Les GUILLEMIN-CARTON fuient les premiers bombardements sur Sotteville


Préambule
Les Américains entrèrent officiellement en guerre contre l'Allemagne le 11 Décembre 1941. Malgré l’attaque surprise de leur base aéronavale de Pearl Harbor, menée par le Japon quelques jours plus tôt [1], ils concentrèrent leurs forces contre les nazis, dans une stratégie élaborée avec la Grande Bretagne, qui fut baptisée « Germany First ». Dans leurs plans de bombardement, les réseaux de transport de la France occupée figuraient parmi les infrastructures essentielles à neutraliser. Mais en 1942, les Alliés n'avaient pas encore les moyens suffisants de mener une campagne systématique contre les chemins de fer français. Pourtant, ils considérèrent comme une priorité la gare de triage de Rouen-Sotteville et ses ateliers ferroviaires.
Les Allemands y avaient fait construire une voie ferrée spéciale pour leurs convois militaires. Les ateliers avaient été reliés à cet axe. Les GUILLEMIN et les CARTON habitaient à 400 mètres à vol d’oiseau des ateliers « BUDDICOM » et à égale distance des ateliers dit des « Quatre-Mares ». L'activité principale de ces derniers était la réparation de locomotives, ce qui constituait déjà un enjeu stratégique en soi. A partir de 1942, on y fabriqua aussi des obus et des canons [2]. Dès lors, ces ateliers furent considérés comme des cibles prioritaires par les Alliés. Le 17 août 1942, soit seulement huit mois après Pearl Harbor, les Américains effectuaient une première mission de bombardement lourd contre la France occupée. Leur objectif : Rouen-Sotteville.

Les premiers bombardements sur Sotteville

Ce soir-là, les Américains avaient prévu de tester un nouveau viseur, baptisé « Norden ». La gare de triage de Rouen-Sotteville et sa voie stratégique étaient dans le collimateur de 12 forteresses volantes B 17 du 8ème groupe de l’U.S Air Force. Les avions « miroitaient dans le soleil, quand des points brillants s’en détachèrent. Des Sottevillais crurent d’abord à une distribution de tracts. » témoigna un habitant [3]. Le raid ne dura que cinq minutes. Les résultats opérationnels sur la gare furent décevants. Le dépôt de locomotives fut atteint mais la voie spéciale ne fut pas touchée. En revanche, beaucoup de Sottevillais n'avaient à minima, plus de fenêtres, ni de portes à leurs maisons. Et il y eut 49 victimes civiles, dont 26 cheminots. A partir de cette date, les sirènes de Sotteville retentirent plus fréquemment. Et la peur s’installa dans tous les foyers.

1943 vit la multiplication des alertes. Dès le 9 Janvier, ce sont des avions anglais qui bombardèrent la ville ouvrière. On les appelait les « Mosquitos ». Ils passèrent, cette fois, à basse altitude, défiant la « Flak » allemande. Les bombardiers visèrent plus spécifiquement les ateliers des « Quatre-Mares » dans le bas de Sotteville. Leurs bombes tombèrent non loin de la rue Lecointre et de l’avenue du 14 Juillet. Le 12 Mars, un nouveau bombardement toucha la gare mais, surtout, les rues de Sotteville. Deux formations de bombardiers firent leur apparition vers midi, volant très haut, comme d’habitude, pour éviter la D.C.A. Elles déversèrent leur cargaison de 252 bombes, sur une ligne droite de 3 kilomètres, tuant, blessant et détruisant 57 maisons comme celle du 14 de la rue Jacquard, située à trois rues du domicile de Mathurine LECOINTE.

La toiture de l'église Saint Vincent de Paul, où s'étaient mariés Suzanne et Roger, fut endommagée et les vitraux soufflés. Des bombes tombèrent à 100 mètres de l'école Jean Jaurès, encore plus proche de la rue Lecointre. L'évacuation des élèves des écoles publiques de Sotteville fut décidée. Ceux de Jean Jaurès partirent dans les régions de Gaillon et Aubevoye. Suzanne GUILLEMIN écrivit : « Devant les bombardements de plus en plus nombreux, nous quittons tous Sotteville à la fin du mois de Mars 1943, comme de très nombreux Sotevillais ».

En effet, le dernier raid du 28 Mars avait été encore plus meurtrier que celui du 12 [4]. Le 29 Mars, des mesures officielles furent prises pour faciliter l'éloignement de tous les enfants des quartiers exposés. Jacques et Odile devaient être concernés. De plus, leur mère, Suzanne, était enceinte de 2 mois. Les GUILLEMIN prirent leur décision. Roger quitta son poste à la mairie du jour au lendemain.

