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Le Journal de Roger GUILLEMIN pendant l'exode de 1940

  • Photo du rédacteur: Régis COUDRET
    Régis COUDRET
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  • 18 min de lecture
L’exode le 17 Juin 1940, Montoire sur le Loir, dessin d’élève, Christiane Crosnier
(source : Réseau Canopé – Le Musée national de l’Education)
L’ exode le 17 Juin 1940, Montoire sur le Loir, dessin d’élève, Christiane Crosnier (source : Réseau Canopé – Le Musée national de l’Education)

Preambule


« Mobilisé à Evreux [...], j’ai exercé la fonction de Maréchal de Logis Chef [...] au Dépôt de Cavalerie N°3, de la déclaration de la guerre [...] à ma démobilisation à Fleurance le 9 Septembre 1940. ». C’est en ces termes, que Roger GUILLEMIN commença un journal en Novembre 1941 à Sotteville-lès-Rouen.

Un peu plus de deux ans auparavant, alors qu’il commençait à profiter de ses congés payés à Ocqueville en Caux avec sa famille, il avait reçu la visite des gendarmes lui apportant son ordre de mobilisation. C’était la deuxième fois en moins d'un an. « Tout le monde est rentré à Sotteville et à partir de ce moment, notre vie a basculé. Ce ne fut plus jamais pareil. » a écrit son fils, Jacques GUILLEMIN.


La « drôle de guerre » de Roger et Suzanne GUILLEMIN


Roger GUILLEMIN fut incorporé le 28 Août 1939, au dépôt du 7ème Régiment de Chasseurs à cheval, basé à Evreux [1]. Il rejoignit l’Escadron Hors Rang (E.H.R) de ce Régiment. Roger fut chargé de régler les frais engagés par le Maréchal des Logis WALDISH, sous les ordres du Capitaine de KERGARIOU.

La famille GUILLEMIN à Sotteville en 1939
(source : Archives familiales)
La famille GUILLEMIN à Sotteville en 1939 (source : Archives familiales)

Bientôt, Roger put faire venir à Evreux son épouse, Suzanne, et ses enfants, Jacques et Odile. La famille GUILLEMIN s’installa dans une petite maison à Gravigny, sur les hauteurs de la préfecture de l'Eure. Le 19 Septembre, Suzanne écrivait à son frère Raymond qui avait été mobilisé aux forges de l’Armement du Havre [2] : « J’espère mon cher frangin, que tu as changé de chambre et laissé sans regret les punaises, […] les petits qui ne comprennent pas […] se trouvent en vacances […] j’ai trouvé un fourneau vieux comme Hérode mais qui me permet de faire presque toute ma cuisine chez nous […] ». A son habitude, Suzanne ne se plaignait pas. « Nous avons une installation très potable […] » Elle conclut : « Nous t’embrassons bien affectueusement en espérant le faire le plus vite possible chez nous ». La « drôle de guerre » ne faisait que commencer. Elle dura jusqu’au 10 Mai 1940.


Les premiers bombardements


Ce jour-là, les Allemands lancèrent pour la deuxième fois [3] ce que les historiens appelèrent la « Guerre éclair ». Mais laissons Roger démarrer son journal : « Depuis le 10 Mai 1940, l’attaque victorieuse déclenchée par les armées allemandes, a fait fuir devant elle les réfugiés. A Gravigny, [...] nous avons vu passer les réfugiés hollandais, belges, puis [...] ceux du Nord, du Pas de Calais et de l’Aisne. Depuis le 7 Juin 1940, les voitures immatriculées [...] dans la Seine Inférieure passent sans discontinuer. La situation des armées françaises semble désespérée. […] Sauf un miracle, nous sommes fichus. »


Fuite de civils durant l’exode de mai-juin 1940 
(source : @ LAPI/Roger Viollet)
Fuite de civils durant l’exode de mai-juin 1940 (source : @ LAPI/Roger Viollet)

Ce Vendredi 7 Juin, Sotteville-lès-Rouen venait de subir son premier bombardement [4]. Les Allemands avaient visé la gare de triage, proche de la rue Roger Lecointre. La mère de Roger, Mathurine LECOINTE, était alors chez elle. Elle se réfugia chez un voisin, Monsieur Claude VAUCLIN. Elle réussit à écrire à ses enfants, avant de quitter Sotteville le 9 Juin. Ce jour-là, les évènements étaient en train de s'accélérer.


