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Les GUILLEMIN-CARTON dans l' « entre-deux-guerres »

  • Photo du rédacteur: Régis COUDRET
    Régis COUDRET
  • il y a 2 heures
  • 16 min de lecture

Les GUILLEMIN-CARTON dans les années 1930 (source : Archives familiales)
Les GUILLEMIN-CARTON dans les années 1930 (source : Archives familiales)

Préambule


En 1926, la Première guerre mondiale, la « Der des Der », était bien sûr dans toutes les mémoires, mais la France en général, n’aspirait plus qu’aux loisirs et à la modernité. On était en plein dans les Années folles. L’Abbé MUGNIER écrivit dans son journal : « Notre époque peut se résumer ainsi : usines, banques, cinémas, dancings, palaces, enseignes lumineuses, réclames, automobiles, téléphonages, etc… C'est-à-dire matérialisme, argent, plaisir. » [1] L’ecclésiastique qui fréquentait les milieux mondains parisiens, ne devait pas souvent se rendre sur la Rive gauche, où le divertissement avait pris des formes, disons plus intellectuelles, comme dans les cafés littéraires de Montparnasse. Sur la rive gauche de la Seine plus en aval, ces aspirations au mieux être se déclinaient encore d'une autre manière. A Rouen, la population ouvrière dont l’instruction s’arrêtait au certificat d’études, n’avait que les Dimanche pour se divertir, boire un coup de cidre dans l’île aux cerises, suivre une course à l’hippodrome des Bruyères ou encore prendre un ticket à deux dans un cinéma de quartier. Le reste du temps, elle n’avait pas d’autre choix que de travailler pour un patron.


Guinguette de l’île aux cerises 
(source : Rouen par la photographie-1900 par Guy Pessiot)
Guinguette de l’île aux cerises (source : Rouen par la photographie-1900 par Guy Pessiot)

A Sotteville, Roger, qui venait d'être « renvoyé dans ses foyers », épuisa vite sa solde de l’Armée. Après ses congés, il reprit le chemin du travail. Cependant, il avait gardé son penchant artistique. Il était toujours attiré par la musique et le théâtre. Le soir, il multiplia donc les activités culturelles à Sotteville. Un de ses loisirs lui permit de faire la connaissance de sa future épouse, Suzanne CARTON. Suzanne appartenait à une famille ouvrière en avance sur son temps. Dans cet épisode, nous allons suivre la famille des GUILLEMIN-CARTON dans les années 1930. Comme l’a écrit Jacques GUILLEMIN : « Ils n’étaient pas riches mais ils savaient s’amuser... ».


Sur le chemin du travail


Roger avait débarqué le soir du 13 Mars 1926 dans la toute nouvelle gare de Rouen Rive droite. Sur le parvis encore encombré de matériaux de chantier, l’air était plus frais qu’à Bordeaux où le paquebot qui l'avait ramené de Casablanca, avait accosté le matin même. Heureusement, le tramway N°3 à destination de « Quatre Mares » fonctionnait tardivement. En chemin, il nota les changements dans les rues de la capitale normande. Les grandes artères s’éclairaient désormais d’enseignes lumineuses. On était un Samedi et la plupart des restaurants étaient bien remplis. A cette heure tardive, il y avait encore des automobiles et beaucoup de passants.

Le grand café Victor sur les quais de Rouen
(source : Rouen par la photographie-1900 par Guy Pessiot)
Le grand café Victor sur les quais de Rouen (source : Rouen par la photographie-1900 par Guy Pessiot)

A côté de cette animation, Sotteville lui parut désert. Il faut dire que les usines environnantes avaient débauché en prévision du repos dominical [2]. Quelques vélos circulaient éclairés par une dynamo « bouteille » [3]. Les rues étaient toujours équipées de leurs becs de gaz, mais des lignes téléphoniques commençaient à fleurir sur les façades. Rue Corneille, Roger repéra un nouveau cinéma, baptisé le « Voltaire ». Dans un grincement, le tramway ne fit que passer devant, accélérant dans la rue de Paris, sa dernière ligne droite avant le terminus.


