Edition des « Précieuses Ridicules » de Molière parue en 1682 (source : Wikipedia) Il n'existe pas de femmes d'exception dans notre arbre généalogique . comme Olympe de GOUGES , mais deux de nos lointaines cousines semblent quand même avoir en partie choisi leur vie. Elles s’appelaient Jeanne et Thérèse PAULMIER. Elles étaient les filles de Pierre PAULMIER, que nous avons croisé dans mon article sur la « maison ancestrale » au bourg du Thoureil . Elles ne furent ni femme de lettres, ni de ces «  précieuses provinciales  », qu’on raillait dans les salons parisiens. Je ne sais pas si leur père chercha à les marier. En tout cas, elles n’eurent pas à s’enfermer au fond d’un couvent, pour y échapper. Devenues «  filles majeures  », Jeanne et Thérèse choisirent une autre forme de sacerdoce [3] Quelques documents, provenant notamment des Archives diocésaines d’Angers, m'ont permis de retracer leurs parcours. Jeanne et Thérèse PAULMIER, nées « sous un ciel presque serein » Louise Jeanne P AULMIER est née le 21 Janvier 1682 à Angers. Quant à sa sœur puînée, Magdeleine Thérèse, elle vit le jour le 13 Avril 1684, sans doute au même domicile. Elles étaient respectivement les deuxième et troisième enfants du mariage de Pierre PAULMIER, «  Bourgeois et Procureur du Roi…  » [4] , avec Jeanne GAULTIER. Elles furent baptisées à l’église de la Trinité d’Angers où leur père était marguiller [5] . Extrait de l'acte de baptême de Louise Jeanne PAULMIER le 22 Janvier 1682 (source : AD 49 – BMS Angers La Trinité, page 166) Acte de baptême de Magdeleine Thérèse PAULMIER le 13 Avril 1684 (source : AD 49 – BMS Angers La Trinité 6 E7 198, page 108) Leur histoire commence à l'époque où Louis XIV était à l'apogée de son règne. Depuis son palais de Versailles, le Roi Soleil «  régnait sous un ciel presque serein [6] , troublé seulement par quelques sécheresses locales » [7] . A la naissance de Thérèse, le Père BOUGEOIS, curé de la Trinité, se réjouit d’inscrire autant de baptêmes, les uns à la suite des autres sur son registre paroissial [8] . En ce Printemps 1684, c’est à peine si Pierre PAULMIER, reprenant le registre, remarquait les quelques lignes concernant les sépultures dans le gribouillis habituel de son curé. Sa fonction première, en tant que marguiller, était de tenir à jour un registre des pauvres [9] . Or, l’hiver de 1683-1684 avait été particulièrement long et rude. Plus de miséreux s'étaient présentés à la paroisse. Bien souvent, Pierre n’avait même pas eu le temps de les enregistrer, qu'ils trépassaient et étaient enterrés comme des «  inconnus  ». Heureusement cet hiver-là ne compromit ni les moissons, ni les vendanges en Anjou. Et la plupart des pauvres purent survivre en ville. Mais l'idée qu'il fallait les séparer du reste de la société faisait son chemin. On distinguait maintenant les «  pauvres vagabonds  », voués aux galères, des «  pauvres honteux »  qu'on orientait vers l’hôpital général [10] , etc... Des lieutenants de police faisaient le tri. Thérèse et sa sœur Jeanne, ainsi que leur petit frère, François, né en 1687, grandirent entre Angers où leur père remplissait son office de Procureur, et la campagne du Thoureil, où leur mère œuvrait auprès des indigents. Ils ne manquèrent sans doute de rien et purent atteindre l’âge de raison dans un environnement qui «  allait bientôt apparaître comme le bon vieux temps à tous ceux nombreux qui allaient entrer dans le monde de l'horreur  » [11] . Arbre d'ascendance de Louise Jeanne et Magdeleine Thérèse PAULMIER (source : Geneatique) Les années de grande misère Jeanne avait tout juste 10 ans, lorsqu’elle se retrouva avec ses frères et soeur, orpheline de leur mère Jeanne, décédée au Thoureil : «  Le vingtcinquième jour du mois d'octobre de l'an 1692, a esté inhumé dans l'église le corps de la deffunte demoiselle Jeanne Gaultier, [...] par vénérable Monsieur Simon Jarry curé de Touarcé en présence de Messieurs Urbain Perrault curé de Saint Maur et Mathias Foucqué, curé de Saint Eusèbe de Gennes et plusieurs autres...  » [12] . La présence de nombreux ecclésiastiques à son enterrement montre la notoriété que Jeanne GAULTIER devait avoir dans le petit village et ses environs. Elle y pratiquait des œuvres de charité. Et je pense qu'elle avait sûrement sensibilisé ses filles à bien «  reconnaître les véritables pauvres pour les assister et les fainéants qui s'opiniâtrent à la mendicité pour les employer aux ouvrages ou les châtier » [13] . On était à la veille d’un nouvel hiver précoce. Déjà, une succession d'épisodes de neige et de pluie avait compromis la moisson précédente : «  Pendant ces malheureux tems rien n’avance, ni murit, jamais on n’a vu un tem si extravagant et si dangereux pour les fruits de la terre… » [14] . En 1693 et 1694, ces conditions se répétèrent, gâchant les maigres récoltes. Ce fut la catastrophe : «  On n’entendait que des cris lugubres de pauvres enfants abandonnés par leurs parents, qui criaient jour et nuit qu’on leur donnât du pain… ». [15] . Les effets du « Grand Hyver » de 1708-1709 (source : Wikipedia) Les crises frumentaires se succédèrent jusqu'au début du XVIIIème siècle, créant disettes et épidémies. On les appela les années de grande misère. Les historiens pensent que deux à trois millions de pauvres seraient à un moment ou un autre, partis au hasard sur les routes, pour essayer de trouver leur nourriture. Combien moururent en route ? La maladie accompagnait les autres jusqu’à la ville, où ils semaient la mort. On estime ainsi que la crise de 1693–1694, puis celle de 1708-1709 avec son « Grand Hyver » eurent  «  des conséquences quatre fois plus élevées en nombre relatif de morts par rapport à la population que la Grande Guerre… ». [16] .  Photographie ancienne extraite de « Histoire du monastère des Ursulines d'Angers (1618-1910) », par RONDEAU, Edouard. (source : Région PDL) A 67 ans, Pierre PAULMIER occupait toujours sa charge de Procureur du Roi. Dans ces années, les « faux-saulniers » [17] proliféraient en Anjou, pays de «  Grande Gabelle  ». Les arrestations se multipliaient. Face à la surcharge de travail, Pierre PAULMIER confia l’éducation de ses filles aux Ursulines d’Angers. Elles y apprirent à lire et à écrire mais elles devaient aussi partager avec les moins aisées des pensionnaires et accueillir les pauvres au guichet [18] . Jeanne et Thérèse PAULMIER, réputées « fille majeure » Pierre PAULMIER s'éteignit à l'âge de 83 ans, le 17 Mai 1708. Ses cinq enfants héritèrent, L’aîné de la fratrie PAULMIER, Charles, né du second mariage de Pierre avec Catherine LEPAGE, toucha l’essentiel de l’héritage. Les deux filles de Pierre n'étaient pas encore mariées. Je ne sais pas si elles s'étaient opposées jusque là à la volonté patriarcale ou si aucun parti sérieux ne s'était présenté jusque là. En tout cas elles ne furent pas déshéritées et reçurent chacune une part. A 25 ans révolus, a ucune tutelle ne pesait plus sur les deux femmes. Thérèse et Jeanne furent réputées «  fille majeure  ». Et elles ne cherchèrent pas à utiliser leur héritage pour convoler en justes noces. Comme on le sait, Jeanne hérita de la maison du Thoureil ainsi que de «  fresches alentours  ». Elle fit fructifier ses biens et continua l'œuvre de sa mère, distribuant aux indigents. De son côté, Thérèse se rapprocha de son confesseur à Angers, le père Guy Olivier GALLARD, pour réaliser un autre projet. Thérèse PAULMIER, « Première Supérieure des Incurables d'Angers » En 1714, sur les conseils de Maître Guy Olivier GALLARD, prêtre et doyen de l’église collégiale de Saint Pierre d’Angers [19] , Thérèse ouvrit à «  L'esvières  » une école de Charité