Le quartier Tilly à Evreux (source : Delcampe)
Le quartier Tilly à Evreux (source : Delcampe)

Le Dimanche 9 Juin, Roger écrivit dans son journal : « Je vais à la messe de 11 heures à la cathédrale d’Evreux. Enormément de monde ; des prières sont dites pour la France et la Marseillaise y est même chantée. A 12 h 15, j’arrive à Gravigny pour le repas et j’en repars à 14 heures pour le quartier Tilly [5] [...]. »


Carte d'état-major du XIXème siècle présentant la zone des combats au pont de l’Arche (source : Gallica-BNF)
Carte d'état-major du XIXème siècle présentant la zone des combats au pont de l’Arche (source : Gallica-BNF)

« Les allemands sont à Rouen, cela m’a été confirmé ce matin par un capitaine du génie qui a fait sauter le pont traversant la Seine à pont de l’Arche. »

En effet, un certain Capitaine HUET avait mené la veille une action avec quelques canons antichar, aux abords de ce pont, visant à laisser au Génie le temps de le miner. Ce « baroud » réussit à stopper les Allemands du Général Erwin ROMMEL pendant 2h30 [6]. Ensuite, les chars allemands déferlèrent sur l’Eure. En début d'après-midi, ce Dimanche, 30 bombardiers « Messerschmitt » les précédèrent sur Evreux.

A 14 h 45, note Roger, ce fut le « premier bombardement d’Evreux, [...] de nombreux morts et blessés dans la ville, à la gare d’Evreux, une bombe est tombée sur un autorail de soldats; très peu de survivants. [...] A 17 heures l’ordre de départ est donné pour le bois de Saint Michel qui se trouve juste au dessus de la caserne. [...] Le bombardement d’Evreux continue, les avions passent juste au-dessus de nos têtes. ».


Quartier de l’Hôtel de ville d’Evreux après les bombardements de Juin 1940
(source : Wikipedia)
Quartier de l’Hôtel de ville d’Evreux après les bombardements de Juin 1940 (source : Wikipedia)

Les « Messerschmitt » étaient maîtres du ciel [7], Ils bombardèrent la ville d’Evreux jusqu'à la nuit : onze hectares d'habitations furent détruits. La ville compta environ 560 morts dans la population civile. Entre deux alertes, les habitants fuirent la ville vers les collines environnantes.

Ce fut le cas de Roger et de sa famille. Profitant sans doute d’une accalmie : « Vers 20 heures, je quitte le bois et rejoins ma femme et les enfants à Gravigny. Je fais route avec Waldish, il me confirme qu’il emmène avec lui, Suzanne, Jacques et Odile. Il viendra nous chercher vers 23 heures. Aussitôt arrivé, j’en fais part à ma femme. Les valises sont tout de suite préparées. [...] Nous disons au revoir à Monsieur et Madame Mallet [8] et en route vers le bois Saint Michel. Jacques et Odile passent la 1ère nuit à la belle étoile. » Odile avait 5 ans, son frère 8. Heureusement, la nuit fut « calme et pas trop froide »


L'exode en famille


A 5 heures le lundi matin, toute la famille fut réveillée par les avions. Ils passèrent au-dessus du bois et le déluge reprit sur Evreux. « A 9 heures ½, le capitaine de Kergariou reçoit l’ordre de rejoindre avec tout l’E.H.R les bois de Damville. […] Il fait un temps magnifique, hélas ! […] Je fais planquer chevaux et voitures de mon mieux selon le couvert dont je dispose […]. D’où nous sommes nous voyons très bien Evreux et la fumée produite par les différents incendies qui ont éclaté un peu partout dans la ville. Nous arrivons dans les bois de Damville vers 16 heures. Je retrouve Waldish et son épouse, ma femme et les enfants et nous nous préparons à passer une deuxième nuit. »

