Les GUILLEMIN-CARTON, victimes des bombardements alliés


Préambule
Au Printemps de 1944, les Alliés disposaient de milliers de bombardiers lourds et d’une supériorité aérienne quasi-totale. Cela leur permit de préparer le débarquement en Normandie. Ils mirent en action leur plan baptisé « Transportation ». Les forteresses volantes devaient viser en particulier les infrastructures ferroviaires et logistiques. Elles ciblèrent d'abord la Belgique et l'ouest de l'Allemagne, donnant à penser aux nazis que quelque chose se préparait au Nord de la France. Enfin, elles attaquèrent en masse l'Ouest de la France.
Le 19 Avril était un Mercredi. L'année précédente, on aurait dit que c’était « un jour sans ». Comme désormais, tout manquait, les gens se levaient plus difficilement pour faire la queue devant les épiceries ou les boulangeries. Leurs devantures étaient en général baissées. Aussi, ce matin-là, Sotteville dormait. « Certains habitants furent peut-être réveillés par le bruit grandissant des bombardiers qui approchaient. Mais fait […] extraordinaire, leur approche n’entraîna pas immédiatement la mise en action des sirènes » témoigna un habitant [1]. Nul n’a jamais su pourquoi. « Tout à coup, le bruit des moteurs fut couvert par le sifflement des chapelets de bombes ». Les premières explosions surprirent l’ensemble de la population qui n’eut pas le temps de descendre dans les abris. Il y eut bientôt une deuxième vague d'avions, puis une troisième qui paracheva l’écrasement de Sotteville. D’après un autre témoin sottevillais, l’intensité de ce déluge de bombes fut si forte « que le sol en a frémi à une soixantaine de kilomètres de là ». Sur 5 500 bombes lâchées, 4 500 tombèrent sur la ville. Le nombre de victimes, non compris les blessés et les disparus, atteignit près de 600 morts à Sotteville.
« Ma petite Suzanne, vous n’avez
plus de maison »

Réfugiée chez sa sœur Marthe, Jeanne CARTON prit sa plume vers 10 heures ce matin-là : « Ma chère petite Suzanne, […] cette fois personne n' a été épargné nous avons eu un bombardement cette nuit qui a duré presque une heure. C'était terrible. Raymond est parti ce matin à 5h et il vient de venir nous donner des détails qui ne sont pas beaux. Ma petite Suzanne, vous n'avez plus de maison […] une bombe a dû tomber juste devant elle n'a pas résisté ainsi que celle de Madame Lecointre […]. Ce pauvre Raymond tu connais son cœur il était tout démoralisé. Notre maison à nous est bien abîmé. Chez Raymond ce qui lui restait est perdu […] Tout cela est bien dur […] mais il faut remercier le bon Dieu d'être tous vivants […] quand finira une vie pareille … ». L’église Saint Vincent de Paul à Sotteville était encore debout, mais tout autour, c’était la désolation [2].

Roger GUILLEMIN vint à Sotteville six jours après le drame du 19 Avril. Il fit un certain nombre de démarches, pour sauver ce qui pouvait l’être des maisons de la rue Roger Lecointre.

Il obtint même une équipe pour l'aider. Pourtant, les services municipaux devaient être bien débordés, d'autant que les bâtiments de la Mairie avaient été rayés de la carte ce jour-là : « A Sotteville il paraît que c'est inimaginable il n'y a plus de mairie plus d'église.», écrivit Jeanne. Le clocher de l’église Notre Dame de l’Assomption situé à côté, n’avait pas non plus survécu à la folie des hommes. Jeanne, qui hébergea son gendre, écrivit le 26 Avril : « Ma chère petite Suzanne Roger est bien arrivé hier à 1h […] nous avons mangé tous les deux […] il a commencé à déblayer après déjeuner mais il ne faut pas trop se leurrer je ne puis croire qu'il puisse sortir grand-chose … » Odile me raconta que son père réussit à sauver un petit train qui appartenait à son frère Jacques. Il le confia ainsi que quelques meubles à ses beaux-parents. Ils étaient eux-mêmes en train d'extraire du mobilier, des ruines de leur maison, Boulevard du 14 Juillet. Eugène et Jeanne CARTON mirent l’ensemble en garde-meubles chez des cousins à Tourville-la-Rivière. Cette petite commune au Sud de Rouen avait jusque-là été épargnée.