La rue Corneille à la fin des années 20 et son cinéma « le Voltaire »-au loin un tramway et une cheminée d’usine (source : Sotteville au fil du temps)
La rue Corneille à la fin des années 20 et son cinéma « le Voltaire »-au loin un tramway et une cheminée d’usine (source : Sotteville au fil du temps)

Après avoir fait le tour des anciens copains, Roger reprit le chemin du travail en Mai 1926. Il retrouva son poste de comptable à la Maison de Santé départementale. Chaque matin, Roger enfourchait sa bicyclette et prenait la rue Victor Hugo, au coin de la rue Roger Lecointe. Il passait devant l’ancienne chapelle Saint Vincent de Paul, devenue église paroissiale en 1924. C’était un baraquement, dont le bois de construction avait été récupéré d’un camp anglais de la première Guerre mondiale [4]. Roger traversait ensuite le Boulevard du 14 Juillet et empruntait la rue des Asiles. Il ne tardait pas ensuite à arriver sur son lieu de travail.


La chapelle Saint Vincent de Paul devenue église paroissiale en 1924
(source : Sotteville au fil du temps)
La chapelle Saint Vincent de Paul devenue église paroissiale en 1924 (source : Sotteville au fil du temps)

La chorale de Saint Vincent de Paul


Deux ans passèrent. On était en Septembre. Roger empruntait toujours le même chemin. Un soir, il croisa le nouveau curé de Saint Vincent de Paul, l’abbé QUILAN. Son prédécesseur, l’abbé AVISSE, récemment décédé [5], avait œuvré à grouper des fonds, pour construire une église en ciment, sur l’emplacement de l’actuel lieu de culte. Pour faire appel aux dons de ses paroissiens [6], il avait constitué une chorale. Il en avait confié la maîtrise à un jeune Sottevillais, René ALIX, dont le talent musical n’allait pas tarder à s’exporter de Sotteville [7]. Après l’armée, Roger avait repris du service dans cette chorale comme ténor. Le nouveau curé héla Roger. Il lui rappela que sa présence aux prochaines répétitions de chant était indispensable. 1928 était en effet une année particulière. Cela faisait 10 ans que l’Armistice avait été signé. Avec son maître de chœur, le curé avait décidé d’un Te Deum pour commémorer le 11 Novembre. Le curé comptait sur une forte présence de fidèles pour terminer sa levée de fonds. On se serrerait un peu dans la nef.

A l’occasion de la rentrée de la chorale, Roger avait remarqué parmi les nouvelles choristes, une jeune femme qui ne l’avait pas laissé indifférent. Il comptait bien venir aux prochaines répétitions et n'eut pas de mal à rassurer l’abbé QUILAN. Mais, il avait aussi en tête d’autres rendez-vous. Il avait en effet postulé à la mairie de Sotteville. D’autre part, il faisait du théâtre dans le patronage éducatif Paul CLAUDEL de sa paroisse. Enfin, il jouait du violon dans une maîtrise locale. Bref, ses soirées étaient bien occupées.


Le théatre du patronage éducatif Claudel
(source : Archives familiales)
Représentation d'une noce cauchoise au théatre du patronage éducatif Paul Claudel (source : Archives familiales)
Suzanne CARTON en 1929
(source : Archives familiales)
Suzanne CARTON à 20 ans en 1929 (source : Archives familiales)

Le 1er Novembre 1928, Roger changea son trajet à vélo. Dorénavant, il allait devoir se rendre à la mairie de Sotteville, où il démarrait comme commis secrétaire [8].

Onze jours plus tard, il entonnait comme soliste ténor, le « Te Deum » de Marc Antoine CHARPENTIER. A la sortie, il fut abordé par un de ses anciens copains de l’école Bayard, Raymond CARTON qui le félicita. De quelques mois son cadet, le jeune homme était accompagné de sa sœur Suzanne. Roger eut un coup au cœur. C’était la jeune choriste qu’il n’avait pas osé aborder jusque-là [9]. Suzanne venait d’avoir 19 ans. Elle portait l'emblématique coupe de cheveux courts dite en « casque ». Roger et Suzanne commencèrent à se fréquenter.