des filles. D’après un acte de Maître Ferré, notaire à Angers, Guy Olivier GALLARD acheta le 10 Septembre 1714 à «  Mathurin Robert, Ecuyer, Sieur de Maury, une maison, logemens et jardins, situés près l’église ou chapelle de Saint Eutrope,… moyennant 700 livres  ». La maison devait être à proximité de l'ancien prieuré Saint Sauveur de L'Esvière. J'ai supposé que l'argent venait de l'héritage de Thérèse, sous forme de don. En tant que femme, elle n’avait pas la faculté de contracter par elle-même. Dans son Dictionnaire historique de Maine et Loire de 1876, Célestin Port précise que [20] : «  Thérèse Paulmier, sœur d'un docteur médecin [21] , [...] reprit l'œuvre délaissée de la Duchesse de Brissac [22] et installa en L'esvière, à côté d'une école de filles, un refuge d'Incurables…  » Planche du XVIIème siècle représentant le prieuré Saint-Sauveur de l’Évière d’Angers, dans le livre Monasticon Gallicanum. (source : Wikipedia) Ces pauvres, dits «  Incurables  », étaient les malades chroniques et les infirmes que les médecins n’arrivaient pas à soulager et qu’on ne voulait plus héberger dans les hôpitaux. Vingt ans après sa fondation, Thérèse avait réuni et soignait plus de 80 Incurables. On peut imaginer l'abnégation dont cette femme dut faire preuve pour mener à bien ce type d'entreprise. Elle devait être uniquement assistée par des sœurs converse [23] . Au début des années 1730, il fallut songer à un agrandissement des locaux. Les fondateurs ne pouvant faire face, intéressèrent une riche dame, Marie-Henriette de BRIQUEMAULT, veuve de Messire Joachim DESCAZEAUX, Chevalier, Seigneur du Hallay et autres lieux. Elle demeurait comme pensionnaire dans l'Abbaye de Ronceray, situé non loin de la Trinité d’Angers. Convention de la Fondation de l'hôpital des Incurables d'Angers du 16 Avril 1734 (source : Gallica) Conseillée par l'Evêque d'Angers, Monseigneur Jean de VAUGIRAULT, Madame DESCAZEAUX donna pour cette œuvre et sans doute le repos de son âme « 152 000 livres, des maisons et des enclos  ». Suivant les termes d'une convention signée le 16 Avril 1734, entre elle et les principaux administrateurs de la ville : « ladite dame Descazeaux dès à présent dévêtue [...] desdits maisons et enclos [...] en a vêtu [...] ledit hôpital des Incurables à la charge par les pauvres incurables qui demeureront dans ledit hôpital de se souvenir de ladite dame Descazeaux dans leurs prières  ». Dans l'article 3 du règlement attaché à cette transaction, il est dit que : «  la Supérieure de la maison sera choisie par la dite dame Descazeaux pendant sa vie [...] la dite dame Descazeaux dès à présent choisit et nomme pour la première supérieure dudit hôpital ladite demoiselle Thérèse Paulmier  ». Extrait du règlement de l'hôpital des Incurables (source : Gallica) Il est encore précisé dans le règlement que l'établissement «  aura 160 lits [...], sçavoir 80 pour les hommes et 80 pour les femmes » avec défense absolue de coucher plus d'un malade en chaque lit. Une chapelle petite mais commode fut placée au milieu des bâtiments de façon à permettre aux pauvres infirmes de suivre de leur lit les offices. Enfin, Thérèse PAULMIER déclara «  abandonner au profit de cet établissement public la maison et les modestes revenus la faisant vivre, s'engageant à continuer son service charitable [...] dans les bâtiments projetés ». Ce qui montre un peu plus son désintérêt pour les choses de ce monde, alors qu'elle n'avait à priori prononcé aucun vœu monastique. Thérèse PAULMIER resta Supérieure des Incurables jusqu'à sa mort, survenue le 23 Janvier 1755. Elle fut inhumée dans la petite chapelle. A sa mort, l’hospice pouvait recevoir 120 pauvres [24] . Jeanne PAULMIER, « Directrice des Incurables » Commutation de biens - Extrait d'un acte notarié du 7 Décembre 1746 (source : Archive personnelle) Si on se réfère à la généalogie dressée en 1898 par mon trisaïeul, Henri JOUBERT, Jeanne PAULMIER, sœur aînée de Thérèse, aurait aussi été « Directrice des Incurables » d'Angers. Dans une commutation de biens [25] datant du 7 décembre 1746,, Jeanne apparaît bien comme «  Fille majeure, demeurant ordinairement en la ville d’Angers en la maison de l’hôpital des incurables  ». Elle est alors une simple résidente, rendant peut-être des services comme sœur converse. Thérèse est nommée dans ce même document comme «  directrice dudit hopital  ». Comme elle fut Supérieure, et donc « directrice des Incurables » jusqu’à sa mort en 1755, je me suis demandé comment sa sœur Jeanne avait pu lui succéder alors qu'elle avait déjà 73 ans à cette date. A ce jour, je n’ai pas la réponse. Jeanne fit sans doute aussi beaucoup pour les « œuvres de religion ». Lorsqu’elle mourut le 17 Juillet 1764, elle fut inhumée comme sa mère dans l'église du Thoureil, en présence d' ecclésiastiques des communes voisines, comme suit : «  Le dix huit juillet mil sept cent soixante quatre a été inhumée en l'église de cette paroisse par nous curé de la paroisse de Saint Georges des Sept Voies soussigné le corps de damoiselle Louise Jeanne Paulmier décédée d'hyer âgée de 82 ans et demi ou environ en présence de Messires ses neveux [...] et de damoiselle sa nièce Charlotte Paulmier et encore en présence de Messire Louis françois Sigogne curé de Bessé et d'Etienne Rouault curé de cette paroisse du Thoureil aussi soussigné et avec Maîstre Pierre Soyer vicaire de la dite paroisse de Saint Georges des Sept Voies soussignés...  » Enfin, d'après un document dactylographié en ma possession [26] , à l’occasion de la reconstruction de l’église du Thoureil en 1804, le corps de Louise PAULMIER fut exhumé et retrouvé «  intact, plus de 40 ans après sa mort. Son corps fut alors placé sous le bénitier de l'église où il repose encore aujourd'hui.  » . Deux femmes de caractère « Vive Madame PAUMIER – 1735 » (source : Archive personnelle) Quel que soit le crédit qu’on puisse accorder à cette dernière anecdote, pour être inhumées dans une église, Jeanne PAULMIER comme sa sœur Thérèse durent faire de leur vivant l’objet d’une certaine dévotion. En témoigne ce saladier [27] qui fut offert en 1735 par les mariniers de la Loire à la famille. Il est en faïence de Nevers, peint en jaune et bleu. Il représente la Sainte Vierge, assise et nimbée tenant l'enfant Jésus sur ses genoux. Dans le lointain, on voit une église avec son clocher. A côté de la Vierge, une femme porte une robe avec un tablier semblable à celui que portaient les Hospitalières de la région. On peut aussi lire l’inscription suivante : «  Sainte Vierge, prier pour nous - Vive Madame Paumier – 1735 ». L'artiste a-t-il voulu représenter Jeanne ou Thérèse sur ce saladier ? Peu importe. Ce qui est sûr, c'est qu'en se dévouant ainsi leur vie durant pour les plus démunis, rejetés bien souvent par l'ensemble de la communauté, les sœurs PAULMIER devaient être deux femmes de caractère. Notes de fin [1]  D’après les « Essentiels » de la Bibliothèque Nationale de France, le nouveau site des ressources culturelles et pédagogiques de la Bibliothèque nationale de France [2]  Le Code Napoléon de 1804, auquel nous nous référons toujours, se contenta d’institutionnaliser cet état de fait en déclarant que la femme est considérée comme un être inférieur, mineure en droit, devant obéissance à son mari. [3]  A prendre au sens figuré : « fonction qui présente un caractère quasi religieux en raison du dévouement qu'elle exige ». [4]  En tant que «  Procureur du Roi  », son office l’amenait à engager des poursuites dans un tribunal. Comme il était «  Bourgeois  », son office devait être dans un tribunal fiscal, car les baillis et sénéchaux traitant de la justice