La nuit fut de courte durée. « Vers 3 heures, l’ordre nous est donné de partir pour Bourth […]. A Breteuil, nous achetons du pain. Nous nous arrêtons près d’un bois où nous mettons nos voitures à l’abri des vues et cassons la croûte. Hommes et bêtes ont faim et surtout soif. Pas d’avions en vue c’est ce que nous souhaitons le plus. Nous repartons pour Bourth en empruntant des chemins de campagne. A présent, il fait grand jour. On y est plus en sécurité que sur la grande route. […] »

Un Junker Ju 87 dit « Stuka » en piqué
(source :Wikipedia)
Un Junker Ju 87 dit « Stuka » en piqué (source :Wikipedia)

Tout le monde a gardé en tête l’image et le bruit des sirènes [9] des « Stukas » [10] piquant et prenant en enfilade les routes de France, faisant cracher leurs mitrailleuses indistinctement sur les civils et militaires. Tout au long de son journal, Roger raconte ainsi la peur permanente de l’apparition d’avions allemands. La plupart du temps, les bombardiers volaient haut dans le ciel en direction des villes, ne faisant que passer au-dessus des convois. Mais, au retour de leurs sinistres missions, ils se délestaient des bombes qu’ils n’avaient pu larguer. Les routes étaient bien sûr encombrées par des milliers de réfugiés …

Jusqu’au soir du Mercredi 12 Juin, Roger et son Escadron jouèrent à un cache-cache morbide avec les avions allemands, avant d’atteindre le couvert de la forêt du Perche où ils purent souffler. « Après nous être bien restaurés, nous nous engageons dans la forêt pour rejoindre Tourouvre par des chemins forestiers ; la forêt est très touffue et nous nous sentons en sûreté. » Suzanne et les enfants avaient profité depuis le début de l'exode de la voiture conduite par le Maréchal des Logis WALDISH. Il les emmena avec sa propre famille, cahin-caha, sur les routes encombrées de réfugiés. A chaque fois, il réussit à leur trouver des gîtes de fortune, leur permettant de récupérer un peu des épreuves de la journée.


Refugiés à la recherche d’une planque sur le bas-côté d’une route
(source : AFP)
Refugiés à la recherche d’une planque sur le bas-côté d’une route (source : AFP)

Pendant ce temps, Roger était avec ses gars, rejoignant sa famille tard, le soir. Sur la route, « il y avait intérêt à ne pas s’amuser, toujours pour les avions ». D’autant que « le ciel est complètement dégagé ». Aussi Roger faisait marcher au pas cadencé sa colonne « avec pause [...] dès que l’on trouve un couvert assez important. [...]. Les gars ne se plaignent pas. Nous avalons les kilomètres.»

A partir du Jeudi 13 Juin, Roger continua l’exode sans sa famille, mais à cheval. Profitant d'un ravitaillement en essence, le Colonel LOUIS, Commandant le Dépôt de cavalerie répartit les familles par voiture disponible. « En conséquence, ma femme, Jacques et Odile partent avec Waldish dans la matinée. Point de rassemblement : Fleurance dans le Gers. Nous on attend les ordres ; on est bien planqués, au reste pas d’avions, alors tout est parfait,…[…] mais la journée est longue, longue… Enfin, l’ordre arrive : départ à 18 heures … »  La nuit était sans doute plus propice pour avancer sans crainte d’être survolés. Au bivouac, « comme à l’habitude [...] je couche dans une grange sur la paille. Quel mal pour empêcher les hommes de fumer. » Dans le noir, Roger peut s’inquiéter pour les siens : « Où sont ceux qui sont partis ce matin en voiture ? [11] »

Le même jour, le général Henri DENTZ, Gouverneur militaire de Paris, déclara la Capitale, ville ouverte. Les Parisiens qui n’avaient pas fui, assistèrent le lendemain 14 Juin, au défilé des troupes de la Wehrmacht sur les Champs Elysées. Les « panzers » allemands eux, continuèrent d'avancer vers la Loire, en évitant soigneusement Paris,.