Réalisant qu'ils ne rentreraient pas avant longtemps à Sotteville, Roger et Suzanne décidèrent de déménager de la maison de Blanche. En Mai, ils trouvèrent un logement meublé chez des fermiers de Villers-en-Ouche. Les COUESNON avaient perdu leur mère six mois plus tôt et sa petite maison était restée vacante. J'ai imaginé que ce déménagement permit à Suzanne et Roger de surmonter psychologiquement la perte de leurs biens à Sotteville. Dans un courrier non daté, mais postérieur au 19 Avril, Jeanne tente de rassurer sa fille : « Tu pourrais sans doute acheter le strict nécessaire peut-être trouverais-tu à emprunter ce qui te manque. Et plus tard acheter le reste. Tout cela est bien triste […] ne te tourmente pas outre mesure il faut penser à ta santé et avoir du lait pour la petite mignonne »
Ma belle-mère me raconta qu’elle se trouva tout de suite bien chez les COUESNON. Après l’école, pendant que sa mère s'occupait de Brigitte, Odile apprit à traire les vaches avec Hélène COUESNON. De temps à autre, elle menait un âne aux champs, à qui il fallait faire traverser un ruisseau. Ce qui n'est paraît-il, pas chose aisée. En ce mois de Mai, que j'ai imaginé fleuri à Villers, Odile qui allait bientôt avoir 9 ans, était loin de la guerre.
« La Semaine Rouge »
Ce n’était pas le cas de Bernard et Denise, ses cousins. Dans un courrier non daté, mais que j’ai identifié comme étant du Mardi 30 Mai [3], Jeanne témoigna : « toute la semaine dernière nous avons eu un ou plusieurs bombardements par jour ». Sotteville et Saint Sever sur la Rive gauche, avaient été à nouveau visés par les forteresses volantes. Bien des bombes touchèrent aussi la Rive droite de Rouen, notamment près de Canteleu. Ces derniers bombardements précédèrent de peu ce que les Rouennais appelèrent plus tard « la Semaine Rouge ».
L’Histoire a d'ailleurs retenu le Mardi 30 Mai comme marquant le début de cette nouvelle semaine sanglante. Dans un autre extrait du même courrier, Jeanne s’émeut : « Mes chers enfants, […] ce matin, il y a eu trois vagues qui ont bombardé et Denise et Bernard venaient d’arriver chercher leur lait […] petit Bernard son petit cœur bat bien vite […] si nous pouvions savoir Raymond, Yvonne et les petits à peu près en sûreté comme vous, … » Elle ne pouvait évidemment pas imaginer que les trois vagues successives de cette matinée allaient se renouveler tous les jours jusqu’au 5 Juin, veille du débarquement allié sur les côtes normandes.

Les Alliés avaient en effet prévu de désorganiser complètement l’ennemi. En cas de succès sur les plages normandes, ils voulaient empêcher toute possibilité de retraite, de ravitaillement ou de renfort. La Seine était l’axe majeur de ce plan. Il ne fallait donc qu’aucun pont ne subsiste sur le fleuve. Pendant six jours, les Rouennais subirent la logique implacable de ce plan. Du port maritime à l’Ouest jusqu’aux faubourgs à l'Est de Rouen, les quais et le centre historique de Rouen furent écrasés par des bombes de 500, 1 000 et même 2 000 kilogrammes. Ce qui était reconstruit la nuit par les Allemands fut systématiquement bombardé le lendemain par les Anglo-américains.
C’est un miracle si les CARTON ou leurs cousins ne perdirent alors pas un de leurs membres. « Ce matin c'était terrible : ce pauvre Raymond était parti faire une course et une bombe est tombée auprès de lui rue Duguay-Trouin il s'est retrouvé dans les décombres et son vélo à 50 m de lui bien abîmé mais Dieu merci il n'avait rien mais était bien émotionné ». De sa fenêtre sans doute, Jeanne vit « plusieurs incendies à Rouen et Saint-Sever. Que de victimes il doit y avoir encore ».
« Relations postales suspendues »
À partir du 6 juin 1944, les relations postales avec les départements du Calvados et de la Manche, devenues zones de combat, furent interrompues. Les lettres destinées aux localités directement touchées par les opérations militaires furent retournées à leurs expéditeurs avec la mention « Relations postales suspendues ». Les échanges de courriers entre Rouen-Sotteville et Villers-en-Ouche, se firent rares.