Avec sa famille, il gagna en train Villers-en-Ouche, où sa mère, Mathurine, avait une sœur. Marie Françoise HAMEL, née GUILLEMIN, était installée depuis 1894 dans la petite bourgade de l’Orne [5]. Les GUILLEMIN furent accueillis par une de ses filles, Blanche.
Blanche COUTURIER, née HAMEL, vivait seule [6] avec son fils de 16 ans qui s'appelait aussi Roger. La maison n’était pas bien grande avec seulement deux chambres. Odile en partagea une avec sa tante Blanche et son fils Roger. Jacques s’installa avec ses parents et sa grand-mère dans l’autre.

Les CARTON fuirent également Sotteville. Raymond et sa famille trouvèrent refuge, 25 route du Havre à Rouen, sur la Rive droite. Leur nouvel immeuble était juste en dessous de la commune de Canteleu et non loin du port Maritime. Du coup, Raymond était à moins de dix minutes à vélo du garage où il travaillait, avenue du Mont Riboudet. Jeanne et Eugène CARTON quittèrent le Boulevard du 14 Juillet pour s'installer à Canteleu. Ils furent recueillis par une sœur de Jeanne, prénommée Marthe. Elle habitait au 1, chemin du Croisset et tenait un café-épicerie.
« C'est un petit journal qui s'établit entre nous… », écrivit Raymond

En quittant précipitamment son poste à la mairie de Sotteville, Roger GUILLEMIN avait de fait, démissionné. A Villers-en-Ouche, il fit d’abord un certain nombre de travaux à la journée dans les fermes des environs, mais ses revenus n'étaient pas aussi réguliers qu'à Sotteville. En même temps, je pense que les GUILLEMIN devaient avoir moins de mal à la campagne pour nourrir leurs enfants. Ceux-ci reprirent leur scolarité normalement dans les écoles communales de Villers. Après avoir fréquenté l'institution catholique Jeanne d'Arc à Sotteville, sous la houlette « bienveillante » de Sœur Rosalie, Odile me raconta qu'elle eut bien du mal à s'adapter à sa nouvelle école de filles. Quant à Jacques, il se fit plus facilement des copains à l'école de garçons voisine. On peut imaginer que malgré le peu d'espace habitable dans la petite maison, favorisant la promiscuité, Suzanne retrouva chez les HAMEL, le calme suffisant pour mener à bien sa grossesse.
En Août 1943, le droit aux congés payés existait toujours, mais les restrictions, les difficultés de transport [7] et les exigences de production contrôlées par les Allemands firent que beaucoup de Sottevillais ne purent pas en profiter. Ce ne fut pas le cas de Raymond et de sa famille.

Malgré les bombardements qui visaient les infrastructures ferroviaires, ils prirent le train et rendirent visite à leurs cousins à Villers-en-Ouche, avec leurs parents. Bien sûr, les arrêts furent fréquents jusqu'à Serquigny qui était un important noeud ferroviaire à l'époque, mais ils réussirent à attraper leur correspondance pour la Ferté-Fresnel sur la ligne de l'Aigle. De ce bourg, ils gagnèrent Villers en Ouche situé à une dizaine de kilomètres, dans une voiture à cheval. Elle était menée par un cultivateur, Monsieur QUATRAVAUX, qui assurait régulièrement la liaison. Après la fatigue du train, Jeanne CARTON et ses petits-enfants étaient aux anges d'être enfin à la campagne, loin de la guerre. Denise et Bernard furent sans doute heureux de retrouver leurs cousins et partager leurs jeux, comme avant. Et toute la famille apprécia les repas champêtres, notamment celui dit « du Canard ». Mais le répit fut de courte durée.


Le 13 Septembre, Raymond écrivit à sa sœur : « C'est un petit journal qui s'établit entre nous… [...] les photos ne sont pas trop moches et cela fait plaisir de se revoir tous ensemble […] Notre retour de vacances était plutôt mouvementé. Samedi après-midi pendant près de 3h, il y avait des avions dans tous les coins et ça crachait mais ce n'était pas pour nous. […] Denise Bernard et Yvonne se joignent à moi pour vous embrasser bien fort sans oublier cousine Blanche. Bons baisers. Raymond ». Jeanne et Eugène CARTON étaient restés à Villers en Ouche auprès de leur fille. J’ai imaginé que les Raymond étaient, eux, rentrés avec des valises remplies de provisions. Il faut dire qu’à Sotteville, on manquait de tout. Et cela se ressentait sur la santé des enfants. Dans un autre courrier du 29 Septembre, leur tante, Marguerite PARMENTIER, se plaint auprès de Suzanne : « Ma fille [Annick (ndla)] manque d'appétit et est toujours fatiguée. […] Elle avait de gros boutons sur le corps, aux genoux et à la figure. […] Le docteur m'a dit que c'était un sang pauvre et le manque de vitamine. ».

