Roger GUILLEMIN (1905-1990), cavalier au 1er Régiment des Chasseurs d'Afrique
- Régis COUDRET

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Préambule
Nous sommes en 1923. Au Nord du Maroc, la guerre du Rif qui oppose les combattants des tribus berbères de Mohammed BEN ABDELKRIM à l'Espagne, tourne à l’avantage du chef des tribus du Rif. Au Sud des montagnes rifaines, les Français exercent depuis 1912 un mandat auprès du Sultan du Maroc. Leur protection concerne toutes les tribus au Sud de la rivière Ouerrha, qui borde ces montagnes. ABDELKRIM n'a jusque-là pas provoqué le Protectorat français. Mais les Français soutiennent un de ses ennemis, le Chérif DERKAOUI.
En Métropole, la « Grande guerre » est encore dans toutes les mémoires. Devant la montée des mouvements pacifistes, les budgets alloués à l’Armée sont revus à la baisse. Le président du Conseil Raymond POINCARE décide de réduire le service militaire de 24 à 18 mois. Toutefois, l'âge d'incorporation reste fixé à 20 ans. Au même moment, le Chérif DERKAOUI fait appel aux Français. L’Armée française s’avance alors dans l’Ouerrha.
Le 28 Décembre 1923, Roger GUILLEMIN fête ses 19 ans. Il vit à Sotteville-lès-Rouen avec sa mère, Mathurine, et travaille comme comptable à la Maison de Santé départementale. Après les fêtes, il est convoqué comme tous les jeunes hommes de la classe 1904 [1], au bureau de recrutement du Canton de Sotteville.

Roger GUILLEMIN, sur le « Steamship Anfa »
Au début de l’année 1924, le bureau de recrutement de Rouen Sud inscrivit Roger GUILLEMIN dans la liste N°1, c'est-à-dire qu’il fut déclaré « bon pour le service armé » et en attente d’incorporation. Sur sa fiche matricule, dont le numéro 1383 allait le suivre toute sa vie militaire, Roger est décrit comme ayant une taille de 1,68 mètres environ, des cheveux châtains, un visage ovale avec un front haut encadrant des yeux bleus. On ne saura jamais si Roger émit ou non l’envie de « voir du pays ». En tout cas, le Conseil de révision décida de l’envoyer au Maroc, où des besoins urgents en hommes avaient été exprimés par le Résident général du Protectorat, le Maréchal Hubert LYAUTEY.

Roger fut incorporé un Samedi, le 22 Novembre 1924, alors qu’il n’avait pas encore fêté ses 20 ans. Le temps de recevoir son paquetage, sans même suivre une instruction militaire, il rejoignit le port de Marseille où il embarqua le 25 Novembre, avec « 850 copains », sur le « Steamship Anfa » de la Compagnie de Navigation Paquet.

Le « SS Anfa » était un cargo mixte qui assurait des liaisons régulières entre le Maroc et la France. C'est-à-dire qu’il était armé pour transporter des passagers et des marchandises. Il avait été construit en 1903 pour un armement néerlandais [2] et venait d'être acquis par la Compagnie de Navigation Paquet. Il avait été aménagé pour recevoir des contingents de soldats importants. Quelques passagers civils et les officiers avaient droit à des cabines au-dessus du pont principal, mais les hommes de troupe devaient se contenter de l’entrepont. C'était un grand espace sous le pont principal, aménagé avec des hamacs en rangées très serrées. Roger prit ses quartiers dans cet entrepont.
Même s’il n’était pas tout à fait au maximum de ses possibilités de transport ce 25 Novembre, le Capitaine de l'Anfa décida d’adopter une allure modérée dès le départ de Marseille, en prévision d’une mer qu'on annonçait agitée. Le reste de la traversée nous a été rapportée par Roger, sur une carte postale qu’il écrivit à sa mère : « En mer, le 27 Novembre, Chère mère, … Je profite d’un moment où le navire ne tangue plus pour te donner de mes nouvelles. Je te dirai tout d’abord que je n’ai pas souffert du mal de mer. Nous avons quitté Marseille le Mardi 25 à 12 h ½ et aujourd’hui, nous comptons deux jours de mer et encore autant à faire…Ton fils qui t’aime. Roger »