royale étaient plutôt issus de la noblesse d’épée. [5]  Dans l’Ancien Régime, le marguiller était membre du Conseil de fabrique. [6]   le Roi Soleil n’avait pas encore révoqué l’Edit de Nantes (1685). Ses conséquences allaient être catastrophiques pour la France sur les plans économique et démographique. [7]  Marcel Lachiver : «  Les années de misère. La famine au temps du Grand Roi » Editeur Fayard. [8]  «  Entre 1680 et 1692, la France gagna 520 000 habitants en 11 ans sur une population d’une vingtaine de millions d’individus  » Marcel Lachiver : « Les années de misère. La famine au temps du Grand Roi » Editeur Fayard. [9]  Il existait dans chaque paroisse, un marguillier qui avait la charge du registre des personnes qui recevaient les aumônes de l'Église. J’ai imaginé que Pierre PAULMIER de par son éducation, savait lire et écrire et compter et avait donc cette charge. [10]  En 1615 est créé, non loin de l'église de la Trinité, l'hôpital général pour  "renfermer"  tous les mendiants et vagabonds arrêtés dans les rues de la ville. Cet établissement recevait aussi les personnes âgées. [11]  Marcel Lachiver : «  Les années de misère. La famine au temps du Grand Roi » Editeur Fayard. [12]  Archives Départementales du Maine et Loire : BMS Le Thoureil [13]  Le pouvoir royal avait été largement renforcé avec la présence de lieutenants de police dans les villes. Les arrestations et les condamnations aux galères étaient nombreuses. [14] .  Extrait du journal de l’ecclésiastique parisien Gilles Hurel, en 1692. [15] .  Témoignage d’un bourgeois d’Orléans en 1693, cité par M. LACHIVER. [16] . Marcel Lachiver : «  Les années de misère. La famine au temps du Grand Roi » Editeur Fayard. [17] .  Le nom donné aux contrebandiers du sel. [18]   Les Ursulines avait créé à Angers en 1619 une maison d'enseignement pour les jeunes filles, à la demande de l'Evêque et du corps de ville. Cette communauté éducative connut un rapide développement, car elle était ouverte non seulement aux filles de l’aristocratie et de la bourgeoisie, mais aussi au monde de l’artisanat et aux milieux très pauvres. [19]  Ancien curé de Contigné dans le Maine-et-Loire. [20]  Dans son chapitre VI sur les maisons de bienfaisance d’Angers, page 100 [21]  Le petit frère de Thérèse, François PAULMIER, né en 1687, fut reçu docteur-médecin en la Faculté d’Angers le 8 Février 1721. [22]  Par acte du 22 novembre 1668, Marguerite de GONDY Duchesse de Brissac et de Beaupréau, avait fondé « dedans de l'Hôtel-Dieu » un hôpital de 10 pauvres incurables qu'elle doubla par un leg de 10 000 écus en 1670. Son fils Henri Albert de COSSE ratifia ses bienfaits le 24 avril 1671 mais il fallut faire face aux dettes de la succession. Elle y fut dévoré presque entière et les vingt lits occupés devinrent vides. [23]  Les soeurs converse remplissaient essentiellement des travaux manuels. Elles ne prononçaient pas de voeux et étaient considérées comme des laiques par le Droit canon, mais elles obéissaient à une Supérieure comme dans un ordre monastique. Magdeleine Thérèse ne dépendait pas à priori d’un ordre religieux. [24]  Ils étaient 214 à la Révolution. L’hospice fusionna avec deux autres (les Renfermés et les Pénitentes, pour les femmes de mauvaise vie), fut transféré en 1794 dans l'enclos de la Visitation et en 1810 aux enfants trouvés rue Lyonnaise, enfin intégré plus tard à l’hôpital d’Angers. Source : Recueil des privilèges de la mairie - Archives du Maine-et-Loire série H. [25]  Bien immeuble situé à Nidevelle qui avait appartenu à Charles Paulmier décédé et qui fut partagé entre « ses frères et sœur » [26]  D'après un tapuscrit de Madame Jeanne FRAYSSE, l'église du Thoureil fut en grande partie reconstruite vers 1804, grâce aux dons apportés par Charlotte PAULMIER, nièce de Magdeleine Thérèse et de Louise Jeanne PAULMIER [27]  Ce saladier est mentionnée dans le Répertoire Archéologique de l'Anjou (année 1868, page 507).

  • Pierre Claude PAULMIER, tué à la bataille de Granville en 1793 (Première partie)

    La bataille de Granville, par Jean-François Hue – 1800 (source : Wikimanche) Introduction En Août 2023, j’ai eu l’occasion de vous parler de Marie BARABE , mon ancêtre morte à la prison du Calvaire à Angers le 18 Février 1794. Elle était la veuve de Pierre François PAULMIER, Procureur du Roi, décédé en 1771. Parmi les autres PAULMIER, victimes de la Terreur, il y eut Pierre Claude, leur fils aîné, tué à l'âge de 35 ans à la bataille de Granville le 15 Novembre 1793. Il combattait alors dans les rangs royalistes [1] . Avant de connaître cette fin tragique, ce fils de bonne famille avait mené une vie « quelque peu dissipée  ». Dix ans plus tôt, il s'était créé des dettes au jeu. Son oncle et tuteur, Claude Louis Charles PAULMIER, Lieutenant à l’Election d’Angers, l'envoya en Avril 1783, rejoindre le Corps de l'Oratoire de Jésus et de Marie à Paris. Il cherchait sans doute à le protéger de ses créanciers. Au cours de cette retraite, Pierre Claude démarra une correspondance [2] avec sa sœur Marie Charlotte [3] . Quelques extraits nous sont parvenus et permettront au lecteur de mieux comprendre ce qui a amené cet Oratorien, à s'enrôler au moment de la Révolution dans la Garde nationale, avant de suivre l'Armée catholique et royale dans leur fatale virée, dite de Galerne . Arbre de descendance de Pierre François PAULMIER, Procureur du Roi (source : Geneatique) Pierre Claude PAULMIER entre à l'Oratoire Pierre Claude est né le 17 Août 1758 à Beaulieu. On ne sait rien de sa jeunesse si ce n'est qu'il n’avait que douze ans au moment du décès de son père. Il vécut alors auprès de sa mère, Marie BARABE, tantôt à Beaulieu dans une maison qu'elle possédait, tantôt à Angers, d'où les PAULMIER étaient originaires ou encore au Thoureil chez sa tante Charlotte. A 24 ans, Pierre Claude avait obtenu une licence « es lois  », mais aussi pas mal de dettes au jeu. Vue de la Maison de l’église des Pères de l'Oratoire, eau-forte de Jean Marot (source : Wikipedia) Le 22 Avril 1783, le voici montant à Paris fuyant ses créanciers. Cela lui prend deux jours et demi pour aller en diligence d’Angers à Paris [4] . Pierre Claude fait d’abord étape « huit lieues  » après Le Mans, puis à Chartres, où « nous vînmes souper  », après avoir admiré «  la beauté et la hauteur du clocher au clair de la lune  ». Enfin, « à deux heures sonnantes  » le lendemain, il descend au bureau de la messagerie de la capitale. Pierre Claude arrive «  dans sa nouvelle retraite  » avec une « bonne envie de dormir, car cette maudite voiture marchait si pesamment que je croyais qu’elle me disloquerait tous les membres ». Victor Venner, « La diligence devant l'auberge », (source : Coutaubegarie) Portrait d’une jeune femme au XVIIIème siècle (source : Printerest) Malgré l’air de Paris « si funeste », Pierre Claude s’enthousiasme pour son nouveau cadre de vie à l’Oratoire : « Nous avons un jardin d’une grande beauté. Notre nourriture est bonne vu la pension modique  ». Cependant, il trouve sa manière de vivre un peu rude, même si : « avec cent écus je serai un des plus riches de l’Oratoire  ». En somme, Pierre Claude ne regrette pas d’avoir pris le parti de quitter Angers, tout en sachant qu’ « on aura bien jasé en apprenant mon départ et mon projet  ». Il prend quand même des précautions, en demandant à sa sœur de ne pas lui écrire par la poste sans qu’il ne lui demande, car « nos supérieurs ont le privilège de lire nos lettres avant nous  ». Il sait qu’il va vivre en vrai « anachorète » [5] , mais cela ne l’empêche pas de penser aux belles Angevines et plus spécialement à une Mademoiselle LAPATRIE, dont