Le régime alimentaire de son mari Roger, « réquisitionné » du S.T.O en Allemagne, devait être encore pire. La tante « Margot » tenta même de lui envoyer du beurre salé dans un colis de nourriture : « je vais l’envoyer à Roger (le mien) ; il m’écrit qu’il mange du chou cru haché et que cela lui fait mal à l’estomac. ». Pour expédier son colis. Margot utilisa sans doute une œuvre d’assistance, liée au Commissariat général à la main-d'œuvre française en Allemagne [8]. On ne sait dans quel état le précieux corps gras arriva et d'ailleurs, s’il parvint à destination.

Fin Septembre, Sotteville fut copieusement arrosé par les Alliés qui, décidément, s’acharnaient sur sa gare et ses ateliers. Le 27, Raymond : « Chers tous, ben mon vieux pour une rincette du lundi, c'est servi. Quelle casse encore à Sotteville […] » On apprend dans son courrier, qu’une bombe venait de tomber juste en face de chez son oncle Joseph DENIS, l’époux de Julia, une autre sœur de Jeanne CARTON. « C'est la maison de mon oncle Joseph qui a le plus trinqué parmi nous tous. ». « Il n’y avait plus de tuiles sur la maison […] les portes et les fenêtres étaient arrachées ». Mais ce n’était rien, comparé au sort de leurs voisins qui furent touchés de plein fouet. « Mon oncle Joseph va avoir du sale Boulot […] » Les victimes civiles étaient en effet de plus en plus nombreuses après chaque raid.
Jusque-là, les bombes avaient épargné les maisons des GUILLEMIN et des CARTON. « Chez vous tout va bien. Sur le boulevard aussi ; des carreaux en l'air mais ce n'est rien. Malheureusement, il y a d'autres coins de Sotteville qui ont trinqué […] L'église Notre-Dame a souffert. Cela est tombé en plein sur l'ancienne maison au Père Benoît. Les gens qui étaient à l'abri dans l'église ont dû avoir chaud car il ne reste plus de carreaux. […] ». Les services administratifs de la mairie de Sotteville qui était à deux pas de l'église Notre-Dame de l'Assomption furent alors transférés à l'Hospice civil, sans doute moins exposé. Roger ne faisait déjà plus partie du personnel.

Dans ce courrier, on apprend aussi que Roger avait démarré un nouveau travail. Il avait trouvé un poste de comptable dans une cidrerie, située à environ 4 kilomètres de Villers, au lieu-dit Guitot dans le canton de La Ferté-Fresnel. Roger devait s'y rendre à vélo mais ce travail lui rapportait des revenus plus réguliers qu'à la ferme. Pendant ce temps, Suzanne en était à son huitième mois. « Jacques et Odile doivent attendre Brigitte ou Alain avec impatience. » Raymond ne se faisait pas d’illusion quant à voir son nouveau neveu ou nièce avant sa naissance, prévue début Novembre. « Enfin espérons que cette maudite guerre aura bientôt une fin et que nous nous réunirons de nouveau ».
Suzanne accoucha le Mercredi 3 Novembre 1943 dans la maison de Blanche, d’une petite fille qui fut baptisée Brigitte. A l’annonce par télégramme, Raymond, avec sa verve habituelle, fit part de sa joie à sa sœur et son beau-frère : « Vive Brigitte, et sa mère, le papa vient après […] j’espère que le toubib était à la page, le principal […] c’est que tout s’est bien passé ». Le Docteur GIBRY qui fit accoucher Suzanne, n’était pas de toute première jeunesse et j’imagine que Jeanne CARTON qui était présente, assista sa fille, comme elle l’avait fait pour les naissances de Jacques et Odile quelques années auparavant.