Roger GUILLEMIN fait ses classes
« Anfa » était l’ancien nom du port de Casablanca [3]. Jusqu’en 1924, le port ne pouvait pas accueillir les paquebots à quai. Roger débarqua avec les autres conscrits le long de la toute nouvelle jetée MOULAY YOUSSEF, pièce maîtresse du port qui était en cours de construction. Les hommes furent regroupés par unités d’affectation. Roger avait été affecté comme soldat de 2ème classe au 1er Régiment de Chasseurs d’Afrique (1er R.C.A). Avec un certain nombre de recrues, il fut pris en charge par des sous-officiers du centre de transit, qui les acheminèrent vers un train militaire à destination de Rabat. Arrivé dans la capitale administrative du protectorat français, Roger dut encore « marcher pendant 40mn et en musique jusqu’au Camp Garnier » [4]. Il arriva au corps du Régiment le Dimanche 30 Novembre.

Le 1er R.C.A était un Régiment de cavalerie. Jusqu’en 1919, il avait été basé en Algérie. Depuis, il stationnait au camp Garnier [5]. Ce camp était une base à partir de laquelle des opérations pouvaient être lancées à l’intérieur du pays. Dans l'enceinte du camp, il y avait des baraquements bien alignés et une partie construite en dur, accueillant des hôpitaux [6] et des bâtiments administratifs situés en bord de mer. En 1924, le 1er R.C.A ne participait pas directement aux opérations de pacification qui se poursuivaient au Maroc. Il effectuait ce qu’on appelle dans le jargon militaire des services de place, à savoir des tournées de police et des escortes pour le compte du Résident général du Protectorat.

Dès l’arrivée au centre d’instruction de Rabat, Roger commença ses classes. Il reçut une formation qui consistait à apprendre la discipline militaire et à manier des armes, notamment un mousqueton [7], mais il s’agissait avant tout d’en faire un cavalier. Je suppose que Roger n’avait jamais monté à cheval, comme beaucoup d’autres conscrits. Jacques, dans son récit sur les GUILLEMIN-CARTON, nous a décrit son apprentissage : « Papa a du faire ses classes à Rabat et c’est probablement à ce moment qu’il fît du cheval […] il toucha son fameux Ruban dont il nous parla si souvent dans sa vie. Ce cheval n’était pas facile à manier, de plus Papa n’était pas très souple […] Il a dû faire différents exercices dont des courses. Il m’avait dit que son cheval Ruban courait très bien et qu’une fois le premier, il empêchait les autres de passer en les mordant. Papa n’en était [alors (ndla)] plus vraiment maître. ». Ruban devait être effectivement assez vorace. Ma belle-mère, Odile GUILLEMIN, m'a raconté qu'un jour, Ruban dévora toute une caisse d’oranges, à l'insu de son maître. Roger fut puni pour çà.

Roger continua ses classes tout le premier trimestre de 1925. Il alternait les exercices montés ou à pieds et apprenait à manier le mousqueton. Levé tôt, il devait s’occuper de Ruban avant de répondre à l’appel. Après les corvées du matin, il enchaînait l’après-midi les exercices, avant de retrouver sa chambrée, le soir venu. Malgré la fatigue, il écrivait à sa mère. Ainsi, le 9 mars, après une virée en ville, il est content d’apprendre à sa mère qu’il laisse pousser ses moustaches.

Roger fut nommé soldat de 1ère classe le 1er Avril. Mais il fut considéré comme « ayant un profil utile, hors combat. ». Était-ce lié à son manque de discipline ou s’était-il révélé trop piètre cavalier aux yeux de ses chefs ? Accompagner le Résident en tournée ou accueillir un dignitaire marocain à cheval demandait certainement une bonne maîtrise de sa monture. A moins que des instructions émanant du Ministre de la Guerre Charles NOLLET, n’aient indiqué au Maréchal LYAUTEY, qu’il fallait éviter d’exposer les conscrits sur l'Ouerrha, qui devenait un véritable front de guerre.
Sur sa fiche matricule, il est écrit que Roger était musicien. Roger avait dû mentionner à l’Officier d’orientation qu’il jouait du violon et chantait en chorale. Il ne fut pas pour autant affecté à l’orchestre du Régiment mais, du fait de son poste de comptable dans le civil, il rejoignit l’Escadron Hors Rang du 1er R.C.A, c'est-à-dire les services administratifs.
Le Brigadier Roger GUILLEMIN, responsable d'un magasin