Fin Mai, Suzanne avait encore réussi à envoyer des tickets de rationnement de Villers à ses parents. Jeanne accusa réception, tout en constatant la dévaluation des tickets : « sur tes cartes de matière grasse, il y a les lettres FC [4] qui valent 75 g de beurre chaque carte […] avec tes cartes je touche 60 g par carte ». Mais c’est surtout l’absence de nouvelles qui lui pesait. Sur un courrier daté du 20 Juin, Jeanne s’inquiète : « Mes chers enfants nous espérons tous les jours avoir des nouvelles […] sans doute vous avez bien souvent des avions sur la tête nous espérons que vous n'avez pas de bombardement tout prêt […] ici nous avons beaucoup d'alerte mais pas de bombardement […] mais que nous réserve l'avenir personne ne le sait ». Dans chaque courrier sans réponse, Jeanne se préoccupe de ses petits enfants : « Que font Jacques et Odile ? Vont-ils à l'école ? Peux-tu les faire travailler un peu ? Petite Brigitte doit être bien mignonne un gros baiser pour tous les trois et un bon baiser pour tous Jeanne Carton ». Le 27 Juin, elle adresse une nouvelle lettre : « Mes chers enfants […] toujours pas de nouvelles et sans doute vous êtes comme nous le courrier ne doit pas marcher dans les deux sens si seulement nous étions sûrs que vous êtes tous en bonne santé quelle triste vie nous vivons […] votre dernière lettre portait le cachet de Villers du 28 mai et depuis rien… ».

Jeanne et son mari interrogeaient la factrice, lorsque celle-ci s’aventurait entre deux alertes. Ils ne désespéraient pas de recevoir un courrier : « Enfin, peut-être en aurons-nous demain… » Jeanne avait encore du papier et un crayon et continuait ce qui était devenu un monologue. Fin Juin : « Voilà longtemps que j'ai été à Sotteville cela va faire un mois j'ai envie d'y aller demain pour le régime à petit père et à la perception mais il faut passer l'eau en bateau comme en 40 et cela ne doit pas aller vite, … ». Y avait-il seulement encore un bâtiment à Sotteville faisant office de perception ? Elle eut quand même le courage de traverser la Seine et de parcourir à pied les décombres fumants qui encombraient les rues.
Jusqu'au 25 Juillet, sur le front de Normandie, les Allemands réussissaient encore à contenir les Alliés, faisant craindre un enlisement. La bataille se concentrait autour de Caen, et plus à l’Ouest, dans le bocage. Dans l’Orne, la distribution de courriers avait repris, car Jeanne CARTON reçut le 22 Juillet [5], un courrier de Suzanne daté du 10 du mois.
Les Allemands battirent en retraite
Victor HUGO a écrit : « L’esprit qui ne lit pas maigrit comme le corps qui ne mange pas. » Ce 22 Juillet, à défaut de pouvoir remplir son assiette, Jeanne put enfin rassasier son esprit, en recevant le courrier de sa fille. Elle prit sa plume pour lui répondre : « Elles [les lettres-ndla]ne vont pas bien vite mais si cela devenait assez régulier on s’ennuierait un peu moins. ». L’ennui majeur en cette fin Juillet ne venait plus du ciel, mais de l’approvisionnement en nourriture. Dans un courrier suivant, Jeanne note : « Dans ta lettre d’hier, nous avons reçu les FC. […] voilà un moment que l'on n'en a pas touché ; les tickets de viande […] ont sans doute été volés […] le gros ennui pour le ravitaillement […] font ici une atmosphère pas bien intéressante ».
Les denrées courantes ne s’échangaient plus qu’au marché noir. Mais encore fallait-il avoir des sous. Eugène et Jeanne en manquaient aussi : « nous n'avons pas encore touché la retraite à petit père du 1er Juillet. Il fallait une nouvelle pièce que nous n'avons pas […] comme petit père ne peut se déplacer cela fait des allers et retours à la mairie et tout cela à pied […] je n'en puis plus de la marche… ».
De sa fenêtre, Jeanne constate : « Nous avons eu encore un bombardement cette semaine. Cette fois les deux ponts sont dans la Seine mais malheureusement il y a encore eu bien des victimes une vingtaine rive droite rive gauche et Darnétal. C'est bien triste de voir Rouen dans cet état. ». Les ponts de Rouen gisaient en effet dans la Seine. La ville était par terre. Il fallait se rendre à l’évidence, il n’y avait plus rien [6]. Pour s'occuper l'esprit, Eugène aidait sa femme : « Petit père est en train d'essuyer la vaisselle ça fait passer le temps… lui aussi le trouve bien long … ».