il dit que « le silence qu’on observe ici me fait penser souvent à elle  ». Il embrasse sa chère sœur de tout son cœur, «  cela m’est encore permis, je n’ai pas encore endossé la robe  » . Pierre Claude PAULMIER, Oratorien Extrait de « Histoire et costumes des ordres religieux » (source : Google e-books) Pierre Claude endosse la « vénérable robe  » des Oratoriens le 3 Mai 1783 [6] . Dans un premier temps, il se plie à la règle. Il se couche tous les soirs à 9 heures et se lève à 4 heures du matin « pour aller à l’église faire l’oraison qui dure une heure pendant laquelle nous sommes presque toujours à genoux  ». Cela est loin de le ravir mais il s’y résout : « je commence à m’y faire, mes genoux ont contracté une dureté qui leur était inconnue avant ce jour ». Il s’emploie aussi aux tâches ménagères de sa chambre dont «  les meubles consistent en un prie-Dieu en assez bon état, trois chaises et une table délabrées et un lit dont les rats ont mangé les rideaux…  ». La règle, tel qu’il l'apprend à sa sœur, « est de faire son lit tous les jours et de balayer sa chambre deux fois par semaine  ». Cependant, comme il l'avoue : « je ne me fatigue pas à remuer mon matelas et ma paillasse, je fais mon lit une seule fois par mois, le jour où on me donne des draps blancs  ». Malgré ces contraintes auxquelles il n'a sûrement pas été habitué plus jeune, il affirme encore être « très aise d’être sorti de la maison paternelle, ici je perds l’habitude d’entendre gronder  ». En effet, Pierre Claude est toujours sous la tutelle de son oncle. Son tuteur veille au grain. Il a prévu « une clause  » dans une lettre qu’il écrit à son neveu, l'autorisant à correspondre avec sa sœur. Toutefois, son neveu n’a pas d’autre choix que de passer par son autorité et donc d'adresser ses lettres à son domicile, rue Saint Michel à Angers. Pierre Claude vit «  sur l’espérance qui est bien consolante pour un cœur qui aime tendrement, de recevoir bientôt des nouvelles de sa sœur .» Le 28 Mai 1783, soit un peu plus d’un mois après son entrée à l’Oratoire, il tance sa sœur de ne pas avoir reçu de ses nouvelles. Il ajoute : « tandis que je suis renfermé entre quatre murs, tu galopes en pleine liberté à Beaulieu, au Thoureil ou Angers  ». Sans doute force-t-il le trait, car l’Oratoire est loin d’être un couvent de trappistes : [7] Pour former les prêtres, « on y propose un enseignement moderne : le français est introduit comme langue scolaire à la place du latin, les programmes s’ouvrent aux sciences, à la littérature contemporaine, à l’histoire, et à la géographie, y compris humaine… Dans toutes les classes, on a le souci des méthodes pédagogiques, on souhaite échapper à l’ennui des bourrages de crânes. On privilégie l’intelligence sur la mémoire, l’intérêt sur la coercition, la nourriture de l’esprit sur le dressage des réflexes ; il s’agit de digérer, et pas seulement avaler. » Néanmoins, Pierre Claude s’ennuie. Il songe à quitter l’Oratoire ? : « Pour que le temps me paraisse plus court, je jette mes yeux sur le passé et sur le futur quand je serai sorti de cette demeure où la folie d’Erasme ne trouverait pas son compte ». Cette référence à « l’Eloge de la Folie » d’Erasme [8] aurait-elle pu lui valoir des ennuis ? Dans une époque où de fortes pressions religieuses et politiques tendent, à contrecourant, à interdire certains auteurs [9] , « l’Oratoire a toujours refusé unanimement d’adopter, en corps, quelque système philosophique ou théologique, laissant à chacun de ses membres la liberté de pensée dans les questions laissées ouvertes. » Abbé du dernier tiers du XVIIIème siècle (source : Buchfreund.de) A la veille de la Révolution, les élèves sont loin d'être cloîtrés. Ainsi Pierre Claude précise : « La vie qu’un oratorien mène tient le milieu entre un travail trop continu et une dissipation trop grande : les plaisirs de la société, tels que les festins, les jeux, ne lui sont pas interdits.  ». D’ailleurs, ne demande t-il pas à sa sœur de lui envoyer quatre ou cinq paires de bas de soie. Il n’avait sûrement pas besoin de bas pour protéger ses genoux pendant les offices ! Bien qu’il ait endossé la robe, Pierre Claude a le droit de sortir pour des promenades, où il ne doit pas se contenter de lire son bréviaire. Ses courriers ne sont pas licencieux mais les compliments que Pierre Claude charge sa sœur de transmettre à plusieurs demoiselles angevines, sont assez évocateurs : « Je fais force châteaux en Espagne auxquels… Mlle Guilbault, Mlle de Villarmois et Mlle Boilpré ont beaucoup de part  ». S’il pense parfois à sa mère avec « un simple respect », il a maintes fois « des pensées… où l’imagination fait bien du chemin » et demande avant tout à Marie Charlotte de transmettre « bien des choses tendres  » à la belle LAPATRIE, déjà citée plus haut. Après trois mois passés dans l’institution, Pierre Claude ose découvrir à sa sœur «  le fond de son âme  ». Il se sent, dit-il, comme « un arbre qu’on a arraché à son pays natal pour le transplanter dans un jardin inconnu, les soins de toute espèce que lui prodigue un habile jardinier et les rayons d’un nouveau soleil font qu’il produit quelques fruits, mais malgré tous les secours, il se dessèche et ne fait que végéter ». Le 20 Juillet 1783, il écrit encore à sa chère sœur : « je ne me soutiens ici que par l’espérance consolante d’en sortir après la Saint Maurice  » : soit le 22 Septembre. Cherche-t-il à apitoyer son oncle qui ne devait, j'imagine, rien ignorer de la teneur des courriers qu'il écrit à sa sœur ? Pierre Claude y parvient car bientôt, il quitte l’Oratoire de Paris pour rejoindre le corps des Oratoriens « dont le père Roi est supérieur à Angers ». Une auberge aux environs de Paris à la fin du XVIIIème siècle (source : Wordpress.com) Epilogue Parmi les Oratoriens, il y avait des prêtres mais aussi des confrères laïcs. Je ne pense pas que Pierre Claude ait un jour prononcé vœu de chasteté. Après son retour à Angers, les courriers manquent pour savoir combien de temps, Pierre Claude resta chez les Oratoriens d’Angers. Dans un dernier courrier non daté qu'il écrivit depuis Angers à Marie Charlotte, demeurant alors chez sa tante «  au Toureil », Pierre Claude annonce son arrivée prochaine : «  Le peu de temps que j’ai été à Angers, je me suis bien amusé. Je comptais te donner des nouvelles, … des petites affaires m’ont empêché de satisfaire à ma promesse. Je t’en dirai quelque chose quand j’aurai le plaisir de te voir… Je préfère les plaisirs simples et innocents de la campagne au tumulte et au fracas inséparables des grands festins que l’on donne en ville  ». Doit-il fuir à nouveau quelque créancier ? Nous ne le saurons jamais car entre Septembre 1783 et Mars 1793, il n’y a plus trace de correspondance de sa part. Plutôt que de devenir précepteur de jeunes hobereaux de province, j’ai imaginé que Pierre Claude avait continué de profiter de la vie entre les terres et la maison de sa mère, Marie BARABE à Beaulieu, de celles de sa tante Charlotte au Thoureil ou encore de fréquenter les salons d’Angers, où les PAULMIER étaient invités. La famille PAULMIER, comme d’ailleurs la famille DESMAZIERES , à laquelle elle était apparentée, était favorable aux réformes que la Révolution de 1789 allait engendrer. Ainsi, dans une lettre, Marie Charlotte témoigne de l'exaltation de son frère pour toutes les idées nouvelles, mais aussi de son caractère changeant. Notre lointain cousin était « capable de se jeter à l’étourdie dans les entreprises les plus folles  »  [10] . Dans un prochain épisode, nous verrons comment Pierre Claude rejoignit la Garde nationale et partit combattre les «  