Jusqu'en Avril 1925, la guerre du Rif n’avait signifié qu’escarmouches entre Français et Rifains. ABDELKRIM n’avait plus qu’un seul adversaire sérieux en la personne du Cherif Abderahmane DERKAOUI des Béni Zéroual. Le 12 avril, ABDELKRIM lança une attaque sur leur territoire. Les positions françaises furent assiégées. Le Maréchal LYAUTEY appela en renfort des troupes françaises d’Algérie pour renforcer ses propres troupes et tenta d'organiser la riposte. Les Berbères d’ABDELKRIM avaient récupéré beaucoup d’artillerie des Espagnols, mis en échec après la bataille de CHEFCHAOUEN. Et ils savaient l’utiliser. Courant Mai 1925, l’offensive d’ABDELKRIM menaça la ville de Fès. Le Maréchal LYAUTEY multiplia les demandes auprès du Gouvernement du Cartel des Gauches, pour qu’on lui envoie plus de troupes de métropole et du matériel lourd.

Mais le Gouvernement de Paul PAINLEVE commençait à douter de l’efficacité de la méthode dite de la « tache d’huile », employée par le Résident général, pour résoudre ce conflit. Fin Juin, rien ne semblait plus véritablement arrêter ABDELKRIM. En Juillet, LYAUTEY fut remplacé par le maréchal Philippe PETAIN. Et à la fin de l’été, 100 000 soldats étaient arrivés au Maroc pour renforcer les troupes françaises déjà présentes. Les Français, comme les Espagnols, employèrent des moyens matériels de plus en plus lourds contre les Rifains [8].

Roger était arrivé à l’E.H.R dans ce contexte de mobilisation générale. L’E.H.R d’un Régiment regroupait non seulement les services du personnel, mais aussi ceux liés à la logistique et à l’intendance. Roger fût affecté à cette dernière. Il devait travailler au ravitaillement [9] et fournir les colonnes de soldats avant leur départ en train vers Fès, situé au Sud de l'Ouerrha. Roger fut nommé Brigadier le 12 Mai 1925, tel que cela est noté sur sa fiche matricule. Il reçut le commandement de quelques hommes et d’un magasin. Il passa alors une grande partie de ses journées dans ce baraquement, ce qui ne le dispensait pas de continuer de s’occuper de son cheval Ruban tous les jours. Il devait en effet être prêt pour une mission d’escorte ou encore accompagner un convoi de ravitaillement.

A partir de Juillet, Roger fut de plus en plus sollicité. Les mouvements de troupe étaient très importants. Il y avait sans cesse de nouvelles recrues débarquant à Casablanca et il fallait organiser leur accueil au dépôt puis assurer leur ravitaillement. Il était non seulement responsable d'un magasin mais en outre, responsable de la caisse. Le soir venu, j'ai imaginé qu'il n'avait même plus le temps de rejoindre sa chambrée à la caserne. Il devait s’endormir sous une tente à proximité de son magasin, la tête remplie de chiffres.
C'est peut-être dans ce contexte que sa vie fut mise en danger. Roger raconta en effet à son fils Jacques que « dormant dans une tente, un chien lui a sauvé la vie car un homme était venu de nuit avec un couteau. Le chien le réveilla et l’homme fût conduit en prison. » Jacques imagina que son père « avait fait les yeux doux à une fille » au cours d'une bordée en ville, créant des jalousies parmi les hommes. Personnellement, je ne pense pas que Roger avait alors beaucoup de permissions. J'ai imaginé que la caisse, même s'il ne dormait pas avec, avait excité la convoitise d'un soldat. Son agresseur avait profité de sa présence sous une tente pour tenter de la dérober sous la menace.
Le Brigadier Roger GUILLEMIN est sermonné par son Colonel

Peut-être à cause du surcroit de travail, Roger n’écrivait plus à sa mère. En Octobre, les troupes françaises et espagnoles avaient encerclé ABDELKRIM avec les tribus qui lui restaient fidèles. La presse internationale s’était saisie de cette « Opération extérieure française », devenue une véritable guerre. Le Président ABDELKRIM fit même la une du Times Magazine. Devant le nombre de victimes civiles et les exactions commises, les partis pacifistes sensibilisaient de plus en plus l’opinion. La guerre se déplaça sur le terrain diplomatique auprès de la Société des Nations. Comme, à la fin de l’année, Roger n’avait toujours pas donné de nouvelles, Mathurine s’inquiéta. Elle prit sa plume et écrivit directement au Colonel, Commandant le 1er Régiment des Chasseurs d’Afrique.