La jeunesse de Suzanne CARTON


Jeanne CARTON, née RENAULT dans un bureau pendant la guerre 14-18
(source :Archives familiales)
Jeanne CARTON, née RENAULT dans un bureau pendant la guerre 14-18 (source :Archives familiales)

Suzanne Jeanne Elise Françoise CARTON était née à Sotteville-lès-Rouen le 4 Octobre 1909, dans une maison que ses parents louaient rue Hyacinthe Ménage, non loin de l'avenue du 14 Juillet. Quand les Anglais installèrent un campement pour leurs soldats dans le secteur des Bruyères en 1915, son frère aîné, Raymond, qui allait sur ses 10 ans, emmenait Suzanne chercher des friandises auprès des « Tommies », au grand dam de leur mère, Jeanne, née RENAULT. Son mari, Eugène était parti à la guerre. Il venait d’être blessé en Artois et on le soignait à Paris. Jeanne faisait face avec beaucoup de courage mais ne pouvait pas être partout. Elle devait d’abord trouver à manger pour ses enfants. Elle put obtenir un emploi dans un bureau de l’Armée.

Suzanne fut envoyée à l’école « libre » Jeanne d’Arc. Après sa communion en Juin 1920 et son certificat d’études en poche, elle apprit la couture à proximité de l’église de l’Assomption, dans le centre de Sotteville. En 1928, Suzanne était devenue couturière à domicile et profitait depuis peu de l’électricité qui avait été installée dans le secteur, pour s’éclairer le soir [10] Elle utilisait toutefois une « Singher » à pédales que sa mère avait acquise pendant la guerre.


Suzanne CARTON au moment du Certificat d’études vers 1921
(source : Archives familiales)
Suzanne CARTON au moment du Certificat d’études vers 1921 (source : Archives familiales)

Son père, Eugène était rentré à la maison en 1918, mais c'était un grand blessé et il bénéficiait depuis peu d'une pension d'invalidité. Avant le conflit, il était maçon. Il n'avait pas pu reprendre son activité. Dans son récit sur les GUILLEMIN-CARTON, Jacques nous raconte qu’il avait « été embauché à la S.N.C.F [11] à Quatre mares où l’on réparait les wagons. [...] Il s’occupait de monter les toilettes dans les voitures de voyageurs ». Son handicap ne l’avait pas empêché de construire avec l’aide de son épouse et de ses deux enfants, une maison au début des années 1920 sur un terrain vague. Jacques précise : « La maison était de briques rouges, comme beaucoup à cette époque. » Elle avait été construite en 2 ou 3 ans sur « un terrain en pointe qui bordait la rue du stade et le boulevard du 14 juillet ». Plus précisément, il s’agissait du 21 bis de l’avenue du 14 Juillet, à deux pas de l'église Saint Vincent de Paul, C'est là que Roger venait maintenant chercher Suzanne régulièrement, après le travail.


Eugène CARTON à droite et son fils Raymond posent sur le chantier de leur maison (source : Archives familiales)
Eugène CARTON à droite et son fils Raymond posent sur le chantier de leur maison (source : Archives familiales)

Ce 22 Février 1929, Roger avait prévu d’emmener Suzanne sur le chantier de l’église Saint Vincent de Paul. Ce soir-là, la jeune femme pouvait abandonner son ouvrage. Ensemble, ils se rendirent chaudement couverts, devant l'église, puissamment éclairé pour l’occasion. Le matin, « Des paroissiens [...] » avaient roulé « sur des rails 50 mètres plus loin, la chapelle placée sur une plateforme, pour laisser place à la construction de la future église… » [12]. Roger et Suzanne arrivèrent trop tard pour voir le bâtiment se déplacer mais ils purent commenter chez Mathurine, la mère de Roger, le résultat assez spectaculaire pour l’époque.

On posa la première pierre de l’église Saint Vincent de Paul le 17 Mars 1929 [13]. L’ouvrage devait être d’architecture « Foi béton armé », inspirée par l’Art Déco. « L’église fut bénie le 13 Juillet 1930. » Le 15 Juillet, Roger et Suzanne posèrent pour une photo de groupe devant la porte de l’ancienne chapelle, à proximité du nouvel édifice. Dans l'encadré bleu de cette photo, Suzanne porte un chapeau « Cloche » à la mode dans les années 1920.