Leur fils, Raymond, devait aussi trouver le temps long. Il n’avait plus de travail. En Juillet, il avait dû fuir avec sa famille leur logement de la route du Havre. Comme beaucoup de Rouennais, les Raymond s’étaient réfugiés dans des grottes sur les hauteurs de Tourville-la-Rivière. « Ils sont tous quatre avec tante Julia sur les hauteurs », avait mentionné Jeanne dans un autre courrier. Raymond avait-il été considéré comme démissionnaire par son patron, un peu comme son beau-frère l’année précédente ? Ou avait-il volontairement évité de se représenter à son poste ? En cette fin Juillet, il devenait dangereux de continuer à travailler pour un établissement considéré comme collaborationniste par les Forces Françaises de l’Intérieur (F.F.I). Odile me raconta que même s’il n’avait rien à se reprocher, Raymond faisait attention à l’époque en ramassant le courrier. Les purges se faisaient parfois de façon aveugle, sur simple dénonciation. Elles devenaient quasi quotidiennes. D’ailleurs, Raymond écrivit le 28 Juillet : « pour moi la situation est toujours la même j'attends que la situation soit liquidée à Rouen pour peut-être trouver un boulot […] en ce moment il faut être prudent ». Raymond et sa famille n’arrêtaient pas de déménager d’une commune à l’autre dans le secteur Sud de Rouen. Ils étaient hébergés par les uns et par les autres : « Nous faisons toujours la navette entre les Authieux et le Bel Air […] nous sommes en ce moment chez Eugène à Saint-Pierre-lès-Elbeuf depuis 2 jours et nous restons jusqu'à lundi. Là nous respirons un peu et Yvonne va pouvoir se retaper un peu. Depuis 2 mois, elle a maigri de 4 kg. » Il conclut avec son humour particulier : « Cela ne lui fait pas de mal. » Pour passer le temps, Raymond retourna plusieurs fois à Sotteville. Il prit des clichés des maisons en ruines. A une autre occasion, il eut la bonne surprise de voir réapparaître le chat de ses parents : « Minouche a fait sa réapparition, une longue absence un peu changé physiquement et moralement car maintenant elle mange du pain sec ». Le pauvre animal était resté sur place, malgré les bombardements.
Début Août, il y eut encore un bombardement aux dépôts de pétrole du Croisset- Dieppedalle situés à côté de Canteleu [7], mais comme le nota Jeanne « Il y a eu très peu de victimes ». Elle ajouta : « Je disais hier à un monsieur encore une émotion de passé et il m'a répondu une des dernières Madame. Cela remonte un peu le moral s'il pouvait dire vrai… ». Sans peut-être le savoir, ce Monsieur était dans le vrai. Depuis une semaine, le centre de gravité des bombardements alliés s’était déplacé au Sud du département de la Manche, laissant à la région de Rouen le temps de respirer.