Je ne connais pas la teneur de son courrier. J’ai seulement imaginé que Mathurine ne devait pas mâcher ses mots. Roger devait être à son magasin, quand son Capitaine, Commandant l’E.H.R, l'appela. Ils se rendirent ensemble dans le bureau du Colonel. Jacques raconte : « Le Colonel [...] le sermonna et l'obligea à répondre [...] dans son bureau. Est-ce pour cette raison que le tampon du Colonel figure sur cette carte ? » [10]. En tout cas, Roger s’exécuta « séance tenante ». Madame LECOINTE reçut un courrier par avion.
De toute façon, Roger n’était plus très loin de la fin de son service. Il fut nommé Maréchal des Logis, c'est-à-dire Sergent, le 25 Février 1926. Il lui restait trois mois à effectuer. Début Mars, la République du Rif était aux abois sur le plan militaire. Au même moment « Des négociations entre Rifains et Européens ouvrirent la voie vers une conférence pour [...] une solution pacifique au conflit. [...]. Un cessez-le-feu fut alors proclamé sur tous les fronts [...] » [11].

La trêve dura jusqu’au 7 Mai. Mais dès le 10 Mars, Roger avait quitté Rabat où on ne devait plus vraiment avoir besoin de lui. D'autre part, il avait accumulé un solde important de congés qu'il n'avait pas pu prendre pendant la durée de son service. Il quitta le Maroc par Casablanca et débarqua à Bordeaux. Suivant la formule consacrée, il fut « renvoyé dans ses foyers » Le 10 Mai 1926, il fut affecté dans la Réserve au 7ème Régiment de Chasseurs à cheval [12] . et reçut un certificat de bonne conduite. Le 26 Mai, ABDELKRIM capitulait sans condition et partit en exil à Madagascar. Je suppose que Roger avait déjà retrouvé sa mère depuis un bon moment et sans doute son poste de comptable à « Saint Yon ».

A suivre prochainement : Dans un prochain épisode, intitulé « Les GUILLEMIN-CARTON, dans l'entre-deux-guerres », nous verrons que Roger avait non seulement repris son travail mais qu’il multiplia les activités artistiques et culturelles à Sotteville. Par le biais de l’une d’entre elles, il fit la connaissance de sa future épouse, Suzanne CARTON.
Notes de fin
[1] Le recensement des appelés s'effectuait depuis 1913 à 19 ans au lieu de 20 précédemment, abaissant l'âge d'incorporation de 21 à 20 ans.
[2] Baptisé MS ORANJE par la Koning Stoom Mij Company.
[3] Casablanca fut rendu célèbre grâce à un film américain réalisé par Michael CURTIZ, sorti en 1942.
[4] Témoignage inscrit par un anonyme sur une carte postale de 1916 représentant le camp GARNIER.
[5] Le camp GARNIER avait été construit en Juillet 1911 pour les Goumiers, des troupes auxiliaires marocaines. Il avait été ensuite utilisé pour former des troupes, stocker des armes et des fournitures.
[6] Dont l’Hôpital Marie FEUILLET, du nom d’une Infirmière major (1864-1912).
[8] Dans l’ouvrage de référence de Vincent COURCELLE-LABROUSSE et Nicolas MARMIE sur « La guerre du Rif » -Ed Taillandier, il est écrit en page 159 que la Maréchal LYAUTEY avait sollicité « le 4 mai, l’envoi d’ypérite ». Ce jour-là, la Société des Nations lançait à Genève un protocole qui aboutit sur l’interdiction d’utiliser des armes chimiques et biologiques en temps de guerre. Ce qui n'empêcha pas les Français d'emboîter le pas aux Espagnols et d'utiliser cette arme chimique.
[9] Comme nous le verrons, Roger GUILLEMIN fut versé dans la Réserve militaire et appelé 15 ans plus tard à s’occuper de l’intendance de son Régiment.
[10] Je pense que le tampon du Colonel apparaissait sur tous les courriers expédiés par la troupe vers la Métropole. Les courriers devaient être vérifiés, voire censurés par le Bureau des renseignements avant expédition.
[11] Extrait du Wikipedia sur la Guerre du Rif.
[12] Le 7ème R.C relevait du 3ème Groupement de cavalerie de Compiègne.




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