brigands  » de Vendée. A suivre prochainement : Pierre Claude dans la Garde nationale angevine. Notes de fin [1]  Voir le récit « la Pinsonnière » écrit par Maurice JOUBERT à l’occasion du bicentenaire de cette maison en 1997, mais aussi la généalogie dressée par Henri Joubert en 1898. [2]  Dont je conserve une copie dactylographiée sur papier pelure. [3]  Marie Charlotte PAULMIER (1760 - 1845) qui épousa en 1794 Pierre Charles JOUBERT au Thoureil. [4]  A titre de comparaison, d’après les horaires de train, il faut aujourd’hui 1 h 30.en TGV. [5] Se dit d’un ermite dans le désert. [6]  Pour savoir si Pierre Claude fit vœu de chasteté, il faudrait, je crois, consulter les dossiers individuels des Oratoriens établis par BONNARDET (composition des communautés de 1638 à 1788). [7]  L'Ordre cistercien de la stricte observance, comme son nom l’indique, impliquait une stricte observance des règles de Saint Benoît, soit un retour à une vie monastique de prière, de travail, de silence, etc … [8]   ERASME , en son temps, y développait sa vision humaniste de la Religion catholique, préfigurant la Réforme. [9]   Les liaisons dangereuses (1782), le Mariage de Figaro (1783) sont des ouvrages interdits par la censure, etc… [10]   A l’image du Duc d’ORLEANS , « Ils le savaient futile, versatile, influençable, capable de se jeter à l’étourdie dans les entreprises les plus folles, […]   » ( Auguste Bailly , Mazarin, Fayard, 1935, p.104)

  • Marie Barabé, victime de la Terreur

    « Les Noyades de Nantes » en 1793, huile sur toile de Joseph Aubert, 1882 Pour écrire cet article sur le thème de " Une Marie ", j'avais l'embarras du choix parmi mes ancêtres. Du côté de ma mère, ce prénom est en effet porté par tous les personnages, à chaque génération, depuis la deuxième moitié du XIXème siècle. Il se combine avec d'autres prénoms, ou apparait en 2eme, 3eme ou 4eme prénom pour les garçons. Portant moi-même le prénom de Marie en 3eme position sur mon état civil, mes parents n'ont fait que perpétuer une tradition bien ancrée en France encore à la fin du XXème siècle (1) . Mon choix s'est porté aisément sur la "Marie" dont ma mère nous disait systématiquement, par exemple à l'occasion de la fête du 14 Juillet, que les sans culottes avaient voulu emmener son "aïeule" jusqu'à Nantes, attachée à la queue d'un âne, pour y être noyée ou guillotinée. J'étais petit mais j'avais été frappé par cette histoire. Ce n'est que des années plus tard que, m'intéressant à la généalogie familiale, je situais Marie Barabé sur mon arbre et reconstituais l'histoire de sa fin tragique, intimement mêlée à l'Histoire de la guerre de Vendée en pays angevin (2) . Marie Barabé est ma huitième aïeule (3) du côté de ma mère. En Décembre 1793, elle fut considérée comme " suspecte " par le Comité révolutionnaire de la ville d'Angers et arrêtée à son domicile. Dans une liste de dénonciation, elle est désignée comme étant " Marie Barabier femme, veuve Paulmier vivant de ses revenus son mari mort depuis 20 ans ci devant officier pour la gabale - suspecte ". Dans la marge, est annoté le nom d'un lieu funeste à l'époque : celui de la prison du Calvaire d'Angers. Il ne me restait plus qu'à reconstituer les conditions de son arrestation et découvrir le véritable sort que mon ancêtre avait connu. Mais commençons par le début : Marie Barabé est née le 26 Octobre 1733 à Beaulieu-sur-Layon, dans l'actuel département du Maine-et-Loire. Elle était la fille de Julien Barabé, Conseiller au Présidial d’Angers. Elle hérita de son père leur maison située dans le bourg. Elle apporta cette demeure dans sa dot lors de son mariage le 5 Septembre 1757 avec Pierre François Paulmier, P rocureur du Roi au " contre mesurage des sels de la Pointe" (4) , De son mariage, Marie eut quatre enfants, dont :​ Pierre Claude, né à Beaulieu le 17 Août 1758, Marie Charlotte Aimée, née à Beaulieu 12 Janvier 1760, Julie Victoire, née à Beaulieu le 12 Décembre 1760, devenue religieuse, Enfin, un enfant né, baptisé et mort à Beaulieu le 28 Janvier 1763. Son époux, Pierre François, décéda relativement jeune, en 1771 à Angers. Il avait 45 ans. En quittant ce monde bien avant la prise de la Bastille, on peut supposer qu'il évita le pire. En effet, en tant qu'officier du sel, il était chargé de collecter la " gabelle" (5) . Cet impôt fut aboli dès 1790, mais les officiers du sel ainsi que leurs " gabelous" (6) furent pourchassés et bien souvent conduits à la guillotine. Veuve, Marie Barabé vivait donc de ses rentes entre Beaulieu et Angers au début de la Révolution. En 1793, pour défendre la République en danger face aux puissances européennes, la Convention nationale exigea plus de soldats que jamais et procéda à une levée " de 300 000 hommes parmi les garçons et veufs sans enfants... " (2) . Dans l'Ouest, et notamment en pays angevin, les paysans se rebellent, s'organisent et résistent aux troupes venues réprimer leur soulèvement. C'est le début des guerres de Vendée. Des escarmouches éclatent autour de Beaulieu dès la fin Mars. Ne se sentant plus en sécurité à la campagne, Marie se réfugia dans sa maison d'Angers, rue Saint Michel, avec sa fille Marie Charlotte Aimée. En faisant ce choix de la ville, Marie scella son destin. En Novembre 1793, après une série de victoires puis de défaites, les Vendéens et leurs chefs royalistes tentèrent de prendre la ville d'Angers. La cité angevine résista, Le 4 Décembre, les Royalistes renoncèrent à leur projet et prirent la route du Mans. Le danger d'invasion écarté, les dénonciations se multiplièrent auprès du Comité révolutionnaire et la répression s’abattit sans mesure sur les suspects. Marie Barabé n'échappa pas à la fureur révolutionnaire. Le seul motif d'être veuve du " ci devant officier pour la gabale " suffit-il à justifier son arrestation ? Il est possible qu'elle fut aussi considérée comme la mère d’un traître à la patrie en danger, En effet, Pierre Claude, son fils aîné, avait choisi de rejoindre les Vendéens et leurs chefs royalistes, alors qu'il avait jusque là combattu au côté des bleus, en tant que garde national. Dès le mois d'Avril 1793, Pierre Claude écrivit à sa soeur Marie Charlotte un certain nombre de lettres (7) , décrivant ses premiers combats contre les paysans vendéens. Ainsi, le 26 mai 1793. Pierre Claude écrit depuis Saint Georges sur Loire à sa chère sœur : " Me voilà derechef enrôlé sous les drapeaux de Mars." Il semble toujours acquis à la cause républicaine, mais n’a plus la même ardeur à combattre : " j’espère que nous serons relevés sous huit jours par des troupes qui brulent du désir de se mesurer avec les brigands" . Il fatigue : " tout mon regret est de me voir si avancé en âge" . Les circonstances qui l'amenèrent à changer de camp ne sont pas clairement établies. En tout cas, il était du côté des Vendéens à la bataille de Granville en Novembre 1793 où il fut tué par un boulet de canon. Enfin, il semblerait qu'un voisin de Marie Barabé rue Saint Michel avait accueilli chez lui un prêtre réfractaire à la Convention, le curé Repin. Marie était-elle au courant de ce voisinage contre-révolutionnaire ? Si oui, elle se serait rendue aux yeux des révolutionnaires complice (8) . Les sans culottes enfermèrent Marie, 60 ans, à la prison du Calvaire d'Angers. Sa fille Marie Charlotte ne put rien y faire et trouva alors refuge chez sa tante Paulmier au Thoureil, un petit village des bords de Loire entre Angers et Saumur. Vitrail de la Chapelle des Champs des martyrs d'Avrillé, 12 Janvier au 16 Avril 1794 L e 11 décembre, suivant à la lettre les ordres de l'Assemblée Nationale, on commença à mener les prisonniers, les hommes