Un dernier sursis avant le déluge de feu
A partir d’Octobre, les bombardements cessèrent sur Sotteville [9]. Devant cette accalmie, les gens commencèrent à revenir chez eux, en tout cas ceux qui avaient encore un toit. On apprend ainsi dans un courrier du Lundi 22 Novembre que Raymond fit plusieurs incursions chez ses parents, Boulevard du 14 Juillet, ou encore chez Mathurine LECOINTE. Il s’y rendit ainsi pour écraser des pommes avec son oncle André et entamer « le Petit brassage » du cidre. Une autre fois, il rapporta de la rue Roger Lecointre « un beau bouquet de chrysanthèmes qui avait échappé à la gelée ».

L’hiver 1943 s’annonçait précoce. De la neige était même tombée. Cela n’empêcha pas Jeanne et Eugène CARTON de rentrer chez eux à la fin Novembre. Ils y restèrent sans doute quelques jours car début Décembre, ils y organisèrent un déjeuner. Comme le soulignait Raymond « nous étions tous heureux de nous retrouver mais hélas, pas encore au complet ». Les GUILLEMIN manquaient bien sûr à table. « En attendant, nous comptons aller vous dire un petit bonjour à Noël » ajouta-t-il au courrier. Ses enfants n’étaient pourtant pas au meilleur de leur forme pour envisager un déplacement, « Bernard ne sort pas […] il a un gros rhume et maintenant c’est Denise qui est au plumard ». Sa maison s’était transformée en hôpital mais Denise et Bernard se laissèrent bien soigner, à l’idée de revoir leurs cousins et de faire la connaissance de leur nouvelle petite cousine. Quant à Raymond, il se faisait une joie de déguster une oie rôtie à cette occasion : « çà, c’est une affaire ».

Le Jeudi 16 Décembre, les enfants n’avaient pas école. Ils firent le tour des magasins de Rouen. « ils sont revenus bien déçus […] quelques jouets en bois et c'est tout […] nous allons chercher dans les petits bazars si nous trouvons quelque chose ». Le Dimanche suivant, Raymond passa rue Lecointre « rincer les barriques chez toi mon vieux Roger et chez Madame Lecointe ça va ils sentent bon ». Il en profita pour goûter une barrique pleine, mais trouva son contenu plutôt « fadouille ».
Noël tomba un Samedi. Les CARTON étaient arrivés la veille, dans l’après-midi, à Villers en Ouche. Ils passèrent deux bonnes journées là-bas, faisant la connaissance de Brigitte et apprécièrent l’oie à sa juste valeur. Dès le lundi, ils renouèrent avec le morne quotidien d’un Sotteville, toujours en sursis.
Bien que précoce, l’hiver 1943-1944 fut bien plus clément que les précédents et les bombardiers évitèrent la ville ouvrière jusqu’au Printemps. Fin Janvier, la neige tomba abondamment, recouvrant les maisons en ruines d'un voile pudique. Au moins, il ne faisait pas aussi froid qu'en 1942. Le plus dur venait sans doute des pénuries qui se multipliaient : « Vous espériez peut-être que j'allais vous donner l'adresse de mon marchand de papier à lettres ; c'est inutile : il n'y en a plus […] » écrivit la tante Margot à sa nièce Suzanne.

Même si on manquait de tout, les Sottevillais continuèrent de s’envoyer leurs vœux en Janvier. Le souhait le plus cher des uns et des autres était bien sûr de se retrouver chez soi le plus rapidement possible. Toujours la tante Margot, le 30 Janvier : « tu me dis ma petite Suzanne que tu ne veux pas laisser passer ce mois sans m'offrir tes vœux […] moi aussi tu vois nous sommes le 30 et il est grand temps mais je profite quand même que le mois n'est pas fini pour vous offrir tout ce que vous pouvez désirer et le retour proche dans votre petite maison c'est certainement votre vœu le plus cher ».
La trève dura jusqu'au Printemps 1944. Marguerite PARMENTIER n’avait que peu de nouvelles de son mari. Dans un courrier qu’elle reçut en fraude, c'est-à-dire non censuré, Roger lui disait qu’il en avait marre de cette vie et qu'il voudrait tant entendre le jargon de sa fille, Annick. La jeune fille de 11 ans semblait être un drôle de numéro. A Suzanne, Margot écrivit : « tu me dis que je dois avoir une fille bien sage et bien mignonne je ne sais pas, tout ce que je sais c'est que l'autre jour en ôtant sa chaussette qui avait un gros trou au talon elle m'a dit : « elle n’a rien comme trou au c.. ; ça sent la fin de la guerre ». Sans doute sa façon à elle d’exprimer le même vœu que sa mère : Quand reverraient-elles leur père et mari ? En tout cas, son langage imagé semblait manquer à son père. Il faut dire que le pauvre homme devait manquer de distractions en Allemagne et passer de plus en plus de temps dans les abris. En effet, les Alliés avaient lancé au second semestre de 1943 des campagnes de bombardements de grande ampleur sur les villes allemandes [10] et leurs usines.
A Sotteville, les alertes aériennes redevinrent plus fréquentes à partir du mois de Mars. Dans leurs échanges à demi-mot dans les abris la nuit, les Sottevillais vivaient dans l’inquiétude croissante de nouveaux bombardements, qui rendraient leur quotidien toujours plus éprouvant. Ils sentaient aussi que la guerre approchait un tournant. Les Allemands commençaient à déménager. Yvonne dont le mari, Raymond, travaillait toujours chez Peugeot, écrivit le 16 Mars : « la semaine dernière il était question que tous les garages de Rouen qui travaillent pour les Allemands devaient se replier sur Orléans et Reims espérons que cela n'arrivera pas ». Les CARTON allaient-ils être séparés à leur tour ?