Le 25 Juillet, les Américains avaient lancé l’opération Cobra. Ils employèrent notamment les B-17 qui avaient bombardé Sotteville et Rouen, pour écraser sous un nouveau déluge de feu Saint Lô, Coutances, puis Avranches et ses environs. les Américains de l’armée de George PATTON s’engouffrèrent bientôt dans une brèche au Sud d'Avranches et les Allemands de la VIIème Armée du « Generalfeldmarschall » Günther Von KLUGE durent battre en retraite vers le département de l’Orne, pour éviter l’encerclement.
Villers-en-Ouche, Rouen et Sotteville enfin libérées
Au cours de l’été 1944, Roger GUILLEMIN avait pris l’habitude d’emmener sur son vélo Jacques ou Odile, pour se promener sur les petites routes autour de Villers. Un jour, Odile se souvient très bien d’avoir été survolée de près par deux avions qui piquèrent sur eux. Roger continua de pédaler comme si de rien était. Pour montrer qu’il n’avait pas peur ni sans doute rien à se reprocher, il agita un mouchoir qu’il sortit de sa poche. Les deux avions continuèrent leur patrouille. Allié ou allemand ? Odile ne se souvient pas et ne peut dire quelles étaient leurs intentions. Bientôt, la bagarre se rapprocha du pays d’Ouche. Avant même que la percée américaine ne se fasse, Raymond avait d'ailleurs adressé un courrier « à toute la maisonnée » de Villers-en-Ouche, en espèrant « que votre secteur est à peu près calme, vous qui êtes bien plus près maintenant que nous de la bagarre ».

Mi-Août, les combats se concentrèrent au Sud de Falaise [8]. Villers-en-Ouche n’était plus qu’à une quarantaine de kilomètres à vol d’oiseau. Les Allemands se retrouvèrent pratiquement cernés dans une poche formée au Nord par les Anglo-Canadiens, au Sud par les Américains, aidés par la deuxième Division Blindée du Général LECLERC. Pour éviter l’anéantissement ou la reddition, il ne restait plus aux soldats de la Wehrmacht qu’une possibilité : la fuite vers le Nord-Est suivant un axe qui les faisait passer par Bernay, le Neubourg et Rouen où ils comptaient franchir la Seine. Les troupes allemandes en déroute empruntèrent comme ils le purent, les petites départementales, L'une d'elles passait par Villers en Ouche.
Comme le canon tonnait au loin, Roger avait pris la précaution de creuser une tranchée dans un pré derrière leur maison, au cas où Villers deviendrait une cible. Odile se souvient avoir passé une nuit dans cet abri de fortune. Elle y admira les étoiles. Pendant ce temps, des résistants locaux, harcelaient les Allemands autour de Villers-en-Ouche.

Le 22 Août, Vimoutiers et l’Aigle à proximité, furent libérés. Des petits groupes d’Allemands passaient sans doute encore à Villers. Ce matin-là, ou peut-être la veille, Odile était à la ferme avec Madame COUESNON pendant que les hommes étaient partis travailler aux champs. Trois soldats allemands arrivèrent dans la cour. Ils réclamèrent à la fermière à manger. Odile se souvient qu’Hélène COUESNON fit rôtir une de ses plus maigres volailles sans vraiment prendre le temps de la plumer ni de la vider. Les soldats s’en contentèrent et reprirent après une pause leur route. Villers-en-Ouche fut probablement libérée par quelques véhicules Anglo-canadiens le 23 Août, venus de Vimoutiers ou d’Argentan. Il n’y eut pas de combats sur place, mais quatre kilomètres plus au Nord [9]. Le bruit des canons s'estompa et les travaux des champs purent reprendre.
La ville de Rouen eut encore à souffrir avant d’être à son tour libérée. Des débris de la VIIème Armée allemande vinrent s’agglutiner à Saint Sever au bord de la Seine. Les Allemands tentèrent tant bien que mal de franchir le fleuve sur des ponts de bateaux. Alors que le Général de GAULLE prononçait son fameux « Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé mais Paris libéré ! » le 25 Août à l'Hôtel de ville, Rouen et Saint Sever étaient à nouveau bombardées par les Alliés. Ce qui restait de l’Armée de Von KLUGE fut anéantie le 27 Août, par des chasseurs alliés. Le 30 Août, les Canadiens de la 9ème Brigade d’Infanterie investirent la ville par la Rive droite. Sotteville fut libérée le lendemain.