comme les femmes, vers la Loire pour les y noyer. Est-ce que les sans culottes voulurent vraiment emmener mon ancêtre jusqu'à Nantes, attachée à la queue d'un âne ? C'est peu probable. Dans les faits, ils se contentèrent de la laisser croupir en prison et bientôt de brûler sa maison de Beaulieu. ​ La commune de Beaulieu était déjà entrée dans l’Histoire de la Vendée militaire lorsque le 19 Septembre 1793, les Républicains, y subirent une défaite sévère face aux Vendéens [9] . Beaulieu fut bientôt inscrite sur la liste des 735 communes visées par le plan du général Turreau. Une de ses " Colonnes" (10) commandée par le général Cordellier , arriva à Beaulieu le 22 Janvier 1794. Il ordonna que le bourg soit pillé et brûlé : Les Bleus mirent le feu à la maison de Marie Barabé, mais dans leur zèle destructeur, commencèrent également à mettre le feu à la « Pinsonnière », jouxtant la résidence de Marie Barabé. Cette maison bourgeoise, construite en 1780, appartenait alors à un certain Jean Charles Pinson ( 11) , qui n'était autre que le chef de la Garde Nationale de Beaulieu. Les soldats furent arrêtés in extremis par un citoyen qui leur signala que la maison était à un patriote. Le dit patriote signa d'ailleurs le procès verbal suivant : Extrait du rapport de Louis Pierre Choudieu du Plessis, juge de paix de Thouarcé et membre de la commission à la suite de l'armée (AD 49, 94 L) De sa geôle, Marie Barabé apprit elle que sa maison avait été réduite en cendres ? Fin Janvier 1794, elle attendait encore dans sa geôle son triste sort. Début Février, les cadavres pullulaient tellement dans la Loire qu'une épidémie menaçait. Le 8 février 1794 (20 pluviôse An II), le Comité de Salut Public rappela de Nantes le maître d'oeuvres de ces atrocités, Carrier. Marie Barabé échappa peut-être ainsi à ce funeste destin. Mais les conditions d'hygiène n'étaient pas meilleures en prison. U ne pétition fut bientôt adressée au Comité révolutionnaire d'Angers par les chirurgiens de la prison du Calvaire : « Les individus sont plongés dans la fange, rongés par la vermine et entassés les uns sur les autres dans de petites chambres qui sont tellement infectées par les miasmes putrides qui s'exhalent des morts et des mourants, qu'en y entrant on est sur le point de se trouver suffoqué… Tous ceux qui sont détenus au Calvaire seront la proie des douleurs et bientôt au nombre des morts… il n'y a pas de jour qu'il n'en meure 6 ou 8 ; je puis même prouver que les malades de cette maison se montaient hier au nombre de 250 ou 300. Si l'on ne remédie pas un peu à tous ces abus, on verra les maladies se propager de proche en proche et se répandre jusque dans le sein même de la ville. » Le temps que la pétition soit examinée par le Comité Révolutionnaire, et que des mesures élémentaires d’hygiène produisent leurs effets, il était trop trop tard pour que Marie Barabé puisse éventuellement en profiter. Sans doute affaiblie par ses deux mois de captivité, elle est décédée le 19 Février 1794 en prison, ayant tout perdu, et sans doute seule, Mon ancêtre, Marie Barabé, fait malheureusement partie des nombreuses victimes de la Terreur qui ne furent jamais recensées comme tel, avant qu'un écrivain et historien, François Constant Uzureau [12] n'écrive au XXème siècle au sujet des victimes de la Terreur en Anjou : « Quand on parle des victimes de la Terreur, c'est aux seules personnes guillotinées, fusillées et noyées que l'on pense… M. Godard-Faultrier et après lui M. Camille Bourcier croient que leur nombre en Anjou fut environ de 10.000 et leurs conclusions motivées méritent toute créance. Mais ils ont oublié de faire figurer dans leurs raisonnements le nombre très considérable des personnes qui n'ont pu être ni guillotinées, ni fusillées, ni noyées, parce que mortes en prison. Et pourtant, comme les autres, ce sont là des victimes de la fureur révolutionnaire. Il convient donc de les faire entrer en ligne de compte si nous voulons avoir la statistique complète de ceux qui perdirent la vie pendant la tourmente… Les registres de l'état-civil des trois arrondissements de la ville d'Angers nous donnent un total de 1.020 décès en prison, soit 711 femmes et 309 hommes. » Extrait d’une liste des personnes décédées dans la prison du Calvaire pendant la Révolution (document non officiel) ( 1 ) D'après Wikipedia, Marie serait resté le prénom le plus populaire en France au cours du XXème siècle. ( 2) Cf l'ouvrage de Philippe Candé : "La guerre de Vendée en pays angevin". . (3) C'est à dire la trisaïeule de la grand-mère paternelle de ma mère, ou, pour les initiés, le N° Sosa 215 sur mon arbre généalogique. Lire page 200 de l'ouvrage de Philippe Candé : "La guerre de Vendée en pays angevin". (4) C harge héréditaire qui se perpétuait dans cette vieille famille angevine depuis le milieu du XVIIème siècle. La Pointe de Bouchemaine, qui marque l’embouchure de la rivière Maine dans la Loire au Sud d’Angers, était un poste de péage important sur le fleuve après la frontière Anjou-Bretagne à la hauteur d’Ingrandes, en aval. Depuis le Moyen-âge, de nombreux droits étaient perçus sur toutes les denrées qui remontaient la Loire. Et bien sûr, il fallait « contre mesurer » ce qui avait déjà été mesuré par les Bretons. Le bureau des Fermes se trouvait au lieu-dit « La Prévôsté », et la chapelle de Notre-Dame de Ruzebouc faisait alors fonction de grenier à sel. Ancien bureau des Fermes de « La Prévosté » (5) La gabelle était un impôt sur le sel. Il fut considéré en 1790 comme un i mpôt inique et injuste à cause de l’énorme inégalité qui présidait à sa répartition, et donc aboli. (6) Le gabelou est un synonyme de douanier. Sous l'Ancien Régime, il s'agissait du douanier qui était chargé de collecter la gabelle. Aujourd'hui encore ce terme est utilisé pour désigner les douaniers. (7) Archives de famille dont je conserve une copie dactylographiée - ndla, (8) De récentes recherches aux Archives Départementales d'Angers me permettront, je l'espère, de vous en dire plus bientôt. (9) Il s’agit de la bataille du Pont Barré, situé à la hauteur du bourg, sur la route d'Angers à Cholet. 1362 Républicains y perdirent la vie. Cette bataille fut d’autant plus retentissante que le même jour, à Torfou, les Vendéens mirent aussi en déroute l’armée de Mayence, la meilleure d’Europe, qui formait la principale attaque dans un mouvement de tenaille sur les Mauges. Un mois plus tard, après la défaite des Vendéens à Cholet, bon nombre d'habitants de Beaulieu suivirent les troupes Royalistes dans la virée de Galerne. (10) Le 17 janvier 1794 (28 nivôse An II), appliquant le mot d'ordre de destruction de la Vendée, le général Turreau qui a reçu le commandement de l’armée de l’Ouest organise les « Colonnes infernales » qui vont ravager le département. Désavoué par la Convention, Turreau est suspendu au printemps 1794 puis brièvement emprisonné après Thermidor. Il poursuit ensuite sa carrière militaire avant de servir dans la diplomatie de l'Empire. (11) Jean Charles Pinson était un un notaire d’Angers, commandant d’une compagnie de la milice bourgeoise. A la Révolution, il devint chef de la Garde Nationale de Beaulieu. [12] Il fut avec Célestin Port, l'un des premiers à consulter les sources relatives aux Guerres de Vendée, son sujet de prédilection, aux Archives départementales du Maine-et-Loire. Certains historiens lui reprochent un parti pris favorable aux Vendéens – que dire alors de Célestin Port ! – et le manque de renvois précis aux documents originaux. Malgré tout, l'œuvre du chanoine Uzureau, décédé le 29 mars 1948, constitue toujours une référence dans l'historiographie vendéenne.