Roger et Suzanne (en médaillons) devant la chapelle le 15 Juillet 1930
(source : Archives familiales)
Roger et Suzanne (encadrés bleus) devant la chapelle le 15 Juillet 1930 (source : Archives familiales)

Le mariage de Suzanne CARTON et de Roger GUILLEMIN


Eglise Saint Vincent de Paul -le clocher inachevé
(source : Sotteville au fil du temps)
Eglise Saint Vincent de Paul -le clocher inachevé (source : Sotteville au fil du temps)

Au moment de sa bénédiction, l’église ne portait pas encore son clocher, « faute de moyens financiers,... » [14]. En Juillet 1930, les conséquences de la crise boursière mondiale ne se faisaient pas encore ressentir en France de façon dramatique. Pourtant à Sotteville, plusieurs petites filatures étaient en train de disparaître à cette époque, absorbés dans un mouvement de concentration industrielle. On n’assistait pas encore à un chômage de masse mais les gens comptaient un peu plus leurs sous. Surtout que la France avec Raymond POINCARE, était entré un an auparavant, dans l’ère du « franc à quatre sous ». J’ai imaginé que les paroissiens de l'abbé QUILAN commencèrent à se faire moins généreux au moment des quêtes.

En attendant, les CARTON avaient amélioré leurs conditions de vie. Jacques nous a rapporté que sa « Mémé [Jeanne -ndla] a été la première à avoir l’électricité dans le secteur vers 1928 [...] et probablement la première à avoir la radio. » Roger père raconta à Jacques que « lorsque Costes et Bellonte [15] ont traversé l’atlantique en avion, ils étaient tous autour du poste à Mémé pour savoir s’ils avaient réussi. [...] Après cette réussite, ce fut la fête… ». On était le 31 Août 1930. Est-ce à cette occasion que Roger courtisant Suzanne, s’est vu répondre la fameuse phrase : « je vous estime beaucoup mais je ne vous aime pas » ? 


Au menu : « le sourire de la Mariée » et « le sourire de ces Messieurs »
(source : Archives familiales)
Au menu : « le sourire de la Mariée » et « le sourire de ces Messieurs » (source : Archives familiales)

Pourtant, Suzanne et Roger célébrèrent leur mariage l’année suivante, le 30 Juin 1931. Avec eux, l’abbé QUILAN célébra son quatrième mariage dans la nouvelle église, me précisa Jacques. Il semblerait que le père « biologique » de Roger, Gabriel LECOINTE, était présent à la sortie de l’église sur le parvis. Ou était-ce à la mairie ? D’après Agnès GUILLEMIN qui m’a rapporté cette anecdote, il remit ce jour-là à Roger une montre à gousset et lui dit : « Vous avez la même écriture que moi. ». Une étrange manière d’attester sa paternité, mais une preuve s’il en est, qu’il continuait de voir Roger. Je ne pense pas néanmoins qu’il fut présent au banquet après la cérémonie. Le menu était, suivant l’usage, conçu comme un petit objet décoratif, avec des formules « clins d’œil » destinées aux invités [16].


Les enfants GUILLEMIN et CARTON, nés dans l'« entre-deux-guerres »


Après leur mariage, il était prévu que Roger et Suzanne s’installent dans une extension à la maison de Mathurine, nouvellement construite rue « Roger LECOINTRE » [17]. Mathurine LECOINTE paya la moitié du coût de ce nouveau bâtiment. Malgré le contexte économique de l'époque, Roger et Suzanne purent emprunter le reste. Il faut dire que le chômage ne devait pas les concerner directement [18]. Roger pouvait compter sur un emploi pérenne à la mairie de Sotteville. Quant à Suzanne, elle était encore couturière à domicile, comme elle le déclara dans le recensement de 1931. Or, le travail « à façon » réalisé par les couturières à domicile devint une véritable variable d’ajustement pour les fabricants, leur évitant ainsi de maintenir leurs ateliers au complet.


Extrait du recensement de Sotteville-les-Rouen de 1931 
(source : AD 6M 690 page 626 sur 800)
Extrait du recensement de Sotteville-les-Rouen de 1931 (source : AD Seine Maritime-6M 690 page 626 sur 800)

Au second semestre de 1931, Suzanne se retrouva dans l’attente d’un heureux évènement. Jacques est né le 12 Avril 1932, rue Roger LECOINTRE. Sa grand-mère Jeanne était présente. Elle assista le médecin auprès de sa fille. « Mémé était habituée à ce genre d’évènements » écrivit Jacques dans son récit. Ma belle-mère, Odile, m’a raconté que sa grand-mère avait « pratiqué » au moins dix accouchements dans sa vie : ceux de sa fille Suzanne qui eut six enfants (voir l’arbre généalogique ci-dessous), ceux de sa belle-sœur Louise qui eut deux enfants : Jean et Colette RENAULT, née en 1930, enfin ceux de sa bru, Yvonne, née ISAAC, qui avait épousé son fils aîné Raymond. Ils eurent Denise en 1932 et Bernard en 1934.