Les troupes allemandes sur l’avenue Foch le 14 juin ; à droite, les rares Parisiens restés dans la capitale regardent les occupants défiler
(source : Wikipedia)
Les troupes allemandes sur l’avenue Foch le 14 juin ; à droite, les rares Parisiens restés dans la capitale regardent les occupants défiler (source : Wikipedia)

La course vers la Loire


Ce Vendredi 14 Juin, Roger nota dans son journal : « Réveil à 4 heures puis départ pour la forêt de Bellême. » En sortant de la forêt du Perche, l’E.H.R se dirigea vers Mamers. où un train devait les attendre pour gagner le Sud. Vers midi, Roger profita d’une halte à Suré, à 3 kms de Mamers, pour aller manger avec quelques camarades dans un café « A peine avons-nous fini notre repas qu’une alerte est sonnée par un clairon, des bombes sont lâchées tout autour du village. [...] Au cours de l’un de ces bombardements, le clairon qui sonnait les alertes est déchiqueté par l’éclatement d’une bombe. »

« Vers 15 heures, [...]. je me présente au Colonel qui me dit que nous devons embarquer ce soir à la gare de Mamers, donc prévoir le départ [...] pour 20 heures. Je n’ai pas trouvé bonne mine au colonel Louis : il avait la figure défaite. En fait, il est comme nous tous : ses 5 galons ne l’empêchent pas d’avoir peur. Quand je retourne pour informer ma caravane de la décision du colon, je m’aperçois qu’à la place où je m’étais couché, une bombe était tombée…

Hawker Hurricane Mk II (source : Wikipedia)
Hawker Hurricane Mk II (source : Wikipedia)

Vers 18 heures encore des avions, [...] ils mitraillent la route en enfilade, plusieurs passages au dessus du village, peut-être nous y aurions eu droit, si un chasseur Hurricane [12] n’avait fait son apparition en se présentant derrière eux ; quelle débandade ! [...] Ensuite et bien on respire un peu, mais on a eu la frousse quand même. »

L’Escadron démarra à 20 heures comme prévu pour Mamers « en toute tranquillité ». Seulement voilà : la ville et la gare avaient été aussi bombardées. « Rien de grave » [13] précise Roger, seulement « le train [...] est là, mais il n’en est plus question, les voies ont été coupées et ne peuvent être réparées. »

Dès lors, ce fut la course vers la Loire pour le dépôt de cavalerie. Le trauma créé par les bombardements à répétition à Suré puis Mamers avait provoqué un début de sauve-qui-peut. Roger nota dans son journal que « quelques sous-officiers ou cavaliers qui possèdent des véhicules individuels nous laissent tomber et s’en vont vers Fleurance, sans ordre. Il paraît que des sanctions seront prises. » Heureusement, après quelques heures de sommeil, les esprits se calmèrent et le convoi repartit vers le Sud du département de la Sarthe vers Savigné l’Evêque, située au Nord du Mans.

Arrivés à Savigné dans la matinée du Samedi 15 Juin, tout le dépôt cantonna dans le parc du château, le temps de se réorganiser. « On est bien camouflés… Nous voyons des avions de bombardement canadiens passer pour aller bombarder les lignes allemandes [14]. [...] Les communs ont été abandonnés par leurs occupants et c’est un peu le pillage. Un mouton, des poules et des lapins ont été tués et ma foi, quoique j’y répugne, je mange avec toute l’équipe. Un premier bon repas depuis Evreux, arrosé de bon cidre, car des malins ont découvert la cave. Il y a même de l’eau de vie. Il y en a parmi nous qui en ont un bon coup et ma foi, j’avoue que j’ai un peu chaud aux oreilles. » Après ces agapes improvisées, les colonnes sont établies « avec des itinéraires différents pour chaque colonne ». L’E.H.R reçoit l’ordre de contourner la ville du Mans et d’emprunter la route de la Flèche, puis celle de Baugé et Longué-Jumelles afin de rejoindre la Loire au niveau de Saumur.