  • 1825-2025: Bicentenaire de la naissance de Charles JOUBERT, Jésuite et Mathématicien

    Le RP Charles JOUBERT (1825 - 1906), Jésuite et Mathématicien (source : Archive personnelle) Introduction Le thème de l’article proposé par le «  CLG Formation Recherches  » en ce mois de Janvier 2025, est «  une année se terminant pas le millésime 25  ». Afin de respecter mon objectif premier qui est de raconter, chaque mois, l'histoire d'un personnage de l’arbre généalogique de mes enfants, j’en ai recherché un, dont la naissance, le mariage ou le décès, se serait produit une année se terminant par «  25  ». Le choix ne fut pas bien difficile car, fait étonnant, il n’y en avait qu’un sur les 4 730 enregistrés sur cet arbre. Heureusement, ce n’était pas un illustre inconnu. Il fut Jésuite et Mathématicien reconnu en son temps. Son œuvre universitaire rappellera peut-être quelques souvenirs à celles et ceux qui ont eu un jour «  la bosse des maths  », et plus particulièrement de l’Algèbre. Il s’appelait Charles JOUBERT et nous fêtons cette année le bicentenaire de sa naissance. Les Archives jésuites contactées, ont bien voulu me communiquer deux notices le concernant. J’en ai extrait quelques anecdotes et éléments qui vous éclaireront sur la vie et la carrière de ce lointain cousin. Les études de Charles JOUBERT Charles Jacques Eugène JOUBERT est né à Beaulieu sur Layon , le 3 Avril 1825. Ses parents, Jacques Charles JOUBERT et Marie Caroline JOUBERT, étaient cousins germains. Ils s’étaient mariés [1] le 3 Mai 1824, à la « Pinsonnière », propriété de leur beau-père et père, Pierre Charles JOUBERT. Acte de naissance de Charles Jacques Eugène JOUBERT (source : AD Maine-et-Loire Naissances 1825 6E22 6) Charles Jacques Eugène fut le premier petit-fils de Pierre Charles JOUBERT et l’aîné d’une fratrie de sept enfants, dont mon trisaïeul, Henri JOUBERT. Arbre d’ascendance de Charles Jacques Eugène JOUBERT (source : Geneatique) Dans les années 1830, Beaulieu était un bourg avec un peu plus de mille habitants. Le père de Charles, que nous appellerons ici Jacques pour plus de commodité, avait repris l’entreprise de fours à chaux de son beau-père, Pierre Charles. Jacques, qui avait suivi plus jeune des cours de Sciences [2] . remarqua très tôt les aptitudes de son fils aîné pour les Mathématiques. Il le confia à son frère Louis François, qui menait alors son sacerdoce dans le diocèse du Mans [3] . Le prêtre donna à Charles ses premières leçons d'Humanités , puis le fit inscrire comme externe au Collège communal du Mans en 1837 [4] . Le 24 Août 1840, un drame survint dans la famille JOUBERT. Alors que Charles se préparait à rentrer en troisième au collège du Mans, son père fut foudroyé sur un four à chaux. On imagine assez bien le désarroi de toute la famille. Jacques laissait son épouse Caroline enceinte de huit mois [5] , obligée de pourvoir à l'éducation de ses enfants et de reprendre en main l'industrie de son mari. Quelques jours plus tard, Charles arrivait à la « Pinsonnière », désireux d’aider sa mère dans l'exploitation des fourneaux. Fort heureusement, Caroline put se faire épauler par son beau-frère Louis François, qui vint à Beaulieu s’occuper de l’éducation de ses neveux et nièces. Charles put continuer ses études à Angers. Après une année passée au petit séminaire de cette ville, Charles termina ses études secondaires au Collège royal d'Angers. Il fut reçu bachelier en Août 1843 «  Au nom du Roi  » [6] et admis en Mathématiques Supérieures. Un chanoine chez qui il résidait à Angers, lui offrit une bourse au collège Stanislas à Paris. Charles accepta avec bonheur ce moyen de continuer ses études de prédilection. En 1845, après avoir remporté le prix d'honneur à Stanislas, il était reçu premier à l'École normale. Un cours à l'Ecole normale, rue d'Ulm (source : Wikipedia) D’après le Bulletin de l’Association amicale des anciens élèves de l’Ecole normale, Charles put donner toute son ardeur au travail pendant les cours, rue d’Ulm [7] : «  Il avait l’air absorbé d’un homme qui goûte peu les récréations frivoles. Il sut pourtant s’attacher des amis de choix, Diguet [8] … par exemple.  » Sorti en 1848 de l'Ecole normale, Charles fut reçu premier au Concours d'Agrégation des Sciences Mathématiques. «  Il est à désirer, disait l’inspecteur général Cournet dans son rapport, que Monsieur Joubert soit placé de manière à pouvoir continuer les fortes études pour lesquelles il a fait preuve d'aptitudes spéciales  ». Charles avait tout juste 23 ans. Charles JOUBERT, professeur de Mathématiques spéciales Première de couverture des Souvenirs de l'Abbé Léon JOLY (source : Archives jésuites) La carrière universitaire de Charles JOUBERT fut assez brève. Nommé le 19 septembre 1848 professeur de Mathématiques spéciales au lycée de Lille, il fut envoyé l'année suivante au lycée de Strasbourg. Sa mère l’aurait accompagné chez le Proviseur du lycée quelques jours avant la rentrée des classes. Cette anecdote nous est rapportée dans un livre de souvenirs du chanoine Léon JOLY [9] , intitulé «  Quinze ans à la rue des Postes » . L’auteur écrivit : « Il y a quelque soixante ans, une dame se présentait au lycée de Strasbourg [,..]. . Elle était accompagnée d'un tout jeune homme, [...] Les deux visiteurs furent introduits dans le cabinet de travail du Proviseur qui [...] , ne leur laissa pas le temps d'exposer l'objet d'une démarche, d'ailleurs évidente pour lui. » « Vous venez me présenter un nouvel élève, Madame, et c'est sans doute pour la préparation aux Écoles, peut-être pour l'École polytechnique ? Difficile, jeune homme, cette préparation, très difficile ! » A ce discours, la dame parut tout interdite. Ce que voyant, le jeune homme s'enhardit jusqu'à prendre la parole : « Monsieur le Proviseur, dit-il d'une voix un peu hésitante, il s'agit en effet de la préparation à. l'École polytechnique, et je viens, non pour en suivre les cours, mais pour les professer, si vous le permettez. Je croyais que Monsieur le grand maître de l'Université… » « Fort bien, jeune homme, interrompit précipitamment le proviseur, je veux dire, Monsieur. Oui, oui, j'y suis, maintenant. Mais, alors, vous êtes Monsieur Joubert ! » « Charles Joubert, Monsieur le Proviseur. Je viens… pour vous offrir mes devoirs et me mettre à votre disposition ». « Soyez le bienvenu, Monsieur Joubert, et recevez toutes mes excuses. Vous prendre pour un futur élève ! En vérité, où donc avais-je la tête ? » Voulant rattraper sa bévue, le Proviseur prit soin à la rentrée, d’introduire Charles auprès de ses élèves. Ils le trouvèrent d’abord aussi «  trop jeune pour des Taupins ..., commencèrent, à sa vue, par friser leurs moustaches d'une manière menaçante, mais que, la première classe faite, ils déclarèrent… épatant.  » Tel aurait été le pittoresque début de la carrière universitaire de Charles. Trois ans plus tard après une nomination provisoire au Lycée de Rennes, Charles était appelé à Paris au Collège Rollin [10] . Dans «  Quinze ans à la rue des Postes  », on peut lire quelques mots sur son passage dans cette école préparatoire de renom : «  L’Université avait l'œil sur le jeune et brillant agrégé. Elle avait marqué sa place au centre même des lumières, comptant bien que, là, il donnerait sa vraie mesure, à la gloire du haut enseignement. » C'est vers cette époque que Charles fit à sa mère ses premières ouvertures sur la carrière nouvelle à laquelle ils se sentait attiré et appelé. Charles JOUBERT, Jésuite et Mathématicien Dans les traditions de sa famille, Caroline JOUBERT avait pieusement élevé ses enfants dans la foi Catholique. Dès son plus jeune âge, Charles profita de «  ses mandements  » mais aussi des enseignements de son oncle, le chanoine Louis François JOUBERT. Plus tard, les conférences du Père LACORDAIRE , dont il garda toute sa vie un souvenir enthousiaste, affermirent ses convictions. Sans doute, d’autres rencontres déterminèrent Charles à sacrifier le plus brillant avenir universitaire, pour rejoindre la Compagnie de Jésus. Il entra au noviciat de l'Ordre à Angers le 31 Octobre 1854 et fit son diaconat chez les Trappistes. La Compagnie de Jésus n’attendit pas que Charles fût ordonné prêtre en 1859 [11] , pour lui offrir un emploi digne de son mérite. On lui confia la chaire de Mathématiques spéciales à l’Ecole Sainte Geneviève, ouverte depuis peu, rue des Postes à Paris [12] . La nouvelle institution avait commencé à préparer des jeunes gens au concours d’entrée aux Grandes Ecoles. Ils avaient déjà obtenu quelques résultats à Saint Cyr et Navale, mais l’École polytechnique leur restait fermée. Pendant plus de 30 ans, Charles JOUBERT, allait déployer les qualités d'un professeur hors pair à l’école Sainte Geneviève : «  Presque à lui seul, il assura le renom de l’école préparatoire. Dès la première année [de sa carrière - ndlr] , en 1857, on vit un élève de la rue des Postes figurer sur la liste de l'École polytechnique. Un « Te Deum » fut chanté à la chapelle, pour célébrer ce succès. Depuis lors, le nombre des reçus alla progressivement en augmentant et, à plusieurs reprises, il atteignit la quarantaine  ».  