Les GUILLEMIN-CARTON, le Mardi 8 Mai 1945
En Novembre 1944, Roger trouva un emploi à la mairie de Notre Dame de Bondeville dans la banlieue de Rouen, par l’intermédiaire de sa tante Marguerite PARMENTIER. Il vint habiter chez elle. Le 23 Novembre, Raymond écrivit à sa sœur : « Ma vieille frangine, voilà déjà un bon moment que nous n'avons pas échangé une petite correspondance. Il est vrai que nous avons maintenant des nouvelles plus fraîches par Roger. Dire que voilà bientôt un an que nous nous sommes réunis et que nous n’avons peut-être pas l’espoir d’en faire autant cette année… »

Il y avait en effet peu de chance que les GUILLEMIN et les CARTON se retrouvent autour d’une oie rôtie le prochain Noël. Les restrictions étaient toujours d’actualité et de toute façon, les transports ferroviaires n’étaient plus assurés entre Rouen et la Ferté-Fresnel. La petite gare de la Ferté-Fresnel n’existait plus ainsi que la voie ferrée remontant vers Bernay et la capitale normande. Elles avaient été bombardées ou sabotées en Juin 44. « Ca c'est moche ! » commenta Raymond, « à moins que d'ici là vous ne deveniez Bondevillais. Vivement que tout le monde se retrouve casé, mais quand ? ».
Les maisons de la rue Roger Lecointre avaient été déclarées inhabitables par les Ponts et Chaussées. Celle d’Eugène et Jeanne CARTON était partiellement habitable. Ils attendaient de savoir s’ils pourraient réintégrer leur maison un jour : « Petit père et Maman sont […] dans une drôle de situation […] S’ils pouvaient revenir sur le Boulevard s’installer dans la cuisine… » écrivit encore Raymond. Il fallut que tous attendent encore un certain temps pour retrouver un vrai toît. La tante Margot, elle, en était à attendre des nouvelles de son époux, toujours réquisitionné en Allemagne. Le 11 Janvier 1945, elle envoya ses vœux à Suzanne et ses enfants : « Espérons en effet que cette année verra la fin de ce terrible cauchemar pour ma part je n'ai pas le moral bien relevé je t'assure. Il y a eu hier 6 mois mon mari m'écrivait la dernière carte que j'ai reçu »
Noël 1944 se fit chez les COUESNON à Villers. Roger vint de Bondeville à vélo [10]. A la mi-Janvier, Roger déménagea avec ses beaux-parents dans un logement provisoire au 44, Route de Dieppe. Marguerite dans sa lettre de vœux précise : « Mon pensionnaire comme tu dis va sans doute bientôt me quitter tes parents devant arriver bientôt dans son logis ». Suzanne désirait sans doute le rejoindre mais il y avait bien sûr les enfants scolarisés à Villers et Marguerite de la dissuader : « tu sais le ravitaillement est tellement triste et le chauffage idem que vous êtes certainement beaucoup mieux dans votre bled. Je n'ai plus rien pour faire du feu ».
Le jour de l’Armistice arriva enfin. Odile se souvient très bien du Mardi 8 Mai 1945. Elle habitait toujours Villers-en-Ouche avec sa mère, son frère, sa petite sœur et sa grand-mère. Ce matin-là, elle répétait à l'école le chant des partisans avec sa classe en prévision d'une cérémonie au monument aux morts, l'après-midi. Au cours de la répétition, une des camarades d'Odile se mit à pleurer à chaudes larmes. C’était Denise BOVE, me dit-elle. La petite fille pensait peut-être à son papa, qui avait disparu un an auparavant [11].
Ce Mardi 8 Mai, Suzanne n'était pas à Villers, mais à Notre Dame de Bondeville. Elle y avait rejoint son mari, pour prendre possession d’une nouvelle maison, rue de la Ferme. Bientôt, tout la famille GUILLEMIN allait s’y installer pour de nombreuses années. Mais ce 8 Mai, Odile se préparait à faire la fête à Villers. Le soir, elle avait obtenu la permission de sortir, sans doute de sa grand-mère. Elle dansa sur la place du village où le charcutier avait installé des tréteaux et des bancs. Il avait mis en perce des barriques de cidre local. Comme un peu partout en France, on fêtait la fin du cauchemar. Alors que la fête battait son plein, Odile se souvient d’avoir vu sa mère arriver sur la place. Elle accourut pour l’embrasser. Sa mère lui dit de continuer à danser avec les autres enfants. Elle saisit l’aubaine. Avoir la permission de minuit à 10 ans, le rêve !…