Arbre de descendance de Suzanne et Roger GUILLEMIN
(source : Geneanet)
Arbre de descendance de Suzanne et Roger GUILLEMIN (source : Geneanet)

Le 13 Août 1935, Odile ferma le ban des nouveaux-nés GUILLEMIN et CARTON, arrivés dans l' « entre-deux-guerres ». Odile fut sans doute baptisée au son des nouvelles cloches de l’église Saint Vincent de Paul. Malgré la crise, on avait enfin trouvé de quoi financer le clocher et la paroisse avait fêté le 30 Mai 1935, l’arrivée de quatre cloches. Malgré son jeune âge, Jacques pense avoir gardé le souvenir de leur baptême. Il faut dire qu’ «  Edith », « Charlotte », « Vincent » et « Pierre », devaient être impressionnantes, parées de leurs robes de baptême.


Bénédiction des cloches de l’église Saint Vincent de Paul le 30 Mai 1935
(source : Sotteville au fil du temps)
Bénédiction des cloches de l’église Saint Vincent de Paul le 30 Mai 1935 (source : Sotteville au fil du temps)

La Renault KZ

Raymond CARTON, le frère de Suzanne, était passionné de mécanique automobile. Après son service militaire [19], il avait trouvé un travail chez un garagiste Renault de Saint Etienne de Rouvray. Il avait même construit son propre atelier dans le jardin de ses parents, avenue du 14 Juillet. En 1934, Raymond apprit à son travail, qu’un médecin allait changer de voiture et bradait une vieille Renault KZ. Après concertation avec la famille sur l’opportunité offerte, « Mémé, toujours en avance, a dû dire pourquoi pas ? » nous a raconté Jacques. A l’époque où son épouse Yvonne attendait leur deuxième enfant, Raymond s’attela à réparer le moteur de la voiture le soir, après le travail.

Une fois la voiture réparée, « Les dimanches, après la messe, nous mangions chez Mémé sur le boulevard avec l’oncle et la tante, Bernard et Denise […]. Tout le monde s’enfournait dans la KZ l’après-midi pour une promenade. […] » rapporte Jacques.


Un guichet du Pari Mutuel Urbain dans les années 1930
(source : Archives du PMU)
Un guichet du Pari Mutuel Urbain dans les années 1930 (source : Archives du PMU)

Jusque là, la promenade dominicale s’était résumée à des simples allers-retours en tram jusqu’aux guichets du Pari Mutuel Urbain (PMU) de l’hippodrome des Bruyères, situé entre Sotteville-lès-Rouen et Saint Etienne-du-Rouvray. L’oncle André RENAULT, le frère de Jeanne, Roger ou encore Raymond y travaillaient souvent comme personnel attaché à la société hippique locale. Leur travail consistait à enregistrer par exemple les mises, manipulant des espèces et des carnets de tickets, sous la surveillance d’agents spécialisés du Pari Mutuel Urbain, créé en 1930. J’ai supposé qu’on avait peut-être retenu à ce poste Roger parce que sa voix de ténor lui permettait d’officier comme crieur annonçant les chevaux. Les autres portaient peut-être les cotes sur des tableaux noirs, etc... Les femmes pouvaient aussi participer à la distribution des tickets. Mais je ne sais pas si ce fut le cas de Suzanne et Yvonne.

Lorsque la Renault KZ entra dans la vie de la famille, on continua de se rendre au « PMU », mais on poussa jusque vers l’hippodrome de Bihorel au Nord de Rouen ou vers les hippodromes du pays de Caux. La promenade dominicale devint alors plus champêtre. Aux beaux jours, on s’entassait jusqu’à 11 dans la KZ pour des pique niques dans la campagne normande. « Raymond était le seul avoir le permis… Son fils Bernard étant malade en voiture, il voyageait devant avec sa mère ». « Grâce à lui [Raymond -ndla], ce que tout le monde n’a connu qu’en 1950 ou plus, nous l’avons connu en 1934 » rapporte Jacques. Il est vrai que l’automobile était dans l'entre-deux-guerres le privilège des bourgeois et des nantis. Deux ans plus tard, les GUILLEMIN-CARTON purent vraiment profiter de leur acquisition, avec l’arrivée des congés payés.