 

Embouteillages mêlant voitures et charrettes pendant l'exode de 1940 (source : Gallica-Bnf)
Embouteillage mêlant voitures et charrettes pendant l'exode de 1940 (source : Gallica-Bnf)

« A 17 heures départ pour Arnage de l’autre côté du Mans. De Savigné l’Evêque au Mans, très peu de réfugiés sur la route. Tout va bien. Pas d’avions. [...] Mais en approchant du Mans, changement de décor, […] quelle cohue, que de voitures. Les Manceaux commencent à évacuer leur ville [15]. ». Il fait presque nuit quand l’Escadron rejoint Arnage au Sud du Mans. Roger nota : «  Tous les automobilistes qui s’en vont, ils sont légions, roulent plein phare ». Les soldats interviennent pour qu’ils éteignent leurs lumières. « Pour les plus récalcitrants, le remède, coup de bâton dans les phares pour leur faire entendre raison. C’est peut-être rosse mais on en sort de dérouiller »

Ce soir là, Roger se coucha dans un pré éloigné de la route. La prochaine étape l' amena jusqu'à Clermont-Créans, aux portes de la Flèche.  Nous sommes le 16 Juin. C’est un Dimanche. Roger tient à aller à la grand-messe de 10 heures. Le temps de faire sa toilette. « J’ai déchiré ma culotte au genou, un simili tailleur me la raccommode. […] » Ensuite, c'est l'heure de déjeûner, « nous le liquidons en vitesse car le Capitaine de Kergariou vient m’annoncer que nous devons partir immédiatement, le pont qui traverse au-dessus de la Loire à Saumur devant sauter à 4 heures demain matin. Dommage, on était bien sous les pommiers. » Le rassemblement des hommes est quelque peu difficile « mais quand le Capitaine leur dit de quoi il s’agit, tout le monde se presse davantage. Car si on a la hantise des avions, être fait prisonnier ne nous sourit pas davantage. ».


Colonne de prisonniers allemands sous la garde de soldats français (source : ECPA).
Colonne de prisonniers allemands sous la garde de soldats français (source : ECPAD).

Les Allemands n'étaient pas loin derrière eux, avançant inexorablement vers la Loire, ne rencontrant que peu de résistance. Ils faisaient des prisonniers à la pelle. 1,8 million de soldats français furent en tout pris et emmenés en longue colonnes vers le Nord.

« A 13 heures nous démarrons sous un soleil brûlant. Pour arriver à Saumur, il faut faire [...] 11 heures de route, sans compter les arrêts. Entre Clermont-Créans et la Flèche, nous croisons une colonne de prisonniers allemands, tous nus tête, et pourtant le soleil tape dur. Ils ont le sourire en nous voyant, certainement qu’ils pensent que leur captivité ne sera pas longue. »

« [...] Vers 16 h 30 nous arrivons à Baugé. Ravitaillement en vitesse : cigarettes, vin blanc et rouge, pain, conserves, etc… [...]. Il est bon le petit vin blanc, la cigarette est encore meilleure. Enfin nous voilà parés jusqu’à Saumur. Aux environs de Jumelles, [...] Nous faisons la pause. Alors là, grande est ma surprise, [...] les conducteurs et les autres se mettent à bouchonner les chevaux comme il faut, [...] et ils sont conduits au petit étang. Combien de litres ont-ils pu boire ? [...]. Quand les chevaux ont fini, c’est à notre tour de jouer : corned-beef, fromage, pain, sardines, pâté et pinard, Vers 20 heures 30, nous repartons. [...] A la sortie de Longué, quelques chevaux de l’infirmerie vétérinaire ne peuvent plus suivre. Le Maréchal des Logis Lambert décide de les abandonner. Ces chevaux nous suivent encore un peu, puis à bout de forces, ils s’arrêtent. Nous les entendons hennir pendant longtemps. [...] Nous atteignons maintenant les premières maisons de Saumur. [...] A l’odeur de fumée, nous comprenons qu’il y a eu un bombardement dans la journée.