Odile et Jacques arrivèrent à Notre Dame de Bondeville au mois de Juin 1945. Ils accomplirent le trajet entre Bernay et Serquigny à pieds, car les liaisons ferroviaires entre la Ferté-Fresnel et Rouen n’étaient pas encore rétablies. Jacques put faire sa communion solennelle en arrivant dans sa nouvelle paroisse. Mathurine LECOINTE proposa qu’on baptise Brigitte au même moment.
Il fallut attendre Noël 1945 pour que toute la famille GUILLEMIN-CARTON se réunisse enfin autour d’une table. Roger PARMENTIER, rentré de captivité, accompagnait son épouse Margot. Comment était garnie la table ? Et avec quoi ? L’histoire ne le dit pas. La guerre était terminée, mais les tickets de rationnement restèrent en vigueur jusqu'en 1949. Le temps que la France libérée retrouve un semblant d’équilibre et que les aides américaines du plan MARSHALL lui permettent de reprendre son élan. La famille GUILLEMIN s’agrandit encore en 1946 avec l’arrivée d’Alain. Suzanne eut encore deux autres enfants dans les années 1950 : Agnès et enfin Thierry. Suzanne et Roger GUILLEMIN habitèrent rue de la Ferme jusqu’en Septembre 1966, mais c’est déjà une autre histoire qu’un GUILLEMIN vous racontera j’espère, un jour.
Notes de fin
[1] Extrait de « Sotteville les feuilles mortes » volume 2 page 158 à 161
[2] Pendant les 4 mois qui suivirent, jusqu’à la libération de Rouen le 30 Août par les Anglo-Canadiens, la commune de Sotteville connut encore 20 bombardements des Alliés, c'est-à-dire plus de la moitié des bombardements par aviation que la commune subit pendant toute la guerre
[3] Jeanne, qui à son habitude datait ses lettres, se contenta de marquer « Mardi 4 heures » sur celle-là. Dans ce courrier, elle se réfère à une lettre que Suzanne lui avait envoyé le Vendredi précédent. Je pense qu'il s'agissait du Vendredi 26 Mai.
[4] Dans le système des tickets de rationnement français, en 1944, « FC » désignait un ticket-lettre de la catégorie « fromage », mais on pouvait aussi y trouver des matières grasses comme le beurre.
[5] Ce jour-là, les anglo-canadiens entrèrent dans Caen après le lancement de l’opération Charnwood.
[6] A l’époque, le philosophe Jean-Paul SARTRE venait de publier à Paris « l’Etre et le Néant »
[7] Il s’agirait de la mission 508 mené par la 8ème US Air Force sur un « Oil storage Depot at Rouen) d’après le Centre européen d’Histoire Militaire.
[8] malgré la contre-attaque de Mortain, commandée par HITLER en personne
[9] Le bulletin N°30 des Amis de Bernay décrit le combat qui eut lieu le 23 Août 1944 à la Goulafrière, situé à 4 kms à vol d’oiseau de Villers-en-Ouche.
[10] Odile me raconta qu’à l’âge de 14 ans, son père l’emmena faire le même trajet d’environ 100 kms. Elle fit une chute et se fit mal au genou gauche. Mais elle continua jusqu’au bout et rentra avec son père par le même chemin.
[11] Il s'agissait de Monsieur Roland BOVE. Habitant et mécanicien à Villers-en-Ouche, il était chef de groupe au sein du Bureau des opérations aériennes (BOA). C'est à dire qu'il s'occupait de la réception de parachutages d'armes à destination de la Résistance. Arrêté sur dénonciation par la Milice française le 5 Juin 1944, il a été déporté le 15 juillet au camp de concentration de Neuengamme en Allemagne, où il est décédé.




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