La Renault KZ toujours en service après la guerre
(source : Archives familiales)
La Renault KZ toujours en service après la guerre (source : Archives familiales)

« 12 jours qui nous appartiennent »


« La victoire du Front populaire aux élections législatives le 3 Mai 1936 fut un choc pour une grande partie de la bourgeoisie. À l'inverse, elle suscita en soutien un large mouvement de grève dans les usines en mai et juin 1936 » [20]. Le gouvernement formé par le socialiste Léon BLUM appuya, par la négociation des accords de Matignon, l'instauration d'importantes réformes sociales, comme la réduction du temps de travail à 40 heures par semaine ou la généralisation de deux semaines de congés payés [21].

On travaillait alors 6 jours par semaine à l’époque. Sauf les Dimanche. Concrètement avec cet accord, un ouvrier quittant l’usine le samedi soir pouvait revenir deux semaines plus tard le lundi matin, tout en étant payé durant cette période. Les ouvriers les appelèrent « les 12 jours qui nous appartiennent ».


Un jour à la mer avec les cousins RENAULT, 
de gauche à droite : Jean, Colette, Denise et Jacques
(source : Archives familiales)
Un jour à la mer avec les cousins RENAULT, De gauche à droite : Jean, Colette, Denise et Jacques (source : Archives familiales)

Paradoxalement, beaucoup ne surent pas en profiter pendant l'été 36, malgré la création dès le 30 Juillet du billet populaire de congés annuels, mis en place par Léo LAGRANGE. Comme le dit Jacques, la famille GUILLEMIN-CARTON avait une longueur d’avance avec la KZ. Ils multiplièrent les sorties cet été-là, peut-être même jusqu'à la mer avec les cousins RENAULT. En 1938, « toute la famille a loué une maison à Ocqueville près de Saint Valery en Caux pour les vacances », a écrit Jacques. Pour illustrer ces premières grandes vacances, laissons lui la parole : « Les parents allaient à la mer, pêchaient des crevettes, moules et crabes, jouaient aux cartes avec les voisins et se reposaient. Grand père et Mémé étaient avec nous. Mon oncle Raymond faisait la navette avec la KZ pour chercher […] la nourriture. Nous couchions tête bêche à 4 dans le même lit... » Nul doute que ces premières grandes vacances permirent à la fratrie des 4 cousins GUILLEMIN-CARTON de rester ensuite soudée toute la vie.


De gauche à droite : Bernard, Jacques, Odile et Denise à Ocqueville (source :Archives familiales).
De gauche à droite : Bernard, Jacques, Odile et Denise à Ocqueville (source :Archives familiales).

Affiche du 24 Septembre 1938 rappelant certaines catégories de réservistes (source : Musée de la Reddition)
Affiche du 24 Septembre 1938 rappelant certaines catégories de réservistes (source : Musée de la Reddition)

Au mois de Septembre, tout le monde avait repris le travail. Cette année-là, Jacques devait faire sa rentrée scolaire à l’école Bayard. C’était prévu le Lundi 3 Octobre. Mais les choses ne se passèrent pas comme on pouvait s’y attendre. La France était entrée en crise avec l’Allemagne, ce qui fit craindre le déclenchement d’une guerre. De nombreux réservistes furent rappelés à partir du 24 Septembre. Parmi eux, il y avait Roger GUILLEMIN. Promu dans la réserve Maréchal des Logis chef en 1934, il faisait partie des sous-officiers de la catégorie 3. Il fut rappelé le Samedi 24 Septembre et se mit en route le lendemain pour son centre de mobilisation. Manque de chance, c’était un Dimanche. Il ne resta pas longtemps absent car le Vendredi suivant, 30 Septembre, le président du Conseil Edouard DALADIER signa les accords de Munich [22] avec le chancelier Adolf HITLER. Roger reprit sans doute son travail à la mairie le lundi suivant. C'est-à-dire, le 3 Octobre. Le jour de la rentrée scolaire. Mais Jacques eut droit à une rallonge de congés. En effet, parmi les réservistes rappelés, il y avait beaucoup d’instituteurs. Leur rentrée scolaire ne put se faire que le Lundi 10 Octobre.

A peine un an plus tard, les gendarmes apportèrent à Roger son ordre de mobilisation sur son lieu de vacances à Ocqueville. Cela faisait quatre jours que les GUILLEMIN-CARTON étaient sur place. « Tout le monde est rentré à Sotteville et à partir de ce moment notre vie a basculé, ce ne fut plus jamais pareil. » a écrit Jacques.