Le pont sur la Loire est passé. Il est 3 heures et demi, quel soulagement, nous sommes les seuls à passer. Nous n’avons pas musardé dessus, surtout que des ouvriers préparaient les trous de mines. Nous continuons notre route en direction de Distré où gens et bêtes prennent un repos bien gagné. Nous sommes en route depuis hier 13 heures. [...] En peu de temps tout le monde en écrase. Le pont que nous avons traversé ne semble pas avoir sauté, car nous n’avons pas entendu le bruit de l’explosion. » Le Mercredi 19, à 0h20, le pont Napoléon de Saumur, sur lequel Roger et son Escadron étaient probablement passés, sauta comme tous les ponts minés de Gennes à Montsoreau. Mais Roger était déjà loin.


Le pont de Gennes après sa destruction le 19 Juin 1940 
(source : « L'Anjou », revue trimestrielle. Septembre 1990)
Le pont de Gennes après sa destruction le 19 Juin 1940 (source : « L'Anjou », Septembre 1990)


L’armistice


Le 17 Juin, Roger avait croisé la grande Histoire en marche. « Toute l’école de cavalerie de Saumur, et tout le matériel sont repliés à Distré depuis plusieurs jours. Au cours de ma flânerie, j’ai l’occasion de voir manœuvrer des chars Somua, qui, paraît-il, doivent partir dans la nuit pour contre-attaquer au Nord de Saumur. ». Il apprend par ailleurs que « des pourparlers sont en cours pour la signature d’un armistice. » 


Plaque en hommage aux « Cadets de Saumur »
(source : Photo Catherine de Soyres)
Plaque en hommage aux « Cadets de Saumur » (source : Photo Catherine de Soyres)

Effectivement, ce lundi, le Maréchal Philippe PETAIN adressa un message aux Armées, leur demandant de cesser les combats dans la perspective de la signature d’un armistice. Le Colonel Charles MICHON, Commandant l'Ecole de Cavalerie de Saumur, rassembla ses cadres pour leur exposer la situation. Tous furent volontaires pour poursuivre la résistance armée [16], et faire ainsi honneur à l’Armée française. Les « Cadets » se positionnèrent avec d’autres forces françaises disparates sur la Loire entre Montsoreau et Gennes. Ils résistèrent jusqu’au 20 juin [17]. Les Allemands avaient déjà franchi la Loire à Orléans et Nantes venait d'être déclarée ville ouverte. Ils ne rencontrèrent plus d’autre résistance vers le Sud.

Le Mardi 18 Juin, alors que les « Cadets » se mettaient en place sur la rive Sud de la Loire, Roger quittait Distré : « Nous traversons une contrée où il n’y a rien que des vignobles. Nous passons Montreuil Bellay et arrivons à Brion vers 9 heures. Après la soupe, nous prenons nos dispositions pour la nuit. J’ai à peine le temps de m’enrouler dans une couverture, que je suis appelé. [...] contrairement à ce qui était prévu, nous repartons immédiatement. Les allemands ne rencontrant plus de résistance, avancent très rapidement. Deux colonnes motorisées avancent de chaque côté de nous à environ 30 ou 40 kms de distance. » L'E.H.R réussit toutefois à se faufiler de nuit, survolé par des avions qui vont bombarder Thouars et atteint le château de la Maucarière, situé à côté d’Airvault.