Ecole Sainte Geneviève rue des Postes à Paris - ex couvent des Visitandines (source : Rue Lhomond) Dans les premiers temps, le désormais Révérend Père Charles JOUBERT [13]  trouvait le secret d'allier aux exigences du professorat, ses travaux personnels en Mathématiques. Dans les comptes-rendus de l'Académie des Sciences de Paris, il fit paraître de 1858 à 1875 de nombreux mémoires sur la théorie des fonctions elliptiques. Ses articles furent réunis en un volume que le Mathématicien Joseph BERTRAND signala dans son rapport sur les progrès de l'Analyse, comme un des travaux [14] les plus importants des Mathématiciens français. Il ajouta : «  Le père Joubert que notre école normale peut revendiquer comme un de ses plus brillants élèves est devenu, surtout comme géomètre, le disciple de Monsieur Hermite , comme Monsieur Hermite l’est de Gauss et de Jacob i . Son esprit vigoureux est capable d'invention, reproduit les qualités du Maître, sans rien perdre de son originalité.  » Le nombre de ses élèves allant sans cesse en augmentant rue des Postes, le Père JOUBERT se crut obligé de sacrifier ses recherches qui pourtant le passionnaient, pour se consacrer tout entier à la formation des futurs Polytechniciens. «  Les questions étaient traitées avec ampleur, les difficultés de détail expliquées avec un soin poussé jusqu'au scrupule. A force de clarté, de méthode, de dévouement envers les élèves, il stimulait les efforts, aplanissait les obstacles et arrivait aux résultats les plus satisfaisants  ». La consécration En Septembre 1870, la rentrée des cours ne put avoir lieu [15] . Le Père JOUBERT fut envoyé à Laval pour compléter ses études théologiques. Il évita peut-être ainsi le pire. Au moment du soulèvement de la Commune de Paris , dans la nuit du 3 au 4 avril 1871, la maison est cernée par un bataillon de Fédérés. Ils arrêtent le recteur DUCOUDRAY, onze Jésuites, dont sept professeurs et sept employés. Le 24 mai, cinq Pères furent fusillés avec l’Archevêque de Paris, Monseigneur Georges DARBOY . Après les évènements, Charles JOUBERT reprenait possession d'une chaire à l’école Sainte Geneviève, qu'il ne devait plus abandonner pendant 15 ans. Première de couverture des Thèses du RP JOUBERT- 1876 (source : Gallica) La consécration de la carrière de notre éminent cousin fut sans doute en 1875, lorsqu’on lui proposa la chaire d'Algèbre supérieur et le titre de Doyen à la Faculté des Sciences de l'Université catholique de Paris. Tout à ses élèves, le Père Joubert était resté simple Agrégé. Il n’était pas Docteur. Il entreprit, sans se décharger en rien de ses occupations habituelles, la rédaction d'une thèse sur la transformation des fonctions elliptiques : «  La soutenance [16] fut un triomphe pour l’humble religieux il fallut ouvrir au public un amphithéâtre plus vaste que la salle des doctorats. Les membres du jury, Puiseux, Hermite, Briot ne ménagèrent pas leurs félicitations au récipiendaire avec lequel d'ailleurs ils étaient en relation d'amitié [17] , …  ». A partir de 1876 et jusqu’en 1888, le Docteur es Sciences Charles JOUBERT tout en restant professeur de spéciales à « Ginette », enseigna à l'Institut catholique l'Algèbre supérieur et le calcul intégral. Il contribua ainsi à faciliter l'accès des grades universitaires aux futurs professeurs de l'enseignement libre. L’époque des décrets et des expulsions Expulsion des Jésuites le 10 Juillet 1880 (source : Gallica - Le Monde illustré ) Sous l'impulsion de Charles de FREYCINET , président du Conseil, et Jules FERRY , ministre de l’Instruction publique, le gouvernement français promulgua le 29 mars 1880, un décret contre les Jésuites. On leur donnait trois mois pour se dissoudre et six mois pour évacuer tous leurs établissements d'enseignement [18] . Pour sauver l'Ecole de la rue des Postes, les Jésuites firent créer la Société anonyme des Ecoles préparatoires. Quelques jésuites restèrent dans la maison à titre purement individuel. Ce fut le cas du Révérend Père JOUBERT qui put continuer ses cours dans le même esprit qu’auparavant, et cela à la grande satisfaction des élèves.  En 1888, cédant à la fatigue, Charles dut quitter, non sans regret, les œuvres auxquelles il avait dévoué sa vie [19] . Après avoir enseigné pendant un an à la Faculté libre des Sciences d'Angers, il revint habiter sa chère Ecole Sainte-Geneviève. Il y trouvait un grand attrait à interroger les élèves, à leur faire des cours d'instruction religieuse et à leur servir de directeur spirituel. Faire part du décès de Charles Jacques Eugène JOUBERT (source : Geneanet) En 1891, à la suite d'une visite d'un inspecteur, le Père JOUBERT reçut l'ordre de quitter le collège où il avait espéré terminer en paix ses jours. Retiré dans une maison voisine avec quelques confrères, il en fut expulsé par la loi de 1901 . «  On le vit alors réduit à vivre en compagnie d'un seul de ses anciens collègues, privé des avantages et des soins que peut assurer la communauté à un homme âgé. C'est dans cette situation précaire et attristante qu'il s'est éteint, miné surtout par le chagrin, car sa constitution était des plus robustes.  » Charles JOUBERT s’éteignit le 10 Juillet 1906, à l’âge de 81 ans, au 26, rue Saint Lambert à Paris. Il fut inhumé au cimetière de Vaugirard. René d’ESCLAIBES qui écrivit une notice sur le Père JOUBERT, dont j’ai reproduit ici quelques extraits, témoigna : «  Les innombrables Ingénieurs et Officiers polytechniciens qui lui doivent leur carrière, ont voué une reconnaissance et une admiration à leur professeur, dont nous avons pu recueillir, à l'occasion de sa mort, les multiples et touchants témoignages.  ». Ce fut peut-être le cas de mon arrière grand-père, Gustave Edmond COUDRET, Général d'Artillerie et polytechnicien qui plancha en 1867-68 sur des équations du nième degré. Etait-ce sous la houlette éclairée du Révérend Père JOUBERT ? Gustave Edmond COUDRET dans l'encadré, en Mathématiques spéciales en 1867 (source : Archive personnelle) Notes de fin [1]  Une dispense papale fut nécessaire. [2]  Il avait tenté sans succès le concours d’entrée à l’Ecole normale de Paris, instituée en 1794. [3]  Ordonné prêtre en 1821, Louis François JOUBERT devint Chanoine custode de la Cathédrale d’Angers. Il est connu pour avoir sa vie durant animé le sauvetage de la tapisserie de l’Apocalypse. [4]  Charles aurait été alors élève de Pierre GUERANGER. [5]  Marguerite, la benjamine, naîtra trois semaines après ce drame. [6]  Le dernier des Rois, Louis Philippe, Duc d’Orléans, dit Roi des Français. [7]  L’Ecole normale créée en 1794, devenue Ecole normale supérieure en 1845, est située depuis 1847,  au 45, rue d’Ulm à Paris. [8]  Sans doute Charles François DIGUET, né à Cherbourg, le 21 Juin 1822 et décédé à Paris le 12 Mai 1897. De la promotion 1845 comme Charles JOUBERT, il fut également Mathématicien. [9]  Il s’agit du chanoine Léon JOLY, responsable de l'administration matérielle puis Directeur légal de l'entité créée en 1880 ayant permis à l’Institut Catholique de Paris, rue des Postes de continuer ses activités malgré les décrets de Jules FERRY. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur le Catholicisme. [10]  Devenu en 1944 le C ollège-lycée Jacques-Decour, du nom de résistance d’un de ses professeurs, fusillé par les Allemands en 1942. [11]  Charles fut ordonné le 25 Septembre 1859 à Laval. Il donna sa première messe chez les Jésuites à Angers. [12]  L’Ecole Sainte Geneviève, aussi connu sous le nom de « Ginette » ouvrit ses portes l’année du noviciat de Charles JOUBERT, c'est-à-dire en 1854. Elle déménagea en 1913 à Versailles. [13 ]  Il fut nommé Directeur légal de l’Institution. [14]  Ces travaux valurent à Charles JOUBERT d'être nommé membre de l'Académie pontificale des Nuovi Lincei . [15]  Napoléon III venait de capituler à Sedan et la France républicaine venait d’être promulguée à Paris. [16]  Le 3 Août 1876. [17]   Charles HERMITE, dans ses lettres et ses visites fréquentes, se plaisait à mettre le RP JOUBERT au courant de ses découvertes. [18]  Au total, 5 643 Jésuites auraient été expulsés, notamment vers Jersey et l’Espagne. Les Pères expulsés de l’Ecole « Ginette » en 1880 par les décrets de Jules FERRY, revinrent à partir de 1887. [19]  Toute sa vie Charles JOUBERT conserva une véritable culte pour l'Ecole normale. Lors des fêtes du Centenaire, il assistait Monseigneur PERRAULT à la cérémonie de l'Eglise Saint-Jacques du Haut-Pas et jamais, malgré son grand âge, il ne manqua de se rendre au service annuel célébré par ses anciens camarades.

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