A suivre : Dans un prochain épisode, nous suivrons les GUILLEMIN sur la route de l'exode au travers d’ « Extraits du Journal de Roger GUILLEMIN du 10 Mai au 20 Juin 1940 ».


Notes de fin


[1] L’ecclésiastique vivait à Paris et décrivait dans son journal depuis la fin du XIXème siècle la vie de la grande bourgeoisie de son époque.


[2] Le repos dominical était une obligation légale depuis la loi du 13 Juillet 1906.


[3] C’est dans les années 1920–1930 que la dynamo de vélo se diffuse largement, notamment en ville, grâce à des modèles plus compacts (dynamo “bouteille” contre le pneu).


[4] Le camp MADRILLET.


[5] Le 13 Janvier 1928.


[6] Le pape Pie XI fit même un don.


[7] René ALIX est né en 1907 à Sotteville. Il est décédé en 1966. Il fut un organiste et un compositeur connu. Il devint maître de cœur à radio France en 1945.


[8] Roger GUILLEMIN resta à la mairie de Sotteville jusqu’au 19 Mars 1943.


[9] Jacques GUILLEMIN m’a raconté que son père avait fait la connaissance de sa mère Suzanne à la chorale de l’Abbé QUILAN. J'ai donc imaginé les circonstances de leur rencontre.


[10] L’usine de production d’électricité du Grand-Quevilly avait fait l’objet d’importants travaux destinés à renforcer ses capacités. Elle allait bientôt alimenter tous les foyers de Sotteville, satisfaisant les nombreux besoins qui se révélaient partout.


[11] La S.N.C.F, Société Nationale des Chemins de Fer, n’existait pas encore au début des années 1920. Elle fut constituée le 1er Janvier 1938, reprenant 5 grandes compagnies ferroviaires privées, dont la Compagnie des Chemins de Fer de l’Ouest, devenu réseau de l’Etat en 1909.


[12] Extrait d’un article sur l’église Saint Vincent de Paul sur le site Sotteville au fil du temps.


[13] Sous la conduite de l’architecte Raoul LAGNEL et de l’entreprise du bâtiment Georges LANFRY.


[14] Extrait d’un article sur l’église Saint Vincent de Paul sur le site Sotteville au fil du temps.


[15] Dieudonné COSTES et Maurice BELLONTE, venaient de réaliser une première, en effectuant à bord de leur Breguet XIX, baptisé « Point d’interrogation », la traversée de l’Atlantique depuis les côtes françaises à la hauteur de Saint Valéry en Caux jusqu’à Curtiss Fielf, l’aérodrome de New York. Ils furent bien sûr accueillis en héros nationaux à leur retour.


[16] Et dont on a conservé le menu.


[17] D’après mes recherches aux Archives départementales, c’est sans doute à l’occasion du recensement de 1931, qu’un (e) employé (e) de l’administration introduisit une coquille sur le nom de la rue Roger LECOINTE. Mathurine fut enregistrée sous le nom de « Vve LECOINTRE » et non pas « Vve LECOINTE ». Du coup, on enregistra le nom de la rue LECOINTE avec un « R » ou vice-versa. Au recensement de 1936, Mathurine retrouva son nom de « LECOINTE », mais la rue resta sous le nom de « LECOINTRE ».


[18] Les usines textiles du bassin Rouennais fermaient les unes après les autres et le chômage augmentait.


[19] Effectué à Vernon comme mécanicien.


[20] Extrait de Wikipedia. Jacques GUILLEMIN se souvient très bien de la grève des usines textiles BERTHEL à Sotteville.


[21] « Contrairement à une légende tenace, le Front populaire n’a pas inventé les congés payés ». Ils existaient dans un certain nombre de conventions collectives conclues par les organisations syndicales et patronales dès 1905. Dans les années 30, cette revendication était rarement considérée comme une priorité en France. Cette question n’est même pas évoquée dans le programme de la Confédération générale du travail, ni dans celui du Front Populaire, fondé l’année précédente, en vue des élections législatives de 1936.


[22] A l’occasion de ces accords qualifiés par Léon BLUM de « lâche soulagement », le tout nouvel Institut français d’opinion publique (IFOP) réalisa son premier sondage d’opinion. Il fit apparaître que 57 % des personnes interrogées étaient favorables aux accords.


 
 
 

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