Un air d'excursion en car Suzanne

Au lever du jour le Mercredi 19 Juin, Roger doit « fournir pour 9 heures une situation des hommes à pied qui ne sont pas indispensables [...]. Egalement une situation de tout le matériel. Le bruit court que nous devons embarquer à la gare de Parthenay ». Un car des Transports Suzanne [18] arrive dans la matinée à la Maucarière de Fleurance, où il a déjà fait un voyage, ce qui confirme les bruits qui circulent. Les hommes à pied seront dirigés sur Fleurance en empruntant le car Suzanne. Les escadrons à cheval, l’E.H.R et l’infirmerie vétérinaire vont embarquer par le train à Parthenay. « [...], je voudrais partir par le train, mais le Capitaine me fait comprendre qu’il est préférable que je parte par le car Suzanne. Par le train, il y a des risques d’être fait prisonnier. » Le départ est prévu après la soupe. « A 11 h 45, je fais l’appel des hommes qui doivent monter dans le car. [...]. Quelques gars vont s’installer sur la galerie. Enfin à midi nous démarrons pour Jonzac. »

La ville de Jonzac est atteinte sans incident à 22 heures. « Nous traversons la ville et bivouaquons dans un champ à la sortie. Chacun cherche un coin pour passer la nuit. [...] Quand nous entendons dans le lointain le bruit de moteurs d’avions, nous comprenons tout de suite qu’il s’agit d’avions de bombardement allemands. Immédiatement, l’obscurité est faite. [...] Le bruit se rapproche de plus en plus, Ils sont juste au-dessus de nous, mais très haut, et ils passent, le bruit s’éloigne, donc pas pour nous. [...] A peine une ½ heure après, nous entendons le bruit des explosions de bombes ». Roger apprendra plus tard que la ville de Bordeaux venait d’être bombardée [19].


Distribution de soupe sur le bord d’une route pendant l’exode (source : ECPAD)
Distribution de soupe sur le bord d’une route pendant l’exode (source : ECPAD)

« Nous partons de Jonzac à 4 heures, cette fois pour Fleurance, terme [...] de notre exode. J’espère que c’est la dernière nuit passée à la belle étoile. A partir de Jonzac, nous traversons le vignoble bordelais. On se croit en excursion. [...] A Fauguerolles, [...] Le planton du colonel accourt me chercher. [...] celui-ci me donne l’ordre de faire préparer une bonne soupe, [...] les officiers plaident pour un quart de pinard, Il en faut pour 350 personnes au moins. Je vais dans un chaix [...] où j’achète une feuillette de 110 litres de vin. [...] Vers midi la soupe est prête. Quand tout est fini, [...] tout le monde a repris sa place, qui dans le car, qui dans les camions, la colonne repart vers 13 h 30. [...] je repars, en auto cette fois, [...] pour Fleurance. »

« Fleurance où nous arrivons par un beau soleil. Il est 20 heures. [...] Je retrouve toute ma famille qui commençaient à être inquiets, car il leur avait été dit que nous pouvions être faits prisonniers. Cette nuit, je vais coucher dans un lit. Après un décrassage car j’en ai besoin. Ce qui ne m’est pas arrivé depuis le 9 Juin. Odile a la rougeole. »


Epilogue


L’armistice fut signé deux jours plus tard, le 22 Juin 1940. Conformément à la Convention d'armistice, une ligne de démarcation divisa le pays en deux zones. Roger, Suzanne et leurs enfants étaient en zone libre. Mais le reste de leur famille se retrouva en zone occupée. La mère de Roger, Mathurine avait réussi à s’extraire de Sotteville bombardée le 10 Juin, au moment où les ponts sur la Seine sautaient : « quel fracas ! » écrivit-elle à ses enfants depuis Loyat dans le Morbihan. Les parents de Suzanne, Eugène et Jeanne CARTON, trouvèrent refuge dans une ferme à Chaniers en Charente Maritime. C’est d’ailleurs dans ce département que leurs petits-enfants, Denise et Bernard CARTON finirent leur propre exode. Ils furent accueillis avec leurs parents dans un centre pour réfugiés à Châtelaillon au bord de l’Océan. Ils avaient quitté le Havre le 9 Juin en camion. Dans la précipitation, leur père Raymond était monté dans le transport avec « comme bagage, […] les mains dans les poches ». Après bien des incertitudes, les uns et les autres purent regagner Sotteville entre le mois d’Août et Octobre 1940. Mais ceci est une autre histoire, que je vous conterai le mois prochain.