Ils eurent d’abord à se séparer de leur poste radio, comme tous les Sottevillais. Désormais, ils ne pouvaient même plus se raccrocher à l’espoir suscité par les messages personnels que les Français libres diffusaient le soir sur les ondes.
Heureusement, juste avant Pâques, ils reçurent un colis de victuailles de Villers en Ouche. Il contenait notamment un pâté, un saucisson et du beurre. « Cela embaumait », fit remarquer Eugène. Cela leur mit à tous du baume au cœur. En retour, Yvonne envoya un petit paquet pour ses neveu et nièces. A Brigitte : « je lui ai fait une petite robe un petit manteau et un chapeau qui j'espère te plaira car ça se fait beaucoup en ce moment je lui mets un petit jouet » Elle n'oublia pas Odile : « je lui mets des rubans pour ses cheveux » Yvonne se désolait : « j'aurais bien voulu leur mettre quelques bonbons pour Pâques mais vraiment on ne trouve rien ».
Le déjeuner pascal du 9 Avril fut la dernière occasion pour les CARTON de se retrouver dans la maison du Boulevard du 14 Juillet, « comme avant ». Jeanne avait invité Raymond et sa famille, mais aussi ses sœurs Marthe et Margot ainsi que la jeune Annick. C’est la viande et les haricots qui manquèrent le plus à table et, bien sûr, les GUILLEMIN, mais Raymond apprécia l'excellent pâté, cuisiné par sa sœur Suzanne. Tous pensèrent très fort à leurs cousins restés à Villers-en-Ouche, en goûtant des pêches conservés dans un bocal que Raymond avait récupéré derrière une barrique chez Mathurine LECOINTE. Les enfants eurent en extra du chocolat « reçu sur la part d’Odile et Jacques » et Eugène eut droit à un cigare qu’il partagea avec son fils.
Pâques fut sans doute pour eux un dernier sursis avant le déluge de feu qui s'abattit sur Rouen et Sotteville.
A suivre prochainement : Les GUILLEMIN-CARTON, victimes des bombardements alliés
Notes de fin
[1] le 7 Décembre 1941.
[2] D’après une notice du Ministère de la Culture
[3] Ce fut la première mission en Europe de ce bombardier lourd américain.
[4] Le 12 Mars, il y eut 66 morts et 125 blessés, le 28 Mars, environ 100 morts et 200 blessés.
[6] Blanche avait divorcé avant la guerre de Paul COUTURIER qui était menuisier à Villers-en-Ouche.
[7] La Résistance du rail avait aussi commencé à les saboter. De plus, Vichy avait supprimé le billet de congé annuel à tarif réduit de la SNCF qui avait favorisé les premiers départs massifs.
[8] Le Commissariat général à la main-d'œuvre française en Allemagne (CGMOFA) était un organisme officiel du régime de Vichy créé par la loi du 6 février 1943.
[9] A partir de 1943, les Alliés lancèrent des campagnes de grande ampleur sur l’Allemagne, donnant un peu de répit au second semestre aux villes industrielles françaises.
[10] L'opération Gomorrhe contre Hambourg (24 juillet-3 août 1943) fut menée conjointement par la RAF de nuit et l'USAAF de jour. Les bombardements provoquèrent une tempête de feu (Feuersturm) qui fait environ 35 000 à 40 000 morts en une semaine.




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