A suivre prochainement : Les GUILLEMIN-CARTON sous l'occupation allemande et les bombardements des alliés.

 

Notes de fin


[1] Dès la déclaration de la guerre, le dépôt de cavalerie d’Evreux forma des Cavaliers devant intégrer des groupes de reconnaissance, rattaché à des Divisions d’Infanterie motorisée. On appela officiellement ces unités Groupement de reconnaissance de division d’Infanterie ou encore G.R.D.I.


[2] Destiné à fabriquer des pièces de chars 


[3] La première fois avait été en Pologne le 1er Septembre 1939.


[4] Sotteville-lès-Rouen fut bombardée pour la première fois le Mercredi 5 Juin.


[5] Le dépôt de cavalerie du 7ème R.C était stationné dans la caserne Tilly.


[6] Le célèbre Général allemand évoqua ce « surprenant retard » dans ses mémoires.


[7] Ce Dimanche-là, le sous-secrétaire d’Etat à la guerre du gouvernement de Paul REYNAUD, le Général de GAULLE, était parti réclamer à Londres au Premier ministre britannique Winston CHURCHILL, un appui aérien. En vain.


[8] Monsieur Mallet sera tué par l’éclatement d’une bombe le lendemain.


[9] Egalement appelé « trompette de Jéricho »


[10] Le terme « stuka » désigne en fait en allemand tout bombardier en piqué. Cependant, la légende du Ju 87 et son exclusivité dans ce rôle au sein de la Luftwaffe  eut comme conséquence que ce nom lui soit spécifiquement attribué.


[11] Roger apprendra le lendemain 14 Juin au soir que sa famille avait atteint après bien des difficultés mais sains et saufs, une caserne à Montauban.


[12] Cette intervention inopinée d’un seul « Hurricane » contre 15 montre combien ces chasseurs anglais étaient plus maniables et donc redoutables que les bombardiers allemands. Mais au début de la Seconde Guerre mondiale, les allemands avaient quatre fois plus d’appareils. Quant à la France, elle manquait cruellement d’appareils dits « modernes ».


[13]  Mamers fut bombardée à plusieurs reprises ce 14 Juin. Les faits ont été rapportés par Monsieur André PIOGER, dans « Le Mans et la Sarthe pendant la Deuxième guerre mondiale »


[14] Il est peu probable que ces avions soient partis bombarder les lignes allemandes. Face à l’avancée allemande, les anglais étaient en train de plier bagage. Les avions étaient rapatriés en Angleterre en priorité.


[15] Le Mans sera déclarée ville ouverte le Lundi 17 Juin.


[16] Ainsi, dès le 17 Juin 1940, avant que le Général Charles de GAULLE ne lance l'appel du 18 Juin, l'École de Cavalerie de Saumur entra la première dans la Résistance.


[17]  Ceux-ci bloqueront pendant plus de deux jours deux divisions allemandes. Le Général Kurt FEDT, Commandant la Première Division de Cavalerie Allemande rendra aux « Cadets » les honneurs militaires et leur permettra de se rendre libres jusqu’à la ligne de démarcation, sans escorte allemande.


[18] Société de transports routiers basée à Verneuil sur Avre dans l’Eure, qui existe toujours.


[19] Le bombardement de Bordeaux ne correspondait à aucun intérêt militaire. Bordeaux était depuis quelques jours devenu la capitale provisoire de la France, accueillant le gouvernement et les parlementaires. Il est probable que ce bombardement influença certaines sphères gouvernementales et parlementaires à quitter la ville, mais aussi à faire signer au plus vite l’armistice.



 
 
 

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